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W6 LES TRIBUNAUX SECRHTS.

— Je vous le dirai demain ! répondit Carillo, qui sortit Pt rpfprmn lu porte.

Toiilo la nuit se pnssn dans des douleurs indiribirs : Ajîar souffrante! presque morte! Agar qu'il ne reverrail plus, de l'aveu même de son frère !

Il avait hâte de voir revenir le jour, d'appeler près de lui l'inquisiteur, de sortir do cet affreux repaire, et d'être rendu à la liberté.

Lejiiur vint.

Sanchez suivit ponctuellement le conseil que lui avait donné Carillo, et de? que son geôlier entra dans le cachot, il lui tll part de sa résolution. Le geôlier lui répondit par ur. r-igne de raillerie, et alla quérir l'inquisiteur. Mais, durant l'intervalle, Carillo trouva moyen d'arriver près tie lui.

Carillo cumulait avec ses fonctions de postulant de la Garduna. celle de sbire de l'inquisition.

Ce qui était tout à fait normal.

De nos jours, ne voyons-nous pas la police dans les associations de voleurs et dans les réunions secrètes des partis politiques ?

Carillo était , de plus, fort lié avec le geôlier dont il courtisait la fille ; il avait ses entrées dans tous les cachots, sans qu'on en prit le moindre ombrage.

I)ès que Sanchez le vit, il lui fit signe de s'approcher.

— J'ai fait oe que vous m'aviez conseillé, lui dit-il, l'inquisiteur est prévenu, il va venir-, ma-s que lui dirai-je?

— Vous direz à l'inquisiteur, répondit Carillo, qui avait son thème préparé à l'avance, qu'ayant réfléchi à votre position, vous ne voulez pas résister plus longtemps au pouvoir souverain de l'inquisition; que vous avez assisté a bon nombre de réunions secrètes des Juifs;

Miisdirezles noms de ces Juifs, vous accuserez même Agar. - Y soLgez vous? s'écria Sanchez, hors de lui.

— Cela est indispensable, repartit Cariilo, ma sœur est condaaiuée maintenant; elle sera brûlée dans le prochain aulo-da-fé...

— Est-ce possible?

— II est donc inutile de chorclier à la sauver, poursuivit froidement le jeune Juif, c'est à vous, à vous seul qu'il faut songer; j'ajouterai, s'il le faut, que telle est la prière que vous adresse ma sœur Agar elle-même.

Sanchez ne répondit pas, laissa tomba sa tête dans ses mains, et se prit à pleurer,

Cariilo lui frappa doucement sur l'épaule.

— Seigneur Sanchez, lui dil-il, les instants sont précieux, et ce n'est pas ici le moment de nous laisser attendrir. J'ai vu vos amis, ils ont fait de nombreuses démarches auprès de la cour; il y a lieu d'espérer qu'ils réussiront, et que dans quelques jours, grâce à votre nouvelle altitude, vous serez rendu à la liberté. Mais écoutez-moi, seigneur Sanchez, et permettez-moi d'ajouter encore quelques paroles : si, une fois libre, vous oubliez Agar et la mort sanglante qui va la frapper, si vous ne consacrez pas chacun de vos jours à la venger, souvenez-vous, seigneur Sanchez, (jue j'appartiens, moi aussi, à une institution qui a bien sa puissance, et que je saurai vous frapper, dans quelque endroit que vous tentiez de vous cacher.

— Oh ! je le jure ! je jure de la venger, s'écria Sanchez.

— C'est bien, répondit Cariilo, en s'éloignant.

Mais avant de disparaître, il revint sur ses pas, sur l'invitation de Sanchez.

— Agar va mourir, peut-être, m'as-tu dit, murmura-t-il d'une voix tremblante; si tu l'aimes comme moi, si tu veux ne pas l'obliger à demi, que je la voie encore une fois !...

Cariilo fil signe à Sanchez que les sbires arrivaient, et s'enfuit en lui disant :

— Peut-être !

228 LES TRIBUNAUX SFCRFTS.

Sanchcz fut porté une seconde fois devant Pierre Arbii^s; mais celte nouvelle comparution coûtait bien plus ^ sa dignilé que la |»remière. C'était une comédie à jouer, il fallait mentir, accuser même Agar, el son cœur et son esprit se soulevaient à cette seule pensée. Cependant, il était urgent de sortir à tout prix de cette impasse terrible dans laquelle il se trouvait acculé ; il commanda à sa faiblesse, et aborda Pierre Arbuès comme II convenait à un coupable repentant.

