‹ Les tribunaux comiquesChapitre 33 sur 73 · IO · texte numérisé non relu

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M. Pochon. — Non, mais je vous ai expliqué que c’était le pantalon de mon neveu qu’elle avait fait à l’envers.

M. le président. — Alors, pourquoi a-t-elle re* tourné le vôtre ?

M. Pochon. — Ah! voilà : comme ils étaient pareils, mon neveu lui a porté le mien par mégarde, et madame aurait dû voir qu’il était à l’endroit; elle a fait une erreur, elle doit la réparer.

La culottière. — Je l’ai réparée, puisque je l’ai retourné à l’endroit.

M. Pochon. — Celui de mon neveu, oui.

La culottière. — Ça fait deux retournages.

M. Pochon. — Fallait pas retourner le mien.

La culottière. — J’ai cru que vous le vouliez comme ça.

M. Pochon. — A l’envers!... Comme le roi Dagobert r

M. le président. — En voilà assez; il n’y a pas d’abus de confiance : c’est une discussion de justice de paix et non une affaire correctionnelle.

M. Pochon a donc perdu ce procès à l’envers, qu’il va falloir remettre à l’endroit.

LE RASOIR DE DAMOCLÈS

On s’explique bien qu’on vive en faisant la barbe aux autres, exemple les perruquiers; on s’explique moins le contraire, c’est-à-dire une industrie qu.i consiste à se faire raser; elle est pourtant bien sim* pie. Voici le calcul de Cuissard : il donne trois sous pour sa barbe, il vole une serviette de deux francs, reste trente-sept sous de bénéfice. Malheureusement, on ne peut pas se faire raser plusieurs fois par jour, et on ne peut guère espérer ic vendre plus

LE RASOIR DK DAMOCLÈS

d’un franc une serviette d’occasion; si bien qu’en définitive, notre homme ferait un pauvre métier s’il n’attrapait pas par-ci par-là un rasoir, un pinceau à barbe, un pain de savon ou un pot de pommade ; on a trouvé chez lui de quoi commencer un bon petit établissement de parfumeur.

Il a été arrêté d’une façon assez plaisante par un petit homme chétif et malingre , qu’il eût aplati entre ses deux mains s’il n’avait été tenu en respect par lui, comme on va le voir.

C’était la quatrième fois qu’il me volait , dit le perruquier au tribunal correctionnel; je m’en doutais bien, mais je n’en étais pas assez sûr; seulement, je me disais : Primo , chaque fois que ce particulier-là vient, je m’aperçois qu’il me manque quelque chose ; deuxièmo , il n’y a que les gens distingués qui se font raser tous les jours, et celuilà, qui a l’air d’une grande gouape, chaque fois qu’il vient, on voit qu’il a une barbe de la veille, et avec ça du linge sale, en loques : tout ça c’est louche; j’aurai l’œil au guet, que je me dis, et je l’ai eu, de fait, vous allez voir : y a de quoi rire tout de même.

Il arrive donc : pour lors je le reconnais; je fais celui qui n’a l’air de rien, et je lui dis : Monsieur, ça va-z-être à vous, en appuyant sur le cuir un rasoir, censément pour lui, pendant qu’il allait accrocher son paletot à une patère ; mais je tour-

LE RASOIR DE DAMOCLÈS

nais la prunelle, sans avoir l’air, de son côté, en faisant le simulâtre de lui tourner le derrière, et je le vois qui fourre une serviette dans son paletot.

Là-dessus il vient s’asseoir et se met à me parlei des affaires d’Orient.

M . le président. — Arrivez au fait ; vous l’avez fait arrêter?

Le témoin. — Je pouvais le prendre sur le fla grant délit; mais c’est un homme très fort et très terrible, qui m’aurait évanoui d’une gifle et se serait sauvé, vu que j’étais seul pour le quart d’heure, étant veuf depuis deux ans, et mon clerc étant allé en ville coiffer une mariée, qui se mariait avec un lampiste qui demeure à côté, un nommé Manichol...

M. le président. — Passez tous ces détails.

Le témoin. — Oui, voilà, excusez ; pour lors, voilà donc mon particulier assis; je le savonne, me disant : Il va peut-être venir quelqu’un. C’était ce que je voulais ; je repassais mon rasoir pour gagner du temps,..

M. le président. — Vous devriez bien tâcher d’en gagner maintenant.

Le témoin. — Voilà; finalement que mon clerc arrive; je mets alors le rasoir sur la gorge de monsieur, et je dis à mon clerc : « Appelez un sergent de ville tout de suite. » Mon filou, entendant ça, fait un mouvement comme pour me repousser.

