CHAPITRE IV
Siiilfc «ie l'inquisilion. — Tolède. — La cour do Ferdinand »■! d'Isabelle. — Étal <lc prince que menait Torqueniada. — (larrilio à Tolède. — La Cour des Miracle> de Sarragosse. — l.a grande salle de la Garduna. — Conspiration des nouveaux chrétiens. — Vidal d'Uranzo, agent secret d'Arbuès. — Î4îs matines de la cathédrale de Sarragossf. — Meurtre de Piene Arbuès. — Monument élevé a un inquisiteur. — Colère du peuple de Sarragosse. — Punition des mertriers. — Comme quoi le métier d'agent secret avait déjà ses désagréments en 1485.
Tolède n'est guère connue aujourd'hui que pnr la trempe célèbre des lames qu'elle a fabriquées autrefois. Cependant, cette ville était, sans conlredit, une dos plus importantes de toute l'Espagne à l'époque où se passe notre histoire , et les Espagnols lui avaient alors donné le surnom de Magnifique.
Tolède n'offrait, en réalité, rien de bien agréable à l'œil : mais toutes les époques y ont laissé des traces imposantes, et c'est peutêtre fa ville qui possède le plus de souvenirs des Romains, desGoths et des Arabes. '
236 LES TRIBUNAUX SF.CRETS.
Le catholicisme, venu plus tard, l'a remplie de couveuts et héris sue de clochers.
Le l)on roi Reccarède avait ("'levé, au sixième siècle, cette é.ulise
étrupolitaioe, qui, rebàlie au treizième siècle par saint Ferdinand, restée une des plus belles églises du monde.
On y trouve encore aujourd'hui c(; vieux débris de la puissance romanesque des anciens rois maures : l'Alcazar! ce chef-d'œuvre des Covarrubias, Vergara, Vega, Villalpando.
Aujourd'hui, Tolède est une ville presque morte, qui compte à peine quinze mille habitants; au quinzième siècle, elle en avait deux cent mille.
La cour, qui y résidait, contribuait d'ailleurs à lui donner cette importance, et au moment où Ramiro Sanchez y arriva, c'était une des capitales les plus mouvantes, les plus actives qui fussent dans toute la chrétienté.
Il en fut presque ébloui ; mais il ne venait pas pour admirer le luxe de la cour, et prendre sa part des plaisirs qu'elle offrait aux étrangers.'Il n'avait pas un instant à perdre; chaque minute de retard pouvait couler la vie à Agar, il n'était venu que pour la sauver; il alla tout droit aux amis qu'il avait près du roi, et leur fit part de l'objet de son voyage.
Malheureusement, ceux auxquels il s'adressa n'étaient pas, comme lui, amoureux d'Agar.
Ils le reçurent froidement, et comme un homme dangereux, par cela seul qu'il sortait des prisons de l'inquisition; on l'engagea à se faire oublier, plutôt que de demander de nouvelles faveurs, et on l'invita, en somme, à se retirer, sans larder, d'une ville où sa présence ne manquerait pas d'être remarquée par Torquemada, qui plaisantait rarement avec les personnes suspectes d'hérésie..
En somme, celle Agar était juive.
Ll.NQLISlTION. 237
Saiichez regarduil ses anciens amis avec de grands yeux ébahisil ne les reconnaissait plus.
S'il eût été plus expert dans les choses de ce monde, il les aurait encore remerciés de ne point lui tourner tout bonnement le dos.
Comme Sanchez sortait de la cour, il vil passer sur la place de To Jèdo un brillant cortège composé d'environ quarante familiers de l'inquisition et de deux cents hommes à pied.
Sanchez demanda si c'était la garde du roi Ferdinand, on lui répondit que c'était celle de l'inquisileur Torquemada.
Ce dernier avait, depuis longtemps, soulevé une exécration universelle contre lui, et pendant tout son règne, il dut se tenir on garde contre les attentats dont il était incessamment menacé.
Le roi l'avait autorisé à se faire accompagner de la sorte, pour se mettre à l'abri de toute attaque imprévue.
On assure que Torquemada avait pris, en outre, de mystérieuses mesures contre les ennemis secrets qui tenteraient de pénétrer près de lui pour le tuer, et la défense de licorne qu'il portail toujours sur sa table ou sur ses vêtements, possédait, dit- on, la vertu de faire découvrir ou de neutraliser les poisons.
L'empereur Soulouque a bien un croupion de canard qui le préserve de tout sortilège !
Sanchez suivit machinalement le cortège jusqu'au palais de l'ini;uisiteur, et le regarda, pensif, défiler et disparaître.
Un moment, l'idée lui vint de pénétrer jusqu'à Torquemada, de demander à le voir, à lui parler, de se jeter à ses genoux, d'implorer sa pitié pour Agar, de lui dire son innocence, de la prouver, au be soin, en s'accusant lui-même.
Sans nul doute, il aurait mis ce projet a oxéculion, s'il ne s'étai» senti tout à coup louché à l'épaule.
