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202 LES TRIUCNAUX SECRETS.

mit h courir vers une pelile rue chHournée qui aboutissait sur la I»l;ico.

Malgré l'abondance de la recette, Agar était légère, et ses pieds effleuraient à peine la terre ^ elle courut ainsi pendant quelques minutes, et quand enfin elle se fut assurée que personne ne l'avait suivie, elle ralentit le pas et se mit à marcher.

Toutefois, elle ne paraissait pas encore tout à fait rassurée, car son regard inquiet interrogea les sombres détours de la rue que la nuit envahissait , et elle hésita un moment sur le chemin qu'elle prendrait.

Tout à coup son regard s'éclaira d'une joie bien franche, et elle courut vers un homme qui venait derrière elle, en hâtant le pas. Agar se suspendit à son bras aussitôt qu'elle l'eut rejoint, et ils s'éloignèrent, en prenant la direction de la Juiverie, ou quartier juif.

La nuit était venue, les rues étaient désertes, Agar et son cavalier marchaient rapidement. Agar était si fière, si heureuse d'appuyer son bras sur celui de son amant, qu'elle ne s'apercevait pas ni de sa tristesse, ni de sa taciturnité.

Son amant s'appelait Don Sanchez, et appartenait à une des familles les plus riches de l'Espagne-, il était jeune, vingt ans à peine, mais l'influence de la température de ce pays l'avait singulièrement développé. Sanchez était presque un homme déjà, et, comme Agar, il portait plus que son âge. D'ailleurs la fermeté, l'énergie de son regard, les lignes vigoureusement accentuées de son visage, sa peau brune, tout dénotait une nature audacieuse et résolue.

Sanchez et Agar s'étaient aimés le jour même où ils s'étaient vus pour la première fois; comme Sanchez était riche, et qu'Agar, bien que vivant près de ses parents, jouissait d'une liberté illimitée, ils s'étaient rapprochés presqu'aussitôt, et, depuis un mois environ, Sanchez reconduisait chaque soir la johe danseuse jusqu'à la Juiverie, d'où, bien souvent, il ne sortait qu'au point du jour.

L'INQUISITIOIS. 203

Agar s'était livrée tout enlière à cet amour-, un bonlieur immense emplissait son jeune cœur, et elle ne pensait pas qu'il dût jamais finir.

L'amour de Sanchez l'avait, pour ainsi dire, relevée à ses propres yeux, et elle était fière de ce sentiment nouveau, qui l'avait fait entrer tout à coup dans une vie d'enchantements ignorés jusqu'alors.

Le quartier dans lequel Sanchez accompagnait Agar était sale, fétide et d'un aspect repoussant.

On sait quelle destinée a été faite de tout temps à ce malheureux peuple juif!

Ils arrivaient dans un pays, pauvres et nus, cachant avec peine leur humilité sous les haillons de leurs vêtements -, ils vivaient à part, isolés, au milieu de populations ennemies, s'occupant exclusivement de leur négoce, malgré l'exécration universelle dont ils étaient l'objet.

On les obligeait à habiter des quartiers séparés qu'on appelait Juiverie, à y rentrer avant la nuit ; et, dans certaines contrées, pour qu'on ne fût point exposé à se trouver en contact avec eux, sans les reconnaître préalablement, ils étaient tenus'de porter sur le dos une rouelle de drap jaune.

C'était une humiliation permanente qu'on leur faisait subir, mais dont ils se gardaient bien de se plaindre-, ils travaillaient sans relâche, étendant chaque jour leur commerce, doublant leurs relations, établissant leur influence.

Peu à peu, leur fortune augmentait; ils vendaient d'abord des marchandises; ils se mettaient bientôt à vendre de l'argent.

Les Juifs sont les banquiers du moyen-âge.

Puis, quand une fois leur richesse était bien établie, quand ils pouvaient se croire certains de l'avenir, la jalousie et la cupidité venaient détruire leur œuvre : on les chassait et oa confisquait leurs biens.

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Le bannissement des Juifs devint pour les rois d'Espagne, plus Juifs que les Juifs, une excellente ressource. C'était un moyen tout simple de battre monnaie. Il y a des rois qui les ont cliassés ot rap pelés jusqu'à six fois. Depuis lors, les Juifs se sont vengés. Ils sont devenus les maîtres du Monde. Leurs caisses obèses regorgent de tout l'or de l'univers.

