PREMIÈRES ESCARMOUCHES
Roderic et le chancelier trouvèrent le joyeux monarque avec son épouse du matin, dans une salle basse du château, dont les murs, peints à la mode italienne, représentaient toutes les péripéties d une chasse à la façon du pays. On y voyait une mêlée de paysans courant les halliers, et d’animaux fuyant devant eux, jusqu’à la ligne des tireurs, où le sol se jon-
chait de bêtes sauvages, fauves ou noires, sans distinction de poil ni de qualité.
Plus loin, le peintre avait représenté une cuisine en plein air, où le gibier, gros et menu, se changeait en rôtis qui allaient surcharger, par montagnes, une immense table dressée dans un pavillon à jour, au milieu d’un verger aux arbres chargés de fruits d’une grosseur hors de toute proportion.
Un énorme poêle, maçonné en plein mur, échauffait cette chambre, décorée au goût du duc. C’était la salle à manger.
En ce moment, Wenceslas XXVIII dégustait, à petits coups, un verre de quelque liqueur irritante en attendant le déjeuner.
— Ah! ah! s’écria gaiement le duc en apprenant la conversion poétique de son hôte, vous avouez enfin !... Allons, tant mieux ! Tenez, voici madame Polahn qui s’intéresse beaucoup à votre avenir.
L’étudiant salua cette dernière, qui fit un signe d’assentiment fort gracieux à l’assertion de Wenceslas.
— Eh bien ! monsieur Koëpfen, reprit le duc, m’apportez-vous mon épithalame !
J’en ai vu déjà les premiers vers, monseigneur, affirma le chancelier, et vous le pourriez lire en entier vous-même, si M. KoCpfen avait eu quelques détails indispensables sur le teint, les cheveux, les noms et les titres des augustes fiancés.
— Il va voir ma fille à l’instant. Chère madame Polahn, faites-la prier de se rendre auprès de nous.
— Elle est à sa toilette, répondit la matrone; M. Koépfen verra la princesse tout à son aise, s’il lui plaît de rester à déjeuner avec nous, ainsi que vousmême, monsieur le comte.
— Oui, oui, fit le duc, nous allons déjeuner ensemble; cela rompra entièrement la glace. Nous tâcherons de réchauffer la verve de notre poète avec les vieux vins des bords de la Theiss. Voyons, qu’on lui serve un verre de bitter pour le mettre en appétit.
Sur un geste du duc, le méchant gnôme que Roderic avait vu, la veille, perdu dans les coussins du trône ducal, Zahn accourut du coin de la chambre d’où il examinait sournoisement l’étudiant, et saisissant la bouteille à deux mains, il versa à l’hôte de Wenceslas la brune liqueur dans un verre en erist^ bleu, taillé et rayé de blanc comme une fleur de Jalape
du Pérou. Roderic regardait avec défiance ce diabolique échanson grimaçant devant lui d'un air moqueur.
Cet être étrange appartenait à l’espèce de démon nommé par les Allemands hommes-racines. C’était à vrai dire un frère de Klein-Zach, le hideux favori dont la fantasque imagination d’Hoffmann a gratifié la princesse Rosabclverbe. Chez les avortons, ses confrères, les parties essentielles à la vie, les organes digestifs prennent leur place aux dépens du reste du corps. Chez lui, les jambes étaient démesurées. En faisant le nain du duc de Ratibor, la nature semblait avoir eu à cœur de dérouter les anatomistes. C’était plutôt une racine qu’un être humain.
Ses costumes contribuaient encore à entretenir cette illusion. 11 portait invariablement une sorte de fourreau ou pantalon collant, montant jusqu’aux bras, lesquels, ainsi que le haut du corps, ôtaient couverts d’une veste découpée en lanières. Cette veste et le classique bonnet à oreilles longues étaient toujours d’un vert végétal parfait. De cette manière, le fourreau jaune le métamorphosait en carotte, le blanc-rose en navet et le noir en radis.
