II
Lis motifs de celte lutte une fois supprimés ou ignorés, l'esprit s'étonne, le cœur se soulève.
Si moine, cmi admettant les plus puissants niotiis, on ilélourne les regards de ces liideuses tragédies.
Sanchcz supportait liéroiquemenl cet horrible su|)plice, mais i! frissonnait à la pensée qu'Agar avait dû soulirir les mêmes tortures.
Agar si jeune, si délicate!
Agar qu'il aimait de toutes les puissances de son âme!
Un désir furieux de vengeance s'emparait de lui. Il trouvait l'heure lente à tomber, et couvait dans son esprit mille projets inexécutables.
Que faire, en effet, au milieu de cette sombre prison, qui l'enserrait de ses murs solides et épais? La fuite était impossible, la résistance folle! Il fallait souffrir et attendre !
Que de fois, pendant les heures tristes et longues de la nuit, n'arriva t-il pas à Sanchez de maudire sa famille et ses amis, qui n'agissaient point ! Que de haine s'amassa dans son cœur! combien de fois n'assassina-t-il pas Pierre Arbuès dans ses rêves!
La pensée d'Agar lui arrachait des larmes amères. Il ne devait plus larevoirj il entendait sa voix qui l'appelait ^ il l'cntrevoyaildans l'ombre des corridors, les épaules et le sein nus, déchirés impitoyablement par le fouet de ses bourreaux.
Et il ne pouvait rien, et il était condamné à un® lâche et impuissante inaction I
Son cœur s'indignait, et dans sa vaine colère, il tentait follement d'ébranler les murs épais et sourds qui le séparaient a'elle.
A la fin de son interrogatoire, Pierre Arbuès lui avait dit :
— Si lu veux avouer seulement que la juive est coupable du meurtre de l'enfant, tu es libre à l'instant môme.
La ;'iive, c'était Agar.
Un soupçon traversa l'esprit de Sanchez, el rendit plus aigus les ongles de fer de la torture.
Le lendemain, les sbires vinrent le prendre à l'heure accoiilumée. et rcntriiinèrent jusqu'à la salle du tourment. La fatigue accablnit dôjà Sancliez, et malgré sa fierté, il fut contraint de s'appuyer sur 1<? bras de l'un de ses bourreaux pour marcher.
Arrivés dans le corridor sombre qui menait h la chambre falal^. ils s'arrêtèrent un instant, pour laisser, comme la première fois, passer le cortège funèbre de ceux qui sortaient.
Sancbez regarda avec anxiété \ il s'attendait encore à voir Agar, mais le cortège passa et il ne la vit point.
Son cœur se brisa, car il pensa qu'elle était morte. Des larmes abondantes coulèrent de ses yeux!
Seulement, au moment où il allait se mettre en marclio, il sentit une main toucher son bras, et glisser rapidement un billet dans ses mains.
Sancbez demeura une seconde interdit, mais il se hâta de faire disparaître le billot dans sa poilrine et continua son chemin.
La troisième épreuve, celle qui l'attendait, était celle du feu. Elle était encore plus terrible, et certainement plus douloureuse que les précédentes.
Comme pour la que^ion de l'eau, l'accusé était attaché avec des cordes sur un banc de bois, avec tant de force, qu'il lui était impossible de faire le moindre mouvement. Deux pièces de bois fermées l'une sur l'autre, s'ouvraient pour laisser i)asser les pieds de la victime, et se refermaient ensuite, assez solidement pour lui enlever, de ce côté, toute liberté de remuer. A l'aide d'une éponge, imbibée d'huile, on frottait les pieds du patient, et on l'approchait alors d'un brasier ardent.
L'action du feu, excitée par la présence de l'huile, devenait, en quelques minutes, si pénétrante, que la peau se fendait, les chairs se contractaient, et en se retirant, laissaient à nu les oerfs, les tendons et les os.
220 LES TRIBUNAUX SECRETi
Dans lo fameux procès des Templiers dont nous parlerons plus loin , l'un de ces malheureux soumis à la question du feu, eut les pieds si horriblement brûlés, qu'ayant survécu à son supplice, il se fil porter devant ses juges, ayant en main les os de ses pieds qui étaient tombés pendant la question.
Celle torture enleva à Sanchez ce qui lui restait de f l'ce el d'énergie; mais, cependant, il eut encore assez de courage et d'empire sur lui-même pour ne rien laisser paraître de sa faiblesse ; et quand il eut été rapporté dans son cachot pour la troisième fois, il ne demanda pas à voir l'inquisiteur.
C'était d'ordinaire le moyen que prenaient les prévenus pour faire cesser leurs tortures. Ils demandaient à faire des aveux, et les aveux faits, les questions finissaient.
D'ailleurs, Sanchez avait une préoccupation nouvelle : le billet qu'on lui irait remis lui brûlait les mains, et dès qu'il se trouva seul, il s'eni, : ssa de le lire.