Hosannah! au plus haut de la rente!

Sanchez et Agar entrèrent dans une vaste salie d'une des premières maisons de la Juiverie.

La salle n'était éclairée que par une lampe, qui jetait çà et là quelques pâles rayons. A droite et à gauche, se dressaient de grands bahuts sculptés, où la richesse et le fini des détails le disputaient à l'élégance de l'ensemble.

D'énormes vases en terre cuite, des bocaux en cristal de Bohême, d'élégantes amphores aux formes bizarres, gisaient çà et là sur le sol -, une étagère en bois blanc régnait autour de la salle, à hauteur d'homme 5 et sur cetle étagère, mille oiseaux ou insectes, bien que morts et empaillés, semblaient néanmoins, grâce aux capricieuses lueurs de la lampe, exécuter une sarabande fantastique en l'honneur de leurs hôtes.

Sanchez traîna un fauteuil, en bois de chêne, auprès de la haute cheminée où couvait un feu demi-mort j il s'y assit, sans mot dire, pendant qu'Agar donnait des ordres pour que la salle fût éclairée, et que l'on ranima le feu presque éteint.

Puis, quand ses ordres furent exécutés, elle accourut vers Sanchez, sauta gaîmentsur ses genoux, et jeta nonchalamment ses deux bras autour de son cou.

Alors seulement Agar s'aperçut de la tristesse profonde répandue sur les traits de son amant, et aussi prompte à s'alarmer qu'à se réjouir, elle lui prit vivement les mains, ramena de son côté ses yeux

que Sancliez cherchait à détourner, en prenant un air de doux ei tendre reproche :

— Sanchcz, lui dit-elle avec une anxiété affectueuse qui se révélait dans son regard, Sanchcz, pourquoi êtes-vcus donc ainsi triste et taciturne ce soir? Un malheur aurait-il frappé vous ou quelqu'un des vôtres? Sunchez, c'est la première fois que vous ne paraissez pas heureux de me voir j Sanchez, pour Dieu, que se passe-t-il? qu'avezvous? répondez!...

Sanchez secoua tristement la tête, et regarda Agar.

— Aucun malheur ne m'a frappé, répondit-il -, non, Agar, non -, comme hiei", je suis heureux de ton amour, et mon regard se plaît à contempler ta beauté ^ mais, je ne sais, une mortelle tristesse m'a pris en te rencontrant tout à l'heure, et je me suis souvenu alors de tout ce qu'on m'avait dit au début de notre amour.

— Et que vous a-t-on dit ? Ht vivement Agar.

— Des calomnies.

— Mais encore...

— Non, Agar, non -, je ne veux point souiller votre mémoire de pareilles infamies. Ceux qui les profèrent, ces calomnies, ne vous connaissent pas... Ce n'est pas vous que ces hommes désignent dans leur colère.

— Et qui donc?

— Ceux avec qui vous vivez !

— Ma mère?

— Êtes- vous sûre que ce soit votre mère, Agar? les gens de celte profession ont, dit-on, l'habitude de voler les enfants en bas-âge 5 et quand ils ne les tuent pas, ils les font servir à leurs intérêts...

— Quelle infamie!

— Et tenez, Agar, poursuivit Sanchez avec un accent de profonde mélancolie, tenez, puisque nous en sommes venus à nous expliquer sur cette particularité de votre existence, laissez-moi vous dire que

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jusqu'aiijoiird'luii, tous les jours, j'ai voulu vous demander de faire pour moi, pour notre amour, un sacrifice qui sera peut-être au-dessus de vos forces ; que j'ai liésité, que j'ai reculé -, qu'enfin, cette demande, celte prière, elle m'échappe aujourd'hui, et qu'il faut que je vous dise tout.

— Vous m'effrayez, murmura la jeune fille.

— Vous m'aimez, n'est-ce pas? reprit Sanchez, après un moment de silence.

— Il le demande ! dit Agar avec des larmes dans les yeux.

— Vous m'aimez ! et vous m'avez dit souvent, mon Agar adorée, que, pour cet amour, vous feriez tout ce qui est possible à la nature humaine!

— Oui ! oui ! et je le dis encore !

