L’HOMME UNIVERSEL
Le 14 juillet, une jeune ouvrière était sur le balcon de ses patrons, lequel est placé au-dessus d’un établissement où des consommateurs se rafraîchissaient; l'ouvrière a fait partir des pétards, les pétards ont fait partir les consommateurs, ce qui a fait partir des injures de la bouche du chef de l’établissement, et voilà une affaire en police correctionnelle.
La demoiselle fait connaître les injures dont elle
l’homme universel.
se plaint, et son adversaire est invité à s’expliquer :
Depuis le matin, messieurs, dit-il, les pétards 11e cessaient pas, ce qui renvoyait mes clients.
M. le président. — Qu’est-ce que c’étaient que vos clients?
Le prévenu. — Mes consommateurs.
M. le président. — Vous êtes donc limonadier?
Le prévenu. — Oui, monsieur ; alors, pendant . que j’étais à retirer mes gaufres du moule...
M. le président. — Vous êtes donc pâtissier?
Le prévenu. — Je fais des gaufres, seulement pour manger avec la bière; pour lors, voilà un pétard qui tombe sur la montre d’un de mes clients qui regardait l’heure; il lâche sa montre en jurant et il me dit : « Elle est arrêtée, il y a quelque chose de cassé ; c’est dégoûtant, ça !» Je lui dis : « Donnez, je vais voir ce que c’est. »
M. le président. — Vous êtes donc horloger ?
Le prévenu. — Je l’ai été autrefois; pour lors, je regarde la montre; c’était un petit rouage qui était dérangé; je dis au client : a II n’y a pas de mal. » A ce moment-là, ma femme que les pétards embê taient rudement aussi, m’apporte mon cornet à piston et me dit : « Embête-les avec ça, jusqu’à ce qu’ils cessent leurspétards. »
M. le président. — Vous êtes donc musicien?
l’homme universel.
Le prévenu. — J’ai tenu, dans le temps, un bal ; alors, je me mets à souffler de toutes mes forces dans mon piston; pan ! un autre pétard qui tombe sur le paletot d'un client et y fait une brûlure. Le client était furieux ; moi je regarde le trou que ça avait fait et je dis: « Il ne faut pas plus de dix minutes pour arranger ça, ça ne se verra pas; je vas vous faire la réparation tout de suite. »
M. le président. — Vous êtes donc tailleur?
Le prévenu. — Je travaille dans ma loge.
M. le président. — Dans votre loge? vous êtes donc concierge ?
Le prévenu. — Ma femme; moi, je suis simplement limonadier.
M. le président. — Oh ! simplement.... Enfin reconnaissez-vous avoir injurié cette demoiselle ?
Le prévenu. — Je ne me rappelle pas ce que je lui ai dit... pensez ! j’étais si en colère... Je trouve d’autant plus dégoûtant de la part de mademoiselle d’avoir tiré des pétards sachant qu’elle me faisait tort, que, chaque fois qu’elle va au bal, je la coiffe gratis.
M. le président. — Vous êtes donc coiffeur ?
Le prévenu. — On m’avait fait apprendre cet état-là, mais je l’ai quitté.
Le tribunal prononce une amende de 16 fr. et voilà le prévenu condamné; c’est cela de plus à ajouter à tout ce qu’il a déjà.
LA SAUCE D’UN LAPIN
Une dissertation sur les effets et les causes nous entraînerait bien loin; Scribe a fait, d’ailleurs, làdessus la charmante comédie du Verre d'eau ; on pourraitpeut-étrefaireun rendant intitulé le l apin , mais ça ne pourrait guère aller au Théâtre-Français, et bien que, depuis l'Ami Frit\, surnommé Frit\ Poulet, on soit sorti des pâtés de carton, on n’a pas encore mangé de lapin dans la maison de Molière.
