II
90 LKS TRIIUTNAUX SECRETS.
l'amour-, et niaintonanl mon cœur se iléchirc à la seule pcnr<6e de vous portlrc.o Prinrc! prince! vous n'irez pas!
Le prince sourit encore de ce même sourire glacial que la reine avait déjà vu errer sur ses lèvres.
— Ce que vous me i)r(>p()sez est impossible, dit-il, en secouant la (cle en signe de refus -, ([ue dirait-on de moi, en effet, si j'acceptais une pareille oiire ? que j'ai eu peur, que la mort m'épouvante, que je ne suis digne ni de vous, ni de votre amour-, non, non, madame, ce que Diou fait est bien fuit -, demain je monterai à la tour do Wisschrad; si j'en descends vivant, j'aurai la gloire de vous avoir conquise par mon courage-, si je meurs, j'ai l'espoir d'être regretté!... Ceux qui m'ont devancé n'ont eu qu'un seul de ces deux boidicurs...
La reine laissa tomber sa tcte dans ses mains, et, à ces paroles, elle donna un libre coursa ses larmes. Ces orgueilleuses et ces cruelles, une fois qu'elles tombent, tombent toujours à genoux!
— Vous parlez de vous, monseigneur, de vous seul, dit-elle à travers ses sanglots-, mais moi, je mourrai vingt fois durant ce trajet fatal -, et si vous roulez au fond de ce précipice terrible, mon Dieu ! vous ne savez donc pas que je mourrai!... Que je mourrai, parce que, je le sens bien m?.intenant, aans vous, la vie me sera insupportable!
Le prince prit les deux mains de la reine dans les siennes, et la consola du mieux qu'il put.
Mais quant à lui céder, non! Ce prince noir avait son idée.
— Les princes qui sont morts avant moi, lui dit-il, vous aimaient aussi, madame; et cependant vous avez été cruelle et sans pitié pour dix !
— C'est vrai î c'est vrai I
— Vous avez repoussé impitoyablement leurs prières, vous les avez vu mourir sans remords.
— Oh ! je m'en repens, mon Dieu ! je m'en repens!
— TI est trop tard maintenant, madame, car c'est Dieu qui vous punit.
Notez que le chroniqueur du pays de Bohême appelle cela consoler.
Heureusement la reine n'écoutait rien ^ elle se roula aux pieds de son amant, mouilla ses mains de ses larmes, le pria, le supplia, s'adressa tour-à-tour à tous les tendres sentiments de son cœur.
Mais lu prince fut inflexible, et il déclara que le lendemain il accomplirait le voyage annoncé...
Le lendemain, toute la ville s'était donné rendez-vous à la tour de Wisschrad, et nul ne manqua à ce spectacle émouvant.
On avait répandu le bruit que la reine Libussa de Bohême aimait l'élranger, et cette particularité ajoutait encore à l'attrait de la situation.
Quand le soleil lut au plus haut de sa course, on vit arriver le prince, entouré d'un brillant cortège de seigneurs, et telle était la sympathie qu'il avait su inspirer à tous, qu'il n'y eut qu'une voix, à ce moment encore, pour le dissuader de partir.
Il était temps encore -, il pouvait renoncer à sa périlleuse entreprise, tout le monde l'y engageait.
Mais le prince repoussa fièrement toutes les prières-, et ayant serré la main aux seigneurs qui l'-iccompagnaient, il salua gracieusement les dames, et s'engagea dans la route étroite et difficile qui conduisait à la tour!...
Les vœux et les regards de toute cette population le suivirent avec une anxiété grande.
Pendant les premiers instants, tout alla pour le mieux.
]/' chemin pratiqué dans le roc était encore assez large pour y poser les deux pieds, et en s'aidant des mains, on pouvait marcher. Le prince fit les choses comme il convenait. 11 marchait avec une rapidité (jui tenait du prodige, et ne paraissait pas s'apercevoir de la difliculté du chemin.
Mais qnnnd il parvint à IVxIrémilé delà tour, quand son piod se posa sur le rebord devenu étroit, ranxiélé arriva à son comble parmi les spectateurs, et des cris s'élevèrent de toutes parts pour l'engager de nouveau à ne pas continuer.
Il répondit à ces cris par un salut, et poursuivit sa route.
On eût dit que ces dangers n'étaient qu'un jeu pour son courage, tant il mettait d'audace, d'aisance et de facilité dans cette course. Les acclamations montèrent jusqu'à lui, et ne cessèrent de se faire entendre, à partir de ce moment, jusqu'à celui où il atteignit enlin le sommet de la tour. — Car le prince noir atteignit le sommet de la tour, — cela par une route qui n'était pas plus large que le ruban d'une jarretière!
Telle est l'expression du chroniqueur indigène, à qui nous empruntons ces diverses particularités.
Pendant que ces faits se passaient dans la ville, la reine Libussa était enfermée dans un appartement retiré de son palais, et, agenouillée à son prie-Dieu, elle implorait le ciel avec des larmes et des sanglots. Les acclamations de toute la population vinrent tout à coup la tirer de sa torpeur.
Elle ne pouvait s'y tromper, c'était bien de la joie.
Une de se!=^ suivantes accourut, .qui la confirma dans son espoir, et un bonheur inouï, plein d'oubli et d'enivrement, s'empara de son esprit et de son cœur.
Sans prendre garde à l'inconvenance d'une pareille démarche, sans songer un seul moment à l'interprétation qu'on ne manquerait pas d'y donner, elle quitta le palais, courut à l'endroit où l'ascension avait eu lieu, et vint voir par elle-même le triomphe de son amant.