Pierre Arbuès raccuelllit avec un regard moitié railleur, moitié triomphant.

Arbuès avait reçu, la veille même, des instructions de Torquemada, l'inquisiteur général, et il se serait trouvé dans l'obligation de relâcher Sanchez, si ce dernier n'avait pas pris les devants.

Son orgueil se trouvait donc ménagé, et il pouvait avoir l'air de pardonner, au moment même ou il avait craint de se voir contraint de s'humilier lui-raênie.

— Ramiro Sanchez, dit-il à ce dernier, l'inquisition est touchée de votre repentir, et elle n'usera pas envers vous des rigueurs que semblait exiger votre obstination coupable. Vous allez être libre, puisque vous consentez à faire les aveux qui vous sont demandés : dites-moi donc le nom de vos complices, et le but de vos fréquentes visites à \aJuiverte.

Sanchez avait préparé d'avance son récit, il le débita sans hésiter.

Il raconta que le désir seul de voir Agar l'avait conduit dans la Juiverie, qu'il y avait rencontré des hommes de la nation juive assassinant un enfant, et que saisi d'horreur, il avait voulu les punir d'un pareil crime.

— El quels étaient ces hommes? demanda Pierre Arbuès.

— Samuel, le fripier, répondit Sanchez, Judas, Machar, la phiparl de ceux qui habiten* la maison d'Agar, Sarah, la femme de Lévy et leur?6iies.

— Va Ap:ar prenait-elle part à cet horrible .sacrifice? dit Tinquisileur.

Sanehez hésita un moment, son cœur se serra, ses poings se crispèrent.

— Agar était présente au sacrifice, répondit-il enfin, mais elle est jeune, elle a dii être entraînée à un acte pareil...

— Cela suffît ! interrompit l'inquisiteur, la présence de cette tille perdue, dans un pareil sacrifice, autorise toutes les tortures qu'on lui a imposées-, c'est bien. Sanehez, vous allez être libre-, que celle épreuve légère vous inspire à l'avenir plus de prudence et de rete nue, et songez qu'à la moindre infraction de votre part, l'inquisition se montrera plus sévère, et qu'elle ne sera pas toujours disposée, comme aujourd'hui, à user d'indulgenoe envers vous. Allez!

Les sbires étaient entrés, mais Sanehez ne paraissait pas décidé encore à se retirer. Il regardait Pierre Arbuès, et se taisait.

Depuis une seconde, une idée lui était venue.

La facilité avec laquelle op '<», rendait à la liberté, avait fait naître en lui le soupçon que quelque influence secrète avait agi pour lui, et il voulait profiter d 'n position pour obtenir, tout de suite, ce qu'il avait demandé la veille à Carillo.

Enfin, il se décida à parler.

— Pierre Arbuès, dit-il à l'inquisiteur, en s'inclinant humblement devant lui , j'ai des amis puissants à la cour, et je leur dirai avec qiiçllo faveur particulière vous m'avez traité \ mais avant de quitter cette |)rison, avant do retournera la liberté, j'ai une prière à vous adresser, et si vous l'exaucez, croyez bien que Sanehez n'oubliera pas le bonheur qu'il vous devra.

— Et quelle est cette prière? demanda Arbuès.

— Voir Agar, répondit Sanehez; cette jeune fille est sans doute destinée à mourir-, avant de me séparer d'elle pour toujours, qu'il me soit permis de tenter un dernier effort, d'essayer, au nom de l'a-

mour, de la ramener à la foi, et de rendre ainsi à Dieu une âmfj que Salan a surprise.

Pierre Arbués avait pâli.

Au bout de (lueiqucs secondes, il releva le front.

— Votre vœu est celui d'un bon chrétien; répoiidu-il lenlomenl ; (|u'il soit donc fait comme vous le désirez, et que l'on vous conduise au cachot d'Agar !

Après avoir parlé ainsi, Pierre Arbuès donna ordre aux sbires de conduire Sanchcz vers la jeune danseuse.

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