— Eh bien! Agar, le moment est venu.

— Parlez !

— Chaque jour, c'est pour moi un chagrin mortel de vous savoir entre les mains de ces gens qui vous exploitent, qui, à une heure donnée peut-être, pourraient vous vendre.

— Me vendre ! s'écria la jeune fille indignée. — Me vendre ! mon père et ma mère?

— Il faut les quitter.

— Mon père ! ma mère ! répéta Agar avec un accent douloureux.

— Agar, c'est au nom de notre amour que je vous en supplie ! Agar essuya ses yeux et se redressa belle de fierté.

— A votre tour 5 en étes-vous bien certain, Sanchez? dit-elle, et ne pensez-vous pas obéir plutôt à un sentiment de fausse honte vis-à-vis de vos amis et du monde?

— Ne le croyez pas, Agar.

— Et que leur reprochez-vous donc, à mon père, 5 ma mère surtout? ils m'ont élevée, ils m'ont entourée d'une affection sainte; ils

me laissent vous aimer, sans murmurer, et, s'ils avaient nourri celte idée infâme de me vendre, que vous leur supposez, vous auraient-ils laissé pénétrer près de moi... dites... dites, Sanchez, votre demande est-elle bien raisonnable, et ne croyez-vous pas que c'est un ennemi qui vous l'a inspirée?

Sanchez garda quelques instants le silence-, puis il prit les mains d'Agar, et les baisa avec amour.

— On dit bien des choses, murmura-t-il-, beaucoup de bruits circulent, contre lesquels je n'ai pu élever la voix, bruits qui, moimême, me glacent d'effroi, quand je me les rappelle et que j'y songe !

— Quels bruits? demanda Agar.

— On m'a souvent dit, poursuivit Sanchez, que les Juifs entretenaient un commerce impie avec les mauvais esprits de l'autre monde, qu'ils rendent à Satan un culte pareil à celui que les chrétiens rendent à Dieu, avec les mêmes cérémonies, les mêmes signes, 1(n: mêmes paroles -, on a même répandu le bruit, et ceci, je ne le répète qu'avec horreur, on a répandu le bruit qu'ils crucifient même des enfants de chrétiens, pour représenter les outrages de la mort qu'on a fait souffrir au Sauveur du monde !

A ces mots, Agar sourit à son amant, et, se cachant, émue et rougissante, sur sa poitrine :

— Sanchez, murmura-t-elle à voix rapide et basse, vous verrez qu'ils ne crucilieront pas notre enfant!...

Mais à peine avait-elle achevé ces paroles, qu'un grand cri retentit dans la maison, et que Sanchez, se débarrassant tout à coup de son étreinte passionnée, courut, hors de lui, vers une porte qui donnait accès sur d'autres appartements contigus.

Agar avait éprouvé le même sentiment de terreur, et elle s'élança sur ses pas.

— Avez- vous entendu? dit Sanchez.

— J'ai entendu! répondit Agar.

— C'est un cri d'onfant.

— Vous avez raison.

— Un enfant qu'on assassine, qu'on crucifie peut-ôtrel...

l'A, tout en pai'lant, il ébraiihiit, de sa main puissante, la porte contre laquelle il venait de s'arrêter.

— Malheur! malheur à eux! s'écriait Sanchez^ j'ai monépée!

— Malheur! malheur à moi ! réi)ondit Agar accablée.

La porte céda eiifiii sous les efforts de Sanchcz, et un spectacle atroce s'offrit à leurs rcgai'ds.

La salle était pleine d'hommes et de femmes appartenant à la nation juive, rangés symétriquement le long de la muraille -. au milieu, deux hommes étaient debout, un poignard à la main, et, près d'eux, un berceau où gisait un enfant!

Il y avait du sang à la poinle de chaque poignard.

Le sang de l'enfant!

Sanchcz jeta un cri de colère et de rage à ce spectack;, et, ayant tiré son épée, il s'élança au milieu de l'assemblée.

Mais au moment même où il allait faire bonne justice d'un. pareil crime, la porte de la rue s'ouvrait elle-même, et livrait passage aux familiers de l'inquisition.

Ce fut comme un coup de théâtre.