Mais tout avait subitement changé d'aspect sur la place de Wisschrad.
Les acclamations enthousiastes avaient cessé j une morne stupeur
était peinte maintenant sur tous les visages, et quand elle arriva, et demantia pourquoi cette consternation dans tous les regards, nul n'osa lui répondre.
Cependant elle apprit bientôt qu'après avoir gravi la pente qui menait au sommet de la tour, le prince noir avait de nouveau salué la population qui le comtemplait, et avait tout à coup disparu à tous les regards, sans qu'on pût savoir quel cliemin il avait pu prendre.
La reine Libussa de Bohême attendit, mais en vain, le retour de son amant.
Les jours, les nuits s'écoulèrent lentement, sans apporter le moindre adoucissement à son cruel chagrin. Elle dépérit ainsi de jour en jour, usant ses forces et sa santé dans une attente dont rien ne venait calmer la douleur... Le désespoir s'empara de son âme, elle pâlit, ses joues se creusèrent 5 enlin, après deux années passées de la sorte, elle mourut, emportant les regrets d'un peuple qui l'avait aimée jusqu'à l'adoration.
Le lecteur trouvera peut-être que l'histoire tourjie un peu court, — mais c'est la mode en Bohême.
Quant au prince noir, on ne le revit plus jamais, du moins dans le jour 5 car certains habitants de la ville de Prague affirmaient que souvent, dans la nuit, on l'avait vu sortir de l'abîme qui est au-dessous de la tour, se diriger lentement vers le palais de la ville sacrée, s'introduire dans la chambre de la reine, pour n'en sortir qu'aux premiers rayons du jour.
Voilà pourquoi la reine Libussa avait pàh.
Voilà pourquoi ses joues s'étaient creusées.
Voilà pourquoi elle était morte dans la solitude de sa virginité!
Le prince noir était un vampire.
î>i LES TRIBUNAUX SECRETS
.Aîuisrovpnnns fi cojonnosoi.ïnpurque nous avons laissé marchant dans lo sonlier de Mclnick à Prnp^uc.
Ce jouno soigneur arriva comme il faisait nuit.
11 traversa toute la vieille ville de Prague, monta à la Ville- Sacrée, et se dirigea aussitôt vers le palais des anciens rois de Loliême.
Un gardien en défendait rentrée ^ mais le jeune seigneur lui fit voir une bague qui brillait à son doigt, et le gardien s'inclina respectueusement pour le laisser passer.
Le jeune étranger poursuivit son chemin, monta au premier étage, et bien que l'obscurité eût envahi les appartements, il n'hésita pas un seul instant sur la direction qu'il avait à prendre.
Il arriva à une dernière chambre dont il pou?sa la porte j puis, l'ayant refermée avec soin, il alla s'agenouiller auprès d'un portrait, qui était celui d'un des derniers rois de Bohême !
— Mon père !... dit-il d'une voix émue, votre fils respectueux revient de Terre-Sainte, où il est allé visiter le saint sépulcre... Mon père, bénissez votre fils!...
Le jeune homme s'inclina en parlant ainsi, et demeura longtemps plongé dans ses méditations.
Puis il releva la tctc, prit à la muraille une épée qui s'y trouvait suspentlue, et sortit.
Il traversa de nouveau la Yille-Sacréc, la vieille ville, et quelques minutes après il se trouvait en pleine campagne.
Ce jeune homme était le dernier descendant do la famille des Ottocar, dont il portait le nom -, il avait trente ans à peine, et revenait
LES FRANCS-JUr,E5. 05
d'un voyage en Palestine, où il s'était vaillamment battu contre les infidèles.
Philippe Ollocar était digne de tous points de la grande famille à laquelle il appartenait^ et ce n'est pas sans émotion qu'il revoyait ces lieux uù il avait passé son enfance, et qu'il saluait les premiers témoins de sa jeunesse!...
Un autre sentiment se mêlait encore à ceux que lui inspirait son pays. Il avait laissé au départ une jeune lllle au cœur candide, à l'àme aimante, et il ne l'avait pas oubliée en songeant à la joie du retour !
11 y avait bientôt trois ans qu'il ne l'avait vue, et Constance de Messein était, au moment où il l'avait quittée, une des plus belles héritières qui fût au pays de Bohême.
Philippe Ollocar liàlait donc le pas; el le désir de revoir sa belle fiancée lui faisait complètement oublier les fatigues de la route.
Il marcha ainsi pendant environ deux heures encore, et enfin il aperçut, au loin, les tourelles élancées de la forteresse qu'habitait le comte de Messein, en compagnie de sa fille.
Nul ne savait son retour -, on le croyait absent encore pour quelques mois, et Philippe se promettait d'avance de jouir de la surprise, de l'émotion, de la joie de Constance, lorsqu'elle le verrait arriver tout à coup, et prendre place au foyer du vieux comte.
La forteresse habitée par le comte de Messein avait un aspect singulier, qui étonnait et charmait tout h la fois le regard.
Bâtie sur le penchant d'une colline, au bas de laquelle coulait un bras de la Moldau, qui passe à Prague, elle avait ce caractère de force et de grandeur qui distingue les édifices de ce genre que le moyen-âge nous a transmis.
De hautes tourelles, des ponts-levis, des remparts hérissés de mâchicoulis, tout ce qui constitue la défense bien entendue d'une habitation fortifiée.