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Cette conformation bizarre donnait à ce Lilliputien une puissance d’agilité merveilleuse. Il marchait aussi bien sur les mains que sur les pieds, et tournait comme une roue, au lieu de courir, quand il était pressé : aussi était-il inestimable. C’était un sujet de jalousie pour tous les voisins couronnés de Son Altesse Wenceslas.
Klumpfuss avait souvent pensé à changer Zahn pour son poids d’or. Il avait déjà même entamé de secrétes négociations avec le baron de Pleissen, afin de remplir les caisses de l'État, en laissant enlever, par un des agents de la baronnie, l'homme-racine et ses trois costumes. Mais le plan échoua, grâce à la vigilance du grand chambellan. Ce dernier veillait avec soin sur ce trésor de laideur et de malice que lui-même, l’homme aux grandes entreprises, avait acheté à une pauvre siguenevinn (bohémienne) pour un morceau de pain.
En versant la liqueur dans le verre de Roderic, Zahn se pencha à son oreille et lui dit en ricanant :
— Monsieur le poète, c’est aujourd'hui la journée aux poisons; celui-ci est le plus innocent.
En ce moment, la porte s’ouvrit; une jeune fille
blonde et rose entra en souriant; c’était Jutta, la fille unique de Son Altesse.
— Gare! dit encore Zahn bas au jeune homme; voici le plus dangereux.
— Monsieur Koèpfen, fit le duc avec une intonation presque grave, voici ma fille Jutta, mon unique héritière, la fiancée que vous allez avoir à chanter.
Roderic s’était levé et regardait la princesse d’un air ébahi. Il était à l’échelon d’or de la vie où toute femme un peu belle paraît ravissante. Le regard eni- ^ vré qu’il jetait en ce moment sur la blonde Allemande ressemblait beaucoup à celui dont il avait accueilli la brune fille de la maison des bois. Il aurait pu aimer
l’une ou l’autre, les rencontrant toutes les deux dans
des circonstances également étranges. Cependant la première n’avait pas semblé le regarder, et les yeux de celle-ci, curieux, fins et timides, se rencontraient à tout moment avec les siens. Cette belle figure fraîche et blanche, entourée des plus agaçantes boucles de cheveux légers et soyeux que l'on puisse voir, effaça tout à fait dans son esprit le souvenir de la sœur de Slephanus.
Le commencement du repas fut assez froid ; Rode-
rie mangeait sans s’occuper de ce que l’on mettait sur son assiette. Il était fort intrigué de voir chacun l’examiner avec une expression singulière; les phrases recueillies dans son demi-sommeil lui revinrent en tête.
— Pourquoi, se disait-il, ces gens-là qui me riaient si bien au nez hier, ont-ils l’air sérieux, presque inquiets, ce matin, en me regardant?
Cependant le nain de Son Altesse remplissait avec activité, ce jour-là, l’office d’échanson. A l’exception decelui de Jutta, qui ne permettait jamais au petit monstre de lui verser à boire, il veillait à ce que les verres ne demeurassent jamais vides. Le drôle mettait surtout une intention marquée à servir Roderie, auquel il adressait toujours quelque politesse moqueuse et exagérée. Ce dernier buvait sans faire grande attention aux folies énigmatiques du nain. De son côté, madame Polalm essayait de faire tomber le fils du tonnelier d’Heidelberg dans quelque contradiction, qui pût ressembler à un aveu de son déguisement supposé. Elle lui tendait pièges sur pièges; et comme Roderie n'ayant rien à cacher ne laissait rien deviner, il passa, aux yeux de l’épouse morganatique, pour le plus adroit comé-
dicn et le plus imperturbable diplomate qu’elle eût encore rencontré.
— Zalin, fit le duc, je veux avoir de ce vin de Scio, que le prince Stephanus m'a fait envoyer.