Il se retourna brusquement, et aperçut, près de lui, Carillo, le frère d'Agar.
238 LES TKIBUNAUX SHCRETS
Carillo fll son geste habituel, c'est-à-dire qu'il posa disrrèlemonl son index sur ses lèvres, et fil signe à Sanchez de le suivre sans répondre, — ce que ce dernier se hâta de faire.
Ils marchèrent ainsi, l'un h côté de l'antre, sans se parler, pendant environ une demi-heure, au bout de laquelle ils arrivèrent aux portes de la ville.
Là, Carillo s'arrêta.
— Seigneur Sanchez, dit-il alors, je n'ai appris que quelques heures après votre dépari que vous aviez quille Sarragosse pour venir à Tolède, sans cela je vous aurais dissuadé d'entreprendre un pareil voyage qui devait être inutile.
— Qu'en savais-tii? objecta Sanchez.
— Agar ne devait pas survivre à lanl d'émotions et de souffrances, seigneur Sanchez.
— Que veux tu dire?... s'écria Sanchez.
— Agar est morte!
— Morte! répéta Sanchez avec un cri terrible.
— Une heure après votre départ, reprit tranquillement lo poslulaiil de la Garfhma, la maladie fttdes progrès effrayants^ le médecin, appelé près d'elle, ue pouvait plus rien, elle était perdue ^ elle a passé une heure dans des souffrances qu'on ne peut imaginer-, elle vous a appelé à différentes reprises ^ puis, après avoir lutté contre la mort qu'elle sentait venir, elle a succombé dans nos bras, en me recommandant d'aller vers vous, et de vous engager à la modération et à l'oubli de toute vengeance.
Sanchez était accablé; ce dernier coup lui avait enlevé ce qui lui restait d'énergie ^ il s'appuya sur le bras de Carillo, pour ne point tomber.
— Morte ! morte ! Agar morte ! s'écria-t-il , comme se parlant à lui-même, et ses dernières paroles pardonnaient encor-e à ses bour-
reaux... Dieu n'a pas eu pitié de ses prières ni de mes larmes... Oh ! malheur! malheur à ceux qui l'ont tuée !
Il serra en même temps la main de Carillo, et le regarda avec une fixité folle.
— Il faut toujours exécuter les ordres des mourants, reprit Carillo, c'est pour cela que je vous ai dit les paroles d'Agar. — JMais une fois ma commission faite, je garde nos idées... Veogeous-la, s'il vous plaît, seigneur Sanchez ! '
— Carillo, lui dit Sanchez d'une voix saccadée, écoute! Agar était le seul être qui me retînt à la vie ; elle morte , je n'ai plus rien au monde, et je ne veux plus vivre-, mais avant de quitter cette terre, un dernier devoir me reste à remplir, et je le remplirai,
— Bien ! dit Carillo.
— I.a vengeance! s'écria Sanchez, il me faut la vengeance! Tarillo frappa dans ses mains et sauta de joie.
— A la bonne heure ! seigneur Sanchez, s'écria-t-il, je vois qu'il y a un cœur vraiment espagnol dans votre poitrine, et puisque vous parlez ainsi, je suis votre homme, partout où vous irez, j'irai -, ce que vous me direz de faire, je le ferai-, cl je puis vous assurer d'avance que pour une pareille entreprise la Garduna ne vous refusera pas ses services.
— Je n'aurai pas besoin d'elle! répliqua Sanchez, en réprirnantun premier mouvement de répugnance, j'aurai mieux que cela, s'il plaît à Dieu.
— Ayez tout ce que vous voudrez, seigneur Sanchez, pourvu que vous arriviez au but.
— Nous y arriverons j mais , pour cela, ne perdons pas une minute, parlons!
— Partons! répondit Carillo.
Ils montèrent aussitôt à cheval, et prirent le chemin do Sarragosse. De Tolède à Sarragosse, la route est longue; mais les deux cava-
240 LES THinrNAim sf.crets
liers la parcoururent en moins de deux jours, et arrivèrent h Sarragosse, sans avoir pris le moindre repos.
Une araeur surhumaine soulennit Sanchez, et quand il .irriva au but de sa course, il ne songea même pas à la fatigue qu'il ;ivail éprouvée.
Carillo le «onduisit au quartier géncVal de la Garduna , où il ne pouvait venir à la pensée de personne de l'aller déeouvrir.
Il importail, en effet, pour le succès de leur entreprise, quelehruit de son arrivée ne se répandît pas dans la ville , et que l'inquisiteur surtout ignorât sa présence à Sarragosse.
Sanclipz comprit ces raisons, etfit prévenir seulement ses amis les plus inliines de le venir trouver la nuit même.
La garduna tenait son quartier général dans un des faubourgs /es plus mal famés deSarragnsse.
Celait une maison immense, sorte d'hôlel où tous les voyagours de bas étage allaient habitueliemeiU chercher un gîte pour la nuit.
