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CHAPITRE II

Suite des druides — Le roi Grallon. — Saint Cort-niin, saint Rouan, saint Wingaloc. — La ville d'Is. — Saint Uouan et la vieille femme. — La gorge du Iluclgout. — Le château de la belle Ahcs. — Owen Dyarm. — L'île de Sein et le siège du temple. — Enlèvement de Darca. — Tribunal secret a la pointe de Kermorvan. — Le novice Tudy. — L'aicliidruide Ar-I?ras. — Tudy et Daréa dans la ville d'Is. — Les clés du roi Grallon. — Les écluses. — Le dernier festin d'ALès. — La voix de l'Océan. — Le meurtrier de Tudy et de Darca.

Près de cinq siècles s'étaient écoules depuis les faits que nous avons racontés au chapitre précédent. Le christianisme avait déjà pénétré depuis longtemps en Bretagne^ Galaor ou Grallon était roi, et les lois sages qu'il avait rendues promettaient un règne heureux à son peuple.

C'était en l'année 435.

Les druides s'étaient vus peu à peu contraints de reculer vers les confins de la Bretagne, et ceux qui n'étaient pas restés dans la forêt

de Brocéliandc (aujourd'hui la forêt de Paimpont), habilaicnlles côtes de l'Armorique qui s'étendent depuis le Mulgul (ou goulot de Brest) jusqu'à lu ville de Legionenses (Saint-Pol-de Léon).

Bien qu'on les eût un peu oubliés, cependant les druides avaient conservé sur le peuple en général une influence d'autant plus grande, que la plupart des saints personnages qui adoptaient la religion chrétienne se vouaient, comme eux, à la vie solitaire et se bâtissaient des ermitages ù l'ombre des bois antiques, au bord des fontaines sacrées.

La vie des druides était austère et uniforme comme la vie des ermites chrétiens. Les druides, comme les prêtres du Christ, composaient des congrégations ou collèges, dans lesquels ils formaient les disciples destinés à les remplacer.

La tradition populaire leur attribuait, en outre, le pouvoir mystérieux de modifier suivant leur volonté chaque événement de ce monde.

Depuis longtemps, il est vrai , les druides ne se mêlaient plus des affaires politiques du pays; mais, malgré la guerre acharnée que les Romains leur avaient faite, on n'avait pu leur enlever le respect des peuples, une grande réputation de vertu et d'austérité, une instruction assez profonde dans les sciences occultes*, et le prestige de leurs anciens miracles était conservé soigneusement par la tradition des campagnes.

Le christianisme avait ébranlé leur empire plus fortement que tous les édits de proscription des empereurs.

Les empereurs avaient pu ordonner la fermeture des temples païens sans porter aux druides le moindre coup, puisque les druides n'avaient pas de temple. .Mais quand le christianisme parut , quand il attira à lui toute celte foule naïve, hésitante, qui avait besoin dt croire et d'espérer, les druides s'aperçurent que leurs autels étaient aesertés.

Alors, une cruelle déception aigrit leur esprit, ils devinrent des ennemis acharnés, ils firent tout ce qu'ils purent pour arrêter, par

la persuasion ou par la terreur, les progrès de la religion nouvelle.

L'île de Kermorvan , située non loin du Mulgul , leur servait de lieu de réunion 5 c'était là que, deux ou trois fois par an, ils procédaient encore aux cérémonies du culte en présence des populations qui leur étaient restées fidèles.

Galaor, quoique chrétien , n'avait pas voulu les inquiéter; il comprenait que leurs destinées étaient désormais accomplies; et comme c'était un roi véritablement politique, il se gardait bien de relever leur induence en les persécutant.

Ce qui contribuait encore, à cette époque, à conserver aux druides un reste d'influence sur les populations qui les entouraient, c'était surtout la proximité où le collège se trouvait de l'île de Sein, où habitaient les neuf prêtresses consacrées.

On se rappelait dans le pays le pouvoir mystérieux dont jouissaient les jeunes vierges : elles commandaient , disait-on , aux éléments; les bras tendus vers le nord, elles excitaient les tempêtes; vers le midi , elles calmaient les flots irrités. Elles bénissaient les navires à leur départ , et c'étaient elles qui les recevaient à leur retour.

Les populations qui habitent les bords de la mer sont essentiellement superstitieuses : toutes les légendes merveilleuses avaient crédit auprès de leur esprit , et c'eût été une œuvre malaisée que de leur montrer au doigt le ridicule de toutes ces fables qui avaient bercé leur enfance.

Parmi ces fables, il y avait la légende du Raz, qui consacrait le pouvoir immense des druidesses.

Autrefois, disait la chronique, l'île de Sein était unie au continent par le prolongement de la pointe du Raz. Dans des temps très-reculés, un jeune guerrier ayant surpris une prêtresse d'Ésus sur la côte, se mit à la poursuivre, malgré la crainte qu'un crime pareil devait inspirer à tout adorateur des dieux.

La jeune vierge s'enfuit, pour se soustraire à cette violence, et

arriva en peu d'instants à la grotte de Sein-, mais le guerrier l'avait suivie... et traversait en ce moment la bruyère escarpée qui forme maintenant la pointe du Raz.

La jeune fille vit son malheur certain-, elle s'agenouilla, se recommanda aux dieux, protecteurs de la virginité, et implora leur secours.

Elle avait à peine achevé sa prière, qu'un orage épouvantable grondait sur la baie et lançait les flots contre la côte-, la pointe du Raz se brisait violemment, et le guerrier épouvanté voyait une mer à la place du chemin suivi par la prêtresse.

La prêtresse resta par conséquent dans l'ile, déserte encore, tandis que le guerrier regagnait ses pénates. Ce que devint le guerrier, voulez-vous le savoir? Ici se montre l'esprit étrangement sceptique et caustique des premiers âges bretons.

Le guerrier vit un jour la prêtresse entrer dans son logis. Car la prêtresse , après avoir obtenu des dieux immortels une mer pour la défendre, employa ses loisirs à construire une barque, afin de franchir cette mer et de retrouver son guerrier.

