LA CÉLÈBRE M AL ATORCHI
Vous ne connaissez pas Brimoint; permetteznous de vous le présenter. Brimoint est un ancien sergent, maître d’armes dans son régiment, et, de plus, comme on dit dans le militaire, un dur à cuire, un chien fini. Or, piqué au jeu par la déclaration de M. Blavin que, quelle que soit leut force, madame Malatorchi provoquait tous les amateurs, l’ancien maître d’armes accepte un fleuret et se présente au combat.
A sa seule manière de se mettre en garde, à sa façon d t faire le mur, de faire du torse, de faire de la cuisse, madame Malatorchi voit tout de suite qu’elle allait subir une défaite honteuse ; elle fait un signe à son prévôt; aussitôt celui-ci, sous un prétexte improvisé, s’approche de Brimoint et lui glisse ces mots : a Vous êtes un crâne, ça se voit ; nous n’avons ordinairement que des galettes, ménagez madame et nous boirons un litre après. »
Sur ce, on engage les épées, et un premier dégagement atteint en pleine poitrine la célèbre Malatorchi : <i Touché! dit-elle, ma revanche! » Elle passe un une, deux. Brimoint pare, riposte, v’ian ! deuxième botte en plein ; puis troisième, puis quatrième botte. Madame Malatorchi attaque et pare avec fureur; elle perd la tête, fait des parades simples sur des doublés, des contre de quarte sur des septimes, et les bottes pleuvent sur elle aux rire, bruyants de l’auditoire.
LA CÉLÈBRE MALATORCHI.
Brimoint, qui avait oublié la galanterie française pour ne songer qu’à son propre honneur, excité par les rires que sa victime provoque, fait voler d’un froissé le fleuret de madame Malatorchi, qui, alors, le traite de lâche et lui rappelle que c’est une lâcheté de désarmer un adversaire. Blavin s’en mêle; une altercation a lieu, et le prévôt envoie au maître d’armes une botte secrète avec son soulier. Brimoint tombe sur le prévôt; une lutte s’engage, des sergents de ville appelés conduisent au poste les deux champions, et les voici devant la police correctionnelle, Brimoint l’oreille à moitié arrachée et la tête enveloppée.
Il raconte qu’on l’a provoqué à l’assaut, qu’il n’a pas voulu se laisser rouler par une femme qui tire comme une moule, et il raconte la scène cidessus.
Blavin a été condamné à huit jours de prison, et voilà la célèbre Malatorchi perdue de réputation.
LE TIMBRE- POSTE FANTASTIQUE
Sur cent lecteurs à qui nous aurons dit que le point de départ du petit procès qu’on va lire est l’emploi inutile de trois sous, il n’y en a peut-être pas un seul qui ne fera une confusion, du reste, bien naturelle; et, quand nous aurons ajouté que le héros de l’aventure s’est littéralement précipité dans un établissement garni d’un petit bureau, chacun de ces lecteurs perspicaces se dira d’un air eitrêmement malin : « Je vois l’affaire : il s’agit d’un
LE TIMBRE-POSTE FANTASTIQUE
original qui a refusé de payer ses 1 5 centimes, sous prétexte qu’il s’est cru, par erreur, dans la nécessité de les dépenser. » A quoi la dame du petit bureau lui a répondu : « Mais, je n’en sais rien, moi, monsieur; qu’est-ce qui me le prouve? D’ailleurs, c’est le même prix. » De là une altercation et, de fil en aiguille, un délit.
Eh bien, ce n’est pas cela du tout; il n’y a de vrai que le petit bureau. Mais d’abord, il y a plusieurs sortes de bureaux : les bureaux de tabac, par exemple, de même qu’il y a plus d'une chose qui coûte trois sous : ainsi, un timbre-poste, et c’est justement d’un timbre-poste et d’un bureau de tabac qu’il s’agit.
Quant à la précipitation avec laquelle le héros de l’aventure est entré dans ce bureau, disons que le brave homme n’était pressé que par l’heure de la poste, et toute confusion sera dissipée
Enfin, pour compléter les préliminaires de la scène qui va suivre, mentionnons que cet homme pressé était dans un état complet d’ivresse.