Le malin drôle sortit en tournoyant ; une minute après, il revint suivi de Bénédic, qui portait une vaste bouteille en verre blanc, au cou allongé, aux flancs larges entourés de joncs tressés.
— Voilà de l'ambre liquide, monsieur Koëpfen; c’est vraiment la liqueur des dieux de l’Olympe, parfumée avec la gomme des lentisques de Scio. Les Turcs eux-mêmes oublient Mahomet quand on place un pareil vin devant leurs lèvres. Il égaie la vue' échauffe le cœur et ouvre les lèvres aux épanchements.
L’amphore d’Orient n’était pas à moitié vide, et déjà Wonceslas avait repris sou humeur activement joyeuse. Quand on apporta le kirsch, les gâteaux aux noix, les massepains et les oranges, le duc, retrouvant toute sa verve insouciante, pensait à entamer adroitement la scabreuse question de l’épithalame. De son côté, Rodcric oubliait ses défiances, enchanté d’être traité avec un pareil sans façon ; il se familiarisa peu à peu,
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et se mit à conter sa vision poétique de la dernière nuit.
A cet instant, la fille du duc se levait pour se retirer. Le duc la retint.
— Reste avec nous, ma chère enfant. Nous sommes tout à fait en famille. Il n’y a point d’étranger ici.
— Wenceslas XXVIII est décidément très-débonnaire pour un monarque, pensa le fils du tonnelier.
— Eh bien! dit le bonhomme couronné, avec un vrai sans façon de paysan, comment trouvez-vous ma fille Jutta, monsieur Koêpfen?
— Oh ! monseigneur, je ne sais rien d'assez beau pour exprimer à Votre Altesse tous les charmes que je trouve à la princesse, votre fille.
— Ah! très-bien, s’écria le duc; c’est parler cela.
— Propos de poète! dit en souriant madame Polahn.
— 11 n’y a pas assez longtemps que je suis poète, madame, fit Roderic d’un air dégagé, pour être familier avec la flatterie.
— Vous avez donc vraiment laissé votre cœur répondre à Son Altesse?
— Mon cœur, madame? Le cœur d’un simple étudiant?
— Enfin, sinon voire cœur, du moins votre bonne foi, votre sentiment.
— Oui, madame, j’ai trouvé mademoiselle si belle, que je l’aurais prise pour votre fille, si vous pouviez déjà en avoir une aussi bien formée.
Madame Polahn rayonna à ce compliment en pleine poitrine; elle aurait voulu embrasser le flatteur.
LF, PRIX D’UN ÉPITBALAME
Le fils du tonnelier d’Heidelberg était ravi de se voir traiter aussi familièrement dans une de ces petites cours d’Allemagne, où la morgue croît ordinairement en proportion de la petitesse territoriale. Cette hospitalité princière était tout à fait de son goût ; il lui semblait même difficile de boire d’aussi bon vin, en compagnie d’aussi bons convives, quand Wenceslas XXVIII, avec sa naïveté ordinaire, s’avisa tout à coup de casser les vitres.
— Je suis charmé, cher poète, reprit Wences-
las XXVIII, que ma fllle vous semble belle. Quant à moi, j’aime les arts et les artistes; le soin que j’ai pris de guetter votre passage, afin de vous faire enlever, vous en est un sûr garant. Vous m’avez plu tout d’abord, et maintenant, je vous aime pour vousmême, indépendamment de votre génie. »
— Veillez sur la langue de Son Altesse, madame, dit Fortembach, à l’oreille de l’épouse morganatique.
— Ce n’est pas facile, répondit celle-ci sur le môme tou; à jeun, il m’écoute ; quand il a bu, c’est différent. D’ailleurs, au point où en sont les choses...