9C LES TRIBUNAUX SFXRETS.
Elle avait souvent servi de retraite oux vassaux du comte, dans les j)eiites escarmouches des guerres de succession, et restait maïu- Icnant comme un monument qui rappelait à tous la valeur de ses premiers iiabitanls.
Lc^omte de Messein était bien vieux déjà, et, chaqiBe jour, il senlail les forces l'abandonner davanlai,a\
II avait perdu un fils bien-aimé dans les dernières guerres d'Allemngne, et s'il n'avait point eu sa lille près de lui, il aurait suivi de près son enfant dans la tombe.
Mais sa fille, c'était la joie et la consolation de ses vieux jours! Quand le comte la voyait sourire à ses côtés, il oubliait les cruels soucis de sa vieillesse, et redevenait jeune pour aimer celte charmante créature.
Constance était, à cette époque déjà, la beauté la plus renommée du pays-, mais ce n'était pas sa beauté qui charmait le plus le vieillard, c'était cette sublime candeur qui éclatait à la fois sur son front, dans ses yeux, dans tous les traits de son visage!
Constance avait vingt ans -, elle n'avait jamais quitté son père, et n'avait aimé que lui. L'amour qu'elle resscnlait pour Philippe Ottocar participait à l'innocence enfantine de sa nature, et son cœur n'avait jamais pu distinguer celui qu'elle aimait le plus, de son père ou de celui qui devait être un jour son époux.
Le vieux comte et sa iille avaient longtemps vécu dans cette tranquillité heureuse; mais, depuis quelque temps, de singuliers changements s'étaient opérés chez les hôtes de Messein, cTPhilippe allait être, en y arrivant, bien cruellement surpris.
Constance se mourait d'un mal inconnu, étrange, dont aucun médecin n'avait pu encore déterminer la cause, auquel nul n'avait pu indiquer un remède.
Une nuit, un homme que personne ne connaissait, avait demandé l'hospitalité au château de Messein. Il avait été accueilli cordialement
et avait paru singulièrement touché de la beauté de la jeune Constance.
Il était cependant parti aux premiers rayons du jour, sans même prendre la peine de saluer ses hôtes.
Depuis, il n'avait pas reparu, mais on s'était aperçu qu'à dater de ce jour, la jeune Constance avait dépéri, et bien qu'aucun événement n'expliquât un pareil effet, ses joues avaient pâli, ses yeux s'étaient creusés, une singulière langueur s'était emparée de tous ses membres.
Les mêmes symptômes enfin que la légende prête à l'inexplicablf maladie de Libussa, la reine.
Constance n'aurait pas pu dire elle-même à quelle cause attribuer ce dépérissement inexplicable.
Elle ne souffrait pas-, le jour, elle était rieuse, enjouée comme à l'ordinaire 5 mais quand arrivait le soir, son cœur se serrait involontairement, et son sommeil avait des tressaillements qu'aucune potion n'avait pu calmer.
Quand Philippe Ottocar arriva au château de Messein, toute la domesticité était sur pied, et il régnait de toutes parts une agitation inaccoutumée.
Après avoir frappé à tour de bras, il attendit longtemps qu'on vînt lui ouvrir j le domestique qui accourut enfin le recevoir, le conduisit à une grande salle d'attente dans laquelle il lui annonça que le comte qu'il demandait allait venir le rejoindre; et quand, en dernier lieu, le comte se présenta, à la place de la joie que Philippe s'attendait à voir briller sur son visage, il s'y peignit une sorte de contrainte que le jeune prince-chevalier chercha en vain à justifier.
Sur les pressantes questions de Philippe, qui se plaignait de cet accueil, le comte se décida, mais avec une répugnance manifeste, à parler de la maladie étrange qui s'était emparée de Constance ^ il raconta l'arrivée au château de l'inconnu et son départ.
Et quand lejeune homme, interdit, lui demanda la cause du mou-
venieiit qui Régnait en ce moment au château, le comte lui annonça que rinconnu était de retour.
El le comte, en lui annonçant le retour de l'étranger, baissait les yeuN et semblait faire effort pour raffermir sa voix qui tremblait.
Le jour commençait à poindre à l'horizon.
Philippe voulut voir l'hôte fatal du château, et le comte qui n'était pas fâché d'avoir près de lui un jeune homme à la forte épée en cette circonstance critique, se hâta de satisfaire à son désir.
Il le conduisit lui-même à la chambre qu'occupait son hôte.
Mais comme la première fois, l'inconnu avait disparu sans prendre congé du comte et sans même que l'on put dire quel chemin il avait pris.
Le comte de Messein et Philippe Ottocar demeurèrent confondus à cette R-^uvelle.
Il y avait là évidemment un mystère qu'il fallait pénétrer à tout prix, et Philippe jura qu'il sauverait Constance, dût -il laisser sa vie dans cette lutte qu'il allait entreprendre.
Car il était bien convaincu que la maladie de Constance et l'étranger se liaient par un mystérieux rapport.
Philippe, malgré ses longs voyages, n'était pas sans avoir entendu parler des vampires!....
Le jour était tout à fait venu cependant, et Philippe fut enfin admis à voir Constance : son cœur battait avec violence; une joie douce emplissait sa poitrine. Il prit la jeune fille dans ses bras, dès qu'il l'aperçut, et baisa saintement son beau front pur.