28? ; LA SAUCE D’UN LAPIN
Donc, Boutonnier a gagné un lapin à une fête de banlieue, et cet homme doux, sobre, travailleur, de plus, tranquille comme ce Baptiste complètement inconnu, bien qu’il ait donné lieu à un proverbe, Boutonnier, ce jour-là, s’est mis au niveau de « Mes Bottes » et de « Bibi-la-Grillade, » les héros de M. Zola; il a stupéfait son portier par sa rentrée nocturne, il a cassé de la vitrerie, crevé des casseroles, battu sa femme et mis le voisinage sen dessus dessous.
Tout cela, parce que, le jour de la paie, il s’est laissé entraîner par des godailleurs à la fête en question, laissant sa femme à la maison et les enfants à leur mère, comme on laisse les roses aux rosiers. Le lapin gagné, on est allé le faire fricasser chez un marchand de vin. Toute la paie y passe... et la raison aussi, et voilà Boutonnier en police correctionnelle.
Mais il a gagné un lapin : aux petites causes les grands effets, commme nous disions en commençant, sans compter que l’homme au lapin n’est pas près d’obtenir son pardon de madame Boutonnier, habituée à porter la culotte, et pour cela, d’autant plus irritée contre son mari : « 11 n'y a que le premier pas qui coûte, » dit-elle avec raison : ^“t le premier pas de Boutonnier dans la voie de 1 inconduite lvji ayant coûté 35 francs, on comprend que madame Boutonnier redoute les autres.
LA. SAUCE D’UN LAPIN
« Avec des manières comme ça, dit-elle au tribunal, une femme et des enfants sont appelés aux fonctions de mourir de faim. Ah ! messieuis, faudrait une loi contre les mauvaises coteries, les gouapeurs qui entraînent les hommes tranquilles de leur ménage; mais il n’y en a pas, et uni loi ne se fait pas toute seule comme le pot-au-feu : qu’on en fasse une ! »
M. le président. — Il ne s’agit pas de tout cela, madame; dites ce dont vous vous plaignez.
Madame Boutonnier. — Comment, monsieur, de quoi je me plains? Un homme qui m’a levé la main dessus, et le pied; cassé tout son intérieur, et que la robe dont j’étais investie est bonne à en faire des linges à barbe que c’est un n’haillon, et toute sa paie qu’il a mangée : 35 francs !
Lf. prévenu. — Joséphine, j’en ai versé diverses larmes bien amères ; je ne demande rien que l’agrément de ton estime.
Madame Boutonnier. — Taisez-vous, homme monstrueux ! Enfin, messieurs, qu’il était si tellement extraordinaire de fureur, que j’ai sorti de ses yeux, vu qu’il m’aurait radicalement extirpé par la fenêtre.
M. le président. — En voilà assez, taisezvous !
Madame Boutonnier. — Comment! que je me taise ?
LA SAUCE D’UN LAPIN
Le prévenu. — Tiens-toi donc mobile, puisque monsieur te le dit; tu fais un tapage insignifiant.
Madame Boutonnier. — Un homme qui s’est mis dans un état d’ivre-mort, qu’il est resté plongé pendant huit heures dans une insomnie qu’on ne pouvait pas l’en extraire, et que. quand il est venu se coucher à côté de moi, qu’il jouissait d’un sommeil agité en m’envoyant des grandissimes coups de pied que j’aurais mieux aimé coucher avec un cheval.
M. le président. — Voyons, allez vous asseoir.
(Au prévenu.) — Qu’avez-vous à dire?
Le prévenu. — Mon président, mon opinion est que je ne me rappellede rien du tout que du lapin.
Madame Boutonnier. — Oui, un lapin qui t’a coûté...
M. le président. — Voulez-vous vous taire !
Le prévenu. — Que tu es ennuyeuse, Joséphine, par les interruptions que tu nous procures; que même t’as un fichu caractère, et que t’aurais affaire à un autre homme qu’il te changerait conte un quarteron de tabac.
M. le président. — Asseyez-vous.
Le tribunal délibère.
Boutonnier. — Joséphine, demande ma grâce.
Madame Boutonnier. — Je te méprise, voilà ce que tu es, t’as besoin d’une leçon; la prison n’est pas faite pour les dromadaires.