Voici la scène : « Un timbre de trois sous, s’il vous plaît ! »
En possession de son timbre , notre homme le suce, le resuce, le mâchonne, le rumine, le tourne, le retourne; puis le croyant, avec raison, suffisamment humecté, il veut le retirer de sa bouche; il le cherche sur sa langue, puis dessous, puis à la voûte
LF. TIMBRE-POSTE FANTASTIQUE
palatine, dans ses joues, sur ses gencives, dans sa dent creuse, rien! rien!... Il l’avait avalé! quand il aurait pu, pour le même prix, avaler un petit verre de plus. Aussi devine-t-on sa colère sans qu’il soit besoin de la dire; il n’eùt certainement pas reculé devant l’émétique si ce vomitif n’eût pas dû coûter plus cher que ce qu’il eût fait restituer. ,
Enfin il se résigne à sa perte et demande un autre timbre-poste, contre trois autres sous, qu’il jette avec rage sur le comptoir.
Cette fois, pour éviter le pareil accident, il prend délicatement son timbre entre le pouce et l’index, tire la langue comme un chien qui suit l’omnibus où est son maître, lèche le signe d’affranchissement de haut en bas, de long en large, après quoi il se met en devoir de le coller sur la lettre, qu’il tenait toute prête de l’autre main.
Ici se produit une difficulté : la main, mal assurée, tente vainement de se placer juste à l’encoignure où doit être posé le malheureux timbre, et ce petit carré bleu semble vouloir couvrir, tantôt le nom du destinataire, tantôt le nom de la ville; l’ivrogne s’irrite contre ce récalcitrant inconscient : « Ah ! tu veux cacher le nom, dit-il, ah! tu veux cacher la ville ; ah ! tu ne veux en faire qu’à ta tète, eh bien, nous allons voir qui est le plus roublard de toi ou de moi : tiens!... tu ne t’attendais
LE TIMBRE-POSTE FANTASTIQUE
pas à celle-là ? » Sur ce, il cache la suscription, ne laisse voir que la partie blanche, et, d’un air triomphant, lève sa main armée du timbre-poste, l’applique vigoureusement sur la lettre, regarde ; rien ! il avait envoyé le timbre à terre.
Le marchand de tabac et les clients présents à ce moment assistent alors à une nouvelle scène de Montauciel voulant ramasser son papier. « Ah! ah ! te voilà, dit l’ivrogne à son timbre, tu veux faire le malin : tu sais que c’est bientôt l’heure de la levée et tu veux me la faire manquer : at~ tends! »
Notre gaillard s’avance en vacillant vers l’objet qu’il poursuit; mais il dépasse le but, et quand il se retourne, le timbre avait disparu : il s’était collé à la semelle du soulier de l’ivrogne.
Furieux de cette nouvelle perte , Chérami (c’est son nom) s’arrache les cheveux, trépigne avec rage, puis, souriant tout à coup, s’écrie : « Ah! le voilà! » Le timbre s’était, dans les trépignements, décollé de la semelle du soulier et gisait sur le sol. Chérami veut le saisir vivement, s’allonge à terre, et quand il se relève, le timbre fantastique avait encore une fois disparu.
Exaspéré par les rires, notre furieux envoie un soufflet au marchand de tabac, sur la joue duquel on voit aussitôt apparaître le timbre, que, dans sa chute, Chérami s’était collé à la main.
LE TIMBRE-POSTE FANTASTIQUE
La gifle avait arreté net les rires, et quand i’ivrogne voulut se précipiter sur le détenteur inconscient de son timbre-poste, celui-ci le repoussa d’un coup de poing, et des agents, qu’on était allé quérir, arrivèrent au milieu d’une mêlée générale.
C’est ainsi que Chérami a été poursuivi pour coups et blessures.