Constance était heureuse aussi, et la joie de cette rencontre rappela pour quelques instants l'animation et la rougeur sur ses joues fatiguées-, mais comme si cette émotion avait épuisé le peu de forces qui lui restait, elle se laissa presque aussitôt défaillir, et tomba sans mouvement aux bras de Philippe éperdu.
Le trouble s'empara des sens de ce dernier, la colère souleva sa
poitrine : il supplia le comte de le laisser un moment seul avec sa fiancée, et quand elle fut revenue à elle, il lui prit les mains et la conduisit près d'une fenêtre qui donnait sur la campagne, et de laquelle on apercevait au loin la ville de Prague. Puis, dès qu'elle se fut assise, il l'interrogea.
— Constance, lui dit-il, de sa voix la plus douce, et avec une émotion qui prenait sa source dans la terreur superstitieuse que lui inspirait Tétat dans lequel il venait de retrouver sa fiancée, Constance, j'ai voulu vous parler seule, loin de tout témoin, afin que vous puissiez répondre sans crainte, sans honte aux questions que je vous adresserai.
Constance regarda Philippe avec des yeux étonnés. Elle ne comprenait pas ce langage, et cherchait vainement sa pensée au fond de ces paroles ambiguës.
— Que voulez-vous donc me dire,Philippe, répondit-elle, et quelles réponses aurai-je à vous faire que mon père ne puisse entendre comme vous?... des réponses qui doivent m'inspirerde la crainte ou de la honte ?...
Philippe la considéra un moment, et un profond soupir s'échappa de sa poitrine.
— Avant mon départ, Constance, il y a trois ans de cela, nous étions heureux, l'un près de l'autre; votre vie était la mienne, j'avais reposé tout le bonheur de mon avenir sur votre cœur, et je n'ai jamais rêvé d'autres joies en ce monde que d'être votre époux î Cependant, Constance, trois années se sont écoulées pendant lesquelles bien des événements ont pu se passer. Il se peut, Constance, que vous ayez aujourd'hui regret de m'avoir fait espérer, ou remords d'avoir manqué à vos serments.
La jeune fille baissa les yeux.
— Peut-être, reprit Philippe, peut-être ne m'aimez-vous plus. Constance j peut-être en aimez-vous un autre !.. Oh î s'il en est ainsi.
si c'est là la cause do votre désespoir, ne me le cachez pas davantage; je profère"^! votre bonheur au mien, soyez-en cerlaino -, je ne laisserai pas éiiiapper le moindre murmure, j'unirai même mes prières aux vôtres, pour tcnler de fléchir la volonté de votre père.
Constance écoutait, et son sein se soulevait avec précipitation; des larmes amèrcs coulaient le long de ses joues, et elle jeta un regard de doux reproche à Philippe.
— Philippe, lui dit-elle en pleurant, vous êtes bien cruel le jour de votre retour!...
— Je vous interroge, Constance, et j'attends votre réponse comme un arrêt de vie ou de mort.
Constancç releva sur lui ses beaux yeux allanguis.
— A peine arrivez-vous au château de mon père, reprit-elle, que vous m'accusez d'avoir tralii mes serments, de ne plus vous aimer, d'en aimer un autre... que sais-je, moi!... Je ne serai pas aussi injuste que vous, moi, Philippe ; je répondrai avec calme à vos paroles amères, cî je vous parlerai, comme il y a trois ans, mon regard sur votre front, mes mains dans vos mains!.. Non, mon ami, non, je n'ai pas cessé de vous aimer ; vous savez bien que vous êtes mon premier, mon seul amour!., vous savez bien que ma vie est désormais étroitement liée à la vôtre, et que si vous étiez mort en Terre Sainte, moi je serais morte ici!..
Philippe mil ses lèvres sur ses mains blanches et froides.
— Vous vous étonnez de me voir ainsi pâlir et pleurer, reprit-elle encore, souffrir et mourir d'un mal inconnu, dont moi-même je ne puis dire le siège ou la cause -, que voulez-vous, mon ami, il y a làdessous un mystère lugubre, une sombre énigme, dont peui-être suis-je sur le point d'avoir deviné le mot terrible.
— Dites vous vrai? s'écria Philippe avec un éclair dans les yeux.
— Je l'espère! répondit Constance.
— Ah ! Dieu soit loué, alors, poursuivit le jeune homme, car je ne
laisserai pas s'échapper cette occasion de vous prouver que si mes soupçons étaient injustes, mon amour du moins est aussi sincère, aussi dévoué qu'à mon départ, — et j'espère qu'alors vous me par- Ion nerez ma folie.
Constance secoua tristement la tête.
— Si ce que je pense est vrai, dit-elle, avec un pâle sourire, nous n'aurons pas longtemps à souffrir sur celte terre.
— Que dites-vous?
— Un mal sans remède...
— Expliquez-vous!
— Un ennemi qui ne pardonne pas... qui tue lentement, il est vrai, mais qui tue infailliblement.
— Parlez! parlez!
— Un Vampire...
Constance prononça ce dernier mot d'une voix éteinte.
Mais ce mot retentit aux oreilles du jeune homme, comme l'éclat de la trompette sinistre. ^
Un vampire!
Philippe poussa un cri terrible, et retomba accablé et sans force auprès de Constance.
Il savait, en effet, quelle terrible puissance on accordait généralement à ces êtres que l'on appelle vampires, et comme Constance, dans le premier moment, il se laissa effrayer par cet infernal pouvoir que le vulgaire leur attribuait.
ni.
Quand donc avait-on jamais entendu dire qu'un vampire eiît abandonné sa proie avant la mort venue?