Celte habitation était forl connue dans Sarragosse, et le quartier dans lequel elle se trouvait placée n'était guère liante que par les bandits, les voleurs, les assassins et les prostituées. Les honnêtes gens se gardaient bien de s'aventurer, la nuit, dans ces affreux parages, et la police elle-même n'y mettait jamais les pieds.
Il est probable que si elle s'y tût présentée, on lui aurait fait un mauvais parti-, elle le savait, et ne se mêlait point de ce qui se passait de ce côté.
L'endroît était donc merveilleusementchoisi pour une entrevue que l'on voulait cachera tous.
En attendant l'heure qu'il avait indiquée à ses amis, Sanchez se jeta sur u'.. mauvais grabat et prit un peu de repos.
Au ^.lilieu de la nuit, il fut réveillé par des bruits d'un caractère étrange.
Il se leva avec vivacité et courut à la fenêtre.
Sanchez n'avait jamais assisté à un spectacle pareil à celui qui s*offrit alors à ses regards.
La cour , éclairée de réverbères ternes et sombres, était remplie d'une population couverte de guenilles et d'oripeaux. Il y avait do de tout un peu : des mendiants secouant gaîmenl leurs haillons^ des moines apocryphes jetant leurs vêtements d'emprunt-, des filles de joie, le sein nu, la robe courte, les épaules ruisselantes do faux diamants.
L'armée du vol, du meurtre et delà prostitution au grand complet.
C'était un murmure confus , à travers lequel s'élevaient, jusqu'à Sanchez, des lambeaux de phrases empruntées à une langue inconnue : l'argot , langue universelle, au moyen de laquelle les voleurs de tous les pays se comprennent.
C'était un monde fantastique, qui n'a rien d'analogue dans le nôtre ; singulier fouillis où les figures les plus repoussantes trouvent naturellement leur emploi, où les vices les plus hideux ont leur utilité reconnue et chantée.
Sanchez avait dégoût de ce spectacle , et cependant , la curiosité le retenait malgré lui. Pendant une heure au moins, il resta ainsi, attiré par l'attrait invincible de celte nouveauté, et si Carillo ne fût venu le prévenir que ses amis l'attendaient, il aurait peut-être oublié son rendez vous.
Il se hâta de suivre le frère d'Agar
Cependant, une inquiétude lui était restée dans l'esprit, et il se demandait dans quel affreux réduit on avait conduit ceux qui l'attendaient.
Mais Carillo lui répondit de manière à piquer davantage encore sa curiosité.
— Rassurez-vous, seigneur Sanchez, dit Carillo, vos amis seront traités comme il convient au rang qu'ils occupent et au nom qu'ils portent! La Garduna a des salles qui ne le cèdent pas, en richesse, n. 81
LES TRIBDNAUX SECRETS.
aux plus somptueux appartcmenls de Ferdinand et de la remc Isabelle.
Sanchcz ne put s'empêcher de sourire à ces paroles, et il entra presque aussitôt dans la salle que Carillo lui annonçait.
Il demeura stupéfait.
Cette salle était située à trente pieds environ sous terre, elle était vaste, spacieuse, somptueusement éclairée ; des sujets de mythologie païenne en décoraient les voûtes. Une dizaine d'orangers, plantés dans le sol, qu'on avait préparé à cet effet, au-dessous du parquet, semblaient sortir, chargés de fleurs et de fruits, des marbres dont ce parquet était formé.
A chaque coin de la salle, des fontaines, aux gracieux ornements, laissaient reloiubcr en cascade leurs eaux limpides dans des bassins de porphyre. Des génies, aux ailes d'or, soutenaient les draperies d'argent suspendues aux colonnes, et des lampadaires, placés de distance en distance, donnaient à cette vaste salle un air véritablement grandiose et solennel.
Après avoir jeté un coup d'œil sur toutes les richesses répandues à profusion dans cette salle, Sanchez courut à ses amis qui l'attendaient, et il leur serra la main avec effusion. Ils étaient nombreux, et descendaient tous, comme lui, de familles d'origine juive.
A Sarragosse, en effet, comme dans toutes les Espagnes, l'influence et l'argent, surtout, étaient entre les mains des Juifs ou des nouveaux chrétiens. LuisGonzalo, secrétaire du roi, pour les affaires du royaume; Philippe de Clémente, protonotaire; Alphonse de Caballeria, vice-chancelier, et Gabriel Sanchez, père de Ramiro, grand trésorier, descendaient tous d'Israélites autrefois condamnés par l'inquisition.
Ils étaient catholiques depuis deux siècles, et tenaient leur croyance à honneur.
Tous étaient accourus à l'appel fait par Sanchez, et malgré l'étran-
l'inquisition. 243
geté du lieu dans lequel ce dernier annonçait qu'il les attendrait, aucun lie manque au rendez-vous.
