II
i I 4 LES TRIBUNAUX SECRETS.
Fruncs- Juges, il fallail à tout prix le découvrir. Celle double expédition dovail îiôsurer, à coup sûr, le succès de sou onlreprisc!
I! partit donc le même jour, et se mit à la recherche de son inconnu .
Mais il n*élait pas facile de le découvrir.
Seulement Philippe était adroit, actif, courageux, aucun obstacle ne l'arrêtait: nulle Icrreur n'avait prise sur son esprit!
Ses premières recherches ne furenl pas couronnées de succès ^ mais il n'en persévéra pas moins, et continua ses excursions.
Un soir, Philippe Ottocar se trouvait engagé dans les hautes montagr>es de la Bohême, à une dizaine de lieues environ du château de Messein.
La DL'it Tavait surpris au milieu de ces montagnes, et il se serait infailliblement perdu, s'il n'avait aperçu à quelque distance une cabane de bûcheron.
11 ne se souciait guère de continuer sa route, par une nuit épaisse, à travers des cliemins qu'il ne connaissait pas, et à deux pas de précipices sans fond !
H se dirigea vers la cabane.
Mais celle cabane était située à une centaine de pas environ de la roule, et il étail impossible de s'y rendre à cheval.
Quand donc il se crut arrivé à une dislance convenable, il saula à bas de sa monture, l'attacha par la bride à la haie vive du chemin et quitta la route^ pour marcher vers ce gîle que le hasard lui présentait.
Il y avait de la lumière à l'intérieur, et Philippe s'apprêta, lorsqu'il en eut aiieinl le seuil, à frapper la porte du pommeau de son épée.
Mais, au moment où il allait frapper, il s'arrêta, car il venait d'entendre prononcer son nom.
Il colla aussitôt son visage contre celte porte, et, à travers les fentes, il put distinguer ce qui se passait au dedans.
Il restait comme pétrifié de surprise, après ce premier et rapide examen.
A rintérieur, il y avait deux hommes : l'un était, sans doute, le bûcheron, auquel appartenait la cabane^ l'autre n'était autre que le vampire lui-même !
Une curiosité haletante s'empara alors de Philippe-, il prêta l'oreille et écouta.
— Sujot, disait le vampire, tu es un homme comme il m'en faut un dans cette circonstance, et, si tu veux, je te récompenserai audelà de tous tes souhaits !...
— Que faut-il faire, monseigneur? répondit le bûcheron.
— Tiens-tu à ton àme?
— Fort peu!
— Et à l'argent?
— Beaucoup!
— Tiens, prends cette bourse, et écoute-moi î...
Philippe entendit alors le bruit d'une bourse que le vampire lirait de son pourpoint, et qu'il envoyait à Sujot, le bûcheron. Puis le vampire poursuivit :
— Tu connais, sans doute, ce Philippe Ottocar dont je te pariais tout à l'heure'?.. ~
— Un peu, monseigneur, répondit le bûcheron.
— Il revient de Terre Sainte, et habite, en ce moment, au château du comte de Messein...
— Je l'ai vu au cimetière de Wisschrad, répartit le bûcheron, en se signant, c'est un beau et noble seigneur.
^t6 LES TRIBI'NAUX SECRETS.
— C'est u,-^ siipp^^t (le Satan, interrompit le Vampire, et c'est lui dont il me faut la vie, misérable, entends-tu?
El le vampire frappa de son poing sur la table, avec une telle violence, que la lampe chancela et faillit tomber. Sujet s'inclina.
— Quand je dis un beau et noble seigneur, ce n'est pas que j'aie pour lui la moindre amitié, balbulia-t-il. Monseigneur aurait tort de le croire, et la preuve, c'est que monseigneur n'a qu'à me dire l'heure et le jour où je pourrai le rencontrer, et il verra comment le bûcheron Sujot s'acquitie de la besogne qu'on lui confie.
— A la bonne heure!
— A quand donc, monseigneur?
— A demain
— Le comte Philippe est donc par ici?
— Depuis deux jours.
— Et je le retrouverai?
— A deux pas de ta maison.
Philippe tressaillit à l'ctrange vérité de celte parole. Les deux interlocuteurs prononcèrent alors quelques mots à voix basse, que Philippe ne put entendre ; puis, enfin, le bûcheron ajouta :
— Et quand tout ceci sera terminé, où pourrai-je vous trouver, monseigneur?...
— Demain soir, à la caverne des francs-juges de Karchau !... répondit le vampire.
Philippe n'attendit pas davantage-, il quitta aussitôt son poste d'observation, remonla lestement à cheval, et s'élança dans la direction de la caverne de Karchau !
Ainsi, il n'avait maintenant plus rien à apprendre-, le vampire n'était autre que le franc-comte de Karchau; le mystère était dé voilé-, il savait en quel lieu surprendre son ennemi!
II savait que le franc-comte était le chef contesté de la vehme, qu'il était soupçonné d'être autrichien dans le cœur.
Bon nombre des amis de Pliilippe faisaient partie de cette vehme. Sa tâche devenait, dès lors, extrêmement facile.
Il fit donc prévenir les membres de celte réunion qu'il connaissait-, le lendemain soir même, le franc-comte arrivait à la caverne pour y délibérer.
Philippe avait tout prévu.
Il se tint caché à quelque distance, attendant avec impatience le moment de paraître-, et quand l'assemblée se dispersa, il suivit le franc-comte, avec quelques amis, jusqu'à un endroit isolé, que la nature semblait avoir préparé exprès pour un duel à mort !
