‹ Les tribunaux comiquesChapitre 63 sur 73 · LES DEUX NÉGOCIANT · texte numérisé non relu

LES DEUX NÉGOCIANT

la tête parfaitement au commerce et n’étaient frap* pés que d’une seule idée, c’est que plus ils buvaient, plus ils gagnaient. Sous l’empire de cette combinaison, ils firent faire la navette à la malheureuse pièce de deux sous, jusqu’au moment où le quarteau étant entièrement vidé, Turban se mit à dire à Sariol :

«. Ah çà ! mais tu t'es fichu dedans, toi; nous avons acheté pour six francs d’eau-de-vie; tout a été débité, et nous n’avons que deux sous en caisse.

— Comment, que deux sous ?... en tout ?...

— Mais oui, en tout.

— Alors t’es un filou, l’as volé la caisse, etc.

De là une explication à coups de poing, l’intervention de la garde et le délit commis.

Voici ce que nous avons démêlé dans les explications des deux prévenus au sujet de l’étrange spéculation, cause première du délit.

Le tribunal les a condamnés chacun à huit jours de prison.

Si c'est pour élever leur famille qu’ils ont entrepris leur singulier commerce, ils feront bien de chercher une autre combinaison.

Il n’y a, pour un mari, qu’une seule façon d’être ce qui ne se dit plus qu’à la Comédie française, mais il a de nombreux moyens de s’en assurer; seulement, les femmes les connaissent et ont d’aussi nombreux moyens de les déjouer.

Ce pauvre diable de Rimonot est tombé sur une de ces femmes-là ; convaincu qu’elle le trompait, il a, jusqu’au dernier jour de cette épouse infidèle.

cherché vainement à obtenir les preuves de ses déportements; mais, comme elle changeait d’amants autant que la lune de quartiers, quand il guettait dans le civil, elle était dans le militaire ; si bien qu’elle a emporté sa pureté apparente dans un monde qu’on dit meilleur, et on se demande alors ce qu’il doit avoir de délices pour elle, si elle s’est autant amusée dans celui-ci que le croit Rimonot.

Ses dix années de ménage passées dans les tentatives que l’on sait, l’énumération des pièges de toutes sortes qu’il a tendus à feu madame Rimonot, jusqu’à la douzaine d’œufs mis par lui dans la paillasse, avec l’espoir d’y trouver une omelette à son retour; c’est tout cela qu’il invoque devant le tribunal, comme excuse du délit qui lui est reproché. Il bat comme plâtre la remplaçante illégitime qu’il a donnée à sa défunte, ne dégrise à peu près pas ; de sorte qu’on s’expliquerait difficilement pourquoi Julie Ridoux tient tant à ce qu’il l’épouse en secondes noces, s’il n’était pas né des enfants de leur association.

Trois fois, messieurs, dit-elle, trois fois nous avons été à la mairie; mais, comme il était en ribote, le maire n’a pas voulu nous marier.

M. le président. — Comment le laissiez-vous s’enivrer un pareil jour ?

Le témoin. — Mais, m’sieu, quand il n'est pas

en ribote, il ne veut plus m’épouser, et quand il veut bien, le maire ne veut pas parce qu’il est en ribote; je ne sais plus comment faire.

M. le président. — Qu’avez-vous à dire, Rimonot ?

Rimonot. — Mon magistrat, écoutez-voir un peu, si c’est un effet de votre munificence.

Ici, Rimonot entreprend le récit de ses malheurs conjugaux.

M. le président. — Tout cela est étranger au procès.

Rimonot. — Mon magistrat, croyez bien que ça ne m’est pas agréable de dire des choses comme ça devant la société; que si je vous disais tout, ça serait des histoires qui s’emboîteraient l’une dans l’autre, commeles tuyaux d’une lunette d’approche ; seulement voilà : un jour, ma défunte était malade... de son vivant...

M. le président. — Je pense bien.

Rimonot. — Soit qu’elle eût peur de mourir, soit pour tout autre motif également... heu..., honorable...

