‹ Les tribunaux comiquesChapitre 34 sur 73 · L’ÊLEVE TONDEUR DE CHIENS · texte numérisé non relu

L’ÊLEVE TONDEUR DE CHIENS

Adopté par la veuve Fondant, qui tond les cruens, calme les chats et va-t-en ville, Léon Merlard mène de front ses classes et son apprentissage de tondeur de chiens (trop jeune encore pour être initié à la deuxième partie de la profession). Son fort, par exemple, c’est d’aller en ville; il y va même tant, qu’il met à peine le pied à l’école. C’est comme cela qu’il a déjà été arrêté cinq fois pour

l’élève tondeur de chiens.

vagabondage. La cinquième fois, on l’a renvoyé devant la police correctionnelle.

M. le président. — Pourquoi avez-vous quitté cette femme qui vous a adopté ?

Léon. — Tiens! ail’ me fiche des gifles; merci.

M. le président. — C’est que, probablement, vous le méritez.

Léon. — Tiens! ie vas à l’école, dont je suis toujours le premier, au moins, et encore que je suis dans les grands, et puis, le soir, mam’ Fondant veut me faire tondre des chiens pour m’amuser ; alors moi, quéque fois, je les coupe, sans le faire exprès. Ils me mordent; zut ! c’est pas amusant.

M. le président. — Cette femme vous a recueilli, vous devez lui obéir.

Léon. — Mais, m’sieu, il y a le maître qui me donne des leçons à apprendre. Mam’ Fondant, alors, si elle me fait tondre des chiens, au lieu de mes leçons, moi, on me fiche en retenue; on me colle au piquet et on me donne des lignes à faire; ça ne m’arrange pas!

M. le président. — Vous parlez de votre école, de vos leçons ; mais il paraît que vous n’y allez guère, à votre école; vous allez courir, vagabonder, et je crois que vous n’apprenez guère de leçons à la halle ou dans les rues.

Léon. — Oh! je suis toujours le premier : la grammaire, la géographie, le carcul [récitant avec

l’élève tondeur de chiens.

volubilité). Combien qu’il y a de sortes de lettres? Deux : les voyelles et les consonnes. — Combien qu’il y a de fleuves en France ? — Il y en a cinq: l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique et l’Océanique. — Quel est le premier roi de France? — C’est Pharaon. — 2 et 2 font 4, 4 et 4 font 8.

M. le président (qui a voulu plusieurs fois /’ interrompre). — Voyons, voyons! vous n’êtes pas ici pour réciter vos leçons.

Léon. — 8 et 8 font 24, et 24 font 36 .

M. le président. — Voulez-vous bien vous taire?

Léon ( pleurnichant ). — Ah ! je ne sais pas mes leçons, vous dites que je vas pas à l’école; même que, si vous voulez, je ferai venir mes camarades

M. le président. — Enfin, quand on vous a arrêté, il y avait plusieurs jours que vous n’étiez rentré. Que faisiez-vous à la Halle?

Léon. — C’est Bouroche qui m’avait emmené; alors nous avons bu une chopine avec une bouteille d’eau de sexe.

Le tribunal a envoyé l’élève Léon pendant deux ans dans une maison de correction.

ALTERE PAR CARACTERE

Les époux Biroy sont devant le tribunal ; la femme à la barre des témoins, le mari sur le banc des prévenus.

Biroy, interrogé, donne ses noms, âge et profession; puis, se tournant vers sa femme : Ah! c’est propre, ce que tu as fait là !

La femme. — Je t’en ai prévenu qu’un jour ou l’autre tu serais sur le banc des malfaiteurs.

ALTÉRÉ PAR CARACTÈRE

Biroy. — J’y viens pur comme deux et deux font quatre.

M. le président. — Voyons, femme Biroy, adressez-vous au tribunal.

La femme Biroy. — Je viens exprès pour ça.

M. le président. — Eh bien, de quoi vous plaignez-vous ?

La femme Biroy. — Je me plains que c’est un homme que, si on ne me retire pas de ses mains, je finirai en quatre morceaux.

Biroy. — Tu m'arraches des sourires.

La femme Biroy. — Les témoins sont là pour dire que c’est un homme qui ne « désivre » pas et qui me bat tous les jours de la semaine, quelquefois plus.

Biroy. — Les témoins, je les méprise comme un verre d’eau.

M. le président (à la plaignante). — Enfin, précisez des faits et ne restez pas dans les généralités.

Biroy. — Elle ne sait seulement pas oü c’est.

M. le président. — Voulez-vous vous taire ?

( A la plaignante .) Quand votre mari vous a-t-il porté des coups, et quels coups ?