Les Juifs disparurent immédiatement parles portes du fond, qui s'ouvraient sur de secrets passages, et il ne restait, quand les familiers entrèrent dans la salle, que Sanchez, Tépée sanglante à la main, et Agar, agenouillée et priant.

Il n'en fallut jamais davantage, hélas, à la justice humaine!

Depuis longtemps, la Jniverie de Sarragosse était signalée au saint-office j on s'empara d'Agar et de Sanchez, malgré les réclamations de ce dernier, et on les conduisit aussitôt dans la prison de l'inquisition.

Sur la question de savoir si les Juifs tuaient, oui ou non, des en-

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/aiils dans leurs sacrifices secrets, nous rappelons que cent auteurs sérieux l'aftirment, et que néanmoins nous en doutons fort.

Les Juifs ont toujours mêlé des pratiques superstitieuses à l'exercice de la médecine.

L'enfant venait peut-être de subir une opération chirurgicale.

El qui sait si les poignards n'étaient point des bistouris?

Les crimes des Juifs sonnent aussi mal à notre oreille impartiale que les crimes des rois, que les crimes des papes et autres crimes des auteurs à la grosse.

Il y a eu des coquins juifs, comme des mauvais rois et des papes indignes. De plus, la race juive a une tache au front, mais qui est du domaine Ihéologique.

Nous connaissons tant d'honnêtes Juifs qui ne prêtent jamais audessus de vingt-quatre pour cent, — à moins de circonstances exceptionnelles!

Que feraient-ils d'enfants morts, ces digues escompteurs?

Deux jours se passèrent sans qu'aucune personne, autre que le guichetier, vînt troubler Sanchez dans la solitude de sa prison.

Il ignorait encore la sombre et terrible puissance de l'inquisition, et espérait que quelques heures suffiraient à reconnaître l'erreur dont il était victime, et que, le lendemain, il serait rendu à sa famille et à ses amis; mais ces deux jours se passèrent sans que Sanchez entendît parler ni de ses amis, ni de sa famille.

C'est qu'en effet, la terreur qu'inspirait l'inquisition avait ceci de particulier et de redoutable, qu'une personne atteinte était, par ce fait seul, isolée du reste du monde, et qu'on n'osait plus en appro- U. 27

âlO LES TRIBUNAUX SECRETS.

lUcr, ni môme en parler, sans craindre de partager le môme chAl inenl !

Aucun des ami« de Sanchez, aucun des membres de sa famille n'avait donc osé le réclamer; à peine avait-on demandé ce qu'il L'iait devenu.

Et pourtant dom Ramiro Sanchez appartenait à une maison noble et catholique.

Le deuxième jour, le geôlier do Snnchez lui annonça qu'il aurait, dans la journée même, à le conduire à In grande salle du Tribunal.

Sanchez crut que celte comparution était une simple formalité d'ti5TJge, et qu'aussitôt après on le remettrait en liberté.

Il attendit avec confiance.

Vers midi, les familiers de l'inquisition vinrent le prendre, et le conduisirent en ordre à la salle des séances.

Cette salle était carrée, tendue dans toute son étendue d'un drap noir, parsemé do larmes d'argent. Au bout de la salle, contre la tenture, et touchant presque au plafond, un grand crucifix d'argent se détachait en relief sur une croix d'ébène. Une table circulaire occupait le fond, et, derrière cette table, se dressait un fauteuil de velours noir, surmonté d'un dais de même étoffe.

C'était le fauteuil de l'inquisiteur.

A droite et à gauche du fauteuil étaient placés d'autres fauteuils, occupés par ks inquisiteurs conseillers, qui avec le secrétaire, composaient le Tribunal

Plus bin, se tenaient les deux greffiers chargés d'écrire sous In dictée du président, et enfin, derrière encore, dans la pénombre de la salle, les sbires du Saint-Office, et quatre hommes, vêtus de longues robes noires, la tête couverte d'un capuchon percé aux endroits du nez, des yeux et de la bouche, assistaient debout et silen* cieax à la séance.

l'inquisition. 2 1 1

Une sorte de chevalet, placé en face du fauteuil de l'inquisilcu:-, servait de siège au prévenu.

