CONCURRENCE AUX BOUILLONS DUVAL. 25 I
parler à la dame du logis; le reste comme cidessus
Un jour on exploitait une rue, le lendemain on en exploitait une autre, et l’on entretenait ainsi l’établissement tenu par Chotal, troisième associé.
Notre pompeur de bouillon, tout voleur consommé qu’il soit, fut enfin pris en flagrant délit et arrêté, ainsi que ses complices, et tous trois condamnés à six mois de prison chacun. Il ne leur reste plus de leur établissement de bouillon que les yeux pour pleurer.
ORESTE ET PYLADE
Si nous ne disons pas que Fondant et Garanciei s'aimaient comme Castor et Pollux, c’est qu’au rebours de ces deux frères, on ne les voit jamais ensemble. A cela près, du reste, amis depuis le jour où, ivres-morts, ils s’étaient réveillés chez un marchand de vin dan6 les bras l’un de l’autre.
On aime à retrourer l’ami Qu’on a rencontré sous la table,
ORESTE ET PYLÀDE.
dit la chanson. Un jour donc. Fondant et Garancier se retrouvaient dans la rue : « Te v’ià, me v’ià ; allons prendre un verre ! » Ce dont ils avaient, d’ailleurs, autant besoin qu'une rivière a besoin d’eau, exception faite du Paglion, à qui il ne manque que cela pour qu’on puisse dire qu’il coule à Nice.
Étant donné l’état dans lequel étaient nos detrx amis avant de préndreun nouveau verre, on devine sans peiné ce qu’ils étaient après l’avoir pris, accompagné de plusieurs autres. Disons pourtant que Fondant était encore assez solide de la tête pour concevoir l’idée de prendre le porte-monnaie de Garancier et assez solide des jambes pour mettre son plan à exécution.
Nous parlons d’après la prévention. Nous verrons tout à l’heure si elle est suffisamment établie.
Donc, Fondant est traduit en police correctionnelle pour vol au poivrier. Le poivrier, c’est Garancier, et voici les seuls renseignements que celui-ci peut donner au tribunal :
Ayant pris plusieurs consommations, nous deux Fondant, que nous en avions déjà pas mal avant, dont c’est moi qui ai régalé comme lui n’ayant pas rien de rien dans sa poche, je veux tout de même aller à mon travail qui était donc rue du Mail et qu’il me fait un bout de conduite. Pour lors, en route, nous nous reposons chez plusieurs inar-
ORESTE ET PYLADE
chands de vin, si bien qu’arrivé rue Pagevin, j’étais si tellement ivre-mort que Fondant me dépose à l’entrée d’une allée. Pour ce qui est à partir de ce moment-là, je ne me rappelle pas ce qui me tiendrait dans l’œil; seulement que je l’ai bien senti tout de même qui farfouillait dans ma poche et que je lui ai même dit : Ce que tu fais là, c’est une saleté à mon égard. Voilà tout ce que je sais.
M. le président. — Il savait que vous aviez de l’argent?
Garancier. — C’est sûr et certain comme ayant vu ma monnaie quand j’ai payé les consommations, dont il me restait bien une bonne pièce ronde de 14 francs et 8 sous au moins.
Un témoin est entendu : Passant rue Pagevin, dit-il, je vois du monde amassé autour d’un homme ivre, qui était allongé sur le trottoir.
Garancier (de sa placé ). — C’était moi.
Le témoin (se retournant). — Ah !... possible, je ne vous reconnais pas.
Garancier. — Oui, mais moi, je me reconnais.
Le témoin. — Auprès de lui était celui-ci (le prévenu) qui fouillait l’ivrogne.
Garancier (froissé ). — Ivrogne!
M. le président. — Taisez-vous donc!
Le témoin. — Le pochard, si vous aimez mieux.
Garancier. — J’aime mieux ça.
ORESTE ET PYLADE
Le témoin. — J’interpelle l’individu; il me répond qu’il est l’ami de l’ivrogne.