La plaignante. — Quand? Mais toujours; un feignant qui bat le pavé du matin au soir.

Biroy. — Bon, c’est le pavé que je bats à présent.

ALTÉRÉ PAR CARACTERE

La plaignante. — Oui, et moi le soir en rentrant.

M. le président. — Mais le jour de la scène, quels coups vous a-t-il portés?

La plaignante. — Il m’a jeté son manger à la figure.

M. le président. — Vous a-t-il fait des blessures ?

La plaignante. — Non, c’était de la panade.

M. le président. — Il ne vous a pas jeté le plat avec?

La plaignante. — Non, mais la panade m’a emberné la figure, floc ! que j’ai mes effets massacrés.

Biroy. — Et toi, le jour que tu t’as assise sur mon chapeau, est-ce que je t’ai traînée devant le tribunal ?

M. le président. — Enfin, reconnaissez-vous que vous maltraitez votre femme ?

Biroy. — Quand je suis en ribote, naturellement.

M. le président. — Comment, naturellement?

La plaignante. — Il y est tous les jours

Biroy. — Ecoutez, mon président, vous ne pouvez pas savoir... Les femmes, ça vous a comme ça des airs devant le monde; mais cette femme-là, mon président, serait à un noble, à un notaire, à quelqu’un de la haute, qu’il y ficherait des piles...

ALTÉRÉ PAR CARACTÈRE

Je suis d’une bonne famille, moi; j’ai même eu une position dans les chemins de fer.

M. le président. — Quelle position ?

La plaignante f tendant le bras). — Cette position-là... quand les trains passaient : il était cantonnier.

Biroy. — Oui, et elle me buvait mon argent, vu qu’elle ne se gêne pas, non plus, pour la chose du casque.

M. le président. — Vous lui donnez un bon exemple 1

Biroy. — Moi, ça vient d’un caractère altéré de sa nature. On voit toujours quand un homme a bu ; mais on ne voit jamais quand il a soif.

La plaignante. — Il casse tout à la maison, il a démantibulé jusqu’au lit.

Biroy. — Oh ! pour le lit, ça vient de ce qu’il n’était pas solide et que j’ai le sommeil lourd.

Le tribunal condamne Biroy à quinze jours de prison.

Biroy. — Ah ! les femmes font de jolis chefsd'œuvre...

La plaignante. — Oui, ta mère en a fait beau, c’est vrai.

AMIS COMME CO. ..CHERS

Certes, si Duhail est condamné, ce n’est pas la faute de Varot qui, pourtant, a porté plainte contre lui; car l’amitié d’Oreste et de Pylade, de Nisu? etd’Euryak, des deux habitants du Monomo* tapa et de tous les amis célèbres, n’est qu’affectkm banale auprès de celle que Duhail et Varot se sont vouée mutue , 'ement, et que le dernier vient affirmer à l’audie vce en plaidant pour le prévenu.

Et cependant, celui-ci lui a cassé une carafe sur la tcfe, et le sang a coulé en abondance; mâU la

AMIS COMME CO. ..CHERS

faute en est à la fatalité. Ce jour-là, nos deux amishabitués à se griser ensemble, avaient eu l’idée inexplicable de demander de l’eau. De là, le coup de carafe; car s’il n’y eût eu que la bouteille, Duhail ne l’aurait pas cassée, à moins qu’elle n’eût été vide*.

M. le président. — Duhail, vous reconnaissez avoir cassé une carafe sur la tête de Varot ?

Duhail. — Mon président, Varot est mon ami...

Varot. — Et toi aussi, t’es mon ami.

Duhail. — Nous sommes tous deux amis; nous étions en ri bote tous deux également.

Varot. — Tu l’étais plus que moi.

Duhail. — C’est impossible.

V arot. — Si, t’étais perdu de vin ; mon président, je demande l’indulgence pour mon ami.

Duhail. — Je la demande idem pour toi.

M. le président. — Voyons, Varot, dites-nous commént les faits se sont passés et dites la vérité.

Varot. — Toute la vérité.

M. le président. — C’est qu’après avoir porté plainte contre Duhail, vous paraissez disposé à plaider pour lui.

Varot. — Si j’avais du bagout comme ces messieurs ( indiquant des avocats ), je ferais un plaidoyer pour mon ami, vu que, si j’ai porté plainte, c’est étant dans un état de vin et que j’ai eu du remords.

AMIS COMME CO.. .CHERS

Duhail {ému). — Vieil ami!

