CHAPITRE V
Suite de l'inquisition. — Son origine en Portugal. — Saavedra et son valet Franco Caldéraon. — Dtilité de la calligraphie. — Escapades de Saavedra et de Franco. — Entrée a Covilhas. — Le faux bref du pape. — Le faux cardinal. — Le faux inquisiteur. — Saavedra et le père de la foi. — Grandeur de Saavedra; béatitude de Franco Caldéraon. — La comtesse de Vasconcellos y Souza. — Juana la Cordouane. — Antonio da Costa, l'alguazil. — Gomment une comtesse n'est pas a l'abri de l'amour d'une mouche. — Da Costa et Juana dans la prison. — -Saavedra en tournée. — Bonneurs rendus a son éminence le cardinal inquisiteur. — Le festin de Nieva. — Prodigieux sang-froid de l'imposteur. — Un gouverneur qui réfléchit. — Décadence de Saavedra. — Ses prisons. — Ses mémoires
Par une belle soirée d'été, à quelque distance de Covilhas, ville du royaume de Portugal , située près de la montagne Estrella, dans la province de Boira, deux hommes, le maître et le valet, étaient nonehalammenl allongés sur l'herbe.
De ces deux hommes, l'un s'appelait dom Miguel Gutlierez Saavedra, c'était le maître , et l'autre Franco Caldéraon, c'était le valet.
Mais à part la distinction naturelle du premier, ses manières élégantes, son costume particulièrement riche, il régnait une telle intin. 33
258 LES ÏRIRUNAUX SECRETS
mité de langage enlre les deux personnages, qu'au prime abord, si l'on n'eût écoulé que leur conversation, on n'eût pu distinguer le valet du maître.
Gultierez Saavodra et Franco Caldéraon étaient deux amis, et ni la bonne ni la mauvaise fortune n'avait pu les séparer.
Saavedra avait trente ans à cette époque, c'est-à-dire le 20 août de l'année 1539.
C'était un grand garçon, admirablement taillé, mais chez lequel la force n'excluait pas l'élégance, et qui eût passé pour un parfait gentilhomme dans les meilleurs salons de Madrid ou de Lisbonne.
il portait son riche costume avec aisance-, sa mam le disputait en blancheur aux dentelles de Flandre qui tombaient de ses manches, et nul n'avait meilleur air à porter une épée.
Du reste. Franco Caldéiaon ne le cédait en rien à dom Miguel Gultierez Saavedra -, et si le second élait le roi des gentilshommes de l'Espagne, le premier tenait cci-taincment la tête parmi les valets de ces mêmes gentilshommes.
C'étaient deux hommes heureusement assortis , et que la nature semblait avoir faits exprès l'un pour l'autre.
La Péninsule est sans doute un pays béni du ciel.
Il faisait une journée magniiique.
Autour d'eux, le paysage était riant et parfumé -, de tous côtés, uni' végétation luxuriante, une richesse prodigue ;deslauriers-roses, des orangers , des grenadiers en fleurs; à leurs pieds, un ruisseau qui murmurait doucement sur son lit caillouteux : c'était un horizon de fruits, de fleurs , de verdure enchantée , et le vent tiède n'apportait que de délicieuses senteurs.
Saavedra et Franco paraissaient jouir profondément du spectacle de la nature, et depuis une demi-heure, ils n'avaient pas échangé une parole.
Franco Caldéraon fut le premier à rompre it suence.
l'inquisition. 259
II se leva sur son séant, et regarda tout à coup son maître, d'un air moitié railleur, moitié curieux.
— Voilà une heure bientôt, dit-il, que nous sommes allongés au soleil, ainsi que des lézards, Monseigneur; m'est avis que ce n'est pas là une position qui convienne à des gens bien nés, et que nous devrions songer à en trouver une autre.
— Par saint Jacques de Compostelle ! j'y songeais, répondit le seigneur Miguel Saavedra ; la vie que nous menons depuis quelques jours me semble un problème, et j'ai hâte d'arriver à une solution; mais, mon pauvre Franco, l'homme n'a à son service qu'un certain nombre fort restreint de ruses et de stratagèmes; ce nombre une fois épuisé, que veux-tu faire ?
— Vous calomniez l'espèce humaine et votre imagination, Monseigneur; je vous ai connu plus confiant dans l'avenir, dit Franco.
— Ah I tu as raison Caldéraon, tu as raison, reprit Saavedra, il fut un temps où les ducats affluaient dans notre caisse, où nous étions riches, heureux, aimés.
— C'était le temps oii vous étiez commandeur de l'ordre militaire de Saint-Jacques, ajouta complaisamment Franco, et les effets royaux nous valaient trois cent soixante mille ducats. Le bon temps, Saavedra 1 le bon temps, dom Miguel Guttierez ! le bon temps, Monseigneur! le bon temps, mon pauvre camarade !