Quand donc avait-on oui parler d'un vampire puni ou vaincu ?
< Oi LES TRIBUNAUX SECRETS.
Ils venaient, sous les apparences de la beauté, de la force, de l'élégance,— toujours paies, cependant, avec des veux de feu, que le sommeil ne fermait jamais, — ils venaient dans les demeures nobles comnie dans les pauvres cabanes. '
Et la fille de la maison se prenait à pâlir...
Le sang de la vierge s'«n allait comme l'eau fuit par les fissures d'un vase cbréchc.
Tout son sang!
De telle sorte qu'elles mouraient, les pauvres filles, belles et blanches comme des statues de marbre.
Et le vampire, gorgé de sang, restait plus pâle qu'un linceul !
On disait que ce sang alimentait la flamme rouge de leurs yeux, et qu'il brûlait dans leurs regards comme Thuile dans la lampe...
Bien que superstitieux, Philippe avait un fond de religion éclairée, qui devait le faire revenir bientôt à un jugement plus sain de la situation.
C'est ce qui ne manqua pas d'arriver.
Il se dit qu'il fallait à tout prix s'assurer de la réalité , surveiller l'arrivée du vampire au château du comte de Messein, si vampire il y avait, épier ses moindres actions pendant son séjour, et le suivre à son départ.
Il fit part de son projet au comte de Messein et à Constance, et tous les trois, ils attendirent avec impatience le retour de l'hôte inconnu.
Toutefois, Philippe Ottocar avait une grande mission à accomplir, et il s'occupa, en attendant, des moyens de rendre tout son éclat au nom qu'il avait l'honneur de porter.
Le voyage de Philippe en Terre Sainte n'avait pas eu, en effet, seulement un but rehgicux, il avait eu encore un but politique.
Ce voyage n'était ignoré de personne en Bohême, on savait que le
LES f RANCS-JUGES. \ 03
dernier descendant des rois du pays était allé combattre les infidèles, qu'il était allé visiter le saint sépulcre.
Ce voyage en Terre Sainte avait quelque chose de merveilleux, surtout peut-être depuis que le temps des croisades était passé. ^ Une sorte d'intérêt particulier s'attachait à ceux qui entl^Ieprenaicnt de pareils pèlerinages, et au retour, leur individualité en recevait un relief considérable.
Philippe avait compté là-dessus, et il n'avait rien négligé pour restaurer, s'il était possible, le trône de ses pères.
La Bohême était alors autrichienne.
Philippe Ottocar avait laissé en partant bon nombre d'amis, qui tous étaient las du joug de l'Autriche ^ on ne demandait pas mieux que de retourner à l'ancien gouvernement-, d'ailleurs un changement quelconque satisfait toujours certaines ambitions incessamment éveillées, et Philippe acquit en peu de temps la certitude qu'il serait suivi dans son entreprise par un nombre considérable de personnages importants.
Déjà des réunions secrètes avaient eu lieu, et pour mieux dissimuler leurs projets, les amis d'Ottocar avaient fait semblant de vouloir s'introduire dans les rangs de l'association des francs-juges.
A l'abri de cette association, que les empereurs n'avaient garde de poursuivre, ils pouvaient, en effet, tramer leurs complots tout à leur aise.
Il arrivait pour les francs-juges, ce que nous verrons arriver pour presque tous les Tribunaux secrets. Quand ces sociétés vieillissent, elles servent tout naturellement de cadre à des sociétés plus jeunes, plus actives.
C'est ce qui est arrivé, notamment de nos jours, pour les francsmaçons et les carbonari.
Philippe déploya, en cette circonstance, une grande énergie ei une grande habileté.
104 LES TI\IIHIiNAUX SECRETS.
Quinze jours après son arrivée au chàleau de Messein, il avait rallié autour do lui lous ceux qui raiinaicnlou pouvaient lui être utiles-, il avait visité toutes les cavernes où les francs-juges tenaient leurs séances, et donné des ordres pour (pie la conjuration s'étendît jusqu'aux extrémités de l'ancien royaume.
Le cliàteau de Messein était le centre de ses opérations, et c'est toujours là qu'il revenait après ses excursions, autant pour veiller sur sa fiancée, que pour rayonner sur les réunions qui l'entouraient. Un soir, Philippe était dans la forteresse. Trois semaines à peu près s'étaient écoulées depuis son retour, sans qu'aucun changement se fût manifesté dans l'état de Constance. La gaieté qui était revenue parer son front, grâce à la présence de son amant, s'était peu à peu dissipée, et maintenant elle retombait encore, comme par le passé, dans ses mélancolies indéfinissables-, elle soupirait, elle pleurait, elle se sentait malheureuse, sans qu'elle pût cependant dire ce qui la faisait souffrir et pourquoi elle pleurait.
Philippe se désolait de son côté, et se creusait vainement l'imagination pour chercher un remède à cette situation intolérable.
Ce soir là. Constance était moins triste que d'habitude-, elle était assise entre son père et son amant, et près de ces deux hommes, qui l'aimaient, et qui semblaient avoir été placés là pour la proléger et la défendre, elle se sentait moins inquiète.
Philippe racontait son voyage en Terre Sainte, et le comte et sa fille écoutaient avec intérêt ces récits qui leur ouvraient une nouvelle vie, un autre monde.
Constance surtout tressaillait à chaque combat que son amant avait soutenu contre les infidèles, et elle frissonnait quand il racontait les dangers terribles qui l'avaient menacé? La porte de la salle s'ouvrit, et un homme entra.