— Vous le voyez, continua le duc, je n’aime pas le faste. Je ne cherche pas à imiter les orgueilleuses façons de mes frères, les princes des cercles du Danube et du Rhin. Je veux être heureux avant tout?, et je suis assurément le maître d’en choisir à mon gré les moyens. Je me trouve à peu près isolé du reste de l’Allemagne, et suis décidé à profiter de ma position souveraine dans ce coin du monde civilisé, pour agir à ma fantaisie, sans petitesse ni préjugés.
— Où va aboutir ce pathos libéral? pensait Roderic.
— Or, afin d’être heureux sans cesser d’être libre,
je veux me donner un gendre non blasonné, qui n’ait ni titres ni quartiers de noblesse. J’entends avoir auprès de moi un brave jeune homme qui aime ma fille, et qui m’aime, un poète gracieux et bien tourné, vous, par exemple, cher monsieur Koèpfen.
— Comment! moi!... balbutia Roderic, qui n’osait en croire ses oreilles, tant il était renversé d'entendre une pareille folie.
— Vous-môme, oui, sans doute! ma résolution est bien arrêtée; et, vous le voyez, vous êtes le seul qu’elle surprenne ici.
— Il ne s’en est pas trop mal tiré, se dirent à la fois madame Polahn et le chancelier.
— Tâchez donc de vous faire aimer de Jutta, reprit le duc ; si vous y réussissez, elle est à vous.
Cette proposition ex abrupto fit sursauter l’étudiant. Son regard se rencontra avec celui de la charmante fiancée. Celle-ci, tout en rougissant d’une ravissante manière, semblait plus disposée à rire qu’à s'indigner d’un tel projet de mésalliance. Roderic retomba dans ses premiers ombrages. Décidément, s’il ne venait à personne l’idée de protester contre un discours qui valait une série de douches à son inventeur, c’est qu’on
avait jeté les yeux sur lui, Roderic, pour doubler le bouffon.
— Me faire aimer de la princesse , moi ! oh ! pour le coup, c’est trop fort ! s’écria-t-il en se levant ; monseigneur, je vous prie de me laisser reprendre mon voyage. Je ne suis baron ni duc, je ne suis pas même noble; mais le sentiment de ma dignité n’est pas moindre, et je ne saurais plus longtemps me voir railler d'une aussi cruelle façon !
— Comment! comment! fit le duc, est-il possible que vous vous fâchiez?
— Vous trouverez sans doute, monseigneur, quelqu’un d’humeur plus facile que Roderic Graff. J'ai bien voulu consentir à passer pour Koëpfen, le poëte , j'ai bien voulu essayer un épithalame pour vous être agréable; maisjouerlerûle d'un amoureux, d'un soupirant que l’on chassera s’il prend ce rôle au sérieux, servir de passe-temps aux grands seigrcurs, après boire, c’est plus que je n'en puis supporter!
Et Roderic se dirigea résolument vers la porte gardée par le malin Zahn qui riait à gorge déployée. Au moment où il allait repousser l’insolent mirmidon, le comte de Fortembach lui saisit le bras en lui disant :
— Par égard pour Son Altesse et par amitié pour moi, monsieur Roderic, ne nous quittez pas ainsi. Voyons, je vous demande une heure, une heure encore d’explications. Après cela vous serez libre, tout à fait libre.
— Alors, dit Roderic, il ne sera plus question de continuer cette plaisanterie qui me blesse vivement.
— Monsieur Roderic, je vous demande une heure, une seule, après laquelle vous reprendrez votre tour d’Allemagne, si cela vous plaît ; au moins ne limitez pas, pendant un instant aussi court, nos sujets de conversation.
— Je ne puis répondre de rester calme sur un pareil sujet.
— Personne ne vous raillera, je vous le jure sur l’honneur. Allons, cher monsieur Roderic, revenez.
Cependant madame Polahn avait jugé à propos d’entraîner Son Altesse Sérénissime, en lui reprochant son manque d’habileté, et la princesse s’était déjà retirée dans ses appartements. Quand Roderic se laissa ramener à sa place, il se trouva seul avec le chancelier; le nain lui-méme, ayant eu peur, avait pris la fuite.