Il faut ajouter aux précédents, Pierre Cerdan, Guillen lïuiz de Moros, Miirtiis Gotor, lieutenant du sous-préfet de Sarragosse, Galacien Luis do Sautagel, et Michel Coscon-, Jean d'Abadia, noble d'Aragon, Jean d'Esperaindro, Vidal d'Uranso, Mathieu Ram, Antoine Gran, et Bernard Léofante, toute la jeunesse de Sarragosse, tous décidés à faire payer à Arbuès les atrocités qu'il avait commises.
Sanchez n'espérait pas tant d'ardeur de leur part ; il fut ravi de les voir si nombreux, et de les trouver si bien disposés !
C'est que Sanchez ignorait que déjà bon nombre de démarches avaient été faites par ces mêmes hommes, pour obtenir qu'on ne laissât pas s'établir le tribunal de l'Inquisition à Sarragosse, et ces démarches avaient toutes été infructueuses.
La plupart des hommes dont les noms précèdent, avaient profité, quelques mois auparavant, de leur position politique pour engager les autorités de Sarragosse à réclamer auprès du pape et du roi contre l'introduction des nouvelles lois promulguées par l'inquisition, et ils avaient dépêché des commissaires pour Rome et pour la cour.
Ils venaient d'apprendre, le jour môme, que les négociations sui vies, tant à Rome qu'à Tolède, n'avaient produit aucun résultat favorable, et que leur requête avait été rejetée.
Il n'en fallait pas davantage pour exaspérer leurs esprits, et ils accoururent vers Sanchez, comme vers un centre commun où ils pourraient se réunir ei s'enleniire.
Dès que le silence se fui établi, Sanchez prit le premier la parole, remercia ses amis de l'empressement qu'ils avaient mis à se rendre à son appel, leur fit connaître le but de cette réunion, et leur demanda s'ils voulaient l'aider dans cette entreprise.
— Que chacun réfléchisse bien, dit Sanchez, d'un ton d'autorité
244 LES TRIBUNAUX SECRKT8.
qui ne meSup^É^t à sa jeunesse-, que tous songent à la gravité de la proposition qiïïTst faite, avant de s'engager. C'est ici une entreprise dont le meurtre est le but, dont la mort, peut-être, sera le chûtimont : que ceux qui ne se sentent pas le courage de me suivre le déclarent franchement ; et dussé-je rester seul, je n'en continuerai pas moins mon œuvre terrible.
Et comme tous juraient d'exécuter ce qui serait décidé, Sanchez poursuivit ;
— Pour moi, dit-il, c'est une vengeance implacable ^ à quelque prix que ce soit, je l'obliondrai. Heureux si ma mort peut être utile à mon pays, et délivrer l'Aragon de la présence des inquisiteurs, ou intimider, du moins, ceux qui succéderont au misérable dont nous subissons les fureurs.
— La mort ! plutôt la mort que l'inquisition ! s*écrièrent, d'une commune voix, les seigneurs réunis.
— Le ciel vous entende, et bénisse vos transports! répondit Sanchez 5 j'écoute vos acclamations avec joie, et je demande pour moi l'honneur des plus grands légers à courir. C'est moi qui frapperai le premier !
— Non, moi ! moi ! crièrent touslffl||conjurés à la fois.
— C'est à moi que revient cette nife^n, lit observer Sanchez^ c'est moi qui vous ai réunis, c'est moi qui aile motif le plus légitime de vengeance!
Jean de la Abadia s'était levé -, il imposa silen|ce à l'assemblée, et se tournant vers Sanchez :
— Ce jeune homme a raison, dit-il -, c'est yMKuî doit frapper le coupable, puisque c'est lui qui a le plus soiH^t ! Mais il ne faut pas que pour la vaine satisfaction d'une vengeance personnelle, l'entreprise commune soit exposée à manquer : Sanchez est jeune j il a besoin de nos conseils et de notre aide. D'ailleurs, le coup doit être porté avec soin, si nous voulons réussir.
L'observation de Jean de la Abadia fut reçue avec faveur, et voici le dernier parti auquel s'arrêtèrent les conjurés.
Jean de la Abadia fut cbargé de diriger l'entreprise, tandis que Jean d'Esperaindro, Vidal d'Uranso, Mathieu Ram, Antoine Granet, Bernard Léofante reçurent la mission d'aider Sanciiez, et, au besoin, *; de le suppléer.
Une fois ces dispositions prises, l'assemblée se sépara, en prenant jour pour une prochaine réunion.
Vidal d'Uranso était un homme qui pouvait avoir une quarantaine d'années environ. 11 n'avait jamais été marié, et vivait à Sarragosse, fort retiré, sans que personne eût jamais pu dire précisément ce qu'il faisait. On le rencontrait r&reraent ; on ne le voyait, pour ainsi dire, qu'à certains jours -, et beaucoup assuraient qu'il entretenait, avec les esprits de l'autre monde, un commerce qui n'était guère orthodoxe.
En général, on ne l'aimait pas.