Cet appareil sinislre manquait rarement son efTel sur les malheureux qui entraient dans cette s;ille. Les quelques heures qu'ils venaient de passer en prison, la terreur naturelle qu'inspirait à chacun tout ce qui tenait à l'inquisition ou tout ce qui venait d'elle, l'amer regret d'avoir perdu leur liberté et la crainte de ne la recouvrer jamais, livraient les prévenus sans défense à leurs juges.

Mais la position de Sanchez était différente de celle des prévenus ordinaires.

Pour lui, en effet, il n'était prisonnier de l'inquisition que par le fait d'une erreur; il devait lui suffire de quelques paroles pour faire cesser celte erreur et recouvrer la liberté; il était jeune d'ailleurs, plein d'espoir et ne croyait pas encore â l'inquisilion.

11 s'avança d'un pas ferme dans la salle, et salua, sans crainte l'inquisiteur, qui lui fit signe de s'asseoir.

L'inquisiteur était ce Pierre Arbuès, oii maître Epila, qui faisait trembler tout Sarragosse, et avait di-jà remiili les prisons de malheureux Juifs.

On le disait né pourtant d'un père juif et d'une mère matiresque.

— Il tenait, sans doute, à faire oublier son origine.

Pierre Arbuès, après un moment de silence, ordonna à Sanchez de se lever, et lui dit de répondre, sans détour, aux questions qu. allaient lui être faites. Mais, dès les premières paroles, Sanchez commit l'imprudence de l'interrompre :

— J'appartiens, dit-il avec la fierté espagnole, a une famille qui a toujours servi son Dieu et son roi avec honneur et loyauté. L'inquisition s'est tronipée en voyant en moi un coupable ; mon arrestation ne peut être que le résultat d'une erreur; je demande que l'on me remette en liberté.

Pierre Arbuès fronÇa le sourcil :

— Rainiro Sanchez, lui dit-il d'une voix sévère et avec un regard courroucé, c'est en vain que tu espères abuser le saint Tribunal. L'inquisition ne se trompe pas, et si tes aveux ne la satisfont point, je te préviens que la torture t'attend.

Le feu de l'indignation monta, à ces mots, au visage de Sancliez, et l'inquisiteur continua, sur un ton irrité :

— On t'a trouvé dans la Juiverie le jour du Sabbat, est-ce vrai? demanda Pierre Arbuès.

— C'est vrai, répondit Sanchez.

— Tu y étais en compagnie de la juive Agar?

— C'est vrai !

— Lorsque les familiers du sainl-offi'o sont entrés dans la salle où tu t'étais retiré, ils t'ont surpris, l'épùe à la main, près du cadavre d'un enfant que tu venais d'assassiner'

— C'est un infâme mensonge !

— Il y avait du sang au bout de ton épée!

— C'est que cette épée venait de punir les assassins! répondit Sanchez.

Il y eut alors un moment de silence.

Maître Arbuès paraissait réfléchir : Sanchez attendait.

— As-tu assisté quelquelois, avant ce dernier jour du Sabbat, aux réunions secrètes des Juifs? reprit enfin Pierre Arbuès,

— Jamais! répondit Sanchez.

— Quel lien l'attachait à eux?

— Aucun !

— Qu'est-ce donc que ',*ctte jeune fille qui a été trouvée près de toi?

— Agar est une pauvre enfant que j'aime, dit Sanchez, et que mon amour va perdre, sans doute !

— Ce n'est pas ton amour qui l'a perdue, répliqua l'inquisiteur; prends garde que le sien ue le perde!... mais ce n'est point d'elle

qu'il s'agit ici, et il importe que tu fasses connaître les noms de ceux qui assistaient avec loi à cette cérémonie sanglante?

— Je ne les connais pas ! dit Sanchez.

— Prends garde, jeune homme, répéta l'inquisiteur, ton obstination est une insulte grave pour le Tribunal qui l'écoute-, réponds, si tu veux éviter l'humiliation des tortures?

— El que m'importent, à moi, vos questions et vos tortures! s'écria Sanchez, hors de lui, et dont l'irritation augmentait d'instant en instant. Pierre Arbuès, fais de moi ce que la folie t'inspirera 5 mais rappelle-toi bien que, dès ce jour, je te voue aux poignards de mes amis, et que si je sors jamais de cette prison, où ta colère aveugle m'a fait entrer, je n'aurai pas de repos que je ne me sois vengé !