M. le président. — Mais votre femme n’a aucun rapport avec ce qui vous est reproché.

Rimonot. — Faites excuse, car c’est un fait réel qu’après cette femme-lâ, ça ne peut pas bien me donner envie d'en prendre une autre.

M. le président — Ce n’est pas une raison pour battre cette autre.

Rimonot. — Faut savoir comment ça vient ces choses -là; que si vous vouliez m’écouter, c’est plein d’intérêt, que même un auteur qui arrangerait ça, pourrait en faire un drame ou une petite pantomime très drôle.

M. le président. — Voyons, reconnaissez- vous avoir frappé votre maîtresse i

Rimonot. — Faut savoir comme ça vient... Ainsi, un jour à ma fête, j’invite du monde pour donner une petite soirée; je dis à Julie de nous avoir des rafraîchissements: qu’est-ce qu'il y avait ? rien que des groseilles à maquereau et il y avait huit messieurs et six dames.

M. le président. — Allons, taisez-vous, en voilà assez ; vous ne voulez pas répondre?...

Le tribunal condamne Rimonot à quinze jours de prison.

Rimonot (à Julie). — Et tu viendras encore me demander de t’épouser ; tu verras comme j’irai à la mairie.

LES BOTTES DE TOURILLON

Il ne manque pas de gens, dans une certaine position sociale, qui n’ont pas autant de connaissances qu’en a Tourillon; on s’en fera une idée rien que par le placement de quatre-vingt-dix billets à io centimes, d’une loterie qu’il a organisée, et comme chacun des amateurs du lot à gagner a pris un seul billet, Tourillon compte donc déjà quatre-vingt-dix amis en état de dépenser 2 sous

LES BOTTES DE TOURILLON

pour répondre à son invitation. Plus d’un homme du monde serait embarrassé pour arriver comme lui à un aussi complet résultat. Il est vrai qu’on ne trouve que dans le monde de Tourillon des gens à qui l’objet à gagner peut faire envie.

Notre homme est renvoyé en police correctionnelle pour le délit que M. le président va lui faire connaître.

M. le président. — Vous êtes prévenu d’avoir tenu une loterie sans autorisation.

Tourillon. — C’étaient mes bottes, mon président.

M. le président. — N’importe l’objet, vous n’aviez pas le droit de faire une loterie.

Tourillon. — J’en suis dans une surprise véritablement abondante, que, permettant la loterie espagnole, le gouvernement ne permette pas mes bottes.

M. le président. — La loterie dont vous parlez est autorisée.

Tourillon. — Je ne demande pas autre chose que, moi aussi, on autorise la mienne, car même on met franco à la loterie espagnole et on fait payer 20 sous le billet, dont même 2 5 sous chez les marchands de tabac, moi, mes bottes, j’ai jamais mis franco, j’ai dit : c’est deux sous.

M. le président. — D’où provenaient ces bottes?

Le prévenu.— C’est Manicot qui me les a recé-

LES BOTTES DE TOURILLON

dées pour trois francs, vu qu’elles lui donnaient des cors.

Une voix dans l’auditoire. — C’est vrai.

M. le président. — Qui est-ce qui parle là?

Un individu ( s'avançant ). — C’est moi, monsieur le président.

M. le président. — Qui êtes-vous?

Tourillon. — C’est l’amant de ma femme. (^4 l'inconnu .) Ça va bien?

M. le président. — Retirez-vous !

Le tribunal condamne Tourillon à 25 francs d’amende.

Tourilon. — Comment, 2 5 francs? Les bottes ne m’ont rapporté que 9 francs !

M. le président. — Retirez-vous !

Tourillon [sortant). — On permet la loterif espagnole, et moi... malheur!

LE MENDIANT EN VOITURE

Tout le monde connaît un cab, cette voiture dont le supérieur, qui est à l’intérieur, voit la partie postérieure de l’inférieur qui est à l’extérieur.

Cet inférieur était le cocher Lesueur; le supérieur était un voyageur, le sieur Pasteur; phraseur et beau parleur, comme on le verra tout à l’heure ; laissez souffler le chroniqueur. Ouff!

