IV
Sanchcz était profnndémenl rmii : iino joie souveraine s'était emparée de son coeur; un seul mol avait suffi pour lui faire oublier toutes les douleurs qu'il avait souffertes ; il se sentait plus fort, plus vaillant -, l'espoir avait relevé son courage, il était tout prêt à pardonner à ses bourreaux.
Son émotion grandissait à mesure qu'il approchait du cachot d'Agar, il avait hâte d'être près d'elle, et cependant, une inquiétude mortelle troublait sa raison.
Comment allait-il la retrouver-, pourquoi ne pourrait-il pas l'emmener avec lui, loin de Sarragosse, loin de l'Espagne, dans un pays de liberté, où leur amour ne serait pas puni comme un crime ?
Sanchcz savait bien que le milieu dans lequel elle avait vécu, ne convenait ni à son sexe, ni à sa nature même.
Elle était si pure, si douce, si candide, il y avait dans son regard, sur Sun front, dans son cœur, tant de pudeur et de chasteté, qu'elle n'eût été déplacée nulle part, el que l'entourage où le hasard l'avait placée, n'avait pu ternir sa belle âme
Sanchci avait toujours nourri l'espérance de faire d'Agar sa compagne devant les hommes et à la face de Dieu.
Sanciiez avait rêvé tout un avenir de joies légitimes el saintes.
Maintenant, il pleurait son amour perdu, et sentait toutes ses forces l'abandonner, quand la pensée lui venait qu'il faudrait bientôt renoncer pour toujours à cette pauvre enfant, dont l'amour l'avait rendu si heureux.
La demande qu'il avait adressée à Pierre Arbuès avait été dictée par un sentiment profond.
Sanchez croyait ardemment à une autre vie, il ne doutait pas qu'Agar ne fût condamnée d'avance, par le fait seul de sa religion -, il ne voulait pas perdre tout espoir de la retrouver un jour dans un monde meilleur.
Il avait foi en l'amour quMl lui avait inspiré : il pensait, qu'au moment de se séparer, elle écouterait ses prières, qu'elle renoncerait au culte honteux des Juifs, pour revenir à la foi chrétienne ^ qu'enfin, il emporterait, de celte entrevue, la certitude consolante que Dieu lui pardonnerait, bénirait leur amour, et les réunirait dans le ciel.
Sanchez était arrivé au cachot d'Agar, on venait d'en ouvrir la porte ^ dès que les sbires avaient disparu, il s'était précipité, en poussant un cri, vers la jeune tille qui, sans le reconnaître tout d'abord, comprit cependant qu'un grand bonheur lui arrivait.
— Sanchez! Sanchez! s'écria-t-elle, vous, vous ici! oh! mon Dieu, où sommes-nous donc? et que s'est-il passé?...
— Agar, répondit Sanchez, en lui prenant les mains, Agar!.., C'est moi! moi, votre ami, votre amant...
Et après les premiers cris échappés à la surprise et à l'amour, Saocliez s'agenouilla près d'Agar, el la contempla.
Aga» était bien changée! ses joues s'étaient creusées 5 son œil, ciifoncé dans son orbite, brillait d'un feu sombre-, sa main était se*
che el osseuse : ses cheveux, dénoués el mêlés, se tordaient sur son épaule de squelette-, c'était comme un spectre.
Siuirlipz ivcula d'horreur.
El comme Agar devina la cause de ce mouvement, elle reprit avec un amer sourire :
— Oh ! ils ont été impitoyables, ils ont voulu que je vous accuse, ils prétendaient que vous aviez assassiné ce pauvre enfant, près duquel ils nous avaient trouvés-, ils ont multiplié les tortures pour m'nrracher laveu de votre crime , Sanchez-, oh ! j'ai bien souflcrl, et. je bénis Dieu qui m'a donné la force et le cour.ige de me taire \ car si j'avais succombé, vous eussiez été perdu!...
Sancbez ne répondit pas; mais les paroles d'Agar ouvrirent dans son cœur une source abondante de larmes, et il pleura amèrement.
Quelle sainte enfant qu'Agar!... ^t quel sublimo amour que le sien!... Klle av.iit résisté, elle; elle avait lutté; elle n'avait montré ni faiblesse, ni lâcheté.
Et lui, Sanchez, un homme, — un gentilhomme!
Oh! Sanchez avait honte.