— Et quelle existence I poursuivit ce dernier, en se laissant aller sur la pente facile des souvenirs heureux, et sans se formaliser de la familiarité de son valet; nous avions des amis, des maîtresses, des chevaux, des laquais; on nous fêtait, on nous caressait, on nous adorait ; nous jetions l'or à pleines mains sur notre route, et l'or nous revenait sans que notre désir l'appelât. Franco, il faut que ce temps mort ressuscite !
— Je ne demande pas mieux. Monseigneur I
— Il faut que nous rentrions dans le monde par cette porte dorée,
que nos folies ont close ^ il faut que nous Hissions revenir à nous, ne fût-ce que pour les châtier, tous ces amis qui nous ont abandonnes, toutes ces maîtresses qui nous ont trahis.
— Tudicu! toutes, Monseigneur.'
— Toutes I
— C'est beaucoup!., mais que Monseigneur parle, j'obéirai.
— Parler ! parler ! fit Saavcdra, comme si cela suffirait!...
— Alors, que Monseigneur écrive, fil Caldéraon, avec un accent étrange.
Saavedra ne répondit pas, mais il frissonna malgré lui, au dernier mot prononcé par son valet.
Ce dernier mot avait, en effet, une terrible portée.
Miguel Gutlierez Saavedra était né à Cordoue. Son père était capitaine dans un régiment d'infanterie, et membre perpétuel de la municipalité de cette ville, en vertu d'un droit acquis par sa famille : sa mère, Anne de Guadagne , sortait d'une maison noble, comme celle de son mari.
Le jeune Saavedra avait été élevé près de ses parents ; mais, dès l'âge le plus tendre, il montra des qualités dont, dans le principe, on ne comprit pas tout le danger.
Saavedra excellait dans l'art graphique. Cela enchantait ses parents. Mais dès qu'il eut atteint l'âge de raison, il ne tarda pas à tirer de ce talent un parti tout à fait inattendu.
Doué d'un génie particulier et d'un degré d'instruction remarquable, Miguel Guttierez Saavedra s'exerça pendant quelque temps à forger des bulles apostoliques, des ordonnances royales, des provisions des conseils et des tribunaux, des lettres de change, et les signatures d'un grand nombre de jurisconsultes éminents. Il les imitait avec tant d'adresse et de perfection, qu'il parvint à s'en servir, sans que personne doutât de leur authenticité, et à se faire passer même pour chevalier-commandeur de l'ordre de Saint-Jacques,
LINQUISITION. 261
dont il toucha les revenus, qui étaient de trois mille ducats pendant l'espace d'un an et demi.
C'est ainsi qu'il avait acquis, avec des effets royaux également contrefaits, la valeur de trois cent soixante mille ducats.
Une somme folle, eu égard au temps !
Avec de pareilles ressources, il avait mené grand état, et s'était mis à parcourir l'Espagne avec un nombreux domestique 5 mais le soupçon de ses prouesses commençait à transpirer.
Il ne pouvait pas toujours vivre sur le trésor royal, qu'il aurait fini, d'ailleurs, par épuiser, tant il allait de bon cœur I II était, en outre, autorisé à croire que les alguazils avaient son signalement.
Dom Miguel Guttierez de Saavedra s'était donc décidé à quitter l'Espagne et à passer en Portugal, où, du moins, la police n'avait contre lui aucune prévention défavorable.
De tous ses anciens serviteurs, il n'avait emmené avec lui que l'honnête Franco Caldéraon, gaillard à toutes mains, qui jouait du stylet aussi bien qu'il raclait de la guitare.
Un de ces valets que Lope de Vega inventa un beau soir, et qui sont restés vivants et nombreux en Espagne.
A ce propos, si vous aviez la possibilité de créer quelqu'un, ô lecteur, comme Pygmalion, le statuaire, est-ce que vous iriez créer Galathée ?
En conscience, — le besoin de Galathée se fait-il sentir?
Lope de Vega semble avoir été moins nigaud que le sculpteur antique. Avec un seul Frontin, on se procure par an trois cent soixante-cinq Galalhées.
Encore n' ont-elles pas cet arrière-goût de marbre que devait garder la vraie Galathée.
La frontière d'Espagne était franchie. *
Malheureusement, les ducats étaient aussi nécessaires pour vivre
en Portugal qu'en Espagne, et Saavedra, qui n'avait plus son ni maille, dut s'en apercevoir tout de suite.
C'est à re moment que nous l'avons présenté au lecteur, qui peut, maintenant, se rendre compte de l'effet produit sur son esprit par les dcrniôrf's paroles de Franco.
Franco venait de parler de corde devant un pendu.