Doux comme un mouton, d’ailleurs, ce brave homme quand il est à jeun, et il en a été quitte pour quarante-huit heures de prison, grâce à la déclaration extrêmement indulgente du marchand de tabac. Aussi Chérami lui en exprime-t-il sa reconnaissance.
a Merci, monsieur, dit-il; j’écris tous les ans à ma tante pour sa fête; je vivrais cent vingt ans, que je ne prendrais jamais mon timbre ailleurs que chez vous. »
UNE GIFLE PRESCRITE
Si le procès de M. Villeronde n’est pas venu plus tôt, ce n’est pas la faute de la justice, et il ne peut s’en prendre qu’à lui-même.
M. Villeronde a essuyé deux revers : un revers de fortune, qui l’a fait partir pour l’Amérique, et un revers de main , qui l’a fait revenir à Paris pour obtenir satisfaction de cet outrage. De retour du Nouveau Monde avec un joli sac, son premier soin, en arrivant, a été de porter plainte contre
UNE GIFLE PRESCRITE
M. Louesloup, l’auteur de la voie de fait commise.
Vcici donc plaignant et prévenu devant la po lice correctionnelle. Louesloup affirme qu’il n’a aucun souvenir de la gifle dont réparation est demandée...
Villeronde. — C’esf facile à dire parce qu’il y a huit ans de cela, mais moi.,,
M. le président- — Je vqqs arrête tqut de suite : le fait est prescrit.
Villeronde.— Monsieur, pour moi, il est aussi frais que si c’était d’hier; quand j’y pense, je me sens encore sur la figure la marque des cinq doigts et le pouce de M. Louesloup.
Louesloup. — Comment, cinq doigts et le pouce ? Ça feiait six alors, et le tribunal peut voir... [Il montre ses mains.)
Villeronde. — Un doigt de plus ou de moins ne change rien à la chose.
Louesloup. — Non, mais ça changerait quelque chose à ma main.
Villeronde. — Je demande réparation d’honneur au moyen de ioo francs, et du plus de prison que le tribunal me fera l’amitié de vous accorder.
M. le président. — Je vous répète qu’il y a prescription.
Villeronde. — Alors, comme ça, j'en suis pour ma gifle?
UNE GIFLE PRESCRITE
M. le président. — Il fallait porter plainte dans le délai voulu.
Villeronde. — Monsie ur le président, c’est ce qu j’avais fait tout de suite; pendant ce temps-là il m’est arrivé des malheurs avec un filou qui m’a ratissé complètement, et j’ai couru après lui en Amérique.
Le tribunal renvoie Louesloup des fins de la plainte.
Villeronde. — Alors, j’en suis pour ma gifle.
Louesloup. — Mais puisque je ne m’en souviens plus, c’est comme si vous ne l’aviez pas reçue.
M. le président. — Retirez-vous.
Villeronde (à Louesloup , en s'en allant). — Alors l’honneur est donc satisfait.
Louesloup. — Complètement.
Villeronde. — Si c’est comme ça...
Les deux adversaires partent en causant amicalement.
LES FRERES HARENG
C’est tout à tait une petite Thébaïde que la maison des deux frères que voici en police correctionnelle; Etéocle et Polynice n’étaient pas plus furieux l’un contre l’autre que ne l’étaient nos deux modernes frères ennemis, le jour de la rixe sanglante dont le tribunal est saisi. Toutefois, il n’y a pas lieu d’emboucher la trompette héroïque pour chanter leur combat singulier. Nous n’en sommes pas à dire :
. • . . . D’un œil brillant de rage,
Dans le sein l’un de l’autre ils cherchent un passage,
LES FRÈRES HARENG
et si nous avons parlé de rixe sanglante, c’est par simple allusion au coup de poing sur le nez d’un des adversaires, et qui a motivé une de ces effusions de sang qu’on arrête avec une clef dans le dos.
Et puis, on se disputait, non pas un trône, mais un fonds de boulangerie. Enfin, rien ne prêterait moins à la poésie que le nom des deux rivaux. Un poème intitulé les Frères Hareng serait absolument ridicule ; décidément une chronique correctionnelle est bien tout ce qu'il faut. Allons-y donc, et gaiement, si nos deux héros veulent y mettre du leur.
