‹ Les Tribulations d'un joyeux monarqueChapitre 7 sur 26 · UN PETIT LEVER · texte numérisé non relu

UN PETIT LEVER

Après avoir longtemps encore rêvé à la lune, l’ardent jeune homme sentit la poésie déborder en lui, et prenant une plume il essaya de la mouler sous forme d’épilhalame. Au commencement le rhythme le gênait,

ses pensées brûlantes se refroidissaient sous la nécessité de la forme. Il écrivait et raturait sans cesse. Rien ne tombait de sa tête sur le papier, qui fût à la hauteur de son idéal. 11 était loin d’avoir fini sa tâche, déjà les horloges de la ville et du château sonnaient trois heures après minuit.

— Allons, je suis trop ému, se dit-il, remettons au lendemain à coordonner toutes ces idées. D'ailleurs, je ne sais pas encore qui sera le fiancé, et je n’ai jamais vu la fille du duc, qu’il s'agit de marier.

Roderic fit ses efforts pour s’endormir, mais son agitation empêchait le sommeil. A la pointe du jour seulement, il réussit à fermer l’œil, après afroir solennellement pris la résolution d’être le poêle Koèpfen quand il le rouvrirait.

Le lendemain, le soleil déjà haut sur l’horizon s’occupait activement à rougir les jeunes pousses des tilleuls et à dérouler les bourgeons des sureaux. . Notre poète de création récenle dormait encore dans les grands rideaux verts de son lit à baldaquin, oubliant dans un songe qu’il était l’objet de la curiosité d’une petite cour , par delà la Bohême , à une si grande distance de son pays.

II allait être dix heures, et déjà chez le comte de Fortembach une curiosité toute-puissante prenait sur le brave garçon de minutieux renseignements. Une femme de taille moyenne, dont l’embonpoint commençait à dépasser les bornes du bon goût, était venue trouver le chancelier, au moment où ce dernier apprêtait la besogne pour maître Klumpfuss.

Elle avait nom Polahn, et occupait à la cour de Wenceslas XXVIII un rang analogue à celui de madame de Maintenon à la cour de Louis XIV, à cela prés qu’à son amour de dominer, madame Polahn ne mêlait aucun fanatisme religieux. On la disait veuve d’un seigneur palatin de Pologne. 11 y avait quelque dix ans que le duc, se trouvant libre de son côté, s’était épris de son teint brillant et de sa pleine santé. Depuis ce moment, le lien sans cérémonie que les princes allemands se permettent sous le plaisant titre de mariage du matin , les unissait.

A la faveur de cette union, madame Polahn gouvernait la principauté avec le comte de Fortembach. Elle assistait ordinairement au conseil; c’est même un hasard que nous ne l’y ayons pas rencontrée.

Le résultat des renseignements recueillis par elle

sur le compte de Roderic était à l’avantage de ce dernier.

— Je suis heureuse qu'il en soit ainsi, dit-elle. Une belle figure, des yeux fiers et doux à la fois, une taille fine et élancée, alerte et fort, de l’audace et de la modestie, tout cela est au mieux. Pour ma part, je l'aime déjà.

— Et moi aussi, fit le comte; bien qu’il m’ait un peu malmené dans son premier dépit.

— Pourvu que chacun l’aime comme nous! dit la Polahn. Pourvu surtout qu’on lui plaise à lui !

— Ohl madame, l’un de ces deux points, au moins, me paraît déjà gagné.

— Ce que je vous ai conté ne prouve rien ; c’était la nuit, à distance, et pendant la nuit l’imagination a beau jeu. D’ailleurs, il est si capricieux ; n’a-t-il pas rompu, deux fois déjà, de semblables projets, sans en donner la raison.

— Cette fois, il aura le temps de mordre à l’appât, je vous en réponds. Il ne se sauvera pas d’entre nos mains, après un simple coup d’œil jeté à la dérobée. Nous le tenons bien, et Son Altesse veut avoir de lui des volumes de vers, avant de le lâcher.

Madame Polahn se mit à rire, et révéla au comte que l’excellente idée de travestir Roderic en poète avait été suggérée par elle.

— Le duc l’a fait disparaître trop tôt, ajouta-t-elle.

J’ai depuis hier un irrésistible désir de le voir. Si nous allions le visiter tout de suite, qu’en dites-vous, monsieur le comte? Vous plairait-il de m'accompagner à son appartement ?

— Je n’ai rien à vous refuser, madame.

Et tous deux s’acheminèrent vers la tour de l’est, et s’arrêtèrent à la porte de la chambre, où nous avons laissé l’étudiant dormant dans ses rideaux.

