‹ Les tribunaux secretsChapitre 4 sur 42 · I. ly · texte numérisé non relu

I. ly

poitrine, et que ce dernier adieu nous soit, à tous deux, une consolation suprême ! Daréa, je l'aime !... La violence que rinlàmc amant de Allés t'a lail subir n'a pu l'arracher de mon cœur, je t'aime, comme aux premiers jours de notre union. Adieu donc, douce maîtresse adorée, et que les dieux nous réunissent dans un monde meilleur, comme ils avaient déjà permis que nous nous unissions dans CO monde; adieu, Daréa, adieu!

La jeune femme, se laissant doucement aller aux bras de son amant, oublia un moment ses lèvres sur les siennes.

— Adieu, Tudy, adieu ! soupira-t-elle, je t'aime, comme aux nuits de nos belles amours... Que les Dieux veillent sur toi! Adieu! adieu!

Les deux amants restèrent un moment étroitement embrassés, puis se redressant tout à coup, dans leur force et dans leur colère implacable, ils se séparèrent.

Tudy prit la direction de la grève, tandis que Daréa se dirigeait du côté de la salie du festin.

Il fallait bien qu'elle restât dans la salle du festin, pour que nulle inquiétude ne put s'élever parmi les convives.

Tudy marchait à grands pas-, l'hésilation ne pouvait entrer dans son cœur, il craignait seulement que l'on ne s'aperçût trop tôt du vol qu'il venait de commettre, et serrait avec énergie les clefs des écluses contre sa poitrine.

Il traversa ainsi toute la ville; la ville était déjà endormie; Tudy rencontra à peine quelques gardes in offensifs qui faisaient leur ronde, et quelques minutes s'étaient à peine écoulées, quand 11 approcha des terribles écluses.

A mesure qu'il s'éloignait du palais, il entendait plus distinctement le bruit des grandes vagues contre la digue, et les plaintes puissantes du vent.

Une suprême émotion s'était emparée de lui, et au moment de commettre ce grand crime, il se sentait frémir...

Il fallut la -pensée do Daréa et le souvenir de la lâche violence dont elle avait été victime pour réveiller toute sa fureur.

Mais, dès que le nom de Daréa résonna dans son cœur, sa tète se redressa-, il secoua les cheveux qui ombrageaient son front, et il s'élança avec une ardeur nouvelle dans le fossé qui le séparait cqcore des écluses.

C'étaient de gigantesques barrières, solidement construites, el retenues par d'énormes barres de fer, attachées elles-mêmes à des crampons massifs, que les plus terribles ouragans n'avaient jamais pu ébranler.

L'eau filtrait légèrement au travers, et la pression des vagues imprimait un mouvement incessant à chacun des deux battants de l'écluse.

Tudy se cramponna aux barres de fer, monta ainsi jusqu'au sommet des barrières, et il examina avec soin, en talonnant, tous les détails de ce travail merveilleux.

Du sommet à la base, il y avait huit barres de fer, et toutes les serrures, auxquelles elles étaient attachées, ouvraient avec l'une des ieux clefs qu'il portait sur lui I

Il fit sauter la première barre de fer, et l'écluse gémit.

A la seconde barre, l'écluse oscilla, comme une sentinelle frappée traîtreusement et qui va tomber à la renverse.

Al la troisième barre, les battants s'entrouvrirent en rendant un grand bruii.

A la quatrième barre, d'énormes vagues commencèrent à se précipiter dans le fossé.

Tudy regardait avec une sorte d'enivrement le résultat de son travail ténébreux.

Il était seul pour cette œuvre de destruction.

Il n'entendait autour de lui que la grande voix de la mer, et quand par hasard il levait la tête au dessus des hautes barrières, il ne voya

aussi loin que son regard pût porter , qu'un horizon immense, une étendue sans fin, où les vagues irritées dressaient partout leurs cimes mugissantes.

Celle harmonie sauvage répondait bien en ce moment à la joie infernale qui emplissait son cœur, et berçait sa colère.

II respirait à pleine poitrine la saveur pénétrante que la raffale lui apportait de l'océan, et se remettait à l'œuvre, suspendu au dessus de l'abîme, avec une allégresse sans bornes.

Pendant que le novice préparait ainsi sa vengeance, et suivait, avec une sorte d'orgueil, les progrès du torrent qu'il déchaînait sur la ville du roi Grallon, Daréa, après avoir réparé le désordre de ses vêtements, s'était empressée de retourner à la salle du festin, où Ahès avait déjà remarqué son absence. Quand elle entra, une clameur s'éleva parmi les convives, et l'amani d'Ahès alla lui-tncme la chercher, et la mena à la place qui lui était réservée.

Daréa était triste et sombre, elle épiait avec une sorte d'inquiétude tous les bruits qui venaient du dehors, et à chaque instant, elle croyait entendre le son des vagues furieuses qui venaient battre les murailles du palais du roi... On ne prit pas garde aux soucis de la prisonnière, et quand elle se fut assise à sa place, non loin de la belle Ahès, chacun s'occupa de la fête.