M. le président. — Enfin, comment Duhail a-t-il été amené à l’acte de brutalité qu’on lui reproche ?

Varot. — Voilà, avec les points et les virgules: Etant tous deux raboteurs de parquets de notre état, nous rentrions de la journée, que j’allais reconduire Duhail à son garni qui est marchand de vin, pour prendre un verre et étant déjà généralement en ribote tous les deux.

M. le président. — Et vous aviez encore besoin de prendre un verre?

Duhail. — Moi, j’ai pris une gomme, dont c’est pour ça qu’il y avait une carafe d’eau.

Varot. — Moi, j’ai pris un vermouth.

M. le président. — Ces détails sont inutiles.

Varot. — C’est pour dire que je dis la vérité, les points, les virgules, tout. Pour lors, étant tous deux raboteurs de parquets, il se trouve que je travaille quéquefois pour lui et pour moi, ce qui fait qu’il me doit de l’argent et que je ne peux jamais l’avoir. Honnête homme jusqu’à la pointe des cheveux, mais mauvaise paie.

Duhail {ému). — Vieil ami !

Varot. — Seulement, ça vient de ce qu’il ne peut pas me payer, vu qu’il n’a jamais le sou, dont ça n'est pas canaillerie de sa part pour cette raisonlà. Pour lors que je lui réclame mon dû et qu’il me

AMIS liUMME CO. ..CHERS.

dit : « Je n’en ai pas. » Moi, là-dessus, je lui dis en manière de plaisanter : « Tu n’as seulement pas payé ton chapeau. » Je n’avais pas fini le mot qu’il me le coupe en deux d’un coup de carafe; làdessus, je lui envoie un coup de soulier; mais vu que le sang me coulait sur les yeux...

Duhail [pleurant). — Vieil ami...

Varot. — J’ai été me faire panser chez le pharmacien.

Duhail. — Et moi, j'ai été me coucher. Varot, tu ne m’en veux pas?

Varot. — Tu le sais bien, au contraire.

Duhail. — Vieil ami!

Le marchand de vin. — Varot et Duhail sont amis comme les deux doigts de la main ; ils ont l’habitude de venir tous deux à la maison.

M. le président. — Se griser?

Le marchand de vin. — Enfin ils consomment ; je ne comprends rien à leur querelle; je n’ai pas entendu de discussion; j’ai seulement entendu « Tu n’as pas payé ton chapeau. »

Varot. — Je demande l’indulgence pour mon ami.

Duhail. — le te rendrai ça.

Le tribunal a condamné Duhail à six jours de prison.

Varot. — l'auvre vieux!

Duhail. — Vieil ami! (Ils s'embrassent.)

LE MANGEUR DE NEZ

Pourquoi, à la suite d’une scène de coups, est-ce le plus maltraité (en apparence du moins) qui est le prévenu? C’est ce que la suite nous apprendra. Toujours est-il que celui-ci porte le bras en écharpe et que l’autre (un caporal) n’a que le nez endommagé comme par quelqu’un qui aurait voulu y 1, goûter.

Plaignant et prévenu se regardent mutuellement ivec stupéfaction.

LE MANGEUR DE NEZ

M. le président ( au prévenu) i — Quels sont vos noms et prénoms?

Le prévenu (regardant toujours le caporal ).

— Margouin !... je regarde le nez du caporal, c’est pas possible que ça soye moi qui... Ugène Anatole... qui a fait ça... bombeur de verres.

Le caporal. — C’est comme moi, je regarde votre bras en écharpe et je la trouve bonne

M. le président (au caporal). — Dites comment cet homme vous a injurié et frappé?

Le caporal. — Non, mais est-ce qu’il prétend que c’est moi qui lui ai mis son bras?...

Le prévenu. — Non, ça s’est fait tout seul; un bras qu’un de ces jours on en fera peut-être la décapitation.

M. le président. — Vous vous expliquerez tout à l’heure. (Au caporal.) Faites votre déposition !

Le caporal. — C’était du côté de Clichy ; je passais dans un petit chemin oü il y a des pierres; pour lors, monsieur qui passait aussi avec son épouse, lui dit : « Regarde- le donc! fait -y sa poire! »

M. le président. — Qu’est-ce que cela veut dire?

Le caporal. — Je ne sais pas, et cependant je sais l’orthographe jusque dans la pointe des cheveux ; mais je ne connais pas cette élocution; tout

LE MANGEUR DE NEZ

de même, que ça m'a bigrement molesté et que j’ai dit à ce particulier : a Pourquoi-t-est-ce que je fais tma poire? » Que là-dessus, on s’est discuté et que monsieur s’est mis dans la tentative de me manger le nez, disant : « Je vais te le croquer comme un radis. »

Le prévenu ( retirant son bras de l'écharpe et gesticulant). — Mais c’est, au contraire, vous... rappelez-vous donc, caporal, qui... [le prévenu s'aperçoit de sa distraction et remet son bras en écharpe ); faites-moi donc l’amitié, caporal, de vouloir bien vous rappeler que vous étiez entièrement pochard, caporal; soyez assez aimable pour vous en rappeler, mon caporal.