Pierre Arbuès sourit de pitié à cette menace ; puis, se tournant vers les sbires, il leur fit signe de s'emparer du prévenu, et de l'emmener à la chambre du tourment.

La chambre du tourment était une prison souterraine, creusée profondément sous le sol, par les soins de maître Epila lui-même. Ce chrétien-juif, croisé de Maure, était méchant comme un diable. Il avait inventé deux ou trois genres nouveaux et Irès-ingénieux de tortures.

La chambre du tourment était obscure et entourée de murs épais, afin que les cris arrachés aux victimes ne fussent entendus, ni au dehors, ni au dedans de la prison.

Dans la chambre du tourment, le prévenu retrouvait les quatre hommes masqués qu'il avait pu voir, un instant auparavant, apparaître derrière lo siège de l'inquisiteur.

De toutes pans, autour d'eux, on n'apercevait que des instruments de torture, des brodequins de fer, des cordes, des chevalets, des clous énormes, et dans le coin le plus reculé, un brasier ardent, projetant sur ces fatals ornements les lueurs sanglantes de ses rouges éclairs.

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Avant d'orrlvep à celte chambre, on traversait dL»s corridors tortueux, on montait et on descendait alternativement des escaliers sombres, humides, glissants.

Un giiiclietier préctHIait Snnchez que rien encore n*avait pu intimider; quatre sbires le suivaient.

Sbires et guichetier étaient armés.

Dans le trajet de la salle des séances à la chambre du tourment, un spectacle saisissant vint tout à coup frapper ses regards, et jeter dans son cœur un premier sentiment de terreur.

Le guichetier venait de lui ordonner de s'arrêter, et tous s'étaient rangés contre la muraille pour laisser passer un effray int cortège d'hommes et de femmes.

C'étaient de malheureux prisonniers qui sortaient de la chambre du tourment et que les bourreaux reconduisaient à leur prison.

Hommes et femmes étaient nus jusqu'à la ceinture, elles iourmenteurs les poussaient à coups de fouet devant eux, commodes bêtes de somme.

Sanchez sentit son cœur se serrer.

Une femme venait la dernière.

Ses cheveux dénoués flottaient sur ses épaules nues ; elle marchait avec peine sur le sol glissant et cachait sa tète dans ses mains, comme si clic eût rougi de cette nudité qu'on lui imposait.

En passant près de Sanchez, elle leva la tête.

C'était Dieu peul-èlre qui l'avait avertie, car deux cris partirent, et, malgré la sévérité des gardiens, Agar alla un moment poser sa tête sur la poitrine de son amant.

Mais ce ne fut qu'un éclair, les tourmenteurs les eurent bientôt séparés, et, quelques minutes après, Sanchez entrait dans la cAamôrtf du tourment, tandis qu'Agar était rejetée dans son cachot!...

Que se passait-il cependant dans le cœur de Sanchez?

La vue d'Agar avait exalté sa colère jusqu'à la rage, et quand U

LINQUISmOH. S^B

pnrra dans la chambre du tourment, il ne se possédait plus. Agar avait bien ciiangc déjà, et il avait pu lire sur son visage maigri et pâli, la trace des airoces tortures qu'on lui avait fait subir. Sun cœur s'était déchire -, une arrière douleur s'était emparée de lui, et un désir implacable de vengeance le dévorait.

Mais quel moyen?

Il était prisonnier de l'inquisition, et commençait à comprendre que rinquisilion était souveraine.

Pendant les quelques secondes que la pauvre Agar avait passées la tête sur son sein, elle lui avait dit :

— Pierre Arbuès est ton ennemi.

— Pierre Arbuès est juif dans le cœur.

— Pierre Arbuès abrite, sous le manteau dMnquîsileur, la main que rinquisilion couperait, le cœur que l'inquisition déchirerait, la tête que l'inquisition écraserait -, — si l'inquisition savait!.,.

Ces paroles étaient dans la mémoire de Sanchez comme la voix d'un ?onge confus et impossible.

En entrant dans la chambre du tourment, il retrouva Pierre Arbuès.

Aux termes du dix-huitième article du code de rinquisition , l'inquisiteur devait, en effet, assister lui-même à l'application de la torture. Pierre Arbuès remplissait ses fonctions avec tout le zèle convenable.