La colère de Roderic s'était montrée si naturelle et si franche, sa persistance à se croire raillé à chaque témoignage nouveau de faveur, à chaque degré de fortune où l’on voulait le faire monter, paraissait si loyale et si peu jouée, que la sagacité du fin courtisan se trouva grandement embarrassée. Pour le comte de Fortembach, notre héros n’était et n’avait jamais été le poète Koèpfen, cependant il avait cru le bien connaître. Il avait supposé avec le duc, avec madame Polahn, avec le grand chambellan et beaucoup d’autres, que le pseudo-poète voilait sa qualité véritable sous un masque d’étudiant d’une université lointaine. A présent il doutait de la vérité de cette hypothèse.
11 réfléchit une minute à la difficulté de la position et s’arrêta au parti le plus prudent, celui de rester dans la conviction de son souverain, en se préparant les moyens de revenir le premier, s’il lui était clairement démontré, par la suite, que celte croyance fût une erreur. .
— En vérité, dit Roderic, j’ai grand peur de laisser ma raison dans ces imbroglios qui vont toujours s’enchevêtrant de plus en plus.
— Votre raison? répondit le comte, n’étiez-vousjpas
décidé hier à la laisser dormir? N’aviez-vous pas accepté franchement le rôle que Son Altesse vous avait imposé?
— C’est Yrai, monseigneur; mais à peine ai-je fait les premiers efforts pour oublier mon identité propre, que l’on essaie de me métamorphoser de nouveau, et cette fois d’une façon infiniment plus dangereuse pour le succès.
— On ne cherche pas à vous métamorphoser de nouveau, cher monsieur Roderic; aux yeux du duc, vous ôtes toujours un grand poète, il vous a seulement préparé la voie pour entrer peu à peu dans votre personnage de prince.
— Un personnage de prince, fit l’étudiant, est ua déguisement dont je me tirerais fort mal. Je n’ai pas envie d'aller plus loin dans les mascarades ; je finirais par aboutir au ridicule.
— Certes, monsieur Roderic, qui que vous soyez, vous avez, et au delà, l’esprit nécessaire à tenir ce haut rang. La transformation d'un prince en poète et en homme d’esprit, est quelquefois plus malaisée que celle d’un simple étudiant en prince souverain. Croyezmoi, l’on s’abuse sur la dose de génie jugée indispen-
sable pour remplir d'une façon suffisante les postes élevés de la société.
— Oui, objecta l’étudiant; mais si l’on s’abuse sur les princes et les grands seigneurs, c’est que celte illusion est étayée sur des siècles de puissance et sur de longues généalogies d’aïeux.
-Pas toujours, pas toujours, reprit le comte en hochant la tête. Tenez, cher monsieur Roderic , si l’occasion s’en présente, je vous dirai ce que je fus, d’où je suis parti pour arriver au poste honoré où vous me voyez maintenant. Je vous raconterai mon existence singulière et agitée, et vous verrez comment, avec de l’esprit, on arrive à gouverner un État. Ce mot d’Ëlat, appliqué au duché de Ratibor, est un peu présomptueux, n’est-il pas vrai? Cependant Klumpfuss et moi savons seuls combien il y a de peine à manœuvrer cette frôle galère, convoitée par tant de frégates, de vaisseaux et de corsaires de toutes les dimensions. Mais revenons à l’affaire qui a failli vous fâcher tout à l’heure.
— Oh! pour cela, ma résolution est prise, dit l’étudiant d’Heidelberg, avec une apparente fermeté.
— Voyons! franchement, est-ce que la blonde tille du
duc avec sa taille souple et élégante, ses boucles dorées et ses sourcils bruns, son regard si doux et si fin ; est-ce que la ravissante princesse Jutta, avec ce frais sourire qui relève si spirituellement les coins de ses lèvres gracieuses, et ce beau front qui prenait la teinte de la rose du Bengale en vous regardant, est-ce que tout ce frais trésor de jeunesse et de beauté n’a pas fait battre votre cœur?