Antoine Hareng, le vaincu, a tiré, des horions fraternels, une vengeance sans gloire : il a dénoncé Honoré Hareng, son vainqueur, au commissaire de police.
Aujourd’hui, Antoine, dont le nez est désenflé et la fureur calmée, vient chercher à excuser son frère. Voyez-vous, messieurs, dit-il, dans tout ça il n’y a pas de quoi fouetter un chat.
M. le président. — Alors il ne fallait pas porter plainte.
Antoine. — Jesaisbien, mais, sur le moment, j’étais si vexé d’avoir reçu ma pile... Voilà d’où c’est venu : Honoré voulait avoir le fonds du père, qui est mort il y a quelque temps; moi, je voulais l’avoir aussi; alors, quand il a boissonné un peu et
LES FRÈRES HARENG
moi aussi, nous nous repassons quelques gifles et nous n’y pensons plus après.
M. le président. — Il ne s’agit pas de gifles : vous avez dit au commissaire de police que votre frère avait voulu vous assassiner, et, aujourd’hui, il n’aurait rien fait, à vous entendre.
Le prévenu. — Entre frères, pensez, mon président, on s’aime, pas vrai?
M. le présent. — Singulière façon de se le prouver.
Le prévenu. — C’est le vin.
Antoine. — Voilà!... Sans le vin...
M. le président. — Enfin le ministère public n’abandcnne pas la poursuite; dites ce qui s’est passé.
Antoine. — Eh bien, comme je vous dis, Honoré est rentré dans une abondante ivresse. La mère, qui était là, lui fait des remontrances, dont il lui répond : « Vous, m’man, vous n’avez pas la parole, vu que vous tetez pas mal votre petite goutte aussi, sans vous commander. » Parce que faut dire que c’est vrai, ça ; seulement la mère, c’est des prunes à l’eau-de-vie, presque tous les jours. Alors, moi, je fais donc aussi des reproches amicables à Honoré; si bien qu’il me dit qu’il allait quitter ses bottes et se mettre à l’ouvrage, et il monte dans notre chambre en promettant de changer de conduite; mais il a seulement changé de
LES FRÈRES HARENG
botles. Pour lors, en redescendant, il se met à dire qu’il est l’aîné et que le fonds lui revenait de droit Je lui réponds que la boulangerie n’a pas d’âge, dont là-dessus, nous nous chamaillons et qu’il finit par me repasser un coup de poing sur le nez, que j’ai saigné peut-être plein ce qui tiendrait dans ma casquette et que mon nez est devenu si tellement gros que ça m’en faisait loucher, et violet comme une aubergine. Moi, je me rebiffe; v’ià ma sœur qui crie : a Au voleur! » par la fenêtre; il y avait deux hommes qui passaient à ce moment-là ; au lieu de monter, en entendant crier au voleur, ils se sauvent. Alors je dis à ma sœur : « Crie au secours ! » Là-dessus, elle crie au secours ! et les voisins sont venus qui nous ont séparés.
M. LF. Président. — Allez vous asseoir!
Antoine. — Mon président, dans tout ça, il n’y a eu que mon nez et une chaise de cassés ; le pharmacien m’a arrangé mon nez, le menuisier a arrangé la chaise...
M. le président. — En voilà assez!
Antoine. — Ah ! et puis je ne vous dis pas tout : après, en causant nous deux Honoré, nous nous sommes dit : Mais au lieu de nous battre toujours à qui aura le fonds, en nous associant, ça arrangerait tout.
M. le président — C’est par là que vous auriez dû commencer.
LES FRÈRES HARENG
Le prévenu. — Nous n’y avions jamais pensé
Antoine. — C’est une idée qui nous est venue comme ça. Alors, à présent, nous sommes associés.
M. le président. — Si vous vous étiez associés tout de suite, vous ne vous seriez pas battus?
Le prévenu. — Ah ! ne m’en parlez pas... je suis si vexé!...
Antoine. — Et moi, donc ! car, à présent, nous sommes très heureux.
Le prévenu. — A ça près de quelques gifles... par-ci par-là... on n’a jamais vu deux frères plus d’accord.