Quoi qu'il en soit, depuis lors, les prêtresses du culte druidique choisirent l'ile de Sein pour leur habitation , et le passage du Ilaz, qui la sépare du continent, fait encore aujourd'hui la terreur des matelots; de là cette prière : a Secourez-moi , grand Dieu , dan.i le « passage du Raz: mon navire est si petit et la mer est si grande!..» « La première classe des druidesses, dit M. Boucher de Cluny, «« était les neuf prêtresses de l'île de Sein , ilc mystérieuse , où elles « gardent une virginité perpétuelle. Animées par un puissant génie, a leur puissance est sans bornes. Prêtresses d'Isis, elles étudiaient « la nature et la vertu des plantes, prédisaient l'avenir par l'examen a des entrailles et la manière dont coulait le sang des victimes a offertes en sacrifice. Ces femmes oracles, assises sur un char traîné

« par des taureaux , allaient par la campagne, interrogeant le vol < des oiseaux, commandaient aux esprits aériens, ceux qui ont des « ailes de gaze et des cheveux d'or. Pour les rendre favorables à « leurs désirs , le matin, au lever de l'aurore , elles épanchaient sur «ï leur corps diaphane l'urne suave de la rosée des nuits. Elles <t avaient le don de guérir par des paroles magiques -, la puissance « de hàter le printemps , d'apaiser les tempêtes , de traverser * l'Océan à pied sec, ou d'y voguer sur d'énormes blocs de granit. tt Les fontaines jaillissaient sous leurs pas , sur leur passage les « morts ressuscitaient. »

Au milieu de la décadence du druidisme , c'étaient les prétresses de l'île de Sein qui conservaient le mieux leur empire , et il n'était pas rare de voir des matelots bretons venir, après avoir embrassé le christianisme, solliciter encore, en tremblant, la protection des vierges druidiques. Le roi Galaor agissait donc prudemment en laissant en paix ces derniers débris du culte oublié, mais encore respecté et puissant.

Galaor avait d'ailleurs autour de lui, pour conseillers intimes, trois hommes qui ne le quittaient pas, et lui suggéraient toutes les pensées de tolérance et de bonté dont ses lois étaient empreintes-, c'étaient Corentin, Rouan et Wingaloc-, trois pieux personnages que la Bretagne a depuis inscrits au nombre de ses saints vénérés.

Roi trois fois heureux!

Depuis ce bon roi Grallon , je cherche en vain un prince possédant trois saints dans son conseil.

Corentin avait, dans son enfance, reçu les leçons du grand-druide Eal-Hirr-Bad , qui lui avait appris à mépriser les idoles, et lui avait fait connaître l'inanité des symboles des religions anciennes. Mais cet enseignement n'avait pas satisfait Corentin , et afin de se livrer à la recherche du vrai Dieu , il s'était retiré dans un lieu nommé Roumodiern, et y avait construit un ermitage auprès d'une fontaine.

122 LES TRIBUNAUX Sî GUETS.

11 y fat souvent visité par un autre anachorète que l'on appcl.iil Primaël, et tous les deux, ayant reçu les eaux du baptême, menèrent une si sainte vie, que le bruit courut que Dieu renouvelait pour eux le miracle de la manne du désert, ou celui des corbeaux qui nourrissaient Elie.

On disait que les prières de Corentin avaient obtenu du ciel qu'une fontaine surgît près de l'ermitage de Primaël , et que ce bon vieillard, qui venait partager le repas de Corentin , avait, après son oraison, reconnu que la simple portion préparée pour son ami s'augmentait suffisamment poui' les rassasier tous les deux.

Saint Corentin, avec saint Guinon, est le saint le plus exclusivement breton qui soit au calendrier.

Rouan était né en Irlande. Envoyé par ses parents aux écoles druidiques de l'île de Man , et devenu fort docte en sciences profanes, il s'aperçut bientôt de tout ce qu'il y avait de faux et d'indigne de l'homme, dans les superstitions dont on avait abreuvé son enfance.

Il prit la résolution de passer dans la Petite-Bretagne; ets'étant fait catéchiser, il mérita , par ses vertus, de parvenir au sacerdoce.

Mais à peine eut-il touché le sol de la Bretagne , que les épreuves commencèrent pour lui , on le dénonça au roi Grallon comme s'occupant de nécromancie et de sorcellerie.

Dès que la nuit paraissait, disait-on, il mettait en usage les préceptes de l'art magique que les druidesses de son pays lui avaient enseigné; il se changeait en loup, et transformait en bêtes brûles toutes les personnes sur lesquelles se fixait son regard.

Une bonne femme, nommée Keban, se jeta aux pieds du trône de Grallon, et déclara que Rouan, par ses sortilèges, avait détourné son fils de la maison maternelle, et avait fini par lui ôter la vie. — Le corps de l'enfant fut apporté au roi.

Rouan, pris et amené devant Grallon, raconta sa vie entière.

et dissipa facilement les nuages dont on voulait couvrir son innocence.

« 0 Dieu! dil-il en finissant et en tombant à genoux auprès de « l'enfant, il t'a plu de reprendre cette créature que tu avais for « mée; qui peut s'opposer à tes desseins? J'aurais donné la moitié « des jours que tu me laisses pour le rendre à sa malheureuse mère « mais qui oserait te prier de revenir sur ce que tu as une fois « jugé?» En prononçant ces mots, Rouan se courba vers l'enfant pour lui donner un dernier baiser.

Il sentit que son cœur battait encore.

Il le prit par les mains, et l'enfant se leva...

II marcha, et l'enfant le suivit.

Dieu avait écouté sa prière, et venait de faire un miracle en sa faveur.

La bonne femme Keban voulut l'adorer à genoux ; il la repoussa et lui dit :

— Louez Dieu !

Grallon voulut lui donner sa chaîne d'or -, il se courba devant Grallon et distribua la chaîne, anneau par anneau, aux pauvres gens de la contrée.

Wingaloc, enfin, était issu delà race des Conan Mériadoc. Ses vertus religieuses jetèrent un si vif éclat, qu'on n'hésilait pas à croire qu'à l'époque où il avait quitté son oncle, saint Patrice;, pour venir fonder un monastère dans la Petite-Bretagne, Dieu avait permis que la mer s'ouvrît pour lui, comme autrefois pour Moïse, et qu'il l'avait traversée depuis l'Irlande jusqu'à la péninsale armoricaine, en chantant des hymnes et rendant des actions de grâce à 1.! puissance du Dieu qu'il servait.

Tels étaient les conseillers dont Grallon s'était entouré, et son règne eût été, sans contredit, un des plus heureux et des plus calmes, si Dieu n'avait voulu l'éprouver.

124 LES TRIBUNAUi: SFXRETS

Nous allons dire l'histoire de leur roi Grallon ol do sa fillt; Allés.

Il,

Si jamais vous visitez la péninsule armoricaine en allant deMorlaix à Carliaix, lorsque vous arriverez à la hauteur de Poullaouec, prenez le sentier que vous trouverez à votre droite, et marchez devant vous jusqu'à ce que la gorge de Huelgoal ouvre ses profondeurs sous vos pieds.

Là vous attend un spectacle magnifique, qui jettera dans votre àme une émotion grande et sublime.