Garancier. — Encore !
Le témoin. — Du pochard, pardon, et il ajouti qu’il allait lui chercher une voiture pour le portei chez lui. On lui dit : « Il y a des voitures sur la place des Victoires. » Alors, il y va, je le suis et je le vois qui fait semblant de parler à un cocher.
Le prévenu. — Comment, semblant?
M. le président. — Vous vous expliquerez tout à l’heure.
Le témoin. — De là, il s’en va du côté des Petits- Pères; alors je l’ai signalé à un sergent de ville qui l’a arrêté.
Fondant. — J’allais place des Petits-Pères pour chercher un autre cocher, vu que sur la place des Victoires... Voilà comme c’est arrivé : étant primo, d’abord, très loin de la rue du Mail; il y avait loin... heu... oh! de là à la rue du Mail il y avait la distance au moins de trente marchands de vin.
M. le président. — Voyons, passons les marchands de vin.
Fondant. — Alors, ça ira plus vite. Finalement que mon ami, arrivé rue Pagevin, ne peut plus aller et qu’il se couche sur le trottoir. Je le posea à-utrée d’une allée et je vas dans la maison deman der un verre d’eau pour mon ami, mais il n’en
ORESTE ET PYLADE
pas voulu. Alors, je prends son porte-monnaie dans sa poche, au vu et au su de la société qui était Drésente.
M. le président ( au témoin précédent).— Estce qu’il prenait le porte-monnaie ostensiblement?
Le témoin. — Oh ! parfaitement; il a même compté ce qu’il y avait dedans.
Garancier. — 14 francs 8 sous.
Fondant. — 9 francs et 1 1 sous; c’est donc de là que je vas place des Victoires et que, quand je dis au cocher pourquoi c’était, il me répond qu’il ne veut pas d’ivrognes dans sa voiture.
Garancier. — Ivrogne!
M. le président. — Mais faites donc taire cet homme !
Fondant. — Alors tous les autres cochers ayant également récalcitré à emporter mon ami , j’allais donc place des Petits- Pères, quand on m’a arrêté. V’ià comme c’est arrivé, qui est un fait réel.
Est-ce exact? Le tribunal, après délibération, n’a pas estimé que la preuve contraire fût suffisamment faite et il a acquitté Fondant de sa tentative de vol sur l’ivrogne... pardon, bon Garancier, sur le pochard.
UN BESOIN IMPÉRIEUX
Toute la physiologie des dames de la Halle pourrait se résumer en ces deux mots : a mauvaise tête et bon cœur, * ou bien, encore : « la main leste, mais le cœur dessus. » Il est donc absolument anormal de voir aujourd’hui, devant le tribunal correctionnel, une de ces dames sur qui s’est abattue la main leste d’une bourgeoise, précisément à propos d’un élan de cœur de la dame de la Halle.
Voici comment cette dernière raconte le fait:
UN BESOIN IMPÉRIEUX
Je jure devant Dieu et devant les hommes de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité ; d’ailleurs, il y a ici beaucoup de mes camarades qui vous diront comme par lequel...
M. le président. — Bien, bien, nous les entendrons.
La vérité est qu’une partie du personnel de la Halle est venue à l’audience, et que plusieurs de ces dames ont été placées dans la salle des témoins en attendant leur défilé à la barre; tout cela, bien entendu, pomponné, doré, enrubanné, tiré, comme on dit, à quatre épingles.
La plaignante. — La chose en un mot, c v est que madame que voici m’a donné une gifle que tout le monde s’en est retourné et que j’en suis restée comme tombée en putréfaction.