LE RASOIR DE DAMOCLÈS

mais moi qui le tenais par le nez et le rasoir sur sa gorge, je lui dis : « Si vous bougez, je vous coupe le cou comme à un poulet ! »

Mon gaillard, qui n’est pas des plus braves, à ce que j’ai vu, se met à trembler; mon jeune homme crie à la porte : « Un sergent de ville tout de suite!... » Les passants s’arrêtent; finalement que voilà deux sergents de ville qui arrivent : il était temps, je n’avais plus une goutte de sang.

Cuissard, interrogé, prétend que c’est par mégarde qu’il a mis une serviette dans sa poche ; malheureusement, les articles de parfumerie trouvés chez lui sont plus difficiles à expliquer; il prétend bien qu’il les a achetés pour son usage personnel; mais dix-sept peignes pour son usage!... et il est chauve !

Le tribunal l’a condamné à six mois de prison

UN HOMME BIEN MIS

Il est difficile de dire, d’une façon absolue, ce qu’on doit entendre par « être bien mis ; » il est certain que le bon bourgeois de province, le gommeux parisien et l’Arthur des bals de barrière comprennent chacun à leur façon ce que c’est que d’être bien mis; pour le bon bourgeois, c’est d’avoir un bon paletot , un bon pantalon et un bon gilet, en bonne étoffe; un chapeau solidement établi, et des bottes en bon cuir et bien cousues; le tour bien

Il6 UN HOMME BIEN MIS.

brossé et d’une propreté irréprochable; en un mot, pour lui, être bien mis, c’est être cossu.

Pour le gommeux , c'est d’avoir en soirée le vêtement noir de rigueur, à la ville, le costume de saison, dernière mode, le pantalon à pieds d’éléphant, les gants irréprochables et le col de la cnemise ouvert jusqu’au creux de l’estomac.

Pour l’Arthur de barrière, l’ornement de la tête suffit à la mise : la haute casquette de soie noire, dite à six étages, vulgairement nommée un sixième . posée en arrière, sur une chevelure ramenée en rouflaquettes sur les tempes , une cravate de couleurs voyantes, arrangée à la Colin ; tel est, pour lui, le dernier mot de la toilette.

C’est donc tout à fait en dehors des appréciations ordinaires que, pour Lochelot, être bien mis, c’est avoir un parapluie ; tout au plus pourrait-on comprendre qu’en cas d’averse on est bien couvert au fait, c’est peut-être ainsi qu’il l’entend. Du reste, on connaîtra tout à l’heure ses explications. Disons d’abord qu’il est prévenu de vol d’un parapluie au préjudice de son ami Broquille.

M. le président. — Comment! vous êtes sans ouvrage et sans asile, Broquille vous recueille, vous donne l’hospitalité, et, pour le récompenser, vous profitez de son absence pour lui voler son parapluie?

UN HOMME BIEN MIS

Lochetot. — Voler!... je lui ai emprunté simplement.

M. le président. — Vous n’êtes pas revenu; ce n’est qu’un mois après qu’il vous a rencontré par hasard.

Lochetot. — Cet homme-là, je le croyais mon ami; il m’a donné l’hospitalité, c’est vrai; il m’a prêté de la monnaie, c’est vrai ; il m’a prêté ses bottes, c’est vrai ; mais ce qu’il fait à mon égard lui détruit tout le prestige de sa bonne action.

Broquille.— Ah! bien, il est bon là, le sapeur; il me filoute mon parapluie et il me débine pardessus le marché.

Lochetot. — C’est bien, monsieur; mettez que je vous ai filouté votre parapluie; mais moi j’ai ma pensée intérieure que je vous l’ai emprunté

Broquille. — Non ; mais, monsieur le président, il faut vous dire que ce jour -là il faisait un temps superbe.

Lochetot. — Le temps ne fait rien à la chose d’un parapluie; je l’avais pris pour aller demander de l’ouvrage.

M. le président. — Quel rapport cela a-t-il?...

Lochetot. — Le rapport que, quand on se présente dans une maison et qu’on a un parapluie, on a tout de suite l’air de quelqu’un de bien mis. Supposez qu’il aurait plu, les patrons chez qui j’ai été se seraient dit : « Qu’est-ce que c’est que ce

UN HOMME BIEN MIS

garçon-là, qui ne s’achète même pas un parapluie? j >

M. le président. — Allons, c’est ridicule, ce que vous nous dites là.

Broquille. — Elle est bien bonne.

Lochetot. — C’est un fait réel qu’on a l’air de rien du tout.

M. le président. — Enfin, si vous avez emprunté le parapluie , pourquoi ne l’avez-vous pas rapporté ?

Lochetot. — Parce que, depuis le jour que je l’ai pris, je ne fais que chercher de l’ouvrage ; je suis été jusqu’à des cinq, six lieues autour de Paris, toujours avec le parapluie.

M. le président. — Eh bien, où est- il? Vous ne l’aviez plus quand on vous a arrêté.

Lochetot. — Je l’ai laissé par mégarde chez un bourgeois dont je suis été lui demander de l’ouvrage.