Deux montagnes d'une hauteur prodigieuse, déchirées à leur cime par des rochers volcaniques, aux teintes rouges et sombres, semblent s'être ouvertes dans un jour d'épouvantable cataclysme, pour laisser sortir de leurs flancs, jusqu'alors féconds, une puissante forêt de chênes.

Un large ruisseau, grossi par les eaux torrentielles qui descendent des hauteurs, bondit et bouillonne incessamment sur un lit de cailloux au fond de cette vallée pleine de ténèbres.

Rien n'a été refusé à ce site de ce qui pouvait ajouter à son aspect sauvage : des oiseaux de proie voltigent à toute heure de jour et de nuit au dessus du gouffre inhabité, en poussant leurs cris funèbres ^ les loups mêlent leur hurlement à ce concert étrange, et le vent, qui s'y abat par raffales, y fait entendre parfois des plaintes humaines.

C'est là que Ahès (ou Dalru) habitait d'ordinaire, loin du roi Grallon, son père, entourée de courtisans et de courtisanes, auxquelles elle donnait elle-même l'exemple "de la galanterie la plus raffinée.

Allés était jeune, belle, si belle que son nom est resté comme synonyme de beauté j mais jamais personne n'avait fait plus mauvais usage de sa beauté et de sa jeunesse.

Après avoir vécu longtemps à la cour de son père, qui se tenait dans la ville d'Is, elle avait cherché un autre théâtre, et était venue s'établir dans un château qui dominait la gorge située à quelque distance d'Huelgoat. C'était un singulier théâtre pour des femmes élégantes et déjeunes seigneurs, habitués à toutes les splendeurs de la ville d'Is.

Mais qu'importait à la fille du roi Grallon?...

Là, elle était libre, elle n'avait pas à subir les remontrances de son père. Là, elle ne rencontrait pas surtout, à chaque pas, les visages austères et irrités de Corentin , Rouan et Wingaloc, trois saints qui devaient la gêner immodérément.

Il ne fallait rien moins que cela pour la chasser d'Is, la ville de granit, la cité magnifique, chantée par les bardes depuis tant de siècles.

On parledeNinive et de Babylone; on parle d'Ecbatane et de Thèbes aux cent portes ^ on parle d'Athènes, on parle de Memphis... ô lecteurs ! croyez-le, la ville d'Is était si belle, que Memphis et Athènes, Thèbes, Ecbatane, Babylone, Ninive et toutes les autres villes à prétention, n'auraient pas été dignes de lui servir d'égoùts!

Is, reine des cités ! comme dit le barde, ta couronne écraserait la tête des villes rivales!

Quelques antiquaires sérieux pensent que le nom de Paris vient d'Is.

Paris serait pour Para-Is, comme pour dire quasi is, presque is.

Cela serait bien présomptueux de la part de Paris!

La vie qu'avait menée Ahès, fille du roi Grallon, avait fort endurci son cœur -, elle traitait toutes les choses saintes avec une impiété qui tenait du délire. Le cortège qui la suivait partout applaudissait à ses

impiétés, et la mallioureusc princesse ne pensait pas que cette vie d'éaivrement et d'oubli dût jamais finir. Elle s'y plongeait avec frénésie, cl mallieur ù qui ciàt voulu rarrctcr sur celle penle qui rcntraînail!

Une nuit, fc château d'Ahés était illuminé d'une façon princiére, nuit sombre et triste au dehors-, il soufflait dans la vallée un vent d'orage qui faisait tourbillonner les branches des arbres.

Quand la raffale avait passe sur le château, elle arrivait apportant les cris et les chants de l'orgie.

Car il y avait orgie chez la fille du roi Grallon.

Dans la grande salle du château, une table était dressée, autour de laquelle riaient, folâtraient, s'enivraient de jeunes seigneurs efféminés, de charmantes courtisanes, jeunes et folles. — Une orgie complète. — Le vin pétillait dans des coupes d'or; les lumières étincelaient dans les cristaux, des jeunes filles demi-nues allaient et venaient alentour.

C'étaient des rires fous, des éclats de voix, les mille saillies, les mille dévergondages de l'ivresse !

Mais par dessus toutes les voix, perçait celle de la belle Ahcs. Assise sur un trône d'or au milieu de la salle^ elle dominait toute la scène, et gourmandait les convives taciturnes ou paresseux ^ elle donnait le signal de toutes les excentricités, et se livrait eile-mcme aux folies les plus extravagantes.

Les rires, le choc des verres, se mêlaient aux bruits sinistres de l'orage, et de temps à autre, au milieu des conversations animées, des cris, des chants, on entendait tout à coup le château entier trembler sous la puissante pression de la tourmente.

Des toasts furent portés, les uns à l'amour, la plupart à la belle Ahcs : un seigneur, déjà à moitié ivre, éleva sa coupe en prononçant les noms des trois saints, les noms de Corenlin, de Rouan et de Wingaloc !

D'autres portèrent la santé des druides.

Et, à chaque fois, une gaîlé folle, oublieuse, accueillait les toasts ironiques.

Enfin, un seigneur se leva. — C'était, pour le moment, le favori d'Allés 5 et, à ce titre, il avait droit au respect de tous. On fit silence.

Ce seigneur n'était point un Breton. On disait que c'était un chef étranger, venu un jour à la cour du roi Grallon, et qui avait été tout d'abord séduit par la beauté de sa fille.

Il était grand, robuste, et naguères encore il avait coraballu avec succès contre les Francs; mais il avait bien vite oublié son passé. Retiré maintenant dans le château des montagnes d'Ahès, il ne songeait plus qu'à vivre du présent.

Il présidait en souverain à tous les plaisirs des courtisans-, l'amour d'Ahès l'avait fait roi de ces pays sauvages, et il ne cherchait point à revenir à une vie plus digne de lui.

Il se leva donc-, — toutes les conversations particulières s'étaient tues-, il agita sa coupe d'or, et ayant salué sa belle maîtresse :

Gloire soit à jamais rendue, dit-il; à la divine Ahès, qui préside à tous nos plaisirs -, pour moi , je n'ai plus d'autre patrie que ce château, et c'est ici désormais que je veux finir mes jours!

Ainsi parle le seigneur Owen Dyarra, et chacun d'applaudir.

Il reprit :

— Et cependant, belle Ahès, il manque ici quelque chose. Ahès le regarde, étonnée.

— Oui, reprit Owen Dyarm, si, jusqu'à présent, nous n'avons reculé devant rien pour satisfaire à nos moindres caprices, si nous n'avons rien épargné pour donner raison à nos moindres désirs, il y a néanmoins une chose qui a fait défaut à nos voluptés...