On se rappelait seulement que, depuis l'établissement de l'inquisition, il s'était montré trés-zélé pour le service du saint-offlce, et quand on lui avait adressé des remontrances à ce sujet, il avait répondu qu'il méprisait souverainement cette institution, et qu'il saluerait avec joie le jour où l'Aragon s'en verrait délivré.
Dès les premières ouvertures qui lui avaient été faites, il avait même promis de sejoindre aux conjurés, et il s'était montré un des plus ardents à préparer la mort de Pierre Arbuès ou maître Epila.
Vidal d'Uranzo était petit, vif, d'un visage anguleux, où brillait incessamment l'éclair de deux yeux noirs, extraordinaireraent mobiles j il avait la démarche saccadée et la parole brève. Du reste, il
246 LKS TRinrrNAïix secrkts.
était généralement très- réservé, et nul n'avait pu encore découvrir le fond de sa pensée.
Le lendemain de la séance qui avait eu lieu à l'établissement de la Garduna, Pierre Arbuès était seul dans sa chambre, dans le couvent des Dominicains.
Il avait reçu, rt^cemment, de nouveaux ordres de Torquemada, et il s'apprêtait à traquer, plus étroitement encore qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, les Juifs de Sarrogosse.
Sa pensée, éveillée, cherchait les moyens de satisfaire l'insatiable exigence de son chef de Tolède, et ne trouvait autour de lui que des malheureux que les tortures avaient déjà atteints.
En ce moment, quelques coups frappes à la porte de sa chambre le tirèrent de sa préoccupation \ il releva vivement la tête, et vil entrer Vidal d'Urauzo.
Son visage s'éclaira, et un éclair de satisfaction brilla un moment dans son regard.
Vidal d'Uranzo s'arrêta à distance, et salua humblement.
— Fort bien ! fort bien, maître Vidal, dit Pierre Arbuès, je suis content de vous voir, approchez, approchez, plus près, plus près encore.
— Monseigneur me rend confus par tant de bontés, dit Vidal, en s'inclinant de nouveau.
— Ah ! il y avait longtemps que je désirais vous voir, cher maître, et j'avoue que le temps me semble long quand je ne vous vois pas.
— Monseigneur est trop bon ! fit Vidal.
— C'est vous qui m'êtes très-utile, maître Vidal, interrompit l'inquisiteur, et depuis bientôt huit jours, j'espère que vous avez dû recueillir bien des renseignements, et que vous allez me fournir l'occasion de prouver à Thomas Torquemada, notre maître redoutable, que nous prenons activement les intérêts de l'inquisition.
f /INQUISITION. 247
Vidal d'Uranzo ne répondit pas, et parut se recueillir. Puis il regarda l'inquisiteur, en souriant finement.
— U y a, en effet, bien du nouveau, monseigneur, répondit-il enfin, l'audace de vos ennemis augmente tous le jours, et l'indulgence dont vous avez usé à l'égard du jeune Ramiro Sanchez, porte déjà ses fruits malheureux.
— Comment cela?
— Ah ! monseigneur a eu bien tort de relâcher ce jeune seigneur, et à sa place...
— Mais qu'aurais-tu fait? l'ordre était formel, et il émanait de Torquemada lui-même.
— N'en déplaise à monseigneur, répliqua Vidal, avec un atroce sourire, l'inquisition ne peut rendre à la liberté que ceux qui ne sont pas morts.
Pierre Arbuès regarda son interlocuteur d'un œil sévère, puis il reprit sèchement :
— Mais enfin, qu'y-a-il, et quelle est cette menace dont tu semblés vouloir m'effrayer ?
— Vos ennemis sont nombreux dans Sarragosse, monseigneur, et ils ont juré votre mort!
— Ma mort!
— Oui, monseigneur.
— Et comment sais-tu cela ?
— D'une manière fort simple.
— Mais encore.
— Parce que je suis un de ceux qui ont juré de vous assassiner.
— Toi?
— Moi-même, monseigneur.
— Voyons ! voyons, maître Vidal, dit Pierre Arbuès, tout ceci me semble une énigme, dont je cherche en vain le mot... explique-toi, et sans perdre de temps.
248 LES I RlBrNACX SRCRETS.
Ce n'est pas en 1851, lorsque l'hisloire contcniporaine nous a si énergiquement démontré que dans toute société secrète, composée de trois hommes, iî y a constamment deux agents do police, pour le moins, — ce n'est pas en 1851, deux ans après 1848, que l'on peut s'éioiincr de voir un familier de l'inquisitiou parmi les conspirateurs qui avaient juré la perte de l'inquisition.
Vidal raconta alors, à l'inquisiteur, ce qui s'était passé la veille à l'association de la Garduna. Il dit les fureurs de Sanchez, sa haine, son ardeur de vengeance, il répéta ses paroles, et linit en nommant tous ses complices.