Le tribunal a condamné Honoré à 5o francs d’amende; mais, grâce à l’association, cela fait 25 francs chacun.
LE TAMBOUR MAGISTRAT
Ce n est rien que de le dire, il fallait voir l'éton* nement et l’écarquillement exorbitant des yeux de Bourgin, en apprenant qu’il est prévenu d’outrages et de coups à un magistrat de l’ordre administratif, le sieur Beauveau.
Beauveau. — Je vous en ai prévenu, monsieur Bourgin, que je vous mènerais loin de m’avoir outragé ; d’homme à homme dans la vie privée, bon.
LE TAMBOUR MAGISTRAT
je suis de force à répondre, mais comme magistrat de l’ordre administratif dans mes fonctions, je m’adresse à la justice.
M. le président. — Vous n’avez pas à interpeller le prévenu. C’est vous qui êtes le maire?
Beauveau. — Non, M’sieu, je suis le tambour communal.
M. le président. — Alors, qu’est-ce que vous dites donc, que vous êtes magistrat de l’ordre administratif? Cette qualité s’applique au maire, qui a été outragé par le prévenu, et non à vous.
Beauveau. — Ah ! j’ai cru que...
M. le président. — Que s’est- il passé?
Beauveau ( avec importance). — J’ai l’honneur d’être tambour de la commune et maçon de mon état; je venais de faire une publication à son de caisse, quand j’entendis subito un verbe insolent, qui sort d’un marchand de vin, ainsi conçu : Ton maire est un pochard, et toi aussi. J’entre dans le cabaret et je m’écrie : « Qui qui a dit ça ? » Le sieur Bourgin, qui était dans une intempérance de vin, me répond : « C’est moi, tambourinier. » Je lui dis : « Sieur Bourgin, si je n’étais pas revêtu de mon insigne... »
M. le président. — Quels insignes? Vous n’avez pas d’insignes !
Beauveau. — Ma caisse et ma buffeterie ; je croyais que c’était des insignes ; enfin je lui dis
LE TAMBOUR MAGISTRAT
donc ça et j’ajoute : « Je vous ficherais une paire de gifles. »
M. le président. — Eh bien, vous avez eu tort de lui dire cela : vous deviez prendre les personnes présentes à témoin du mot outrageant adressé à M. le maire, mais non menacer Bourgin; arrivez aux coups !
Beauveau. — Voilà : il me réplique par des mots subséquents, auxquels je riposte par des sarcasses très mordants. Alors, voyant ça, il s’en prend à ma caisse, en me saisissant mes baguettes pour taper dessus, disant : a Je vas te crever ta peau d’âne; » et sur ce, je lui réplique : « Qui insulte ma caisse m’insulte personnellement, » et sur ce, je lui pose deux gifles, je l’avoue; alors il me saute au collet et m’allonge des coups de poing que le nez me coulait comme une borne... '
M. le président. — Eh bien, vous avez...
Beauveau. — ... fontaine.
M. le président. — Vous avez eu tort de le frapper. (A Bourgin .) Qu’avez-vous à dire ?
Bourgin. — Monsieur le président, je n’ai pas dit surtout que M, le maire était un pochard. M. Beauveau cherche toutes les occasions de se donner de l’importance et de faire de l’embarras; il est entré dans le cabaret pour me chercher une querelle d’Allemand.
LE TASfBOUK MAGISTRAT.
Cette affaire a eu la solution qu’on a déjà prévue, l’acquittement de Bourgin.
Quant à Beauveau, il a perdu, avec son procès, une grande partie de son prestige, et il aura beau les tambouriner, il ne les retrouvera pas.