— Qu'est-ce donc? deraanda-t-on de toutes parts avec une curio» site vivement éveillée.

— Expliquez-vous, dit la fille du roi Grallon, avec un froncement de sourcil menaçant.

^28 LES TIUDUNAUX SECRETS.

— Oïl! peu de chose, en vérilé, rcpondil le jeune seigneur après quelques secondes de silence et avec un sourire plein d'ironie j moins que rien, je vous assure-, jusqu'aujourd'hui, n'est-il pas vrai, nous avons réuni dans celte salle tout ce que la Domnonée (nom que l'on donnait alors à celte partie de la Bretagne) renfermait de plus jeune, de plus ardent et de plus beau. La divine Ahès aura eu cette gloire, d'avoir vu passer près d'elle et s'agenouiller à ses pieds, les premiers d'entre toutes les classes, les plus charmantes femmes et les plus puissantes 5 mais il en est une cependant que nous n'avons pas songé à faire entrer ici, et dont l'absence est certainement humiliante pour tous!...

— Et quelle est celte femme? demanda Ahès.

— La prêtresse de l'île de Sein, répondit son amant...

Et comme un silence soudain accueillit ces paroles, il poursuivit :

— Est-ce qu'il ne vous déplaît, comme à moi, dit-il, qu'il puisse exister, malgré nous, dans les Étals du bon roi Grallon, une jeune femme dont la vertu nous nargue insolemment^ dont la conduite nous soit à tout instant opposée-, pour moi, et je pense trouver ici un écho sympathiiiue, si j'étais le maître, si ma volonté du moins avait quelque empire sur vos esprits, il ne se passerait pas deux jours avant que la grande prêtresse de l'île de Sein ne soit la maîtresse de l'un de nous !..

— Il a raison, dirent les femmes.

— A nous la prêtresse de l'île de Sein !... s'écrièrent les hommes.

— A nous la prêtresse ! fit-on en chœur.

— Nous pénétrerons dans l'île de Sein, poursuivit Owen. Nous irons... nous irons tous, et que tout lâche soit châtié comme il le mérite.

Un nouveau silence se fit, pendant lequel tous les regards se tourent vers Ahès.

Ahès seule n'avait encore rien dit.

Elle semblait réfléchir. — Sa main vacillante tenait sa coupe à demi vide.

— Soit! dit-elle enfin... l'idée n'est pas de moi... je neveux plus que mon seigneur Owen puisse dire qu'il n'a pas de pouvoir dans le palais d'Ahès... Nous affronterons les prêtresses de Tile de Sein... mais prenez garde!... Et malheur à celui qui reculera I

Elle présente sa coupe à Owen Dyarm qui la remplit jusqu'aux bords.

Nous irons tous, reprit-elle 5 — nous verrons celte île redoutée que la tempête entoure et défend... Et dans trois jours, — après notre victoire, — un festin semblable à celui-ci nous réunira dans la ville même où les trois vieillards régnent sous le nom de mon père... je le veux !

Des applaudissements unanimes répondirent à cette proposition, et, séance tenante, on fit les préparatifs du départ.

Il faisait un temps horrible ; le vent furieux s'acharnait sur les chênes séculaires qui pendaient aux flancs de la montagne, une pluie battante fouettait les portes du château 5 les loups hurlaient sur la lisière du bois prochain.

Rien n'arrêta la troupe insensée.

On fit seller les chevaux, des valets coururent devant pour éclairer la voie, et au milieu des éclairs, des grondements sinistres de l'ouragan, malgré la pluie et le vent, ils partirent en poussant des cris joyeux que répétèrent vingt fois derrière eux les vieux échos de la forêt.

Course étrange et dont rien ne saurait donner une idée !

A travers les ténèbres épaisses de la nuit, on les vit passer ainsi dans les chemins détrempés, comme des esprits de la nuit échappés pour une heure aux antres infernaux !... Chaque cavalier emportait son amoureuse entre ses bras, et quand, par hasard, les bruits de

l'orage se taisaient, quand, pour un instant, le vent cessait de siffler, on entendait, comme naguère dans la salle parée du festin , leurs rires, leurs chants et leurs baisers impies!...

Allés était la première, étroitement unie aux bras de son amant d'hier, elle excitait de la voix et du geste ses compagnes qui la suivaient de loin.

Cette course extravagante avait porté au comble son ivresse...

Le vent avait dénoué les boucles d'or de ses longs cheveux, qui flottaient maintenant sur son dos : la pluie fouettait son visage et ruisselait sur son sein; mais elle ne sentait rien^ elle avait tout oublié-, et au milieu de la nuit, sous le vent de l'orage, elle ne voyait que les regards ardents de son amant, elle ne sentait que le feu de ses baisers.

Cependant le chemin fuyait derrière la cavalcade; les arbres delà roule, les montagnes, les châteaux, tout passait; le ciel lui-même semblait tournoyer, pris de vertige.

Emportés par le galop furieux de leurs chevaux, excités par ce désordre même qui régnait dans la nature, Ahès et ses compagnons semblaient brûler le chemin, et avant que le jour ne parût, ils entraient dans la ville d'Is et couraient impudemment se réfugier dans le château du roi.

Ils avaient fait ainsi une vingtaine de lieues en quelques heures !

Mais ce n'était là que le prologue du drame impie qu'ils avaient résolu déjouer, et le lendemain, ils repartaient, avec le môme élan, pour l'île de Sein.

C'était là qu'habiiaieni les neuf vierges consacrées à Isis, et la joyeuse bande pensait, non sans quelque raison, que, sur neuf vierges, on pourrait bien en enlever au moins une.

L'île de Sciii, ou Sena, était un des sites les plus heureux qui fussent sur les côtes de Bretagne : couverte d'une verdure éternelle, parée d'arbres toujours en fleurs, elle ressemblait à un bouquet odorant auquel les flots paraissaient craindre de toucher.

Sur la côte opposée, c'était une tourmente perpétuelle j les vagucfi se dressaient frénétiques, écumanlcs, el allaient se briser en mugissant contre les rescifs du rivage. Sur les rives de l'île, au contraire, jCS vagues venaient mourir en cliantanl doucement comme si elles eussent compris la pureté, la sainteté du chaste dépôt qui leur était confié.

La barque qu'Abès avait prise était solide et pouvait résister à de fortes tempêtes •, mais la pointe du Raz est dangereuse, et bien des vaisseaux y ont été engloutis.

La barque d'Ahès aborda cependant sans aucun obstacle dans l'île, el dès qu'elle eut touché le sable, les convives du château des montagnes s'avancèrent vers l'endroit où s'élevait le temple desservi par les neuf vierges.