M. le président. — A quel propos la prévenue vous a-t-elle frappée ?
La plaignante. — A propos de son pauvre chérubin d’enfant, une mignonne d’amour de petite fille que c’te pauvre chérie, elle avait à ce qu’ii paraît besoin de... ça peut arriver à tout le monde, dont madame sa mauvaise mère la tenait par la main et que la petite pleurait disant : Maman, j’ai envie. Alors que madame la secouait parla main, comme étant en colère et disant : C’est pas pressé, tout à l’heure; là-dessus la petite criait. Alors toutes mes voisines et moi, ça nous faisait pitié d«;
UN BESOIN IMPÉRIEUX
2ÔI
oir ça, que nous nous mettons à interloquer madame, que, là-dessus, elle nous répond des sottises. Alors, voyant ça, je sors de mon caractère et de ma boutique, et je prends l’enfant par la main pour la mener dans un petit coin; sa mère la retient ferme, moi je veux la faire lâcher en lui ouvrant la main; c’est donc de là, qu’à ce momentlà, je reçois une gifle, que j’en ai vu mes carottes toutes bleues.
M. le président (à la prévenue ). — Reconnaissez-vous avoir frappé le témoin ?
La prévenue. — Oui, monsieur, je ne dis pas, mais vous en auriez fait autant à ma place, de voir une personne qu’on ne connaît pas et qui veut se mêler démon enfant; ça ne la regarde pas; je connais bien ma petite fille, c’est des manies qu’elle a; j’étais convaincue qu’elle demandait sans nécessité.
La plaignante. — Laissez donc !
La prévenue. — Qu’en saviez-vous?
La plaignante. — Et vous?
La prévenue. — Moi, je connais mon enfant.
La plaignante. — Elle n’est pas faite autrement que tout le monde.
La prévenue. — Avec ça, messieurs, que toutes les commères de là, des femmes pas polies et très mal élevées...
l.a plaignante. — Possible, mais quand nos enfants ont...
UN BESOIN IMPÉRIEUX
M. le président. — Taisez-vous, madame.
La prévenue. — Elles se mettent toutes à m’agonir et à vouloir me forcer à les laisser prendrf ma petite; moi, ça m’a mise en colère; je sais bien ce que j’ai à faire.
La plaignante. — Votre petite fille aussi, le savait bien, ce qu’elle avait à faire.
M. le président. — En voilà assez !
La plaignante. — Mes témoins vous diront...
M. le président. — Nous ne les entendrons pas, le fait est avoué.
M. le président donne lecture de l’article du Code qui punit les voies de fait d’un emprisonnement de six jours à deux ans ou d’une amende.
La prévenue {jetant un cri). — Deux ansf...
Je suis condamnée à deux ansl... Ah! je me trouve mal...
M . le président. — Mais attendez donc, madame, il ne s’agit pas de deux ans.
La prévenue {revenant subitement à elle). — Ah ! je disais aussi...
Le tribunal la condamne à 1 6 francs d’amende.
La prévenue. — Ah! monsieur! monsieur...
que je vous remercie... quand j’ai entendu deux «ms» ••
M. le président. — Retirez-vous !
La plaignante. — Ah ben, merci!... pour 16 francs, je ne m’en priverai pas. {A ses camarades
UN BESOIN IMPÉRIEUX
qui sortent de la salle dec témoins). Dites donc... 16 francs!...
Chœur indigné des dames de la Halle : Oh !
On les fait sortir.
LE CHANTAGE A LA CLARINETTE
Légalement, la prévention de mendicité relevée contre Févrolles ne pourrait pas aggraver ce délit de la simulation d’une infirmité; mais, de fait, cet homme mendiait en feignant de jouer de la clarinette, ce qui est aussi une infirmité M. Prudhonjme a même avancé que la culture de cet instrument rend aveugle. Cependant cette question
n’ayant pas été traitée à fond par la science, il est sage de persévérer dans cette croyance vulgaire.
266 LE CHANTAGE A LA CLARINETTE
que c'est quand on est déjà aveugle qu’on joue de /a clarinette.
M. le président. — Vous reconnaissez avoir mendié?
Févrolles. — Je suis très humilié de ce que vous médités là, moi, mendier!