On étonnerait fort les gens qui connaissent M. Ribois, si on leur disait qü'il bat les femmes! La vérité est que cet homme, inoffensif et doux, s’est oublié à envoyer à mademoiselle Justine Jambin, bonne d’enfants, un de ces coups de pied qui, généralement, ne blessent que l’amour-propre. Nous allons savoir à quelle occasion M. Ribois est sorti de son carctère.
u l C’est vrai, messieurs, dit-il au tribunal de police correctionnelle, c’est malheureusement trop vrai ; j’ai cédé, pour la première fois de ma vie, à un mouvement de vivacité; mais cette voie défait était un coup de pied postérieur à des procédés de cette personne qui m’exaspéraient depuis longtemps. Permettez-moi de vous les faire connaître ; Mademoiselle... Ah! d’abord, il faut vous dire que \\ deux enfants... charmants. »
Rire ironique de mademoiselle Jambin.
M. le président. — Taisez- vous ! C’est inconvenant.
Mademoiselle Jambin. — Non, mais charmant est à mourir de rire.
M. Ribois. — Alors, mademoiselle, qui est tonne d’enfants, est chargée de garder deux polissons insupportables et si mal élevés que je défends aux miens, qui ont d’excellentes manières...
Mademoiselle Jambin. — L’un a trois ans et l’autre vingt-six mois. [Rires.)
M. Ribois. — Ils n’en ont que plus de mérite.
Mademoiselle Jambin. — Charmants!... deux gorilles!... et sales !
M. le président. — Voulez-vous vous taire !
Mademoiselle Jambin. — Je n’ai pas besoin qu’il débine ceux de madame.
M. Ribois. — Finalement, messieurs, que je
défends aux miens de fréquenter les deux monstres le mademoiselle.
Mademoiselle Jambin. — Monsieur le président, monsieur me diffame, il a l’air de dire que j’élève les enfants de madame comme des petits pignoufs.
M. le président. — Je vous ai déjà engagée à vous taire.
M. Ribois. — Enfin, l'un de ces petits polissons a un petit fusil, avec une petite baguette et des petites capsules.
Mademoiselle Jambin (riant). — Ha! ha! ha!... C'est à s’en tenir la rate.
M. le président. — Je vais vous faire sortir.
Mademoiselle Jambin. — C’est si ridicule que je sors tout de suite. (Elle sort.)
M. Ribois. — Eh bien, messieurs, il a manqué de blesser mon jeune en lui fourrant la baguette dans l’oreille, si bien qu’ayant défendu à mes enfants de jouer avec ces deux drôles, savez-vous ce qu’a fait cette demoiselle ? Elle bat les miens pour les forcer à jouer avec les siens.
Mademoiselle Jambin (au Jond de l’auditoire). — C’est pas vrai !
M. le président. — Gardes! expulsez cette femme!
M. Ribois. — Si bien que le jour en question, j’entends encore crier mes enfants; je me mets à la
fenêtre pour voir; qu’est-ce que je vois? cette demoiselle flanquant des coups de torchon à ces pauvres petites créatures; oh! alors, la colère me prend, je descends; mademoiselle avait le dos tourné... et...
M. le président. — Oui, eh bien, vous avez eu tort de la frapper.
M. Ribois. — Eh ! monsieur, mon pied a obci à mon cœur; quel est le père qui, en voyant don ner des coups de torchon à ses enfants, pourrait rester calme? Du reste, j’ai donné congé, je m’en vais au terme; cela en mettra un à tous ces désagréments que me donne...
M. Ribois s’arrête en entendant prononcer contre lui Une condamnation à 1 6 francs d’amende. Il sourit, remercie gracieusement le tribunal et se retire avec un air d'entière satisfaction.
LE LAPIN DE LA PORTIÈRE
Exactement comme dans la chanson de Colmance... seulement, c’est le contraire, la femme Locherot, concierge, n’entendait pas manger
... Un lapin sücculènt Avec la pau Avec la pau Avec la pauvre enfant.
Elle espérait bien le manger seule, et quant A lé
LE LAPIN DE LA PORTIÈRE
peau, elle l’avait mise sécher à un clou dans l’allée de sa maison.
Or, la pauvre enfant, nommée femme Buron, a pris non seulement le lapin, mais encore la peau. La concierge, furieuse, lui a arraché la chair, enlevé la peau, et par-dessus le marché voilà notre voleuse en police correctionnelle.