LA SAUCE D’UN LAPIN
2gi
Boutonnier {au tribunal ). — Je demande à dire un mot.
M. le président. — Quel mot ?
Boutonnier. — Le mot que je suis prêt à signer que ça ne m’arrivera plus, si on veut me donner tous les matériaux pour écrire, et que si ma femme veut me pardonner, nous ne parlerons jamais de ça à qui que ce soit dans la nature humaine
Le tribunal condamne Boutonnier à quarantehuit heures de prison.
Madame Boutonnier. — Je n’en demande pas plus; mais que si tu recommences, il y aura quarante-deux lieues entre toi et moi, toujours en montant.
LA GRENOUILLE A QUEUE
Il faut qu’un animal ait une queue ou qu’il n’en ait pas; ainsi l’a décidé dans sa sagesse le Créateur de toutes choses, à part, bien entendu, la maxime que la sagesse de M. de la Palisse ou de M. Prudhomme eût suffi à proclamer.
Madame veuve Mirail, qui, comme toutes les veuves âgées, comble sur ses vieux jours le vide laissé par le défunt avec la société d’animaux domestiques, ne peut pas venir à bout d’avoir des
LA GRENOUILLE A QUEUE
animaux avec ou sans queue. Ses explications vont faire comprendre ce qu’on ne comprendrait pas sans cela.
Elle a cité sa concierge en police correctionnelle pour mutilation d’animau* domestiques.
— Figurez-vous, messieurs, dit-elle, que c’est une horreur des abominations que cette femme-là; voyez-vous, faut que ça n’ait pas plus de sensibilité qu’un rhinocéros sauvage.
La prévenue. — On me laisse traiter comme la plus vile des turpitudes et que ça n’est pas vrai, messieurs, ce que dit cette dame.
M. le président. — Vous vous expliquerez tout à l’heure.
La prévenue. — C’est tout expliqué; c’est pas moi.
M. le président. — Voulez- vous vous taire?
La plaignante, — Messieurs, j’avais un chien, joli, que c’était l’admiration de tout le monde, qu’il y a même un Anglais... ou un Espagnol... je ne sais pas au juste, seulement je sais qu’il a coramî un accent gascon, eh bien, messieurs, il m’en a offert 120 fr. Une queue ! ah! si vous aviez vu, un panache! (Rires.)
M. lé président. — Arrivez au fait.
La plaignante. — Eh bien ! messieurs, la pauvre bête, qui avait l’habitude de descendre dans la cour, revient... ah ! messieurs, plus de queue! cou
LA GRENOUILLE A QUEUE
pée net;' rasibus... et il saignait, la pauvre bête... Ça m’a fait tant de peine que, ne pouvant plus le voir en face, je m’en suis défaite. Alors, voilà qu’on me donne un angora... Ah! un manchon, un bonnet à poil... et une queue !... (Rires bruyants.)
M. le président. — Voyons, abrégeons; on a encore coupé la queue à votre chat ? (Nouveaux rires.)
La plaignante. — Comme à mon chien, au ras; on ne lui a pas laissé ce qui me tiendrait dans l’œil.
La prévenue. — Mais est-ce que ça me regarde, tout ça; est-ce que c’est moi?
M. le président (à la plaignante). — : C’est tout ?
La plaignante. — Pourles queues coupées, oui, mais vous allez voir plus fort; je me dis : Puisque je ne peux pas conserver des animaux avec leur queue, je vais m’en procurer un sans queue, je serai sûre qu’on ne la lui coupera pas. (Rires bruyants .) Ne pouvant plus voir mon chat en face sans sa queue, je lui donne la volée (Nouveaux rires), et j’achète une grosse grenouille verte dans un bocal. Je médis : Celle-là, on ne lui coupera pas la queue. Un jour, en rentrant, j’ouvre ma fenêtre, je vais voir ma grenouille pour savoir le temps qu’il fera le lendemain, vu que chacun sait que quand la grenouille monte, c’est que...