Pendant qu'il parlait, Pierre Arbuès avait successivement pâli et rougi, et passé de la colère la plus aveugle, à la terreur la plus profonde.
— Je connais ces hommes, dit-il enfin à Vidal d'Uranzo, ils sont capables de mettre leur projet à exécution, ils me tueront comme ils l'ont juré!
— C'est évident, répondit maître Vidal.
— Tu en parles bien à ton aise !
— Monseigneur, il n'y a qu'un moyen d^éviter cette triste extrémité.
— Lequel?
— C'est de les faire tous arrêter.
— Mauvais moyen ! mauvais moyen, cher maître, répondit Pierre Arbuès-, ces hommes sont aimés du peuple, et si demain je les faisais arrêter sans motif apparent, je serais perdu sans retour, et j'ameuterais contre moi, et contre l'inquisition , toutes les colères qui couvent.
— Que faire donc, alors? objecta Vidal.
— Continuer à jouer ton rôle, comme tu l'as fait jusqu'à présent, répUqua Pierre Arbuès, te montrer aussi ardent que par le passé, pour éloigner tout soupçon, et le jour où ils auront décidé <le frapper, tu m'en avertiras... nous aviserons à les en empêcher.
— Mais s'ils allaient me repousser de leurs réunions, s'ils vous frappaient en plein jour, à un moment où nul ne s'y attendrait, pas même vous !
— Va, ne crains rien, fit Arbuès, je sais déjà comment je ferai face à un semblable danger.
A partir de ce moment, en effet, Pierre Arbuès, à l'exemple de Thomas Torquemada, l'inquisiteur général, se fit accompagner dans Sarragosse par une garde permanente, composée d'environ quarante familiers du Saint-Office.
En outre, pour éviter toute surprise, il porta sous ses vêtements une cotte de mailles, et sur sa tête, une espèce de calotte de fer, que cachait un bonnet rond.
Cependant, à partir de ce moment, aussi, il ne revit plus Vidal d'Uranzo.
Voici pour quel motif :
Quelques heures après la visite à Pierre Arbuès, Vidal d'Uranzo avait voulu suivre ses conseils, et il s'était, en conséquence, rendu au lieu fixé pour la nouvelle réunion des conjurés.
Comme la première fois, tous étaient présents, à l'exception, toutefois, de l'auteur [trincipal de ce drame, Sanchez.
On attendit quelques minutes, et comme il n'arrivait pas, Jean de la Abadia ouvrit la séance.
Il annonça que le moment lui semblait propice pour tenter un coup demain, que les esprits étaient bien disposés, que les autorité les seconderaient, qu'enfin, tout promettait un éclatant succès.
Les conjurés accueillirent cette nouvelle avec enthousiasme, et Vidal d'Uranzo ne fut pas le dernier à en manifester sa satisfaction.
En ce moment, Sanchez parut.
Il était pâle et fort agité.
Chacun l'entoura avec inquiétude, et lui demanda pourquoi il paraissait aussi abattu I
lU 32
î'iO LES TRIBl'NAUX SECHETS.
— Qu'y a-l-il donc? (lemanda vivement Jean de la Abadia. '— Il y a que nous sommes Irahis! répondit Sanchez.
— Déjà î fit Jean d'Esperaindro.
El le cercle, qui entourait Sanchez, se resserra.
— Nous sommes trahis, répéta ce dernier, et trams par un des nôtres.
— Qui vous l'a dit?
— Un homme qui jusqu'aujourd'hui m'a dit la vérité, et qui remplit les fonctions de sbire de l'inquisition.
— Son nom?
— C'est le frère d'Agar.
— Mais comment a-t-il pu savoir?... murmura Vidal. Sanchez lui lança un regard qui le fit pâlir.
— Carillo était de garde à la porte même de l'appartement de Tinquisition, répondit-il, quand le traître y est entré, et il n'a perdu aucune des paroles qui ont été prononcées.
— Et quel est ce traître?... demandèrent vingt voix en même temps.
— Ce traître, répondit Sanchez, en posant une main vigoureuse sur le bras de celui qu'il nommait, c'est Vidal d'Uranzo.
A l'instant, vingt épées sortirent du fourreau, et étincelèrent à la clarté des lumières.
Vidal était plus mort que vif, et tenait les yeux baissés vers la terre.
— Parle! parle ! lui criait-on de toutes parts, est-ce vrai?
— C'est faux ! répondit Vidal en balbutiant.
— Tu n'as point été chez l'inquisiteur ?
— Je n'y suis point allé...
— Tu ne nous as pas trahis?
— Jamais!...
— Eh bien, soit, reprit Sanchez, que tu sois un traître, ou que tu
n'aies point démérité de notre confiance, il est de notre intérêt de nous assurer de toi, et de te mettre dans l'impuissance de nous nuire.
Et se tournant vers ses compagnons :
— Messeigneurs, ajouta-t-il, je vous propose de retenir ici cet homme, jusqu'au jour où nous nous serons délivrés de noire en nemi !