Les coupes étaient remplies jusqu'aux bords d'une liqueur qui enivre j tous les convives s'abandonnaient sans souci à lagaîté licencieuse que la fille de Grallon excitait de son mieux. Les propos d'amour circulaient de toutes parts, la joie la plus folle rayonnait sur tous les fronts.

Pour Daréa seule, une voix dominait toutes ces voix, un bruit tous ces bruits j elle assistait, immobile et muette, et comme une statue de pierre, à cette fête bruyante-, les regards errants autour de la salle, les bras peudants, l'oreille tendue, elle ne répondait à aucune de? questions qui lui étaient adressées.

Comme, depuis deux jours, elle ne s'était pas présentée autrement aux réunions de la fille du roi, on ne s'étonnait pas de la voir ainsi.

Toutefois, quand les regards des seigneurs et des courtisanes se tournaient vers elle, sa figure pâle, son altitude sombre semblaient arrêter tout à coup le rire sur toutes les lèvres, et glacer la joie commune. C'était un reproche continuel placé sous les yeux des convives5 c'était aussi une menace peut-être...

L'amant d'Ahès, le chevalier Owen Dyarm, lui dit :

— Ne rirez-vous jamais, la belle?

Et chacun d'enchérir, interpellant la captive et lui criant d'être joyeuse.

En effet, un éclair brilla tout à coup dans le regard éteint deDaréa, et un sourire de joie sauvage crispa ses lèvres.

— Que me veut-on? demanda- t-elle en passant sa main sur son front et dans ses cheveux.

Elle se leva.

Ses sourcils s'étaient rapprochés, ses narines s'étaient gonflées ; elle avait levé sa main vers Ahès.

— Que voulez-vous? répéta-t-elle d'une voix vibrante et sonore, valets et courtisanes, me voilà prête, parlez !

Un murmure d'étonnement courut dans l'assemblée, et chacun regarda Ahès, cherchant sans doute quelle réponse il fallait faire à une semblable insulte.

Un éclat de rire rompit le silence.

— Daréa ! s'écria l'amant de la fille de Grallon, tu es la plus charmante des prêtresses de Sein, et après notre divine Ahès, c'est toi qui serais digne de commander en souveraine à nos fêles!... Pourquoi donc cet air soucieux sur tes traits, ce pli sinistre sur ton front, ce feu lugubre dans tes regards?.. Allons, ma vierge d'hier, laisse ces esclaves demi-nues emplir, jusqu'aux bords, ta coupe d'un vin généreux , et fais-nous raison... n'attriste plus nos yeux par la mé-

lancolie sombre; livre lun cœur sans partage aux joies de l'amour ; ne crains pas d'oublier la solitude inféconde, et suis l'exemple que te donnent tes nouvelles sœurs, les prêtresses delà volupté!

Chacun se tourna vers Daréa, qui avait écouté sans mot dire.

Quand Owen Dyarm eut cessé de parler, Daréa prit dans sa main ia coupe que des esclaves venaient de remplir, et l'éleva en souriant et comme pour répondre à l'invitation de son interlocuteur.

^- Qu'il soit donc fait ainsi que vous le désirez, répondit-elle \ aussi bien celte vie est courte, et qui sait si quelque terrible catastrophe ne viendra pas la terminer bientôt!..

— Que voulez-vous dire? demanda Allés.

•^Qu'importe! poursuivit Daréa-, le bonheur n'est-il pas d'oublier! n'est-ce pas là la suprême joie, le seul secret de ce monde !... Oublions donc... Mais, prenez garde !... on ne méprise pas impunément les dieux, on n'insulte pas en vain les prêtresses d'Isis, et pendant que vous vous enivrez ici, au choc des verres et au bruit des baisers, là-bas dans l'ombre, loin des regards, et cachant dans son cœur son ardente haine, la vengeance veille.

— Que dit-elle demanda Ahès, qui ne comprenait rien à ces paroles et qu'une vague inquiétude commençait à gagner.

Chaque convive était devenu pâle et de sourdes rumeurs commençaient à courir.

— Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? demanda de nouveau la fille de Grallon.

— 11 y a un homme qui accomplit mystérieusement sa lâche.

— Quel homme?

— Un druide.

— Quelle tâche?

Daréa trempa ses lèvres dans la coupe.

Puis elle se prit à rire.

LES DRUIDES. ^'o\

— Écoutez, répondit-elle en élevant la voix. Chacun se tut et tous écoutèrent.

En ce moment, un bruit étrange et sourd commençait à se faire entendre, et ce bruit semblait approcher, en grondant, du palais du roi.

— Ecoutez ! écoulez ! disait Daréa qui avait jeté sa coupe et levé sa main menaçante.

Une terreur panique s'empara tout à coup alors des convives, et ils voulurent se précipiter vers les portes. Daréa avait fermé les portes.

— Nous sommes trahis! cria-t-on de tous côtés-, nous sommes perdus!...