296 LA GRENOUILLE A QUEUE
M. le président. — Bien, bien, terminez.
La plaignante. — Eh bien, monsieur, je la vois sur le dos, dans le fond de l’eau, qui battait ses petits flancs. Je regarde ce qu’elle pouvait avoir, et qu’est-ce que je vois? une grande queue en plume qu’on lui avait plantée, si bien que ça lui avait perforé le tempérament... ( Hilarité bruyante et prolongée.)
M. le président. — Enfin, vous imputez toutes ces méchancetés à votre concierge ?
La plaignante. — Monsieur, elle s’en est vantée.
M.le président. — A qui ?... où sont les témoins?
La prévenue. — Oui, où sont-ils les témoins ?
La plaignante. — Vous les avez dépravés en leur payant du café et des cerises à l’eau-de-vie quand vous avez su que je voulais vous traîner sur les bancs de la magistrature; alors, ils disent qu’ils ne savent rien, mais je lève la main qu’ils me l’ont dit, même que pour la grenouille, ils ont raconté, comme je demeure au premier sur le derrière, que vous aviez monté jusqu’à ma fenêtre avec une échelle, pour la martyriser la pauvre bête, en y mettant une queue dont elle est morte
M. le président. — Enfin, madame, vous n’avez pas de témoins, votre concierge nie le ait...
La plaignante. — Une vengeance, monsieur,
LA GRENOUILLE A QUEUE
parce que madame a l’habitude que les locataires aillent lui souhaiter sa fête et lui porter des lichonneries, et moi pas qui garde mon quant à soi.
M. le président. — Tout cela est bien possible; mais, encore une fois, nous ne pouvons pas condamner sans preuves.
Dans ces circonstances, la concierge a été renvoyée des fins de la plainte.
Est-il rien de plus irritant pour le spectateur assis dans une stalle d’orchestre qu’une tête qui se place sans cesse devant ses yeux; qui, à l’invitation faite à son propriétaire, se range, puis retourne à sa place première, s’écarte de nouveau à une nouvelle invitation, et revient obstinément intercepter la vue de ce qui captive l’attention du spectateur agacé ?
Bien des gens, s’ils étaient sincères, avoueraient
3oo ah! que les plaisirs sont doux
qu’en pareil cas, leur irritation est devenue telle qu’ils ont plus d’une fois formé, pendant un moment, si court qu’il ait été, le souhait abominablementégoïstequ’une puissance invisible vînt abattre cette tête et leur permit de voir à leur aise la jambe de la fée ou la grimace du comique de la pièce.
M. Bernardet, qui comparaît aujourd’hui devant la police correctionnelle, est une de ces natures nerveuses, irritables et curieuses; il a asséné une grêle de coups de poing sur la tête d’un pauvre
jeune homme qui l’empêchait de voir le spec-
tacle.
Messieurs, dit ce jeune homme au tribunal, ici, le' n’ai plus de raisons pour* taire le motif qui me faisait rester à moitié debout et gêner les personnes placées derrière moi; mais, ce jour-là il m’était impossible de le dire, et vous allez le comprendre. Une demoiselle dont j’avais fait la connaissance la veille m’avait demandé de la conduire au spectacle... Au spectacle!... jugez de ma position, il faut s’asseoir, au spectacle, et je ne le pouvais pas, étant affligé d’un énorme clou qui m’obligeait de rester debout ou couché. Refuser à cette demoiselle, je ne le pouvais pas au commencement d’une connaissance; lui dire ce qui en était, c’était me rendre ridicule à ses yeux; prétexter un manque d’argent, c’était encore pis; une affaire?... en pareil
ah! que les plaisirs sont doux 3oi
cas, les dames n’admettent pas d’affaire plus intéressante que ce qu’elles désirent. Je me décidai donc, au risque de souffrir toutes les tortures de l’enfer, à mener la demoiselle au théâtre Je m’assieds avec précaution, mais je me relève aussitôt en étouffant un cri de douleur; il me semblait que je venais de recevoir un coup de bistouri dans une plaie vive... A peine suis-je levé, que voilà monsieur qui me crie : Assis! Je fais semblant de ne pas entendre. Assis! répète-t-il plus fort. Je feins de me rasseoir; je pose mes deux mains sur le banc, et je m’assieds comme entre deux coussins, ce qui m’empêchait de toucher au banc et rendait ma position incommode et disgracieuse, il est vrai, mais du moins tenable.