LES FRANCS-JCGES. 1 05
Philippe le reconnut aussitôt, c'était un des affiliés de l'association des francs-juges qui venait le convoquer pour le soir même.
Philippe s'arracha à regret aux charmes de cet entretien, fit seller son meilleur cheval, et après avoir salué le comte et sa fille, il partit.
La moindre hésitation eût pu lui être fatale-, il importait à sa cause de ne négliger aucune occasion, de peur que ses amis ne se relâchassent eux-mêmes de l'activité qu'il leur avait recommandée.
Il partit.
Toutefois, il eut à peine fait un quart de lieue à travers la campagne, qu'il se repentit d'avoir quitté le château.
Au détour d'un sentier, il avait rencontré, en effet, un cavalier singulièrement vêtu, et qu'à sa tournure il n'avait pas tardé à reconnaître pour le Vampire !
Il ne l'avait jamais vu, — mais une voix intime le lui désignait et lui criait : C'est lui !
Philippe fut sur le point de tourner bride.
Cependant, il pensa que cet homme ne se rendait peut-être pas à Messein, que d'ailleurs il allait faire diligence; qu'enfin, il serait sans doute de retour avant le départ de l'inconnu.
Il enfonça, en conséquence, ses éperons dans le ventre de son fheval, et disparut avec la rapidité de l'éclair.
La séance fut courte dans la caverne de Bérann-, Philippe crut pouvoir l'abréger encore. Il assigna un autre rendez vous pour uq des jours suivants, et remonta à cheval une demi-heure après.
11 repartit comme il était venu!...
Son cheval brûlait le sol et faisait jaillir mille éclairs sous ses pieds \ la nuit était épaisse et profonde, la route bordée de précipices , mais la noble bêle était habituée à parcourir les sentiers des montagnes, et elle amena son cavalier sain et sauf à la porte du château.
On attendait Philippe *, dès qu'il parut, le comte poussa un cri de II. 14
joie, et lui annonça que Phôic éirangc que Ton appelait le vampire^ était au cliàleau, et que Ton allait lui servir à souper.
Pliilippo l'prouva une immense satisfaction e« songeant qu'il allait enfin se Irouver en face du mystérieux ennemi de la famille du comte, et courut avec ce dernier à la salle où le souper les attendait.
La salle était splendidement éclairée, le vampire s'y était déjà rendu, et il ne parut manifester aucune surprise, aucun élonnement en voyant arriver Philippe.
La conversation fut fort animée, et tout vampire qu'il était, l'iiôle inconnu se montra plaisant convive. Seulement, le comte et Philippe remarquèrenl qu'il ne touchait à aucun plat de venaison, et se contentait de légumes arrosés d'eau claire.
Malgré ce maigre régime, ce prétendu vampire traita les sujets les plus divers avec une véritable éloquence.
C'était un homme puissamment instruit, versé dans les sciences philosophiques, et qui semblait avoir visité tous les pays de l'univers.
Il demanda courtoisement des nouvelles de Constance.
Quand il prononça ce nom, Philippe vitbien que sa langue s'allongeait sur ses lèvres rouges comme du sang et humides.
Philippe vit aussi briller ses yeux ardents.
Ce fut tout.
Le souper terminé, il se relira, et un domestique le conduisit à la chambre que l'on avait fait préparer pour lui.
Puis, le lendemain matin, avant les premiers feux du jour, il fit seller son cheval, et partit comme d'habitude, sans prendre la peine 4'allcr saluer ses hôtes.
Mais Philippe avait tout prévu, et quand l'étranger sortit du chà- 'icau, il le suivit à quelques pas.
Pour la première fois, l'inconnu parut éprouver une vive contrariété de se voir ainsi épié, et quand il eut mis une certaine distance
entre le château et lui, comme il s'aperçut que le jeune Philippe le suivait toujours, il se retourna brusquement et alla à lui.
— Pardon, mon jeune comte Oltocar, lui dil-il d'un ton railleur, mais je désirerais savoir si votre intention est de m'épier ainsi toute k nuil...
— Ce sera selon mon bon plaisir, répondit le jeune Philippe surK même ton.
— Cette poursuite me déplaît cependant, ajouta encore l'inconnu.
— Croyez que j'en suis au désespoir, répliqua le comte, mais je tiens à savoir où demeurent les personnages qui vous ressemblent, et vous pouvez être assuré que je ferai tout ce qu'il faudra pour cela!
— Alors, je ne vois qu'un moyen d'éviter une telle iiuportunité.
— Lequel? dit Philippe.
Le vampire tira son épée sans répondre, et en envoya la pointô droit à la poitrine de son adversaire.
Philippe se rejeta en arrière ^ quelques secondes après, ils croisaient le fer.
La nuit était fort sombre, ainsi que nous l'avons dit ; on ne voyait à travers l'obscurité que les éclairs qui jaillissaient du choc terrible des deux épées.
Philippe était adroit, et nul ne maniait une arme comme lui -, mais son adversaire n'avait ni moins d'adresse, ni moins d'habileté.
Une chose surtout surprenait Philippe et le glaçait d'effroi : vingt fois peut-être déjà il avait cru rencontrer le corps de son adversaire, et le percer de part en part -, mais, à chaque fois, son épée ne rencontrait que le vide, et il entendait un rire sec et bruyant lui répondre.