Sur ce Lin •=. '.l r/y avait que ces mots :
Le frère d'Agar.
Garduna.
La confrérie de la Garduna se composait d'hommes que leurs vols ou leurs crimes avaient rejetés en dehors de la société. C'était une association de bandits et d'assassins, parfaitement organisée et régulière, et qui exerçait presque ouvertement en Espagne.
Elle avait un grand-maître, Eermano major ^ et des maîtres des provinces, capatazes.
Le personnel de la Garduna, fort nombreux, était cons^'^-é àfi
LlNQDlSmON. 221
guapos, espèce de bravos, généralement grands spadassins, assassins hardis, bandits consommés, dont le courage était à l'épreuve de la question , et même d., la potence. Dans l'argot de la société, ces guapos étaient appelés punfeadores , pointeurs , donneurs de coups de pointes.
Après les punfeadores venaient les floreadores, les escarmoucheurs -, c'étaient dos jeunes gens, filous adroits, pour la plupart échappés des bagnes de Séville, de Malaga ou deMelilla : on les appelait frères postulants.
Venaient ensuite les Fuelles^ soufflets, parce que leur emploi était de souffler à l'oreille du maître ce qu'ils savaient des familles de la ville, où ils s'introduisaient, grâce à leurs dehors hypocrites.
La Garduna avait aussi un grand nombre de receleuses, qu'elle appelait coherteras, couvercles, du verbe cahrir, couvrir, cacher, et un grand nombre de jeunes gens de dix à quinze ans, qu'elle désignait par le nom de chwatos^ chevreuils.
Les chivatos étaient les novices de Tordre; il fallait être chivalo, au moins pendant un an, pour mériter l'honneur de travailler en quaWié de postulant.
Un postulant qui avait bien mérité de la confrérie, devenait guapo au bout de deux ans de service.
Outre les jeunes gens que nous venons de désigner , la Garduna comptait un grand nombre ^eserenas, sirènes; c'étaient de jeunes et belles femmes, pour la \)\u^avi g ilana s.
Les serenas étaien!. les odalesques des gros bonnets de l'ordre. C'étaient elles qui attiraient les personnes qu'on leur indiquait, dans les lieux propices pour les opérations de la Garduna.
Cettesociété, établie vers le commencement du xv* siècle, fut entièrement détruite en 1821 .
Fraucisco, alors maître, arrêté avec une vingtaine de ses compa-
122 I.KS TRinUN AUX SFXRET9.
gnons, fut pendu sur la place de Séville, ainsi que seize de ses coroplices, le 25 novembre 1823.
Ainsi, par le fait, ello dura pins de trois siècles.
Combien d'instilulions grandes, belles, utiles, ont eu des carrières plus courtes!
Comme nous l'avons dit, la société de la Garduna était régulière-, elle avait ses statuts que tous les membres étaient rigoureusement tenus d'observer.
Voici ces statuts :
« 1» Tout honnête homme ayant bon œil, bonne oreille , bonnes jambes et point de langue, peut devenir membre de la Garduna.
« Pourront le devenir aussi les personnes respectables, d'un certain âge, qui désireront servir la confrérie, soit en la tenant au courant des bonnes opérations à faire, soit en donnant les moyens d'exéculer Icsdites opérations.
« 2*» La confrérie recevra aussi sous sq protection toute matrone qui aura sou([erl pour la justice, et qui voudra se charger de la conservation et de la vente des divers objets que la divine Providence daignera envoyer à la confrérie, ainsi que les jeunes femmes qui seraient présentées par quelque frère*, ces dernières, à condition de servir de toute leur àme et de tout leur corps les intérêts de la confrérie.
«f 3® Les membres de la confrérie seront divisés en chivatos, postulantes, guapoSy fuelles.
« Les matrones seruuL appelées coberteras, et les jeunes femmes serenas. Ces dernières doivent être jeunes, alertes et appétissantes.
« 4° Les chivatos, tant qu'ils n'auront pas appris à travailler, ne pourront rien entreprendre ^^m/^, et ne se serviront jamais du;)M?izante, poignard, que pour leur propre défense. Ils seront nourris, logés et entretenus aux frais de la confrérie. Chacun d'eux recevra, à ces fins, des capatazes, 136 maravédis, 1 franc par jour. Dans le
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cas de quelque service signalé rendu par un chivato, celui-ci passera Immédiatement à l'honorable catégorie de;?o*/M/an/.