M. le président. « On vous a vu recevoir de l’argent de personnes assises devant des cafés du boulevard.
Févrolles. — Si tous les gens qui reçoivent de l’argent étaient des mendiants, à ce compte-là, tout le monde serait mendiant. Qu’est-ce que c’est qu’un mendiant? C’est celui qui dit : « La charité, s’il vous plaît! » Ou bien : « Ayez pitié d’un pauvre malheureux ! k Moi, je n’ai dit ni A ni B.
M. le président. — Soit , mais on vous a arrêté ayant encore la main tendue.
Févrolles. — Si on arrêtait tous les gens qui ont la main tendue, à ce compte-là, il y a ceux qui tendent la main pour voir s'il pleut, ou ceux qui font le geste de donner une poignée de main à un ami et connaissance.
M. le président. — Vous feriez mieux de vous taire que de dire de pareilles choses. ( A un gardien de la paix, présent à la barre des témoins :) Levez la main !
L’apznt lève la main.
Le prévenu. — Ainsi, voilà M. l’agent qui a la
LE CHANTAGE A LA CLARINETTE. ’'.6j
main tendue. (Rires.) Vous me direz qu eue est levée, mais c’est une simple différence de position, eh bien, il ne mendie pas.
L’agent prête serment et déclare qu’il a suivi le prévenu, l’a vu s’arrêter à la porte du café et recevoir de l’argent.
Le prévenu. — Gomme artiste musicien.
M. le président. — Est-ce que vous avez une permission ?
Le prévenu. — Non; mais alors qu’on me juge comme musicien sans permission et pas comme mendiant.
L’agent. — Il n’est même pas musicien; il avait bien une clarinette, mais voici ce qu’il faisait : il s’approchait d’un groupe de consommateurs et faisait celui qui va jouer de la clarinette; alors tout le monde, voyant ça, criait : a Non, non, allez-vousen ! » et, comme il semblait persister, pour se débarrasser de lui, on lui donnait deux sous, et il s’en allait plus loin. Il a fait ce manège-là cinq ou six fois, et ça lui a réussi. Enfin, à une table, on ne lui dit rien, et on se met à le regarder; mais comme quelqu’un le voyant rester sa clarinette à la bouche lui dit : a Eh bien, jouez donc !» il a fini par dire qu’il ne savait pas en jouer. (Rires bruyants dans l’auditoire .)
M. le président ( au prévenu). — Ainsi, vous voyez; vous forciez les gens à vous faire l’aumône
LE CHANTAGE A LA CLARINETTE
en les effrayant de votre clarinette, dont vous ne savez mêm^ pas jouer.
Le prévenu. — Je n’avais pas encore eu le temps d’apprendre, l’ayant achetée la veille 3 fr. 5o à un marchand d’habits; mais je suis musicien tout de même, seulement, mon instrument, c’est l’accordéon ; j’en avais un; voilà que le cuir s’est crevé ; je le donne à raccommoder à un rétameur ; c’t imbécile croit que c’est un soufflet à musique, il y met • un bout !... Je me suis tenu à quatre pour ne pas l’étrangler.
Le tribunal a condamné ce singulier artiste à deux mois de prison.
UN ENFANT DERANGE
Si la manne dont les Hébreux se nourrirent dans le désert eût été semblable à celle qui est aujourd’hui l’une des branches importantes du commerce de droguerie, les malheureux auraient inauguré singulièrement leur entrée sur la terre de Chanaan, à en juger par le jeune Bréchot, qui a fait usage de cette substance pendant unequinzaine de jours seulement.
UN ENFANT DÉRANGÉ
Un droguiste, entendu, déclare que dans cet espace de temps Bréchot lui a volé au moins 12 livres de manne, dans des tonnes placées sous un hangar, au fond de la cour de sa maison, laquelle a pour locataires madame Bréchot et son fils Adolphe.