Une fureur inouïe s'empara de son esprit, il oublia sa prudence et sa science ordinaires, et enfin , il sentit la lame de son ennemi pénétrer profondément dans sa poitrine.
Il poussa un cri et chancela.
l;)<; LES TRIBUNAUX SKCRETS.
Son adversaire n'en allenclil pas davantage; il piqua de.'^ deux et disparut, prenant la direction de la ville.
Cependant Philippe s'était remis presque aussitôt; il serra vigoureusement la bride de son cheval, lui fit sentir les éperons et courut ventre à terre à la poursuite de son ennemi.
Une heure se passa ainsi, cl ils arrivèrent enfin à quelque distance de la ville de Prague.
Là, l'inconnu s'arrêta.
Ils se trouvaient à la porte du cimetière.
Philippe se sentit frémir : un froid glacial pénétra ses os, et sa main lài ha la bride de son cheval.
Mais la situation même, quelque fantastique qu'elle pût être, lui rendit bientôt tout son courage et sa présence d'esprit; il sauta vivement à bas de son cheval, et avant que l'inconnu eût eu le temps de s'éloigner, il s'était précipité sur lui et lui avait arraché le poignard qui pendait à sa ceinture.
L'inconnu ne parut pas prendre garde à cette action, et disparut au milieu des sombres allées du cimetière.
Philippe le vit encore rôder à travers les lombes fraîchement remuées; puis enfin, il le vil descendre dans une de ces tombes.
Le vampire ne reparut plus.
Philippe, d'un grand coup d'épée, brisa un coin du marlfre de cette tombe, afin de la reconnaître plus tard ; puis il reprit le chemin du château de Messein, où tout le monde l'altendail avec la plus grande anxiété.
W raconta en détail ce qui lui était arrivé, mais cacha avec soin le poignard qu'il avait arraché à son adversaire.
Sur le manche de ce poignard, on lisait ces deux mots : Tribunal secret \
Le lendemain, tous les gens du voisinage apprirent l'aventure qui était arrivée à Philippe OUocar, et la ville de Prague s'en émut. Pendant quelques jours, on vint en foule au château de Messein, pour voir les lieux où avait passé le vampire, et on ne cessa d'adresser des questions de toutes sortes sur cet hôte singulier et dangereux.
Car il était bien convenu désormais que c'était un vampire.
Chose étrange ! Philippe ne s'était pas ressenti de la blessure qu'il avait cru recevoir, et il remarqua même que son pourpoint n'avait point été déchiré par l'épée de son adversaire.
Constance était heureuse de voir que son amant avait échappé au danger qui l'avait menacé; mais sa santé attaquée ne se restaurait pas, et elle tremblait à chaque instant de voir reparaître \e vampire.
Pour la rassurer, Philippe, d'accord avec le comte Messein, usa d'un moyen souverain , c'est-à-dire qu'il invoqua contre le vampire la puissance de l'église elle-mêmo.
Il y avait deux choses à faire dans celte situation : rassurer les craintes superstitieuses de Constance, et punir exemplairement l'audacieux qui jouait le rôle terrible de vampire.
Si ce n'était qu'un homme, cependant, comment expliquer le dépérissement de la jeune filie?
Et cette scène du cimetière?
Il fallait l'autorité religieuse pour éclaircir ces derniers doutes. . Car Philippe en était convaincu maintenant, le vampire n'était autre qu'un homme comme lui -, et cet homme, le poignard le prouvait du moins, devait appartenir à l'association des francs-juges.
Philippe se mit à l'œuvre, et bientôt il obtint du clergé de la Ville-Sacrée qu'on se rendrait en grande pompe, et très-prochaine-
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niLMit, nu (Mnictière où le vampire s'était arrêté, et qu'on fouillerait )a tombe dans laquelle il avait disparu.
Dès que cette nouvelle se fut répandue dans le pays, elle éveilla au dernier degré la curiosité publiqj^e, et chacun se promit bien de ne pas manquer d'assister à un pareil spectacle.
D'ailleurs, les vampires inspiraient une horreur générale^ et le peuple, qui avait si souvent tremblé à ce mot terrible, n'était pas fâché, peut-élre, de contempler de près ces monstres dont on lui faisait un épouvantail, et de voir comment celui-ci se tirerait du mauvais pas dans lequel il s'était mis !
Au jour convenu, ce fut de tous les points de la province jusqu'au cimetière, une procession inimaginable de fidèles.
Sur toutes les routes, la foule se pressait d'accourir-, et quand l'heure fut venue, le cimetière était envahi, et les flots de peuple refluaient jusqu'à une demi-lieue alentour.
C'était un silence plein de murmures bizarres. On attendait avec une anxiété, une impatience qui augmentaient d'instant en instant l'issue de cette cérémonie nouvelle, et chacun appelait de ses vœux les plus ardents l'arrivée du clergé.
Enfin, le clergé parut!...
On avait, pour cette fête, déployé toute la pompe du culte catholique.
D'abord, des jeunes filles, vêtues de blanc, chantant les psaumes d'usage; puis des enfants de chœur, des prêtres portant des bannières, sur lesquelles était représentée la passion du Seigneur.
Enfin, le chef de l'église de Prague, l'évêque de la contrée, avançait lentement, sous un dais ruisselant d'or et de pierreries -, derrière lui, le bourreau, suivi de ses valets, portant sur leurs épaules un réchaud enflammé, fermait la marche!
Quand le peuple vit approcher du cimetière ce cortège solennel,
LES FIIANCS-JUGES. H1
il poussa des cris d'enthousiasme, et ouvrit respectueusement les rangs pour le laisser passer.