Comme les boursiers, agents de change et bras-

LE MENDIANT EN VOITURE

seurs d’atfaires, qui, toujours pressés, font leurs courses en voiture. Pasteur, simple mendiant à domicile, a, lui aussi, pensé qu’il aurait bénéfice à se faire conduire au grand trot dans toutes les maisons où il allait solliciter des secours. Son calcul s’était-il réalisé avant le jour où il a été arrêté* C’est ce qu’il est difficile de savoir. Mais il est certain que ce jour-là les recettes n’ont pas répondu à son attente, puisque son cocher, las de le trimballer dans tout Paris, l’a remis entre les mains de sergents de ville, après lui avoir vainement réclamé le prix de cinq heures de courses.

Voici donc Pasteur en police correctionnelle, sous prévention d’escroquerie et de mendicité.

M. le président. — Vous avez inauguré la mendicité en voiture ; accompagné d’une femme, vous vous êtes fait conduire dans tous les coins de Paris, à diverses adresses que vous aviez sans doute relevées dans le Bottin, et dont on a saisi une liste «fur vous, ainsi que plusieurs lettres contenant des demandes de secours. Qu’avez-vous à dire?

Le prévenu ( tirant de sa poche un manuscrit qu'il déploie et commençant à lire .) — Hum ! Hum ! magistrats, victime des pouvoirs déchus je viens du haut de cette tribune...

M. le président. — Qu’est-ce que c 'est que cela ? d’abord, vous n’êtes pas à une tribune, vou êtes au banc des prévenus.

LE MENDIANT EN VOITURE. 357

Le prévenu. — Étant devant le tribunal, je croyais que, naturellement, c’était une tribune que...

M. le président. — Et puis je vous engage à serrer ce papier et à vous expliquer verbalement.

Le prévenu. — Je n’éprouve aucun embarras à obtempérer à l’invitation de M. le président, le maniement de la langue m’est familier, m’étant occupé longtemps de littérature, ayant travaillé aux ouvrages les plus célèbres...

M. le président. — Vous êtes homme de lettres ?

Le prévenu. — Pas par moi-même, mais j’ai travaillé à ces ouvrages comme typographe.

M. le président. — Peu importe ; il s’agit du délit de mendicité; reconnaissez- vous le fait ?

Le prévenu. — Je vais répondre. ( Lisant dans son chapeau le manuscrit qu’ily a placé.) Longtemps jouet d’un destin inconstant, ballotté sur cette mer de la vie comme un vaisseau sur l’Océan . . .

M. le président. — Ah çà ! vous recommencez vos divagations ! Si vous ne voulez pas répondre catégoriquement, je vais vous retirer la parole.

Le prévenu. — J’ai bu tout le vase d’amertume de la destinée; cette nouvelle rigueur...

M. le président. — Ce n’est point une rigueur, un usage commun auquel vous devez vous

LE MENDIANT EN VOITURE

soumettre; répondez ! Vous alliez en voiture, accompagné de votre concubine...

Le prévenu. — Je n’accepte pas ce mot humiliant pour cette personne; ce n’est pas ma concubine.

M. le président. — Vous en êtes convenu.

Lf. prévenu. — Je ne me suis pas servi de ce mot; j’ai dit que c’était ma compagne chérie, une amie dont le courage augmente le mien ; (s'animant) sa vertu soutient la mienne...

M. le président. — Ne parlez donc pas de vertu; vous avez été condamné huit fois pour vagabondage, filouterie, mendicité.

Le prévenu. — J’ai eu l’avantage de vous dire que je suis une victime des pouvoirs déchus.

M. le président. — Je ne sais ce que vous entendez par là; mais je sais que vous êtes un mendiant incorrigible.

Le prévenu. — Cette opinion sur mon compte vient d’agents bonapartistes; condamnez-moi , l’histoire jugera.

En attendant le jugement de l’histoire, celui du tribunal a condamné à un an de prison la victime des pouvoirs déchus.

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