On se rappelle qu'au centre de l'île était un groupe de chênes vigoureux au milieu duquel se trouvait le temple sacré, composé de pièces de bois mobiles, qui servait de retraite aux druidesses et aux novices.

C'était ce temple que les vierges de l'île étaient chargées de démonter et de reconstruire dans l'espace de deux nuits.

Les diverses pièces qui le composaient étaient façonnées de telle sorte, que le temple une fois fermé, il n'était permis à aucun profane de l'ouvrir à l'extérieur.

Dès que la troupe d'Ahès eut abordé, seigneurs et courtisans se précipitèrent avec un fol enthousiasme vers l'habitation des vierges de Sein, et en peu d'instants ils en atteignirent le seuil.

Mais, à cet endroit, un obstacle auquel ils ne s'attendaient pas vint les arrêter tout à coup : le temple était, comme toujours, hermétiquement fermé, et rien n'indiquait qu'il fîit habité en ce moment.

Une incertitude soudaine se manifesta dans le groupe.

Les prêtresses étaient vraisemblablement parties pour quelques réunions secrètes sur les rochers du Kermorvan. C'était un vova^^e

<32 LES TRIBUNAUX SECRKTS.

fait en pure ponc, qu'il faudrait recommencer. Aliès et ses convives hésitèrent. Mais la soirée était belle-, la course fanlaslicpjc qu'ils avaient faite avait singulièrement exalté leur imagination.

Owen Dyarm , qui avait proposé ce voyage, fit observer qu'il serait ridicule de s'en retourner ainsi les mains vides et sans ravir la proie qu'ils étaient venu chercher-, que le temple était formé, mais que rien ne pouvait donner lieu de croire qu'il fût inhabité.

En tous cas, il y avait un moyen fort simple de s'en tssurer, et ce moyen, c'était d'enfoncer les portes.

Owen Dyarm, comme on le voit, était un jeune seigneur de grand sens.

La proposition était digne de ceux auxquels elle s'adressait. Elle fut acceptée immédiatement, et tous, hommes et femmes, se mirent à l'œuvre.

Dès les premiers coups portés contre la charpente, des cris effrayés se firent entendre au dedans. C'étaient les neuf vierges dont ou venait de troubler le sommeil ou le recueillement, et qui imploraient le secours d'Isis contre cette attaque impie et barbare.

Des éclats de rires répondirent aux prières qu'elles adressaient à leur protectrice païenne, — et les coups redoublèrent.

Cependant, malgré l'ardeur déployée par les assaillants, le temple ne s'ouvrait pas, et jusqu'alors ils ne lui avaient causé le moindre dommage. La fureur commençait à gronder sourdement dans la poitrine d'Ahès. Elle appela à son aide le secours des dieux infernaux Les dieux infernaux lui envoyèrent une idée.

Idée atroce, et qui prouvait jusqu'à quel point son âme et son es prit s'étaient dégradés dans sa vie honteuse de débauche.

Elle fit un signe à ceux qui l'entouraient, et ceux-ci s'arrêtèrent.

— Nous sommes des enfants, leur dil-elle, d'épuiser notre force à vouloir briser ce temple que nos efforts n'ont pu encore ébranler. Un moyen nous reste, et il sera moins long et plus prompt.

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— Lequel? répétèrent d'une voix unanime les lâches compagnons de ses orgies.

— Le feu , répondit la fille du roi Grallon.

Elle avait à peine achevé ces mots, que son amant et tous les enfants perdus de la bande s'élançaient en diverses directions, arrachaient aux arbres leurs branches résineuses et accouraient en toute hâte pour obéir au caprice sinistre de la reine de leurs plaisirs.

En un instant, les flammes se communiquèrent à la charpente du temple, et les poutres pétillèrent et se tordirent sous l'action dévorante du feu.

Il y avait eu à l'intérieur un moment de silence et d'hésitation.

Elles pensaient peut-être, les malheureuses prêtresses, que leurs ennemis s'étaient enfuis ou avaient du moins renoncé à leurs terribles projets.

Mais dès que les flammes commencèrent à grimper le long des parois extérieurs, quand les druidesses entendirent le temple craquer dans toute son étendue avec des bruits épouvantables, elles se redressèrent inspirées; une immense acclamation s'éleva.

Novices et prêtresses se mirent à l'œuvre, et le temple s'écroulant sur lui-même, laissa voir en même temps les filles d'Isis à genoux , les mains et les regards tendus vers le ciel.

C'était un spectacle émouvant et qui eût touché des cœurs moins endurcis que ceux des suivants d'Ahès.

Mais elles pleuraient en vain, les pauvres vestales, elles imploraient inutilement le secours de leurs dieux détrônés-, Owen Dyarm se détacha aussitôt du groupe qui s'était formé autour de la fille de Grallon, s'étant précipité à travers les flammes et les poutres embrasées , il saisit par la taille une de ces vierges éplorées, Tenlcva vigoureusement dans ses bras et s'éloigna dans la direction de la grève, emportant son précieux fardeau , et suivi à peu de distance par ses compagnons qui chantaient victoire.

Le lendemain, le collège des druides se réunissait dans la presqu'île de Kermorvan. Les habitants de la côte avaient eu le terrible spectacle de l'incendie du temple sacré, et cet événement avait déj i répandu l'épouvante de tous côtés.

On ignorait qui avait osé commettre un pareil crime; mais on ne doutait pas que la colère des dieux ne se manifestât bientôt dans toute sa puissance.

Les druides avaient été les premiers avertis par les prétresses elles-mêmes.

Dès qu'elles avaient vu s'enfuir les seigneurs emportant une de leurs sœurs, dès que l'incendie avait eu consumé le temple entier, elles s'étaient empressées de quitter l'île de Sein et de se réfugier auprès des druides, dont la protection devait les mettre dorénavant à l'abri.

Une fureur redoutable s'était allumée dans le cœur des prêtres au récit de l'attentat dont leurs compagnes avaient été victimes. Le collège avait été immédiatement convoqué, des résolutions énergiques avaient été prises, et l'on avait décidé que l'on tirerait de cette outrageante entreprise une vengeance éclatante.

Le soir, aucun des druides ne manquait à l'appel , et, quand le plus vieux d'entre eux prit la parole pour expliquer en peu de mots ce qui s'était passé, tous firent silence autour de lui, disposés à obéir et à frapper, quelle que fût la victime qui leur serait désignée

La presqu'île de Kermorvan est située à la pointe extrême du Finistère , à quelque distance de l'île de Sein , presque en face de

celte sorte de cap sur lequel s'élevait autrefois le monastère, aujourd'hui détruit, de Saint-Mathieu.