M. le président. — Quel est ce bourgeois?

Lochetot. — J’ai jamais pu m’en rappeler; j’ai été dans plus de soixante-quatorze boutiques ; je sais que c’est un gros rouge, qui a une femme grêlée et une fille bête comme un hareng.

Après cette explication, on comprend à merveille la condamnation à six mois d’emprisonnement prononcée contre l’auteur de la nouvelle définition de l’homme bien mis.

UN BANDEAU A TOUT FAIRE

Un plaignant s’avance à la barre, l’œil gauche couvert d’un mouchoir plié en bandeau ; il donne ses noms, âge et qualité, retire son bandeau, le déplie, se mouche dedans, le replie, se le remet sur l’œil, aux rires de l’auditoire, et attend qu’on l’interroge.

Ce brave homme est un concierge.

M. le président ( indiquant le prévenu). — C’est cet homme qui vous a fait une blessure à 1 oeiP

UN BANDEAU A TOUT FAIRE

Le plaignant. — C’est complètement lui.

Le prévenu. — Je vas vous expliquer l'affaire..-

M. le président. — Vous l’expliquerez tout à l’heure.

Le plaignant. — C’était un lundi, à dix heures trente-cinq sonnantes du soir; j’étais sur la porte, quand ce particulier-là me tombe dessus sans pourquoi ni pour qu’est-ce, dont il avait une société d’autres vauriens, et qui m’a mis l’œil comme vous voyez.

Le témoin, pour montrer son œil, retire son bandeau, le déplie, se mouche de nouveau dedans, le replie et replace sur son œil cet objet à deux fins (quant à présent), puis il continue gravement sa déposition en ces termes :

Moi qui n’ai jamais eu peur d’un homme, que j’ai été militaire et de ceux, comme dit c’t autre, qui ne se mouchent pas du pied (on le voit bien), je vas pour sauter sur mon agressif ; mais il était déjà en train de se battre avec sa société, que les voilà qui se mettent tous à me dire que ça ne me re. garde pas; alors...

M. le président. — C’est entendu. [Au prévenu) Le moment est venu de vous expliquer.

Le prévenu. — Eh bien, monsieur, je vas vous expliquer l’affaire : Je ne connais pas du tout monsieur, je ne sais pas ce qu’il me réclame

Le témoin. — Comment?... Eh bien, et ça? (//

UN BANDEAU A TOUT FAIRE

retire son bandeau, se mouche dedans et le replace.)

M. le président. — Vous voyez dans quel état vous avez mis l’œil de cet homme.

Le prévenu. — Eh bien, monsieur, je vas vous expliquer l’affaire. Comment voulez-vous que j’aille martyriser l’œil d’un particulier que je ne connais pas du tout et qui ne m’a rien fait?

M. le président. — Enfin, le fait existe, quoique inexplicable.

Le prévenu. — Eh bien, monsieur, je vas vous expliquer l’affaire.

M. le président. — Mais vous ne faites que répéter que vous allez expliquer l’affaire, et vous n’expliquez rien du tout.

Le prévenu. — Si, si; voilà la chose : Le patron, s’étant marié, nous avait donné 35 francs de pourboire ; qu’étant sept ouvriers, ça faisait donc cent sous pour chacun, pour faire la noce à sa santé et à celle de madame son épouse. Si bien, pour lors, qu’à dix heures du soir, nous étions tous les sept dans une ivresse vraiment extraordinaire et que je m’étais disputé avec mes camarades ; nous sortons pour nous arranger dehors, vu que le marchand de vin nous avait mis à la porte; v’ià un de mes camarades qui me fiche un coup de pied dans la jambe; tenez, là! {Le prévenu, avec son soulier plein de boue ,

UN BANDEAU A TOUT FAIRE

trace une ligne sur les jambes du concierge.

Le plaignant. — Allons, bon ! mon pantalon des dimanches! [Il s'essuie avec son bandeau .)

Le prévenu. — Alors, faut donc que j’aie pris M. le concierge pour celui qui m’avait fichu un coup de pied, n’y voyant pas très clair... sans ça...

Le concierge. — C’est agréable pour moi de m’être trouvé là.

Le prévenu. — En êtes-vous bien sûr?

Le concierge. — Que j’y étais? (Rires.)

Le prévenu. — Non, que c’est moi.

Le concierge. — Oui, oui, c’était bien vous.

Le prévenu. — C’est si tellement vrai, monsieur, que je vas vous expliquer...

M. le président. — Non.

Le prévenu. — Le patron s’était marié, et il nous avait donné 35 francs...

M. le président. — Taisez-vous.

Le tribunal condamne le prévenu à huit jours de prison.

Le prévenu. — Mais, mon président, aussi vrai que v’ià la pluie...

M. le président. — Taisez-vous ! c’est jugé.

Le concierge. — La pluie !... bon, j’ai mon chapeau neuf.

Vous voyez d’ici à quoi va servir le bandeau

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