Il la prit un moment dans s^^s bras, et, baisant avec transport ses cheveux qui tombiiienl en flots abondants sur son lit •
— Agar! Agar! dil-il, tu es une sainte fille, un ange béni de Dieu; ah! que ne puis-je partager ton sort, el mourir avec toi! Dieu nous réunirait là-haut... mais je suis libre, moi; celte mort, que je désirais, elle me fuit... les misérables qui te poursuivent brisent violemment les liens qui nous unissaient... oh! qu'ils triomphent aujourd'hui, puisqu'ils le peuvent encore; demain, Agar, demain, tu seras vengée !...
Agar posa son doigt sur les lèvres de son amant.
— El que m'importe, à moi, la mort de mes ennemis, dit elle ; ton omour m'accompagnera dans la tombe: j'emporte du bonheur pour l'Élernilél... Que peuvent-ils contre ce sentiment qui nous a unis si
étroitement? rien, Sanchez-, ils ne peuvent détruire le passé, et le passé est à nous!... il ne faut pas écouler la colère de Carillo, vois tu... je sais ce qu'il t'a dit... Carillo te mènerait au crime, et le crime nous séparerait à jamais !...
Sanchez écoutait, et ne pouvait croire à tant d'angélique dévouement.
— Ecoute, Agar, lui dit-il, écoute la ponséo qui m'est venue. J*ai des amis auprès lîu roi Ferdinand; ils sont puissants, et le roi les aime; dès que je serai sorti de cette prison, j'irai à Tolède, je demanderai ta gràc<N ta liberté, et si je réussis dans cette entreprise, A^'ar, nous partirons, nous quitterons l't:>paj^ne, nous irons dans un pays où nous pourrons nous aimer en liberté, où nous serons heureux!... C'est mon rêve, à moi, mon ange aimé-, je n'aurai plus de bonheur, ni de repos, qu'il ne se soit réalisé, et que je ne t'aie rendu en joies, ce que mon amoui t'a déjà coûté de douleurs et de souffrances.
Pendant que Sanchez parlait, l'œil d'Agar s'était subitement éclairé; la joie, l'espoir illuminèrent un moment ses traits, ei elle crut pout-élre à la possibilité de la réalisation d'un pareil rêve.
Mais quelques secondes suffirent pour la rappeler à la réaiite. et elle secoua iristemonl la tête.
— Non, dit-elle, non, Sunchoz, c'est impossible... je dois mourir, je mourrai... je ne suis déjà plus de ce monde... j'appartiens à Dieu!...
Sancliez n'aurait demandé d'autre bonheur que celui de passer ainsi ses jours près d'Agar: mais l'inquisiteur avait fixé le temps à lui accordé pour cette entrevue, et quand l'heure sonna, les sbires vinrent le reprendre.
Agar avait montré jusque-là beaucoup de force et de sang-froid; mais quand elle vit que Sanchez allait la quitter, quand elle comprit qn'ell'^ ne 1o reverrail plus, que cette séparation sfrait éternelle u. 30
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peut éire, le courage, qui l'avail soutenue jusqu'alors l'abandonna, son cœur se déchira, et elle tomba, sans mouvement, sur la poitrine de Samhez.
— Je le sauverai ! je le sauverai ! dit ce dernier; le roi apprendra tnii innocence et leur cruauté-, AgJir, tu seras rendue à la liberté, à mon amour !
— Non, non, répondit Agaren pleurant, non! tout est fini, nous ne nous reverrons plus... Sanchez! Sanchez! que je voudrais mourir ainsi dans tes bras!...
Sanchez la serra douloureusement sur sa poitrine, baisa avec transport ses lèvres décolorées.
— Adieu! lui dil-il d'une voix déchiranle, et que le ciel bénisse mon voyage!
— Adieu ! répondit Agar éplorée, et puissions-nous être réunis un jour!...
El, comme elle cliercliail à relenir son amant dans une dernière el folle étreinte, les sbires l'arrachèrent violemment de ses bras, et entraînèrent Sanchez.
Cinq minutes après, ce dernier était rendu à la liberté, el, ainsi qu'il l'avait annoncé à Agar, un quart d'heure s'était à peine écoulé, depuis sa sortie de prison, (ju'il parlait pour Tolède, où résidait la cuur de Ferdinand et d'Isabelle.