L'amant d'Ahès courut à la fenêtre qu'il fit voler en éclats. A peine se fut-il penché au dehors, qu'il jeta un cri d'épouvante et appela à lui lous.les convives.

— Regardez, leur dit-il en étendant la main au-dessus de la ville d'Is.

Et Daréa répétait, avec son rire convulsif et amer :

— Regardez ! . . . regardez !

C'était un spectacle que rien ne saurait rendre, et dont chaque minute augmentait encore l'horreur.

La mer, haute et furieuse, était entrée de toutes parts dans la ville d'Is, et précipitait ses vagues écuraantes dans toutes les direclioiis, chassant devant elle une population épouvantée.

L'océan a surmonté ses antiques bornes : il franchit les digues élevées par les hommes et que les siècles ont respectées^ il s'avance maintenant vainqueur et comme poussé par une main vengeresse!

Tout tremble! Les hommes, les femmes, les vieillards et les enfants, tous cherchent leur salut dans la fuite -, mais les vagues les

presstMil de tous côtés, et leur ferment impiloynblemcnt la retraite.

On n'entend plus que des cris insensés, des blasphèmes, des imprécations, et par dessus ce concert universel, un nom semble dominer tous les cris.

— Allés! Allés! à mort! crient conformément les hommes, les femmes, les enfants et les vieillards, car c'est Aliès, ce vivant blasphème, cette damnée, qui a soulevé la colère de Dieu !

— Ahès! Ahès ! semblent répéter les vagues irritées. Partout est le désordre 5 la désolation est partout.

Aucun pinceau ne saurait esquisser un pareil tableau, aucune plume ne pourrait décrire une pareille scène !...

Daréa souriait, penchée elle aussi à une fenêtre.

Elle regardait venir la mer...

Cependant, le roi Grallon, réveillé en sursaut par ses gardes effrayés, n'a pas oublié, dans ce pressant danger, qu'il est père et que sa fille a besoin de son aide. Il l'appelle, la cherche dans toutes les salles; la vieillesse n'a pas éteint son courage; l'imminence du danger semble, au contraire, lui avoir rendu sa première jeunesse et sa première vigueur.

Il arrive enfin à la salle du festin, dont il fait enfoncer les portes, rassemble à la hâte ce qu'il a de plus précieux, place sa fille sur un vaillant cheval de bataille, y monte lui-même, et tous deux remettent ainsi leur salut commun à l'agilité du bon destrier.

Ils partent.

DeiTière eux l'inondation continuait ses ravages: les maisons, les palais, les hautes tours, tout est submergé, tout s'écroule; les vagues ne s'arrêtent devant aucun obstacle ; elles marchent, marchent toujours! Déjà même elles sont sur les pas de Grallon, qui serre avec désespoir sa fille dans ses bras. En vain, pour apaiser la

colère des dieux, il jette une à une ses ricliesscs dans les flots avides.

— Ahès! Ahès! semblent répéter les vagues irritées qui lèchent déjà de leur écume les pieds du cheval.

Et de loin, la voix de tout un peuple mourant arrive comme un écho d'agonie et murmure aussi :

— Ahès!... Ahès!...

Grallon se sent défaillir; il enfonce les éperons dans le ventre de son coursier qui hennit, et la noble bête recommence sa course acharnée! Tout à coup, ô bonheur! le sol durcit-, le sabot du cheval fait jaillir des éclairs sous lui; les fugitifs ont atteint les rochers qui dominent la ville d'Is ; ils vont être sauvés, mais une dernière vague bondit jusqu'à Grallon-, cette vague portait un homme qui s'élance, et profitant du premier moment de surprise et de terreur, enlève à Grallon son précieux fardeau.

— Ma fille! ma fille! s'écrie le malheureux père en joignant les mains et en tombant à genoux sur le rocher nu.

— Ahès! Ahès! répond l'océan qui vient d'ensevelir l'inconnu et et la jeune princesse dans ses piis prolonds.

C'est ainsi que finit l'opulente ville d'Is.

L'endroit où Ahès disparut dans les flots s'appelle aujourd'hui Pouldahut.

Quand la mer est tranquille, on voit encore, de nos jours, dans la baie de Douarnerez, des accidents de rochers qu'il est facile do reconnaître pour les ruines d'une ville.

Les pêcheurs donnent à leurs divers embranchements des noms de rues-, tous affirment que ce sont les ruines de la ville d'Is.

« Il est évident, dit Gallel , qu'il a existé une ville de ce nom, « c'est le Consopilum de la petite Notice des provinces, ou le Keris

« de l'anonyme de Ravainc. Kaer on Aer vcul dire «iV/e; opituin « n'est qu'une corruption (ïoppichirn. »

Les druides élevèrent un gigantesque menhir à Tudy et à Daréa.

Ils étaient morts tous deux : Daréa dans la salle du festin , auprès d'Owen Dyarm, son ravisseur, et Tudy avec Ahès, qu'il avait entraînée dans les flots.

Le menhir de Daréa et Tudy est le plus grand de ceux qui restent debout dans le département du Finistère.

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