‹ Les tribunaux comiquesChapitre 13 sur 73 · CORRECTIONNELLE · texte numérisé non relu

CORRECTIONNELLE

UNE PARENTÉ ENTORTILLÉE

Si la lamille Blancheton avait un notaire, ce qui est bien improbable, cet officier ministériel aurait quelques difficultés le jour où il lui faudrait régler des intérêts de parenté; le diable tabellion, luimême, ne pourrait pas se retrouver dans l’imbroglio né d’une double union, et serait obligé de dire au membre delà famille qui s’adresserait à lui : * Numérote tes parents pour que je les reconnaisse. »

UNE PARENTÉ ENTORTILLÉE

C’est ainsi qu'il est difficile de démêler si, dans l’espèce, il y a vol comme le veut la loi. Ecoutons, du reste, le témoin Garreau :

Figurez-vous, messieurs, dit-il, que ces gens-là, c’est la plus drôle de famille... Vous allez voir, il y a de quoi rire. Le père Blancheton était veuf et avait un fils de vingt-deux ans; c’était un vieux rigolo qui avait fait une vie de polichinelle, et qui noçait encore pas mal, et qui ne fichait jamais un sou à son fils. Alors voilà qu’il se trouve une veuve qui avait de quoi, et sa fille ; dont le père Blancheton dit à son fils : « Veux-tu nous marier? Il y a une veuve et sa demoiselle; ça se peut. » Le fils Blancheton répond qu’il veut bien, et demande à son père de le présenter promptement à la demoiselle. Pour lors, le père Blancheton lui dit : « Ah ! non, c’est pas toi qui épouses la demoiselle, c’est moi ; toi, t’épouses la mère. »

Ça défrisait un peu le fils Blancheton; mais comme la mère avait le sac, il dit : « Je veux bien. » C’est bon, les deux mariages se font ; si bien que v’ià le père Blancheton qui se trouve devenu le gendre de son fils, qui était, par conséquent, le beau-père de son propre père , vu que le père avait épousé censé la belle-fille de son fils, dont la fille devenait la belle-mère de sa mère... [Rires dans l'auditoire.)

UNE PARENTÉ ENTORTILLÉE

M. le président. — Tous ces détails sont inutiles.

Le témoin.— C’est pour vous dire le galimatias; sans compter que la vieille qui avait un mari jeune, faisait tout ce qu’il voulait, et que, pour lors, le fils Blancheton, à son tour, ne fichait plus un sou à son père qui était son gendre, et que ça faisait du chabanais dans la famille.

M. le président. — Mais arrivez donc au vol.

Le témoin. — Voilà! c’était pour vous expliquer; pour lors, les deux ménages ont chacun un enfant, le père Blancheton une fille, et le fils un garçon, qui se trouve être le beau-frère de son grand-père, de même que la petite fille était... [Rires dans V auditoire.)

M. le président. — Si vous n’arrivez pas au fait, je vais vous retirer la parole.

Le témoin. — J’y suis; c’était pour que vous compreniez; finalement qu’ils ont tous fini par se brouiller comme les menuisiers avec les nœuds de sapin, et qu’un beau jour le fils Blancheton a pincé à sa belle-mère qui était sa belle-fille, puisqu’il avait épousé la mère, et qui était devenue veuve par suite de la mort du père Blancheton, il lui a pincé les effets du défunt, vu qu’il dit qu’il est héritier de son père, et que la veuve dit que non, vu que le défunt était également le gendre de son fils, et que, par conséquent, il ne devait

UNE PARENTÉ ENTORTILLÉE

pas hériter; c’est donc de là qu’elle l’a accusé comme l’ayant volée : v’ià l’affaire claire comme le jour et très simple.

Le tribunal a jugé que dans ces circonstances la prévention n’était pas établie, et il a acquitté Blancheton fils.

C’est ainsi que tous les degrés et tous les noms de parenté peuvent être bouleversés par des alliances à l’instar de la famille Blancheton.