— Je n’entends point de bruit; à cette heure, chez un jeune homme, c'est extraordinaire, fit le chancelier.

— 11 dort peut-être encore, fit madame Polahn.

— Ou bien fait-il des vers. Voyons, frappons légèrement... Point de réponse; il dort assurément. Il aura veillé tard.

Le comte ouvrit doucement la porte et s’approcha sans bruit.

— Voulez-vous le voir, madame? Venez, il ne se doutera pas de votre présence.

— Un jeune homme au lit!,., moi... oh! par exemple! répondit la Polonaise hésitant. Après tout, cependant, je ne suis plus jeune...

Puis s’étant avancée près du lit à pas fourrés :

— Vous aviez raison, reprit-elle à voix basse, il n’est vraiment pas mal. Il dort comme un enfant. Dirait-on qu'il soit déjà si fantasque et si rusé? 11 a le cou et les bras à l’air, il s'enrhumera... En vérité! la noblesse de sa race est peinte sur sa ligure.

Roderic fit un mouvement, et la matrone se recula à la hâte. Il entr'ouvrit les paupières, et sans s’éveiller tout à fait, il resta quelque temps dans ce demisommeil du matin, si cher aux poètes et aux paresseux.

— Ce n’est rien, dit le comte, il se rendort.

Madame Polahn, tout à fait rassurée, reprit sur Roderic endormi son examen interrompu,

— Il est bien jeune ! dit-elle en hochant la tête d’un air inquiet.

— Vous lui trouvez là un singulier défaut, madame, répondit le comte de Fortembach ; ses vingt ans me paraissent une garantie.

La Polonaise fit une moue significative et ajouta :

— Sans doute, cher corate, il en devrait être ainsi : nous rêvons toutes un amoureux de vingt ans; mais l'expérience m'a appris que la jeunesse est changeante. Si je redevenais jeune moi-méme, je me délierais beaucoup de cette exhubérance de vie qui donne tant de charme aux premiers serments.

Puis revenant au dormeur :

— Quelle singulière manie de déguisement et de mascarade! C’est un bien étrange garçon.

— Mon Dieu! oui, madame ; il tient à voir par ses propres yeux, il veut choisir. C’est là, en effet, une fantaisie bien rare chez un homme de son rang. Pour ma part, je l'approuve. Sans cette bizarrerie, nous ne l’aurions jamais vu.

— Vous avez raison, cher comte. Pourvu qu’elle lui plaise!

— Mais voyez-donc, reprit celui-ci, comme il a barbouillé du papier; ce sont des essais de vers, ma foi!

— Oh! voyons-les, voyons-les! Ce doit être curieux.

Roderic qui, dans son demi-sommeil, avait entendu des fragments de cet énigmatique entretien, fit un

grand sursaut, afin d’erapécher la lecture de ses essais mal digérés de la veille. L’amie du duc s’esquiva légèrement. Le comte de Fortembach vint droit à lui, et tirant ses rideaux, il lui souhaita le bonjour. L’étudiant se mit sur son séant, et jeta un coup d’œil scrutateur autour de lui.

— Eh quoi! monseigneur, vous étiez seul; il me semblait avoir entendu une voix de femme.

— Bah! ce sont les dernières fantaisies d’un rêve.

— En effet, ce qu’elle disait était si étrange! je n’y puis croire encore. Cependant j’ai bien entendu.

— L’imagination est bien forte dans un songe de poète, monsieur Koèpfen.

— Après tout, puisque vous le dites, il se peut que je l’ai rêvé.

— J’étais venu, reprit le comte, chercher la réponse que je dois porter de votre part à Son Altesse. Voulez-vous rester confiné dans ce donjon, ou préférez-vous faire l’aveu de votre talent?

— Ma foi! fit gaiement Roderic, j’ai pris conseil de Protée, et je me décide à me métamorphoser en poète.

— Je vois que vous avez déjà fait des frais d’imagination.

Fortembach avançait la main vers les feuilles écrites, il grillait d’envie de voir des vers composés dans des circonstances aussi exceptionnelles.

— Je vous en prie, dit Roderic passant à la hâte son haut-de-chausses, ne regardez pas ces bribes incomplètes : cela me contrarierait. Je n’ai pu mettre encore la dernière main à cet épithalamc, ne connaissant pas du tout les augustes fiancés.

— Allons dire cela à Son Altesse, cher monsieur Roderic. Le duc vous montrera, je l’espère, sa ravissante fille, et vous dira les titres et le rang de l’époux.

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