La brave dame, naturellement, vient demander au tribunal de lui rendre son héritier : Voyezvous, messieurs, dit-elle, c’est un garçon plein de bonnes qualités, gentil comme tout, mais d’une gourmandise qui lui fera bien du tort quand il sera à son à-part. Je lui dis ça sans détours, devant vous, pour à seule fin que vous le voyiez rougir. ( Adolphe fond en larmes.) Ah 1 quand tu pleureras, c’est pas ça qui rendra la manne au monsieur, que tu lui as volée, gouliaffre! sans cœur! En voilà-ti pourtant un joli régal, de manger les purgations du monde ! {Avec sévérité :) Quand on veut manger des purgations ou autre chose, on en achète, monsieur! ( Rires dans l'auditoire.)
Adolphe {sanglotant ). — J’avais pas.... aaas.... d’argent.
La mère Bréchot. — T’as les 40 sous que ton oncle t’a donnés ; c’est la vérité que je te les aurais pas laissé prendre pour acheter de la manne; mais si j’aurais su que tu aurais voulu en voler, j’aurais encore mieux préféré que tu en dépenses là dedans
UN ENFANT DÉRANGÉ
que de me couvrir de déshonneur, ainsi que ton oncle et ton parrain.
M. le président. — Nous allons entendre le témoin, allez vous asseoir.
Le témoin s’avance.
La mère Bréchot.— Aussi c’est bien imprudent à un homme instruit comme monsieur, qui est droguiste, de laisser des friandises dans une cour (Rires), à même un tonneau défoncé, à la portée des enfants.
M. le président. — t.Àzz vous asseoir, madame.
Le témoin. — De la manne, vous appelez cela des friandises? Est-ce que je pouvais supposer...
M. le président. — Levez la main.
La mère Bréchot (revenant ). — Chacun son goût; le goût de c’t’enfant-là c’est d’aimer tout...
M. le président. — Allez vous asseoir.
Le témoin dépose du fait que l’on sait.
La mère Bréchot. — Demandez à monsieur si je l’ai payé.
Le témoin. — En effet, madame m’a indemnisé.
M. le président. — Enfin, madame Bréchot, vous réclamez votre fils et vous vous engagez à le surveiller?
La mère Bréchot.— Ah! Seigneur, les jours, les nuits, je ne ferai que ça.
M. le président. — Il est en apprentissage?
UN ENFANT DÉRANGÉ
La mère Bréchot. — Oh ! je crois bien ; il travaille avec moi.
M. le président. — Avec vous? de quelle profession?
La mère Bréchot. — Dans les visières.
M. le président. — Dans quoi?
La mère Bréchot. — Les visières de casquettes.
M. le président. — Est-il travailleur?
La mère Bréchot. — Oh ! comme un petit cheval. Cependant ça m’étonnait tant de le voir quitter à chaque instant son travail, des dix ou douze fois par jour, que je me disais : « Est-ce qu’il se dérangerait? » (Rires.) Et une rigure fatiguée!... Je ne me doutais pas de ce que c’était.
M. le président. — Enfin le tribunal va vous le rendre ; mais surveillez-le mieux.
La mère Bréchot. — Je vous dis : c’est un enfant qui n’a qu’un défaut, qu’il ne faut rien lui laisser sous la main de ce qui se mange.
M. le président. — C’est entendu.
La mère Bréchot. —Si je vous disais que quand je suis malade, il m’avale mes...
M. le président. — Mais, madame, taisez-vous donc! (Le tribunal délibère.)
La mère Bréchot. — Mes médecines; il mange le mou du chat, le colifichet du serin, les carottes crues...
UN ENFANT DÉRANGÉ
Le tribunal ordonne que le jeune Bréchot sera rendu à sa mère.