C'est une langue de terre étroite et longue qui s'avance audacicusement dans la mer, à une distance de près de mille mètres, pour disparaître tout à coup dans les flots.

Le sol est nu, déchiré par la dent de rochers aigus, absolument privé de végétation.

De chaque côté, la mer moutonneuse, sombre, pleine de murmures et de menaces -, partout un vent furieux -, de temps à autre, le cri d'une mouette ou d'un cormoran-, un site qui, en un mot, attriste fatalement l'esprit et imprègne Iq cœur d'une mélancolie amère et sauvage!...

Sur cette langue de terre, on remarque encore de nos jours les restes imposants de plusieurs dolmens et d'un cromlech', qui passe pour l'un des plus beaux et des plus complets que possède la Bretagne.

Sur ces dolmens, au milieu de ces cromlechs, habitait Ar-Bras , le plus renommé d'entre les druides. C'est lui qui avait convoqué le collège sacré, c'est lui qui avait décidé qu'une vengeance éclatante serait tirée de l'outrage fait à leur sœur.

C'était à la pointe extrême de la presqu'île, à cet endroit oiila terre finit, oii l'immensité commence.

On n'entendait de tous côtés que la mer furieuse, dont les vagues venaient se briser, avec un bruit formidable, sur les rochers aigus.

Tous les druides étaient rangés autour de Ar-Bras , et ils attendaient en silence qu'on leur indiquât ce qu'ils avaient à faire.

Ar-Bras (c'est-à-dire le Grand) ordonna alors de faire venir la grande-prèlresse Celle-ci s'approcha.

— Fille d'ir.is , lui dit Ar-Bras , un épouvantable attentat a été commis la nuit dernière, et une de tes sœurs vénérées a été enlevée. Les druides, tes frères, sont présents et t'écoutenl : dis-nous quel est l'audacieux profane quia osé se rendre coupable d'un pareil crime.

136 LES TRIBUNAUX SECFxETS.

La prêtresse baissa les yeux.

Une femme présidait à ce crime, répondit-elle en tremblant,

et c'est à peine si j'ose dire son nom.

— Qui donc est-elle? demanda l'archidruide.

— Elle est puissante, répondit la prêtresse, et son nom seul est, pour tout le pays, un objet d'épouvante et d'horreur.

— Ahès! Allés!... s'écrièrent en même temps les druides réunis.

— La fille du roi Grallon ! ajouta la prêtresse en frémissant.

Et un violent murmure s'éleva, et chaque druide se tourna vers le grand-prêtre, comme pour lui demander s'il craignait de parler, maintenant qu'il connaissait le rang du criminel.

L'archidruide imposa silence d'un geste à l'assemblée, et reprit aussitôt :

— L'impudique Ahès sera frappée, dit-il en élevant la voix, et tous ceux qui l'ont aidée à commettre le crime seront frappés comme elle!

C'était la sentence.

Le tribunal l'approuva par une sourde acclamation.

— Mais dites-moi, reprit Ar-Bras, lequel d'entre vous osera se rendre à la ville d'Is, entrer dans le palais du roi, tromper toute surveillance, et venger d'un seul coup, et les prêtresses d'Isis, et les dieux que nous servons ! Qui aura ce courage, cette patience, cette adresse?

Chacun se taisait.

Cependant un novice, encore dans la fleur de la jeunesse, sortir des rangs des druides, et s'avança jusqu'auprès d' Ar-Bras.

C'était un tout jeune homme, blond et rougissant, baissant doucement les yeux à terre, les mains pendantes le long du corps. Il y avait une douceur inexprimable dans son regard, use angélique caadeur sur son front.

Tous les yeux se fixèrent ardemment sur lui -, on le connaissait bien pour appartenir à la classe des novices, mais, chose singulière,

il n'en portait point le costume !... Une ceinture de cuir lui ceignait les reins et un poignard pendait à cette ceinture!...

— Que veux-tu? demanda brusquement Ar-Bras, en le voyant ûemeurer ainsi debout et silencieux devant lui.

— Je veux vous faire une simple question, répondit le novice Tudy d'une voix ferme et résolument accentuée.

— Laquelle?...

— Je désire savoir le nom de la prétresse qui a été enlevée?

— C'est votre sœur Daréa... répondit le chef des druides.

— C'est bien Daréa, poursuivit Tudy, ce n'est point une erreur, vW vous êtes certain de ce que vous avancez...

— C'est bien elle!...

— Et la fille du roi Grallon a supporté cette impiété...

— Elle l'a commandée î...

Pendant ce colloque rapide, le jeune Tudy avait singulièrement changé d'aspect, sa main crispée tourmentait le poignard qui pendait à sa ceinture, et son regard, plein de feu, s'attachait, avec une avidité d'oiseau de proie, sur le visage de son interlocuteur.

Autour de lui, tous avaient fait silence-, chacun poussé par une curiosité violemment excitée , attendait avec impatience le résultat de cet entretien.

La grande-prêtresse seule avait rougi , car dès l'arrivée du jeune novice elle avait tout compris.

— Eh bien ! reprit Tudy, c'est moi qui me chargerai de vous venger tous... Je ne demande l'aide, ni le secours de personne; seul, j'irai à la ville d'Is-, j'entrerai seul dans le palais du roi Grallon, et avant que deux jours se soient écoulés, justice sera faite...

— Mais de quel droit prétends-tu te substituer à tes frères d;ins l'œuvre solennelle de la vengeance? demanda l'archidruide, en fixant son regard inquiet sur le novice.

l38 LES TRIBUNAUX ôliCRETS.

— Parce que moi seul puis avoir le courage, la patience, l'adresse nécessaires pour une pareille entreprise,

— Toil

— Moi-môme!...

Ar-Bras hésitait.

Le jeune novice releva son beau front et lira son poignard...

— Sachez donc tout alors, s'écria-l-il avec fierlc: Daréa m'aimait, j'aimais Dar6a... Tous les soirs, je doublais à la nage la pointe terrible du Raz, et c'était à ses côtés que je passais mes nuits !... Nouj ne songions pas à la colère des dieux, car le bonheur est un bandeau qui aveugle la conscience. .. mais aujourd'hui tout est changé ; d*infàmes ravisseurs m'ont enlevé Daréa, et l'outrage qu'on lui fait, je l'ai ressenti jusqu'au plus profond de mon cœur; nous avons tous ici les mêmes désirs, les mômes besoins de vengeance, et c'est moi qui accomplirai la terrible mission 1...

Le grave tribunal avait écouté en silence la déclaration de Tudy.