— Quel malheur! dit Roderic, de ne pouvoir me laisser aller à la tentation de l’aimer! 11 n’y a pas sur la terre d'aussi parfaite créature.
— Et si vous l’entendiez chanter, mon ami ; quelle voix!
— Oh! je l’ai entendue, reprit avec feu le jeune enthousiaste, sa voix seule est un concert ineffable. Cette nuit, elle retentissait, comme le chant du rossignol, dans les calmes espaces du ciel.
— Pourquoi donc, ô mon jeune ami, vous qui consentiez hier à abandonner votre raison pour courir après l’enthousiasme de la poésie, hésitez-vous à la perdre dans les grands yeux de la princesse Jutta?
— Tout a l’heure, cher comte, j’ai failli étouffer de colère à la brusque proposition du duc, et maintenant,
bien que la vôtre soit la môme exactement, il me prend envie de pleurer. Ah Dieu ! pourquoi me suis-je aventuré par delà la Bohème, dans ce pays de légendes?... J’y mourrai ou j’y deviendrai fou !
— Mais ce n’est pas là répondre. Reprenez donc votre bonne philosophie d’hier soir, laissez-vous guider par le sort, puisque vos efforts ne peuvent l’empêcher de suivre son cours. Devenez bravement, hardiment fou d’amour. C’est la meilleure folie, croyez-moi.
— Mais la belle Jutta est la fille d’un duc?
— Eh bien! supposez-la une simple fille ordinaire, comme vous êtes vous-même un simple étudiant. Supposez encore que celte volonté de Son Altesse soit la fantaisie d’un fou; il suffit que personne ne la traverse, et l’on s’en gardera bien, car il est le maître. Supposez ce que vous voudrez; tout ce qui nous entoure est-il autre chose qu’il lusion et folie? L'essentiel est de choisir les plus riantes, et de s’y jeter à corps perdu et sans arrière-pensée.
— Oui, fit Roderic; mais si le fou couronné reprend sa raison, s’il lui vient cette autre fantaisie de penser que j’ai été trop loin , je rougis en songeant à ce qui pourrait m’advenir d’humiliations méritées.
— N’esl-ce que cela? Alors, cher Roderic, rassurezvous; nous allons obtenir un sauf-conduit signé et paraphé de la main de Son Altesse, contresigné par moimôme. Cet -acte vous mettra à l’abri de toutes les suites désagréables pouvant résulter de vos amoureuses tentatives. Cela fait, que craindriez-vous en aimant?
Roderic soupira profondément sans répondre. 11 était ému, agité, luttant entre les fascinations du désir et les craintes de la raison. Jamais combat fut-il plus
cligne d’intérét, plus savamment prolongé, plus légi-
time que ce duel entre la passion et le bon sens? Chacun autour de lui le poussait à céder à l'enivrement de C£ mirage féerique. Le comte de Fortembach était là, pressant, insistant, priant, levant tous les doutes, écartant toutes les craintes. La rose et fraîche apparition de la salle peinte ne cessait de sourire à son cœur. Contre tant d’assaillants, la raison devait enfin capituler.
— Que craindriez-vous en aimant? répéta le comte à ce jeune cœur indécis; d’ailleurs, cher Roderic, vous aimez déjà, je le vois.
— Eh bien ! oui , s’écria celui-ci dans un élan d’enthousiasme devant lequel le bon sens fut en pleine
déroute, oui j’aime cette noble lille qui chantait dans la nuit. On m’a poussé irrésistiblement à ce foyer d’amour, j’en prends Dieu à témoin. Quoiqu’il puisse en résulter, je suis jeune, passionné, éloquent, au moins autant qu’un prince; je veux parvenir à m’en faire aimer î