Le caporal. — Je ne peux pas dire que je m’en rappelle, vu que je m’en rappelle pas.

Le prévenu (au tribunal). — Vous voyez, il était d’une ivresse si tellement extraordinaire qu’il ne se rappelle de rien. (Au caporal.) Rappelezvous, vous-même, que vous avez dégainé.

M. le président. — N’interpellez pas le témoin !

Le caporal. — Pour dire que j’ai dégainé, je ne peux pas dire que j’ai dégainé, puisque je ne me rappelle pas que j’ai dégainé; mais pour ce qui est de la chose d’avoir dégainé, j’ai pas dégainé, v’ià mon opinion.

Le prévenu. — Mais vous dites vous-même que vous ne vous en rappelez pas?

LE MANGEUR DE NEZ

Le caporal. — Eh bien, alors, je peux donc pas dire que j’ai dégainé; c’est clair.

Le prévenu. — Oui, mais vous ne pouvez pas dire non plus que vous n’avez pas dégainé.

Le caporal. — Permettez.

M. le président. — Adressez-vous au tribunal.

Le caporal. — Mon président, je dis que si, je le dis; on peut bien dire : Je ne me rappelle pas si j’ai dégainé, et dire : Je suis sûr que j’ai pas dégainé, c’est clair.

Le prévenu ( tirant son bras de V écharpe et gesticulant ). — Comment, sacristi! même qu’en voulant vous arracher votre sabre, j’en ai eu le bras tortillé par vous; un bras que je n’en guérirai peut-être jamais.

M. le président. — Vous avez l’air de vous en servir parfaitement.

Le prévenu. — Mon bras?... mais, mon président, il n’y a pas de différence d’avec le premier jour.

M. le président. — Cela, c’est possible.

Le caporal. — 11 n’a rien du tout à son bras... c’est une blague !

Le prévenu. — Une blague!... Mais, tenez, il y a ici mam’ Balouche, qui l’a vu, mon bras, même qu’elle m’y a mis dessus des masses d’empîàtres; elle est ici; j’y ai dit de venir. ( Regardant vers l'auditoire. ) Etes-vous là, mam’ Balouche ?

LE MANGEUR DE NEZ. I 3 Q

Pendant que le prévenu appelle mam’ Balouche, le tribunal le condamne à un mois de prison.

Le prévenu. — Je demande à le faire à l’infir merie... pour mon bras!

AU SEIN DE L’ABONDANCE

C’est quand le diable devient vieux, dit-on, qu’il se fait ermite. Ceci n’est pas toujours vrai, car Ravy, quoique démon véritable, au dire de sa mère, a douze ans à peine.

Les tracas dont il a voulu s’affranchir, c’est le travail, ce qui prouve bien que l’homme est foncièrement fainéant et que le législateur a touché juste en lui appliquant comme la plus grande punition, après la peine de mort, les travaux forcés.

AU SEIN DE L’ABONDANCE

Donc, notre jeune anachorète, ayant établi son domicile dans une cave, avait déjà le vin sous la main ; il avisa au moyen de se procurer les aliments solides. La cave oü il s’était installé était celle d’un logement que ses parents avaient occupé encore quinze jours avant. Ce petit bonhomme, qui n’aime pas à travailler, aime beaucoup, en revanche, à faire les commissions ; on connaissait son goût, et sitôt qu’un locataire avait une commission à faire, il appelait Ravy et l’envoyait acheter, qui du pain, qui de l’épicerie , qui des fruits , du fromage , etc. Ceci l’avait mis en connaissance avec tous les fournisseurs du quartier.

Une fois établi dans sa cave, il eut l’idée d’utiliser cette connaissance. Rien de plus facile : certains locataires, pour lesquels il allait acheter des denrées, l’envoyaient souvent faire des acquisitions à crédit ; il n’avait qu’à continuer pour lui-même ce qu’il avait fait pour autrui. Chaque matin donc, avant que la portière fût levée, il allait faire ses petites provisions; si bien que son gîte fut bientôt abondamment garni de pain, de saucisson, de fruits, de fromage, de bougie, de sucre et autres articles d’épicerie, excepté pourtant du savon, convaincu qu’il était que la propreté ne fait pas le bonheur.