LE PROFESSEUR DE RESPIRATION

S’il fallait rappeler le sort malheureux d’hommes de génie devenus immortels quand ils ont été morts, cela nous minerait un peu loin. Ce n’est pas Goblard qui s’en plaindrait ; certes, lui savant et méconnu comme tant de ses illustres prédécesseurs, mais les vulgaires bourgeois qui liront son procès trouveraient peut-être que sa découverte n’est pas sérieuse, et on aurait beau leur dire que

LE PROFESSEUR DE RESPIRATION

Salomon de Caux et tant d’autres n’ont pas, eux non plus, été pris au sérieux, ils persisteraient dans leur opinion.

Goblard est prévenu de mendicité.

M. le président. — Quelle est votre profession?

Le prévenu. — Professeur.

M. le président. — Professeur de quoi?

Le prévenu. — Professeur de respiration. {Mouvement d’étonnement dans l’auditoire .)

M. le président. — Qu’est-ce que c’est que cet état?

Le prévenu. — Monsieur le président, j’ose dire que je pourrais être un des bienfaiteurs de l’humanité si mon système était connu et répandu, car alors, messieurs, vous verriez disparaître peu à peu cette horrible maladie qu’on appelle la phtisie pulmonaire...

M. le président. — Voyons, voyons; laissons là votre découverte et expliquez-vous sur le délit de mendicité qui vous est reproché.

Le prévenu. — Monsieur le président, je nie formellement avoir mendié.

M. le président. — Vous alliez mendier à domicile, et c’est une des personnes chez lesquelles vous vous êtes présenté qui, ne pouvant pas se débarrasser de vos obsessions, vous a remis à un gardien de la paix.

LE PROFESSEUR DE RESPIRATION

Le prévenu. — Monsieur le président, ai-je ou non le droit de me défendre?

M. le président. — Sans doute, vous avez ce droit.

Le prévenu. — Eh bien, ma défense est toute dans ma découverte. Je maintiens que le jeu, habilement dirigé, des poumons donne de la force à cet organe essentiel. Vous me direz que l’être vivant a reçu de la nature les moyens de respirer; que l’enfant respire en naissant, etc., etc.; oui, tout respire, mais à tort et à travers, et, d’ailleurs, la maladie de la phtisie me donne raison; eh bien, messieurs, j’ai inventé un moyen de donner à la respiration naturelle une direction salutaire. Tenez !... je l’indique ici à tous : tous les matins en vous levant et tous les soirs en vous couchant (du reste, chaque fois que vous avez le temps;, tenezvous droit, cambrez-vous, avancez la poitrine, rentrez vos bras en arrière, puis aspirez longuement... comme cela .. puis expirez ainsi... Avec cet exercice... (La suite de la démonstration est couverte par les rires de l'auditoire.)

Lk prévenu (avec dédain). — Peuple d’imbéciles.

M. le président. — En voilà assez. Vous niez avoir mendié?

Le prévenu. — Je me suis présenté dans des maisons, oui, pour offrir mes leçons ; diverses per-

LE PROFESSEUR DE RESPIRATION

sonnes m’ont présenté une pièce d’un franc, que je n’avais pas sollicitée, mais...

M. le président. — Vous vous êtes échappé des mains de l’agent et vous avez pris la fuite; puis, après une course de vingt minutes, vous vous êtes arrêté.

Le prévenu. — Parce que j’avais perdu la respiration {rires); oui, je me sauvais, c’est un instinct naturel, l’instinct de la liberté! Je ne suis pas un malfaiteur, je n’ai jamais subi de condamnation.

M . le président. — Pardon ! vous en avez subi six pour mendicité, toujours.

Le prévenu. — Toujours comme cette fois, oui; si j’avais les moyens de faire 100,000 francs de réclame dans les journaux et d’ouvrir un cabinet luxueux oü j’enseignerais l’art de respirer, je serais bientôt célèbre et riche...

M. le président. Laissez le tribunal délibérer.

Le prévenu. — Et décoré.

Le tribunal condamne le professeur de respiration à quinze jours de prison.

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