Plus d'une fois, pendant ce court récit, l'archidruide avait froncé le sourcil; plus d'une fois un éclair d'indignation avait brillé dans son regard. Mais ce fut tout.

Le danger commun faisait pardonner au jeune novice une faute que, dans d'autres circonstances, il eût payée de la vie.

L'institution qui pactise ainsi avec le violateur de ses lois fondamentales est bien près de sa fin.

L'archidruide accepta l'offre de Tudy...

— Qu'il soit fait ainsi que l'ordonnent les dieux, dit-il; mais avant de t'éloigner, explique au moins quel est ton dessein.

— C'est mon secret... répondit Tudy.

— Cependant tu jures de nous venger?

— Je le jure!

— Tu promets, dans le cas où ton projet échouerait, de yenir ici toi-môme t'olTrir en sacrifice?

— Je le promets.

— Va donc ! que les dieux te pardonnent Ion crime et en protègent l'expialion... Nos vœux et nos prières te suivront dans ton entreprise , et Daréa te sera accordée solennellement , si lu survis à l'accomplissement de ta vengeance.

Ces dernières paroles parurent donner un nouvel clan au jeune novice qui redressa le front , salua gravement l'arcliidruide, et fendant la foule, se précipita vers la terre ferme en hâtant le pas, et comme s'il eût craint de perdre un seul moment.

La nuit même il entra dans la ville d'Is.

Mais qu'était devenue Daréa, où la retrouverail-il?...

Le ciel se chargea de résoudre ces questions beaucoup plus facilement qu'il ne s'y attendait.

Daréa était bien gardée à vue dans le palais du roi Grallon , mais le roi avait une telle confiance dans son peuple, que les portes de son palais étaient incessamment ouvertes à tout venant, et que chacun pouvait y entrer et en sortir à toute heure du jour. Tudy y pénétra donc sans peine , et quelques heures s'étaient à peine écoulées qu'i\ avait été remarqué , s'était entendu avec quelques gardes , et était introduit auprès de la jeune vierge de Sein.

Daréa le reçut émue , rougissante, cachant de son mieux sa hon!e et sa douleur.

Mais Tudy ne songea même pas à rappeler le passé, à soulever un voile derrière lequel sa maîtresse cherchait à dérober ce qui s'était passé •, il alla droit au but , sans essayer de faux-fuyants.

— Daréa, dit-il à la pauvre fille, tout est fini désormais entre nous... Il n'y a plus d'amour, plus de bonheur, il n'y a que la vengeance!...

— La vengeance , fil tristement Daréa qui pleurait , et comment pensez-vous l'obtenir?... Celle ville n'est-ellcpa3 tout entière à nos ennemis?

— Darca, tu m'aimes encore?... demanda Tudy.

— Toujours ! toujours ! répondit la jeune fille.

— Et lu feras toul ce que je te dirai de faire?

— Parle , commande , j'obéirai...

— Bien I Darca , voilà de bonnes paroles... Moi aussi , je t'aime , vois4u-, moi non plus je n'ai pu arracher de mon cœur cet amour qui le dévore!... il me faut une vengeance sanglante, terrible, mémorable!...

— Je te désignerai l'homme qui m'a enlevée, dit Daréa.

— Ce n'est pas assez, répliqua Tudy.

— Owen Dyarm !

— Ce n'est point assez!...

— La fille du roi Grallon.

— Encore! ce n'est pas assez, te dis-je!

— Tous les seigneurs qui se vautraient dans ces orgies.

— Encore! encore! s'écria Tudy, ce n'est point une vengeance solitaire et misérable qu'il me faut!... ma douleur veut les larmes, les sanglots, les douleurs de toute une ville.

— Oh ! tu m'effraies , s'écria Daréa épouvantée...

— D'autres! d'autres! d'autres! râla par trois fois le novice. Daréa couvrit son visage de ses mains.

La figure de Tudy semblait s'être tout à coup transformée, une ardeur sanglante animait ses traits , ses cheveux se dressaient sur son front pâle, ses mains se crispaient , il était effrayant à voir !...

Daréa tremblait.

— Écoule, poursuivit Tudy, écoute et retiens bien chacune de mes paroles : à côté de la chambre du roi Grallon , il y a une salle dans laqueliQ se trouve une cassette de fer dont la serrure ne s'ouvre qu'au moyen d'une clef d'or que le roi porte constamment au col. Ce.soir, il faut que j'aie celte clef.

— Mais c'est impossible ! objecta Daréa.

LES DRUIDES. 44i

— Il me la faut , te dis-je...

— C'est un projet insensé , cruel.

— C'est la vengeance !

— Oh ! malheur! malheur!... Tudy , je vais prier les dieux pour vous...

— Priez les dieux pour ceux qui mourront ce soir... Aurai-]e ces clefs?...

— Tu les auras...

— A quel moment?...

— Au moment où s'allumeront les flambeaux qui doivent éclairer le festin offert cette nuit par Ahès à ses convives.

— Et , tu seras à cette fête?

— Il le faut pour avoir la clef.

— Vas-y donc !

— Oh! s'écria la pauvre Daréa, pour ma honte et mon désespoir! Tudy serra les mains frémissantes de Daréa entre les siennes.

— Priez Dieu, Daréa, lui dit-il d'une voix triste et presque calme, priez Dieu pour que cette nuit soit la dernière de nos nuits !... A ce soir!

Le soir, la salle de festin s'éclairait déjà comme par enchantement.

Il faisait ou dehors un temps tiède et calme, tout promettait une nuit douce comme celles que Dieu semble avoir faites exprès pour la mélancolie et l'amour!... Chaque convive arrivait un à un au lieu du rendez-vous^ les valets empressés allaient et venaient dans les salles voisines. ^

La salle principale, celle dans laquelle devait se donner la fêle,

^*2 Lps TRIBUNAUX SECRETS.

était jonchée de fleurs, la lablc était couverte d'énormes quartiers de sanglier et d'élan, artisteinent disposés dans des plats d'or.

Allés s'était surpassée ce jour-là, et jamais peut-cire, de mémoire d'homme, on n'avait rien vu d'aussi splendidement servi que le festin qui s'apprêtait.

Le roi Grallon, si sévère dans le commencement de son règne, si pieux vers la fin de ses jours, aidé des lumières de tant de saints personnages, ne s'aperçut jamais des désordres de sa fille ou n'eut pas le courage d'y porter un remède efficace. Le bruit des honteuses amours d'Âhès ne l'arracha point à sa faiblesse.

Rien ne put l'éclairer. Il supporta même les débordements de sa fille et de sa suite jusque dans le palais qu'il habitait.