Philippe Oltocar ouvrait la marche avec le comte de Messein, et tous les deux portaient leur épce nue à la main.
Le cortège atteignit bientôt la tombe fatale que Philippe s'était chargé d'indiquer.
Les prêtres et l'évêque se rangèrent silencieusement autour, et les valets du bourreau ayant déposé leur réchaud enflammé à terre, saisirent leurs pioches, et commencèrent à creuser la tombe !...
Il y eut un mouvement instinctif d'épouvante et d'horreur dans la foule, qui reflua un moment vers la porte du cimetière -, mais la curiosité la rappela bientôt, et elle se rangea de nouveau, silencieuse et attentive, autour du cercle de prêtres.
Les valets du bourreau continuaient de creuser.
A chaque coup de pioche, la terre rendait un son mat et sourd, et l'évêque ne cessait d'asperger et de bénir.
Enfin, les coups devinrent plus distincts et plus sonores, et l'on entendit les pioches résonner sur le bois même du cercueil.
Le bois se déchira, vola en éclats sur les assistants, et bientôî un cri d'horreur s'éleva des rangs de la foule émue !
Par un mouvement unanime, les rangs s'étaient reculés de quelques pas, et chacun levait les mains et les yeux au ciel.
C'est qu'en effet un spectacle horrible avait frappé tous les regards, au moment où le couvercle avait volé en éclats et laissé le cadavre à découvert!...
Un squelette était couché au fond de la bière, squelette hideux, dont les os semblaient avoir été récemment dépouillés de leur chair.
Par un phénomène singulier, la tête avait conservé encoro une apparence de vie.
Cette tête n'avait plus d'yeux, ni de joues, ni de crâne, maio les
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lèvres restaient, et ces lèvres, rouges, charnues, humides de sang, semblaient encore remuer dans le vide.
Le comte de Messein se pencha alors à l'oreille de Philippe. — Ollocar, lui dit-il, ne trouvez-vous pas que ce squelette ressemble....
Philippe répondit par un signe de tête afflrmatif, et serra convulsivement la poignée de son épée.
Cependant l'évéque avait ordonné au bourreau de préparer ses instruments-, un for long et aigu fut placé dans le réchaud, et un instant après on l'en retira rouge et incandescent.
Le bourreau descendit dans la tombe, et sur l'injonction de l'évoque, il enfonça, à plusieurs reprises, son fer rouge dans la poitrine du squelette.
Et chaque fois, une épaisse fumée s*éleva de la tombe, et un cri d'horreur parcourut l'assemblée.
Pendant cette cérémonie, les chants religieux ne cessaient de retentir, et le peuple entier mêlait sa voix à celles des prêtres, des jeunes filles et des enfants.
Enfin, révoque jeta une dernière fois l'eau sainte sur le cadavre fumant, et avant invoqué encore le secours du ciel, il reprit lentement la route de la ville, suivi du cortège qui l'avait accompagné! Cette foi?, le peuple demeura.
Chacun voulait voir par ses yeux, et, jusqu'au soir, ce fut une procession continuelle, et tous vinrent tour à tour contempler le cadavre, qui, la poitrine déchirée, semblait encore remuer de temps à autre ses lèvres rouges de sang I
Pour le dire en passant, cette exécution bizarre s'est renouvelée à plusieurs reprises en Bohême et en Hongrie.
L'historien Chellius (Scheill) parle d'un squelette du cimetière de Bade, qui avait ainsi gardé ses lèvres gonflées, et pour ainsi dire gourmandes de sang.
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Quand le diacre lui perça la poitrine du fer rouge, le squelette de Bade ouvrit les lèvres, et, par un mouvement affreux, sembla sucer !e vide.
Un vampire fut aussi déterré, et eut le cœur percé d'un fer ronge, à Temesvar, sur l'ordre du gouverneur de Valachie.
L'esprit moderne s'étonne à la bizarrerie de cette idée : transper ^er un mort!
Passer un fer rougi à travers le cœur d'un fantôme!
Mais nous racontons, peu soucieux d'apprécier ces excentricités historiques.
Cependant, le comte de Messein et Philippe s'étaient éloignés depuis longtemps, et avaient repris à la hâte la route du château de Messein. Sans se rendre compte de la raison qui avait ainsi calmé leur inquiétude, cependant ils se sentaient soulagés.
On eût dit que cette exécution religieuse d'un cadavre avait rassuré leurs craintes, et, maintenant, ils s'attendaient à trouver, au retour, Constance revenue à la joie et à la santé !
Malheureusement, il n'en était pas ainsi.
Constance, quand ils revinrent, était sous l'influence d'une terreur superstitieuse qui ne lui permettait pas de raisonner. Elle s'abandonnait tout entière à l'épouvante, et malgré l'autorité de la cérémonie, provoquée par son père et son amant, elle se considérait comme condamnée à mourir, et ne croyait pas à la possibilité d'une guérison !
Philippe la retrouva donc aussi triste j sa terreur s'était peut-être même accrue, car elle ne doutait pas qu'elle allait se trouver exposée à la vengeance terrible du vampire.
Ainsi que nous l'avons dit, Philippe, après avoir accompli la première,partie de sa lâche, ne songea plus qu'à s'occuper de la seconde.
Il hvait encore le poignard qu'il avait arraché à la ceinture de son adversaire ^ cet adversaire devait appartenir à l'association des