La mère Bréchot (les mains jointes ). — Grâce ! messieurs, grâce 1
M. le président. — Mais votre fils est acquitté, madame; retirez-vous et allez le chercher demain matin.
UNE DATE NÉFASTE
Sous prétexte que nous sommes en thermidor, l’an 88 e de la République française, on croit devoir rire de superstitions attachées à certains jours et à certaines dates ; on a bien tort. On cite des esprits forts qui ont payé cher leur incrédulité à cet égard. Ainsi, par exemple, ce bohème qui, ayant donné un acompte à son tailleur, le vendredi, a fini par le payer complètement; el depuis ce jour, il n’a
UNE DATE NÉFASTE
pas cessé de dire : « C’est bien fait pour moi, ça m’apprendra à faire le malin. »
Voilà aujourd’hui, devant la police correctionnelle, un gaillard qui, lui, ne fait pas le malin. Il ne croit peut-être à rien du tout, mais il croit aux époques néfastes.
— Comment vous nommez-vous? lui demande M. le président.
Le prévenu. — Un vendredi i3, je suis sûr de mon affaire.
M. le président. — Comment vous nommezvous?
Le prévenu. — Pochon. Etre jugé un vendredi i3, c’est de mes chances.
M. le président.— Vous êtes prévenu de coups et blessures sur la personne de votre femme.
Le prévenu. — Pourquoi qu’elle n’est pas venue me dire ça ici?
M. le président. — Elle a été citée.
Le prévenu. — A la maison!... elle n’y aborde pas quand j’y suis; pensez, à présent qu’elle sait que je suis arrêté, si elle y met le pied. Elle m’a fait arrêter pour pouvoir nocer à son aise; d’ailleurs, quand même elle aurait reçu la citation, elle ne viendrait pas; elle sait bien que, si je me suis fichu en colère, c’est parce que je sais qu’il y a un garçon boulanger, que, si je n’avais pas l’oeil, j’y serais en plein...
UNE DATE NÉFASTE
M. le président. — Enfin vous l’avez frappée?
Le prévenu. — Je viens de vous expliquer ce qui en est; mais comme c’est le vendredi 1 3, je suis sûr de mon affaire, vous allez me condamner. Tenez, l’idée m’en revient, c’est un vendredi que la chose est arrivée ; ça m’apprendra à battre ma femme le vendredi.
M. le président.— Vous reconnaissez donc l’avoir battue?
Le prévenu. — Elle voulait sortir sans me dire pourquoi ; alors je regarde à travers le carreau, et je vois le garçon boulanger dans la rue, dont qu’il l’attendait et que c’était convenu; c’est de là que je lui ai arraché la main de sur la serrure et que je l’ai attirée pour la faire rester; là-dessus elle a tombé et m’a mordu à la jambe, je me suis rebiffé.
Les témoins, entendus, déclarent que le prévenu est un brave homme, qui aime beaucoup sa femme et lui fait des scènes de jalousie peut-être justifiées.
Le prévenu. — Peut-ctre ! J’espère que ce n’est que peut-être, car, ayant l’œil au guet, tant que j’ai été là n’y a pas eu moyen ; je ne lui reproche que le boulanger, un bel homme, je ne dis pas, mais bête comme un panier.
Le tribunal acquitte le prévenu.
Lé prévenu. — Je m’y attendais!... Un vendredi et un 1 3.
UNE DATE NÉFASTE
M. le président. — Vous êtes acquitté.
Le prévenu. — Je suis acquitté? An!... ça m’étonne. Mais, voulez-vous que je vous dise?... je vas rentrer chez moi et y trouver le boulanger avec ma femme : un vendredi 1 3 , je suis sûr de mon affaire.
LE CATECHISME POISSARD
Si on se défend comme on peut, quand on est devant la justice, on comprend aussi très bien Boguenard disant, des explications du prévenu Biquet : a Elle est bien bonne ! »
Boguenard est une espèce de bouquiniste de quatorzième classe, dont la collection consiste en quelques volumes dépareillés, images, petits livres à 3 ou 4 sous, etc. Il a porté plainte en voies de
LE CATÉCHISME PGïSS \RD.
fait contre Biquet, et il tient à peu près ce langage :
Figurez-vous, messieurs, que cet original que je ne connais pas du tout, que même j’en suis très flatté de n’en pas faire ma société ..
Biquet. — Vous faut rien pour vot’ politesse ?