C’est la bougie qui le fit découvrir. Ravy, qui . dormait tout le jour, illuminait la cave quand tout

Aü SEIN DE L ABONDANCE.

le monde était couché, et passait sa nuit à jouer à la toupie.

Pendant quelques jours, il dormit tranquille; pendant quelques nuits il se livra au divertissement de ses préférences, se berçant avec la candeur de son âge de l’espoir de jouer ainsi à la toupie jusqu’à la vieillesse la plus avancée.

Mais il arriva qu’un locataire revint de la noce à trois heures du matin. Dans le silence qui règne à pareille heure, le moindre bruit frappe l’oreille; dans l’obscurité, la moindre lueur se perçoit; le locataire attardé fut donc tout surpris de voir de la lumière au soupirail de la cave et d’entendre le ronflement d’une toupie. Il descendit les marches de la cave avec précaution, et, en regardant à travers les fentes d’une porte, il eut l’explication du mystère.

La portière fut éveillée : le jeune ermite fut arraché de son ermitage et enfermé dans une chambre jusqu’au jour.

Le lendemain matin , grand émoi dans toute la maison et dans le quartier : « Ah ! nous le tenons donc enfin ! » disait-on de tous côtés, car, ainsi qu’on le devine, les fournisseurs avaient fait leurs réclamations aux clients au nom desquels Ravy avait pris à crédit.

Conduit chez le commissaire de police, notre gaillard, invité à dire comment il s’était introduit

AU SEIN DE L’ABONDANCE

dans la cave, raconta que cette cave était celle dont ses parents avaient eu la jouissance ; qu’en déménageant, il en avait pris la clef ; ses parents, croyant l’avoir perdue, en avaient fait ajuster une autre, et tout avait été dit. Puis un soir, Ravy, mettant à exécution son plan conçu de longue main, était allé s’installer dans le gîte singulier où il a passé quatre jours et quatre nuits au sein de l’abondance et de la toupie.

Traduit en police correctionnelle pour escroquerie, Ravy a été acquitté à raison de son âge, mais le tribunal l’a envoyé, pendant quatre ans, dans une maison de correction.

UN AMI INCONSOLABLE

Comme Chapelle et Bachaumont pleurant, après boire, Pindare, mort deux mille ans avant leur naissance, Cote, les jours d’ivresse, voit renaître une douleur que son état seul peut expliquer, et elle le trouble tellement qu’il en arrive à voler.

M. le président. — Qu’avez-vous à dire pour votre défense?

Cote. — Le chagrin, mon président, le chagrin...

UN AMI INCONSOLABLE

M. le président. — Vous volez par chagrin?

Cote. — Ah ! que vous connaissez mal mon coeur humain, mon magistrat 1 Mais l’homme qui a du chagrin ne sait pas ce qu’il fait, c’est connu; tous les géomètres vous le diront. (Rires.)

M. le président. — Quel chagrin avez -vous donc?

Cote. — J’ai perdu mon meilleur ami.

M. le président. — Quand cela? Le jour du *ol?

Cote. — Il y a dix-huit ans (Rires), un homme avec qui j’ai bu pendant plus de vingt ans, sans jamais avoir de discussion ce qui vous tiendrait dans l’œil...

M. lf. président. — Voyons, arrivons au fait.

Cote. — Chacun payait une tournée à son tour; jamais de querelle.

M. le président. — Assez!... Vous reconnaissez ’e vol?

Cote. — Le chagrin... et puis la misère, pas de pain!

M. le président. — Vous aviez de quoi en acheter, puisque vous avez dépensé 60 centimes chez le marchand de vin au préjudice duquel vous avez commis le vol : une bouteille de liqueur.

Cote. — Du vin n’est pas du pain.

M. le président. — Eh bien, il fallait acheter du pain.

UN AMI INCONSOLABLE

Cote. — Du pain n’est pas du vin.

M. le président. — Vous avez une singulière façon de vous défendre.

Le prévenu. — Je n’avais pas la tête à moi; le chagrin... Si j’avais eu le moyen j’aurais pris un avocat; mais n’ayant pas de pain...

M. le président. — En voilà assez!

Cote. — Oui, toujours : « Fallait pas boire, » mais le pain n’est pas du vin, et quand on a du chagrin, le vin étourdit et ça n’empêche pas la laim, parce que le vin n’est pas du pain, voilà mon caractère.

Le tribunal le condamne à quatre mois de prison ; il pourra pleurer son ami à son aise.

Page 1