La proposition de Sanchez était trop sage pour n'être point ac captée. Vidal d'Uranzo fut donc mis au secret, et maître Epila dut se passer, pendant quelque temps, de ses délations.
Cependant, l'occasion attendue avec tant d'impatience ne se présentait pas très-vite-, les précautions prises par Pierre Arbuès empêchaient les conjurés de tenter un coup en plein jour, comme Sanchez l'avait d'abord médité.
Il fallait attendre.
On était alors au 14 septembre de l'année 1485, et les conjurés n'avaient encore rien décidé.
Le soir, Sanchez réunit une dernière fois ses amis, et ordonna, pour cette occasion, de délivrer Vidal d'Uranzo, afin qu'il put prendre part à la délibération..
Quand Vidal eut été introduit, Sanchez prit la parole, et dit qu'enfin il croyait l'heure venue de mettre leur projet à exécution •, qu'il avait reçu, dans la journée même, des renseignements très-positifs sur les habitudes de Pierre Arbuès, et qu'il se faisait fort, lui seul, de le tuer le lendemain soir. D'ailleurs, ajouta Sanchez, nous avons assez attendu, et nous devons enfin tenter d'en finir.
Tous les conjurés avaient éprouvé, plus ou moins, le même sentiment d'impatience qui animait Sanchez; ce fut à qui obtiendrai/ rhonneur de l'accompagner.
Il fut convenu que le lendemain Jean d'Esperaindro et Jean de la Abadia suivraient seuls Sanchez, et que l'on tuerait Pierre Arbuès,
.ibi LES TRIBUNAUX SECRETS.
qui, solon l'as^iiiMnce qu'en donnait Sanchez, devait se trouver à l'église vers onze heures du soir, sans garde, presque seul !...
Il fut convenu, en outre, que Vidal d'Uranzo serait gardé à vue par les autres conjurés, dans l'église même, pendant que le crime s'accomplirait!. ..
Le lendemain, 25 septembre 1485, un peu avant onze heures du soir, les trois conjurés entrèrent dans l'église, et allèrent s'agenouiller dévotement aux marches de l'autel.
Jean d'Esperaindro et Jean d'Abadia étaient devant; Sanchez se tint debout derrière eux, pour épier l'instant où Pierre Arbuès entrerait.
Les chanoines étaient dans le chœur, et récitaient les matines. L'église était presque vide et peu éclairée.
Tout à coup, Sanchez s'approcha de ses deux compagnons, leur frappa sur l'épaule et leur fit signe de le suivre.
Pierre Arbuès venait d'arriver, et, selon son habitude, il s'était agenouillé derrière un des piliers de l'église, avait fait le signe de la croix et priait.
Sanchez marchait devant et sur les pointes du pied, pour faire le moins de bruit possible. Il avait silencieusement tiré son épée du fourreau, el d'Abadia et d'Esperaindro l'avaient imité.
Pierre Arbuès n'entendait rien ; profondément absorbé dans sa prière, il avait la tête baissée vers les dalles, et les yeux cachés daus ses mains.
Sanchez s'approcha à le toucher, et lui porta un violent coup sur le bras gauche.
— A toi, Pierre Arbuès, dit il, de la part de Ramiro Sanchez, épouX, devant Dieu, d'Agar assassinée.
Pierre Arbuès, surpris par la peur, voulut un moment se retourner pour fuir.
Il n'était pas assez grièvement blessé pour ne point se sauver;
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mais Jean d'Abadia, qui venait le second, lui asséna un nouveau coup qui lui fit, sur le derrière de la tête, une blessure large et profonde.
Pierre Arbuès poussa un cri terrible qui retentit dans toute l'église, et tomba comme une masse sur les dalles.
Les conjurés n'en demandèrent pas davantage, et se hâtèrent de fuir.
Cependant Pierre Arbuès n'était pas mort ^ on accourut à son secours, et on le porta, baigné dans son sang, jusqu'au palais de l'inquisition. Mais la blessure était mortelle, et deux jours après, il avait cessé d'exister.
Toutefois, le triomphe des conjurés fut de courte durée.
Ils avaient, en effet, en commettant ce crime, compté sur les sympathies populaires i mais, sous ce rapport, ils s'étaient amèrement trompés.
La veille de la mort d'Arbuès, on entendit de sourds murmures dans toutes les rues de Sarragosse ; la populace, ameutée à tous les carrefours, racontait, avec toutes sortes d'exclamations de haine contre les meurtriers, l'assassinat dont l'inquisiteur avait été victime ; assassinat commis dans une église, en face du saint tabernacle ! l'exaltation s'empara bientôt des esprits-, on se porta en masse à la demeure des coupables, dont tout le monde connaissait les noms, et s'ils n'avaient pris la fuite à temps, ils auraient été infailliblement massacrés.