Mais sa présence, dans la chambre du tourment, n'avait d'autre but a|)parenl que d'engager le prévenu à abandonner son hérésie, à faire une abjuration complète, et quand le prévenu persistait dans son impénitence, rin':;uisileur l'abandonnait entre les mains des tourmenteurs et s'éloignait.

C'est ce qui arriva pour Sanchez.

Il n'entrait pas dans la pensée de ce dernier de faire amende honorable : sans doute, lavued'Agar avait singulièrement ébranlé son

obstination, il était bien décidé à saisir lu première occasion qui lui serait offerte pour sortir de cette prison, mais il ne voulait pas éveiller les soupçons de SCS bourreaux, en paraissant trop désireux, et il avait résolu de n'arriver à ce résultat que par gradation.

C'était, du reste, le parti le plus sage.

Agar ne lui avait-elle pas dit : Pierre Arbuès est ton ennemi !

Pierre Arbuès lui adressa les demandes d'usage ; il lui dit que son obstination le perdrait infailliblement, que l'inquisition, après tout, ne tenait pas tant à punir les coupables, qu'elle avait bien plus à cœur de ramener les âmes égarées, et il finit en exhortant Sanchez à plus de modération et plus de soumission.

Sanchez continua à repousser toutes les offres qui lui étaient faites. Il dit que l'inquisilion était puissante, et qu'il s'inclinait devant le pouvoir spirituel qu'elle représentait, mais que son arrestation était l'effet d'une erreur coupable, qu'il avait des amis actifs à la cour, et qu'il attendrait le résultat des démarches qu'ils avaient entreprises.

Arbuès lui demanda encore s'il ne voulait point dire les noms de ses complices.

Sanchez répondit qu'il n'en avait pas, et l'inquisiteur se retira, le livrant aux tourmenteurs.

Dès que l'inquisiteur se fut retiré, les bourreaux s'approchèrent de Sanchez-, il se laissa dépouiller de ses vêtements, et s'abandonna entièrement à leurs volontés.

Il y avait au milieu du cachot une corde, passée à une poulie, attachée à la voûte ; on lia avec cette corde les mains derrière le dos de Sanchez, et les bourreaux ayant saisi un des bouts de cette corde, l'enlevèrent brusquement jusqu'au plafond et le laissèrent reiomber à un demi-pied du sol.

Cette ascension, renouvelée de minute en minute, dura environ une demi-heure.

Il était rare que le prévenu sortît de cetbe première épreuve sans avoir les membres brisés.

oanchez rentra dans sa prison le corps rompu et l'esprit accablé.

Cependant, le lendemain, quand les sbires vinrent le prendre, il les suivit du même pas ferme et résolu.

Cette fois c'était la question de l'eau.

Pour cette torture, l'accusé était traîné par les tourmenteurs au milieu de la chambre du tourment^ dépouillé de ses vêtements ei attaché fortement avec des cordes de chanvre sur un chevalet d'une forme particulière; un garrot de bois, placé à côté du chevalet, servait à resserrer les cordes.

Souvent le garrot était manié avec une telle violence, que la corde meurtrissait et déchirait les chairs.

Une fois l'accusé étendu sur le chevalet, les tourmenteurs lut appliquaient sur le visage un linge «î-ès-fin, imbibé d'eau, doit une partie était introduite au fond de la gorge; l'autre partie couvrait les narines. Ces mesures prises, on commençait à verser lentement de l'eau dans la bouche et le nez de la victime.

L'eau s'infiltrait goutte à goutte à travers le linge mouillé, et à mesure qu'elle s'introduisait dans la gorge et dans les fosses nasales, la victime, dont la respiration devenait de plus en plus difficile, faisait des efforts inouïs pour avaler cette eau, et respirer un peu d'air; mais à chacun de ses efforts qui, nécessairement, imprimaient à tout son corps une douloureuse convulsion, les tourmenteurs tournaient le garrot, et la corde pénétrait jusqu'aux nerfs.

Un médecin, attaché à l'établissement, assistait d'habitude à ces scènes atroces, le doigt froidement posé sur le pouls de la victime, prêt à faire suspendre la question, si la mort lui paraissait imminente.

Telles étaient les armes employées dans cette lutte effrayante de la société à peine organisée contre !a barbarie qui la menaçait de toutes parts.

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