Bon ! Au bout de deux ou trois minutes, la jeune personne me dit : « Tenez-moi donc mon éventail. » Bon, me dis-je; merci, me voilà bien. Je feins encore de ne pas entendre; mais, alors, cette demoiselle me regarde et me dit : « Quelle drôle de position ! Vous êtes assis sur vos mains. » Le rouge me monte au visage, je retire vivement mes mains. Je tombe lourdement sur le banc ; je pousse un véritable mugissement, au point qu’on me crie : A la porte! Je renfonce ma douleur et je prends la résolution de rester courbé comme si j’étais assis; mais j’étais simplement accroupi à 2 ou 3 centimètres du banc : c’était éreintant et impossible. Un
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moment je pus me tenir comme ça; mais peu à peu je me relevais, et cinq minutes après j’étais debout. Alors les cris : Assis! Assis! recommençaient. J 'étais dans une situation effroyable.
M. le président. — Vous avez eu tort d’aller au spectacle, puisque vous deviez gêner vos voisins; mais le prévenu a eu le tort plus grand de vous frapper.
Le prévenu. — Dame ! monsieur, que voulezvous ? je ne pouvais pasdeviner que monsieur avait des clous, et, comme vous dites très bien, quand on a des clous, on ne va pas au spectacle; moi, j’avais donné mon argent, c’était pour voir, et toujours monsieur qui m’empêchait... S’il m’avait dit ce qu’il avait, je lui aurais conseillé d’aller se placer autre part,
M. le président. — Il fallait vous plaindre à l’inspecteur de la salle et ne pas frapper cet homme.
Le prévenu est condamné à huit jours de prison, ce qui, après tout, est moins cruel que d’être condamné au supplice si piteusement raconté par le eu ne homme à bonne fortune.
UE FIACRE-CUISINE
Les uns font leur omelette à la cuisine fc*est la majorité) , Blondin fait la sienne sur une corde audessus du Niagara (c’est la très rare exception); Chaussepied, lui, la fait où il sera dit tout à l’heure (c’est de la haute fantaisie). Bref, chacuh fait son omelette où il peut.
Notre homme est prévenu de vagabondage, et, en outre, de voies de fait et d’escroquerie envers un cocher de fiacre.
LE FIACRE-CUISINE
Ce cocher raconte ainsi le fait dont il se plaint :
« Monsieur, dit-il, me prend à la barrière du Maine et me dit de le conduire à l’entrée du passage Vendôme (un assez joli ruban de queue, comme vous voyez). Il avait sous le bras un gros paquet. Je monte sur mon siège, et nous voilà partis. Au bout de sept ou huit minutes, peut-être dix, je sens comme une odeur de crêpes; je médis : Tiens, il y a quelqu’un qui fait des crêpes par ici, une friturière probablement. Je regarde à droite et à gauche, je ne vois pas de marchande de friture, avec ça que l’odeur continuaità me suivre; je reniflais ! je reniflais ! et je me disais : « Mais, sacristi ! où que ça sent la crêpe comme ça? »
« Enfin, en me retournant, je vois des personnes qui regardaient d’un air inquiet dans ma voiture, et voilà une femme qui me dit : Mais il y a le feu dans votre voiture !... Je regarde et vois effectivement une flamme. J’arrête mes chevaux, je penche ma tête à la vitre de devant, et qu’est- ce que je vois ? monsieur, ayant d’une main une espèce de petit plat en fer-blanc qu’il tenait par la queue, et au-dessous duquel il tenait une grosse corde comme qui dirait une torche enflammée, et dans le plat il y avait une omelette en train de cuire. Je descends dare dare de mon siège, j’ouvre la portière et je dis à mon voyageur : « Est-ce que vous vous fichez du monde de prendre ma voiture pour
LE FIACRE-CUISINE