Mais, une fois qu'une émeute commence, sous quelque prétexte que ce soit, sait-on comment elle finira? A défaut des meurtriers, le peuple voulut s'en prendre aux nouveaux chrétiens en général, et l'émeute devint, en peu d'instants, si violente, que le jeune archevêque, Alphonse d'Aragon, fut oblige de monter ù cheval pour contenir la multitude, en lui promettant que les coupables seraient punis du dernier supplice qu'ils avaient mérité!
Toutofois, l'inquisilion, avant même de rien entreprendre contre les assassins, voulut honorer, d'une manière toute exceptionnelle, la mémoire de Pierre Arbuès-, quoique ce juil-niaure-chrélien ait été accusé, par un contemporain, d'avoir poussé jusqu'à la démnncc les cruautés, pour exciter justement la haine du peuple contre l'inquisition elle-même.
On lui éleva un tombeau magnifique, et, plus tard, on fit dresser, à la place même où il était tombé, une grande pierre, sur laquelle était gravée l'inscription suivante :
« Passant, arrête! tu adores dans le lieu où est tombé mortelle- « ment, atteint de deux blessures, le bienheureux Pierre Arbuès, à « qui Epila donna le jour, et celte église, un canonicat. Le Saint- « Siège le choisit pour premier père inquisiteur de la foi; le zèle « qu'il montra pour elle le rendit odieux aux Juifs ; ils regorgèrent, '■ et il mourut ici martyr, en l'année 1485.
'-- Les sérénissimes Ferdinand et Isabelle lui ont érigé un mausolée « de marbre sur lequel sa gloire a éclaté par des miracles. Le sou- « verain pontife, Alexandre VII, l'a béatifié et mis au nombre des « martyrs. Son tombeau ayant été ouvert, on a construit avec ses « matériaux une chapelle et un autel, par ordre du chapitre, en a soixante et quinze jours-, et les cendres saintes du bienheureux « martyr ont été apportées, avec une grande vénération et solen- « nité, au-dessous de l'autel de cette chapelle. »
Il est bien difficile de dire au juste, après tant d'années écoulées, si Arbuès fut un fanatique exalté, martyr de ses convictions, ou un faux chrétien, comme ses ennemis l'en accusaient.
Les meurtriers furent traités avec toute la rigueur des lois. Jean d'Esperaindro, Mathieu Ram, Sanchez et les autres principaux auteurs du meurtre, qui n'avaient pas eu le temps de fuir, furent ignominieusement traînés par les rues de Sarragosse ; puis on leur coupa les mains et on les pendit.
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Leurs cadavres furent écartelés, et leurs membres exposés sur les chemins publics.
Jean de la Abadia se tua dans sa prison la veille du supplice^ mais il n'en fut pas moins traité comme les autres condamnés.
Quant à Vidal d'Uranzo, il eut beau protester de son innocence, comme il n'énonçait aucune preuve à l'appui, pour toute grâce, on attendit qu'il eût expiré pour lui couper les mains.
Malgré la sévérité avec laquelle furent punis les assassins de Pierre Arbuès, leur action trouva des imitateurs, et la révolte contre l'inquisition gagna bientôt de proche en proche, et se répandit dans toutes les provinces.
A Ternel, à Valence, à Lerida, à Barcelone, à Majorque, on prit les armes, et Torquemada ne put guère contenir ces soulèvements partiels qu'à force de violence.
C'est à cette époque qu'il fit paraître plusieurs articles additionnels aux premières constitutions dont nous avons parlé plus haut, et qui déterminent, d'une façon peut-être plus précise, les limites dans lesquelles rinquisilion devait opérer.
Il était dit dans ces articles :
« Qu'il y aurait, dans chaque tribunal subalterne, deux inquisiteurs jurisconsultes, un fiscal, un alguazil, des greffiers ou rédacteurs, et d'autres employés, suivant le besoin. Qu'aucun domestique, qu'aucune créature des inquisiteurs ne pourrait être admis à remplir des fonctions auprès du tribunal. »
Celte disposition était toute en faveur des prévenus:
Que l'inquisition entretiendrait à Rome un jurisconsulte habile, avec le titre d'agent, pour toutes les affaires qui seraient de son ressort, et que cette dépense serait supportée par les biens confisqués aux condamnés.
Cette disposition prouve jusqu'à l'évidence ce que nous disions dans notre avant-propos, c'est-à-dire que les papes ont été souvent
hostiles à rinstilulioii de l'inquisition, ou tout au moins à l'exagôralion de son zèle.
Les nombreuses plaintes qui s'élevaient de toutes parts avaient éveillé la sollicitude des souverains pontifes, et Torqucmada, notamment, se vit obligé d'envoyer, à trois reprises, à Rome, son collègue Alphonse Badaja, avec la mission de le défendre contre les accusalions de ses ennemis,
Alexandre VI voulut même, dit-on, le dépouiller de la puissance doiil il l'avait investi; mais, retenu par des considérations politiques, il se contenta de lui adjoindre quelques archevêques et cvêques de Sicile ou d'Espague.