Madame Locherot vient faire connaître au tribunal comme les choses se sont passées :
Messieurs, dit-elle, voyez tout de même comme quoi la Providence est une chose vraiment extraordinaire. J’étais sortie, sur les dix heures du soir, de ma loge, pour aller faire une petite course ; je rentre juste au moment oh madame sortait de la maison' ce qui est déjà le premier doigt de la Providence. Je me dis :« Tiens, d’où vient-elle donc celle-là?... » Je la regarde, le gaz donnait juste sur elle ; à la réverbération du gaz, qu’est-ce que je vois? Une peau de lapin qui sortait de la poche de madame : second doigt de la Providence.
Je lui dis : « Madame, ayant dépouillé un lapin tantôt, pour ma substance individuelle, je voudrais bien savoir si c’en est la peau, vu que ce qui vous sort là, ça n’est pas de naissance. »
Elle me répond : « Madame, du moment qu’elle est à vous, voici votre peau , n’en parlons plus; je suis au-dessus d’une peau de lapin. » Là-dessus, madame me la rend et s’en va.
LE LAPIN DE LA PORTIÈRE. 22g
Ayant mis la chair du lapin dans une boîte qui me sert de garde-manger, et des fois de boîte à souliers, je m’y précipite et je ne trouve plus le lapin. Gomme il n’avait pas pu s’en aller tout seul sans sa peau, je me dis : C’est ma voleuse de peau qui a la chair avec. Je sors tout de suite, je m’informe, et quelqu’un me dit qu’il venait de voir entrer madame au n° 16 de la rue Pavée. J’y cours, je trouve madame assise au pied de la loge. Je lui réclame mon lapin, elle me dit qu’elle ne l’avait pas vu. Je la fais lever, et je trouve quoi... sous son océan ? mon lapin enveloppé dans un linge! Troisième doigt de la Providence.
M. le président. — Eh bien , femme Buron, qu’avez- vous à dire?
La prévenue. — Vous savez... on trouve une peau de lapin... alors...
M. le président. — Pourquoi étiez-vous entrée dans la maison de la femme Locherot?... Dans le but de voler, évidemment?
La prévenue. — Monsieur, je vous assure bien que ça n’était pas pour ça, Buron n’est plutôt pas mon nom.
M. le président. — Alors, pourquoi y étiez-vous entrée ?
La prévenue. — C’est des choses... toujours gênantes à dire pour une dame... C’est donc, étant dans l’allée, qu’apercevant quelque chose le long
LE LAPIN DE LA PORTIÈRE
du mur, je regarde et je me dis tout de suite « Tiens! c’est une peau de lapin. »
M. le président. — Oui, et vous l’avez prise?
La prévenue. — Madame peut dire que sitôt qu’elle me l’a réclamée, je lui ai dit : « Madame, je suis au-dessus d’une peau de lapin, » et je la lui ai rendue.
M. le président. — Et la chair du lapin?
La prévenue. — Mon Dieu, voilà : ayant la peau, je regarde; je vois une boîte où il y avait quelque chose; je me dis tout de suite : « Tiens! c’est le lapin dont v’ià la peau... »
M. le président.. — Vous ne l’avez pas rendu, le lapin. Vous vous sauvez avec, vous allez au n u 1 6 de la rue Pavée, vous dites à la concierge que vous êtes blessée à la jambe, et vous lui demandez un linge pour vous panser; elle vous donne un linge; au lieu d’envelopper votre jambe avec, vous en enveloppez le lapin.
La prévenue. — Monsieur, c’est un fait historique que je me suis brûlée à la jambe, et que le linge était pour ça.
M. le président. — Mais le lapin était dedans; qu’est-ce que c’est que ces bottines d’homme que vous aviez à la main?
La prévenue. — Je les avais achetées le tantôt peur moi.
M. le président. — Des bottines d’homme?
LE LAPIN DE LA PORTIÈRE. 23
La prévenue. — Précisément, comme brûlée à la jambe, qu’il me les faut larges.
Le tribunal , après ces excellentes explications, ne pouvait guère faire moins que de condamner la prévenue, comme il l’a fait, à trois mois de prison.