Dès que le karchau parut, il se plaça au milieu de la route, et lui barra le passage. Puis, lui ayant jeté urfè épée qui alla tomber à ses pieds :
— Monseigneur, lui dit-il d'une voix et d'un ton impérieux, il n'y a plus ni vampire, ni puissance surnaturelle, il y a deux hommes, portant chacun une épée, et qui vont défendre leur vie dans un duc) à mort.
— C'est un guct-à-pens, s'écria le tranc-comte en pâlissant.
— Défendez-vous! dit Philippe...
— Un assassinat !
— Défendez-vous!...
Cet'e interpellation était faite d'un ton si impérieux, d'une voix si menaçante, que le franc-comte vit bien qu'il n'y avait pas à reculer.
D'ailleurs, les amis de Philippe lui fermaient toute retraite-, et bien qu'ils restassent étrangers à la lutte qui s'engageait, cependant leur attitude annonçait qu'ils étaient décidés à empêcher la fuite du franccomte.
Ce dernier prit donc son parti en brave, il descendit de cheval, saisit son épée, et se mit en garde.
Un due' -1 une pareille heure de nuit, el dans ce lieu sauvage et solitairt, avait un caraclère mortel. Pliilippe l'avait dit.
Le vampire availdisparu, il ne restait plus que l'iiomme, et l'homme avait éprouvé déjà avec quelle merveilleuse adresse Philippe Ollocar maniait son épée !
Ils se mirent en garde !
Pendant quelques minutes, les deux épées se choquèrent avec une fureur égale. Tdus les spectateurs de celle scène étaient muels et attentifs, et l'on n'entendait que la respiration haletante des deux adversaires.
Philippe songeait à Constance.
Le triomphe , dans une semblable lutte , c'était le repos et la quiétude pour son amour-, c'était un avenir de bonheur, c'était la possession sans partage de celte femme dont il avait fait le rêve de toute sa vie I
Son épée cherchait avec passion la poitrine du franc-comte, sans même prendre garde que l'épée de son adversaire le menaçait également. 11 lui fallait son sang, sa vie ; c'était la condition à laquelle était attaché son bonheur, et surtout celui de Constance.
Pour le franc-comte, c'était autre chose !
Philippe était en effet, pour lui, non seulement un adversaire, c'était encore le seul homme qui connût son secret. Il avait donc un Intérêt puissant à le faire disparaître, et, bien que la nature lui eiit refusé le courage, ce fut avec une sorte d'empressement qu'il s'élança contre son adversaire.
Mais il apportait dans ce duel la rage aveugle qui s'était emparée de son cœur, et comme Philippe, il déployait plus d'ardeur que de prudence.
Longtemps le succès fut incertain : tantôt, c'était le baron qui, pressé par le jeune comte, reculait tout en se défendant*, tantôt, c'était Philippe.
Cependant tous les deux s'étaient déjà blessés ; le sang coulait de leurs blessures, et les témoins, qui ignoraient le motif do cette rencontre, voulurent un moment s'interposer-, mais Philippe les repoussa énergiquemeni.
— Ce n'est point ici un duel ordinaire, répondit-il à leurs instances, c'est un duel où l'un des deux adversaires doit mourir, que ce soit moi ou le comte... Arrière donc, raesseigneurs, et que Dieu nous juge !
Et la lutte, un moment suspendue, reprit aussitôt avec encore plus d'acharnement.
Celte fois, le duel semblait s'être règle : chacun se tenait sur ses gardes, et n'attaquait qu'en se couvrant.
Toutefois, il était facile de voir que l'avantage était tout entier à Philippe, et que son épée menaçait bien plus souvent la poitrine de son adversaire!...
Entin, dans un moment où le franc-comte pressait avec impétuosité Philippe qui rompait, l'èpéede ce dernier décrivit un cercle foudroyant et alla se plonger tout entière dans la poitrine de Karchau. • Le vampire poussa un cri terrible, tourna doux fois sur lui-même, et alla tomber sans vie à quelques pas.
Les amis de Philippe entourèrent aussitôt le baron avec empressement, mais tous les soins furent inuuies.
11 était mort !
Philippe ne s'était battu que pour arriver à ce résultat ; dès qu'il vit tomber son adversaire, et qu'il eut acquis la certitude qu'il avait cessé de vivre, il s'éloigna et se hâta de retourner au château de Messein.
Le bruit cojirut dans le pays que, tandis que les témoins creusaient une fosse dans la terre, le cadavre du franc-comte s'était évaporé en fumée.
DereLour au château de Messein, Philippe raconta à ses hôtes le duel qui avait eu lieu, la mort de Karchau qui en avait été la suite.
Constance trembla au récit des dangers que son amant avait courus-, les terreurs qui l'avaient obsédée semblèrent se calmer en aiiprcnaiil que celui qui les avait causées n'existait plus, qu'il avait été mis dans l'impossibililc de revenir jamais, tant par les soins du clei'gé de Prague, que par ceux de son amant.
Peu à peu, la santé lui revint, et deux mois s'étaient à peine écoulés, qu'elle devint l'épouse de Philippe Ottocar.
Nous avons ijjt cette histoire telle que la racontent les bouquins poudreux et latins de la Hongrie, parce qu'il s'y trouve un l'ranc-juge.
Mais ce franc-juge était-il un vampire?
Peu importe, en vérité !
Coquin mélodramatique pour mélodramatique coquin, un vampire vaut bien un franc-juge, qui ue vaut rien du tout.