une cuisine et d’y faire des omelettes dedans? » Il me répond que ça n’est pas défendu, qu’on peut faire dans une voiture ce qu’on veut. Eh bien, que je lui réponds, nous allons voir si vous avez le droit de risquer de mettre le feu à ma voiture, et de la tacher, et de l’empoisonner, que, messieurs, c’était une infection, et que par terre il y avait des coquilles d’œufs, et l’assiette où il avait battu ses œufs, qu’il en avait dégouliné et que ça avait fait des taches. Là-dessus, comme il s’était amassé du monde, et qu’un sergent de ville était accouru, je lui ai conté l’affaire; le sergent de ville a fait descendre monsieur et lui a dit de me payer. Il n’avait pas de quoi, il avait douze sous ; tout le monde disait que c’était un pari qu’il avait fait; et je le croyais aussi; finalement, que, n’ayant pas de quoi me payer, le sergent de ville lui dit de venir chez le commissaire de police ; alors monsieur se retourne vers moi et me dit : Ah ! tu me fais arrêter, tiens!... Là-dessus, il me flanque deux gifles... Oh! mais aux petits oignons. »
M. le président (au prévenu). — Ce qui vient d’être raconté par le témoin est l’acte d’un homme ivre, et cependant vous n’étiez pas ivre ; c’est aussi l’acte d’un homme qui a fait une gageure ; et vous n’aviez pas fait de gageure ; alors expliquez donc votre conduite.
Le prévenu. — C’est bien simple : n’ayant pas
LE FIACRE-CUISINE
de domicile, je me fais ma petite pot-bouille comme je peux.
M. le président. — Ainsi c’est votre habitude de faire votre cuisine dans des voitures ?
Le prévenu. — Quand il fait beau, je m’en vas à la campagne sous un arbre, je fais cuire des saucisses, du boudin, n’importe quoi; je n’aime pas la gargote, j’ai été habitué à la cuisine de ménage; je me suis acheté avec mes économies un plat en fer battu, une fourchette, une assiette et un verre; alors je m’arrange comme je peux.
M. le président. — - Avec vos économies...
Quelles économies ? Quelle est votre profession ?
Le prévenu. — Marchand de perroquets.
M. le président. — Vous êtes marchand d’oiseaux ?
Le prévenu. — Je ne tenais que le perroquet; j’en ai rapporté des îles une vingtaine; je les ai tous écoulés, et je vis sur ce qui me reste de ma vente; j’étais cuisinier sur un navire marchand, et c’est, comme je vous dis, des îles que j’avais rapporté des perroquets ; je leur avais appris à parler, ce qui fait que j’en ai tiré un bon prix.
M. le président. — Où couchez-vous donc?
Le prévenu. — La nuit je me promène; le jour, je vas à la Salle des ventes ou à la correctionnelle, et je dors là tranquillement deux ou trois bonnes heures, ça me suffit.
LE FIACRE-CUISINE
M. le président. — Oui; enfin, c’est une existence de vagabond ; vous êtes en outre prévenu d’escroquerie : vous avez pris une voiture et vous n’aviez pas de quoi payer la course.
Le prévenu. — Ça ri’est pas de l’escroquerie; on s’arrange toujours avec les gens ; je me serais arrangé avec le cocher, s’il ne m’avait pas fait arrêter. Je compte me rembarquer comme cuisiniei et rapporter des perroquets et quelques singes; j’étais toujours bon pour trente sous. Pensez, m’sieu, seulement une vingtaine de perroquets et une demi-douzaine de singes qui ne me coûtent rien, ça me fait tout de suite cinq à six cents francs; ainsi je me disposais à partir au Havre pour trouver à m’embarquer comme je vous ai dit; si le cocher vçut, je suis prêt à lui signer un bon pour un perroquet ou pour un singe, à son choix.
Le cocher. — J’aime mieux mes trente sous.
Le tribunal a condamné le marchand de perroquets à trois mois de prison.