« 5» Les i^ostulants vivront de leurs griffes; ces frères seront exclusivement chargés des éclipsements opérés à la main leste, pour le compte et en faveur de l'ordre. De chaque éclipsemenl, le frère opérant recevra le tiers , dont il donnera quelque chose pour les âmes du purgatoire; des deux autres tiers, l'un sera versé à la caisse, pour subvenir aux frais de la/M^/jceCpour payer les ajguazils, les greffiers et même les juges qui protégeront les frères), et pour dire des messes pour le repos de l'àme de nos frères trépassés; l'autre, pour être à la disposition du grand maître de l'ordre, obligé de vivre à la cour, pour veiller au bien et à la propriété de tous.
« 6® Les guapcs auront pour eux les obscurcissements, les enterrements, les voyages, les bains et les baptêmes. Dans ces deux dernières opérations, ils pourront charger un frère postulant, sous leur responsabilité. Les gaupos auront le tiers brut du produit de toutes leurs opérations ^ seulement, ils donneront 30 pour 1 00 de leur revient pour l'alimentation et l'entretien des chivatos, et ce qu'ils voudront pour les âmes du purgatoire ; le reste du produit de leurs opérations sera distribué comme il a èlc dit à l'article 6.
« ?<• Les cuberteras recevront 10 pour 100 sur toutes les sommes qu'elles réaliseront, et les sirènes, 6 maravédis sur chaque peseta (franc) versé dans les caisses de la confrérie par les guapos. Tous les cadeaux qu'elles recevront des nobles seigneurs leur appartiendront en propre.
« 8*» Le copataz, ou chef de la province, sera nommé parmi les guapos qui auront au moins six ans de service, et qui auront bien mérité de la confrérie.
a 9" Tous les frères doivent plutôt mourir martyrs que confesseurSy sous peine d'être dégradés, exclus de la confrérie, et, au besoin, poursuivis par elle.
« Fait à Tolède, en l'an de grâce 1420, et le troisième, après l'inslilulion de notre honorable confrérie. »
Ces détails, rigoureusement historiques, ne diminuent point la scélératesse de maître Epila, chrétien-juit'-maure, et grand inquisiteur; — mais ils donnent à réfléchir, el l'on se demande si, contre de telles ullaques, la société, faible encore et entourée de tant d'autres ennemis, pouvait choisir ses armes.
Le frère d'Agar s'appelait Carillo, et appartenait à la noble catégorie des postulants de la Garduna.
C'était un garçon d'une singulière audace, et qui ne pouvait manquer de faire son chemin dans une aussi estimable inslilulion.
Sanchcz connaissait fort bien la Garduna ^ el malgré le mépris profond qu'il portait à ses membres, cependant, dans la position désespérée où il se trouvait, ce lui fut une joie extrême de savoir qu'il y avait à cette heure, dans la prison même de l'inquisition, un homme libre, sans doute, qui pensait à lui, el préparait peut-élre déjà les moyens de le faire évader.
Une lueur d'espoir pénétra dans son cœur, et celte journée lui parut moins longue, bien qu'il fut obligé de la passer sur son grabat, en raison des douleurs cuisantes qu'il éprouvait.
Quand la nuit vint, il entendit une énorme clef tourner dans la serrure, et son cœur tressaillit.
Un homme entra.
Ce n'était point son guichetier.
Celui qui entrait avait vingt-cinq ans an plus; il jeta un regard rapide autour du cachot; puis, ayant fermé doucement la porte, il s'approcha du lit de Saiichez.
Celui-ci se leva sur son séant.
— Agar, demanda-t-il d'une voix émue, Agar, où est-elle?... Qa'ont-ils fait d'Agar?
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Carillo, — c'était lui, — posa son doigt sur ses lèvres, et se peri: cha vers Sanchez.
— Agar est en pris(»n encore, répondit-il d'un ton mystérieux -, mais les tortures l'ont brisée, et je ne pense pu^ qu'elle en revienne.
— Les misérables! s'écria Sanchez.
— Chut! fit Carillo! les murs entendent tout ici-, seigneur Sanchez, il faut être prudent, savoir se taire j vous en avez déjà trop dit, à ce que j'ai appris,
— Comment?
— Eh! sans doute, vous avez insulté ^inquisiteur, qui était déjà votre ennemi.
— Pourquoi cela ?
— Parce que ma sœur est bien belle.
Sanchez bondit sur son grabat.
— Oh I le scélérat ! je le tuerai ! s'écria-l-il.
— El vous ferez bien ! répondit son in'orloculeur; mais ce n'est point dans cette prison que vous pourrez jamais mettre un pareil projeta exécution, et le parti !e plus sage est de tenter d'en sortir au |)lus tôt.
— Mais quel moyen?
— Je vous le dirai I
— Quand cela?
— Demain.
— Vous reviendrez donc?
— Parùieu! seulement, demain matin, quand votre geôlier ordinaire viendra vous réveiller, dites-lui que les dernières tortures vous ont ouvert les yeux, que vous avez réfléchi, que vous êtes décide à faire des aveux.
— Mais quels aveux voulez-vousque je fasse?., demanda Sanrlit^z étonné.