‹ Les tribunaux comiquesChapitre 14 sur 73 · LE PANTALON CAMÉLÉON · texte numérisé non relu

LE PANTALON CAMÉLÉON

Est-il exact qu'un nom ridicule puisse paralyser la carrière de l’artiste ou de l’écrivain le mieux doué? Soulié (sans r, il est vrai) est là pour prouver le contraire, et au besoin, d’ailleurs, quand on a le malheur de s’appeler Jacquot et d’être homme de lettres, on prend un pseudonyme. C’est ainsi que Jacquot est devenu Eugène de Mirecourt A plus forte raison quand on a reçu de son père

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LE PANTALQN CAMÉLÉON.

le nom de Bibi devrait-on, ou renoncer aux arts, ou renoncer au nom. Pourquoi Bibi n’a-t-il pas pris une de ces deux résolutions ? C’est ce que nous^ ne saurions expliquer. Toujours est-il qu’il attribue sa misère à cette particularité déplorable, et que 'infortuné musicien en est arrivé à n’avoir plus de pantalon ; or comme il est impossible de se présenter chez des élèves sans ce vêtement, l’une des plus belles conquêtes de la civilisation, l’infortuné virtuose a eu la faiblesse d’en enlever un chez un marchand d’habits, et il comparaît devant la police correctionnelle, pantalonnétout à neuf par l’administration.

Il avoue très franchement la soustraction qui lui est reprochée : Figurez-vous, messieurs, dit ce pauvre diable avec un accent lamentable, que j’étais dans une position très embarrassante; j’ai quelques leçons de piano, eh bien, tout cela peut me faire une vingtaine de francs par mois. J’ai un nom qui me fait beaucoup de tort, messieurs ; si quelqu’un s’occupe de moi, naturellement on demande mon nom ; quand on dit que je m’appelle Bibi, les personnes se tordent de rire et ne veulent pas de moi Si bien qu'avec 20 francs par mois, il n’y ‘a pas moyen de se tirer d’affaire.

Enfin, j’avais un malheureux pantalon qui avait d’abord été beurre frais ; au bout de deux mois, il était encore beurre, mais il n’était plus frais du

LF. PANTALON CAMKLFON. Il

tout. Je n’avais pas le moyen d’en acheter un autre, alors je le fais teindre en chamois, et ça me pousse encore quelque temps. Mais le voilà de nouveau immettable; toujours pas le sou pour le remplacer; voyant ça, je le fais teindre en vert bouteille; c’était faux teint, il pleut, j’attrape toute l’averse et, le soir, en me couchant, je m’aperçus que j’avais l’air d’une grenouille ; alors je fais teindre mon pantalon en bleu indigo. Le teinturier me dit : Je crois que vous ferez bien de vous en tenir là, car je doute qu’il supporte une quatrième teinture. Ce brave homme croyait peut-être que c’était par caprice que je faisais passer mon pantalon par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; je vous prie de croire, lui dis-je, que j’en aimerais mieux un neuf.

Enfin, je le ménage bien, et en voilà encore pour trois semaines ; mais les coutures blanchissaient; mon pantalon ne se faisait pas jeune. Chez mes élèves on commençait à me regarder d’un air de pitié, si bien que je dis au teinturier : « Essayonsen encore une, mettez-le-moi en noir. » Il me le teint en noir tout en me disant qu’il n’en répondait pas. En effet, le noir brûle. Quatre jours après, en me baissant pour ramasser un rouleau de musique que j’avais laissé tomber, mon pantalon craque au milieu de la rue. Heureusement, les pans de ma jaquette cachaient l’accident; nuis

LE PANTALON CAMELEON.

j’étais très embarrassé; il m’était impossible de me présenter chez mes élèves, car, vraiment, je montre la musique, mais je ne sais pas trop ce que j’aurais montré !

Alors, messieurs, le désespoir m’a pris; j’ai perdu la tête, et, passant devant une boutique de marchand d’habits, j’ai eu la mauvaise pensée... Ma main tremblait, je n’avais jamais rien volé à qui que ce fût; voilà la vérité, messieurs, faites de moi ce que vous voudrez.

Et l’auditoire, que la transformation du pantalon avait mis en belle humeur, ne riait plus à cette péroraison du malheureux artiste.

Le tribunal, usant d’une extrême indulgence, ne l’a condamné qu’à huit jours de prison.

Aussitôt après le prononcé du jugement, une brave femme s’avance et remet au pauvre Bibi le montant d’une collecte provoquée par elle, et qui sera plus que suffisante pour lui payer un bon pantalon, à cette époque où le besoin commence à s’en faire sentir.

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