La ville d'Is était située sur le bord de la mer, dans la baie de Douarnenez, entre la pointe de Crozon et le cap Fontenai.

Celte côte véritablement importante, qui occupait une plage sablonneuse très-basse, était une conquête de l'industrie sur les flots, dont les irruptions la menaçaient incessamment.

Des digues et des écluses, solidement construites, la protégeaient en tous temps contre les inondations. Ces écluses étaient, en outre, disposées de telle sorte qu'elles pussent préserver la ville des approches de l'ennemi.

On les ouvrait alors, en effet, avec prudence, et l'on laissait pénétrer aux environs de la cité une faible portion des eaux de l'Océan.

Mais il est facile de comprendre le danger perpétuel qui résultait de cet état de choses ^ la moindre imprudence suffisait pour occasionner les plus grands malheurs.

Aussi les précautions les plus minutieuses étaient-elles prises à ce sujet, et les clefs de ces terribles écluses se trouvaient déposées dans une cassette de fer que le roi Grallon lui seul pouvait ouvrir.

Il portait lui-même constamment au col la clef qui ouvrait ladite cassette de fer.

II la portait la nuit comme le jour, et ne l'eût confiée à personne, pas même aux trois saints qui dictaient ses arrêts.

Quand l'heure fut venue, Daréa se rendit à l'endroit où elle devait rencontrer Tudy. L'ardeur de son amant semblait l'avoir gagnée, et, comme lui, elle s'était pour ainsi dire transfigurée. Un feu sombre brillait dans ses regards.

Un grand désordre se manifestait dans ses vêtements, ses gestes étaient saccadés, ses paroles brèves et rapides j tout le jour elle avait erré, inquiète, sourdement agiiée, dans les corridors du palais du roi Grallon !... Le soir, dès qu'elle aperçut Tudy, la fureur qui emplissait son âme éclata tout d'un coup.

— Tudy, s'écria-t elle, pardon... ce matin, j'ai hésité... je ne sais quelle étrange terreur s'était emparée de mon esprit j mais maintenant je suis à toi... nous nous vengerons ensemble, et nous mourrons ensemble!... Viensl...

En parlant ainsi, Daréa saisit avec vivacité la main de Tudy et l'entraîna à travers les sombres détours du palais.

— Ce soir, lui dit elle à voix basse et tout en marchant, j'ai versé dans le breuvage du roi quelques gouttes d'une liqueur qui endort 5 son sommeil sera lourd et profond ; nous le dépouillerons facilement de la clef qui ouvre la cassette de fer... Personne ne veille à l'entrée de la chambre où il repose... Mais il n'en est pas de même de celle où est enfermée la cassette. Là, une sentinelle veille incessamment et en défend le seuil à toute heure du jour et de nuit..,

— J'ai mon poignard!... fit le novice.

Et Daréa sourit.

— Malheur! malheur! dit-elle suivant le rite druidique-, que les dieux secondent notre ardeur, avant une heure nous serons biea vengés!..

— Les dieux t'entendent! murmura Tudy en serrant fortement la main qu'elle lui avait donnée.

Ils marchaient lentement, car déjà ils approchaient de la chambre du roi. Daréa était parée comme pour une fête, nul ne s'enquit du motif pour lequel elle allait, à cette heure, vers les appartements intérieurs ; on la prit pour une dos convives d'Ahès, et on la laissa passer.

Enfin, ils arrivèrent à la chambre royale. Daréa souleva la portière d'une main ferme, et tous les deux ils entrèrent dans la chambre.

Grallon dormait d'un sommeil profond. Aucune sentinelle ne veillait auprès de lui... Le silence le plus complet régnait de tous côtés.

Daréa et Tudy s'arrêtèrent.

La clef d'or était là, rien n'était plus facile que de l'enlever^ mais ce n'était pas tout, il fallait pénétrer dans l'appartement où l'on gardait la cassette de fer. Daréa montra de nouveau le chemin à son amant.

— Arme-toi de courage, lui dit-elle, c'est ici le moment le plus dangereux de notre entreprise-, n'hésite pas surtout, que la main ne tremble pas, que ton cœur n'aille pas défaillir, car à la moindre hésitation, à la moindre faiblesse, tout serait perdu!

Tudy ne daigna pas même répondre j il fit signe à Daréa d'avancer.

Ils se remirent en marche, et, maintenant, c'était Tudy qui précédait Daréa.

Il avait tiré son poignard de sa ceinture, et en serrait vigoureusement la poignée dans sa main crispée.

Déjà, ils entendaient le pas monotone et régulier de la sentinelle ; ils n'avançaient plus qu'en retenant le souffle de leur poitrine, et tâchaient d'assourdir le bruit de leur marche sur le sol.

Daréa arrêta tout à coup son complice, et soulevant la draperie qui couvrait la porte, elle la tourna à moitié sur ses gonds.

Ce mouvement avait été exécuté rapidement et sans le moindre bruit.

La sentinelle n'avait pu rien entendre et continuait sa promenade à travers la chambre.

L'idée d'un danger quelconque était si éloignée de sa pensée, que lel homme avait déposé loin de lui la pique dont il était armé.

Daréa et Tudy échangèrent un regard rapide. Tudy serra les mains de Daréa, et s'élança d'un bond vigoureux sur la sentinelle, qu'il prit à la gorge, d'une main, tandis que de l'autre il lui plongea, dans le cœur, son poignard jusqu'au manche.

Le coup avihC été si inattendu, l'arme était entrée si profondément dans la blessure, le jeune novice avait mis tant d'adresse et de promptitude dans son mouvement, que la victime tomba raide et morte sur le sol, sans avoir proféré le moindre cri.

Daréa était entrée aussitôt, et sans s'apitoyer sur un pareil spectacle, elle s'était empressée vers la cassette, qu'elle avait ouverte, et au fond de laquelle elle avait trouvé les terribles clefs des écluses de la ville d'Is.

— Ils sont cause que tu m'as dit : Tout est fini entre nous, murmura-t-elle; — plus d'amour, plus de bonheur!... Oh! la vengeance m'est aussi chère qu'à toi !

Et brandissant les clefs au-dessus de sa tête, avec un orgueil sauvage :

— Aux écluses ! s'écria-t-elle •, aux écluses ! Tudy écoutait.

Il saisit vivement les clefs que lui tendait Daréa, et regarda un moment sa maîtresse, en silence, cherchant à contenir les mille sentiments qui débordaient de son cœur ému.

— Daréa, dit-il enfin, voici l'heure solennelle venue., dans un instant nous en aurons fini avec cette vie de douleurs... Avant de nous séparer, Daréa, laisse-moi un instant te presser contre ma

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