M. le président. — Tâchez de vous taire.
Boguehard. — Il parle de politesse, vous allez voir la sienne : il m’achète un petit livre qui était le Catéchisme poissard de 3 sous, dont il me donne deux pièces de i o centimes, et qu’il me dit : a Rendez-m’en un! »• C’est bon, je cherche dans ma pochg :-je n’avais que des 2 sous, je dis alors à ce] individu: « Vous n’auriez pas un petit sou?» Alors, messieurs, là-dessus il me répond: « Espèce de serin, de Pédezouille, d’estropié de cervelle, si j’avais des petits sous, je ne vous en donnerais pas 2 gros pour me rendre ; faut que vous soyez bête comme vos pieds pour me dire une muffeterie comme ça ».
Moi je reste en putréfaction que j’en étais abruti, qu’il me fiche tout ça au nez sans savoir seulement ce que ça veut dire. Alors je lui réponds : « Vous êtes encore un drôle de citoyen, vous; je vous parle poliment et vous m’invectivez de grossièretés. » Alors, monsieur, là-dessus il se met à me débiter un chapelet des mille-z-horreurs de la terre et qu’il veut que je lui rende ses 2 sous'
LE CATÉCHISME POISSARD
a Alors, que je lui dis, rendez-moi mon livre et je vas vous rendre vos 4 sous. — Je te rendrai mon œil, qu’il me dit, tu m’as vendu ton livre, je le garde; tu me dois un sou, je veux mon sou. » Je lui dis : « Alors, attendez, je vas demander 2 petits sous chez le marchand de vin. » Il me répond : « Pour te sauver avec mon sou et ne pas revenir. »
Moi, la moutarde commence à me monter; je lui dis : « Est-ce que vous vous fichez de moi ? Est-ce que vous croyez que je vas filer en Belgique pour vous emporter votre sou ? »
Alors, monsieur, il me saute dessus pour m’arracher les deux sous, disant que, dans mon livre, il n’y avait pas d’engueulades nouvelles (parce que faut vous dire qu’il l’avait lu pendant plus d’une demi-heure), qu’il ne vaut pas plus de 2 sous, vu que tout ce qui est dedans, il le sait par cœur, que c’est le même que l’on vend depuis quarante ans, que je suis un filou, etc.
Je lui réponds que ça n’est pas de ma faute s’il n’y a plus d’auteurs nouveaux; finalement qu’il me saute au collet et que, voulant me rebiffer, il me fiche une gifle.
M. le président [au prévenu ). — On n’a jamais rien vu de pareil, c’est inexplicable.
Biquet. — Mon president, il y a quiproquo.
M. le président. — Comment, quiproquo.
LE CATÉCHISME POISSARD
Biquet. — Car, messieurs, je ne comprends pas ce particulier; je ne lui ai rien dit à lui, seulement que son livre, c’était le même qu’on vendait depuis quarante ans, dont pour lui prouver,, tout ce qu’il dit que je lui ai dit, je le lisais dans son Catéchisme poissard poui qu’il voie bien.
Boguen ard [abasour ai). — Ah ! elle est bonne ! . . .. non, elle est bonne !
Biquet. — Tenez, mon juge, à preuve; le v’Ià son livre ( lisant ) : Le Nouveau Catéchisme poissard ou l'art de s'engueuler sans se...
M. le président. — Serrez ce livre.
Biquet. — Non, tenez, rien que ça; j’ai marqué la place de ce que j’ai dit à monsieur (se mettant le poing sur la hanche) : Dis donc, toi, espèce de...
M. le président. — Ah ça! est-ce que vous allez nous réciter ici le Catéchisme poissard ?
Biquet. — C’était pour vous faire voir.
Boguenard. — Et la gifle, est-elle dans le livre ?
Biquet. — Non, mais il y a giroflée à cinq feuilles pour se désaltérer.
Le tribunal condamne Biquet à quinze jours de prison.
Biquet. — Ah ! ben, par exemple, je recommanderai la boutique de monsieur.