Saavedra se lova, et fit signe à son valet de le suivre.
Ils partirent ensemble.
La nuit commençait à tomber-, l'ombre envabissait déjà les chemins -, ils prirent la route de Tabilla, dont ils n'étaient guère séparés que par une lieue de dislance.
Pendant tout le trajet, Saavedra demeura fort pensif, ne répondant que par des monosyllabes aux nombreuses questions que Franco lui adressait.
Il songeait qu'il lui faudrait.^peut-étre renoncera cette vie d'aventures qui lui allait si bien, retourner à Cordoue, où son père ne lui offrirait que les plaisirs sévères d'une modeste et honorable existence, à supposer que son père lui offrît quelque chose, après tous ses méfaits.
Cela ne pouvait lui convenir
Saavedra était maintenant fait à cette vie insouciante et libre, pour laquelle toutes les ressources de son génie inventif suffisaient à peine ^ il serait mort d'ennui s'il lui eût fallu y renoncer.
Et puis, il ne pouvait retourner en Espagne; les alguazils lui eussent sans doute fait un mauvais parti-, il fallait, à tout prix, tentei une nouvelle fortune.
C'était bien aussi l'opinion de Franco Caldéraon, que la police d'Espagne avait eu plusieurs fois le plus vif désir de se procurer, et sur lequel elle n'avait jamais pu mettre la main.
Franco retrouvait en Portugal toute son indépendance, toute son activité, tout son esprit. Il n'avait plus de préoccupations qui l'ab-
LlNQUISITIOlf. 263
sorbassent, et pouvait marcher à son aise, sans craindre, à chaque détour de rue, de se trouver nez à nez avec un alguazil de niiilh'.'ur !
Saavedra et Franco arrivèrent une heure après, environ, à Covilhas, et se logèrent au meilleur hôtel de la ville.
Ils n'en usaient jamais autrement.
Le costume de Saavedra inspirait naturellement la confiance ; il avait une tournure distinguée qui attirait tous les regards, et l'exiguité de ses ressources ne l'empêchait pas de mener un train de prince.
Peu de jours après son arrivée, il était déjà connu de toute la ville comme un personnage important, chargé d'une mission secrète, auprès du roi de Portugal, et cachant avec discrétion le motif réel de son voyage.
Saavedra fréquentait les promenades et les églises, et allait beaucoup dans le monde ; toute la ville s'extasiait sur ses belles façons •, les femmes le trouvaient charmant, les hommes voyaient en lui un compagnon agréable.
En un mot, à Covilhas, petit trou de la montagne Estrella, connu autrefois à Madrid, à Salamanque ou à Tolède, dom Miguel Guttierez Saavedra avait un succès d'enfer.
Ceci se passait quelque temps après la confirmation, par le pape Paul III, de l'institut des Jésuites.
Il y avait alors, dans la ville de Covilhas, un prédicateur, père de la Foi, qui y faisait fureur. Ses sermons étaient suivis avec une grande assiduité, et on se l'arrachait dans les meilleures maisons.
Ce prêtre était muni, disait-on, d'un bref apostolique qui l'autorisait à fonder un collège de sa compagnie dans le royaume de Portugal, et ne devait, en conséquence, rester que fort peu de temps à Covilhas.
Un jour, il reçut une invitation fort gracieuse de Saavedra, qui le priait à diner.
Comme le seigneur Saavedra s'était posé à Covilhas d'une façon
SnV iKS TRimiNA^iX SECRHTS.
toute parlieulière, cette invitation parut au prêtre une chose fort honorable, et il s'y rendit.
Saavedra ïut adroii ; il parla beaucoup des personnes de la cour, prouva, par les détails qu'il sut négligemment jeter, qu'il en connaissait quelques-unes, et des plus puissantes, — avoua qu'il était luimême chargé d'une mission importante ^ que sans doute lui et le père de la Foi auraient occasion de se revoir, et qu'il se ferait un véi ilable plaisir de prêtée; er une institution pareille à celle de la compagnie de Jésus.
Le prêtre, qui se nommait Antonio de La Cerda, était fort intrigué, il demanda à Saavedra de quelle nature était sa mission; celuici sonna son valet, et lui ordonna de lui apporter une certaine cassette précieuse, enfermée dans sa valise de voyage.
Le valet revint presque aussitôt, tenant à la main la cassette, qui fut aussitôt ouverte.
Saavedra en tira alors un parchemin qu'il montra à son convive.
Ce dernier l'examina, regarda à diverses reprises le seigneur Saavedra, avec les marques du plus profond respect, et finit par iaiser dévotement les sceaux qui pendaient au parchemin.
— Eh bien ! fit Saavedra, sans laisser paraître la moindre émotion, qu'en dites-vous?
— Que Dieu bénisse votre illustrissime et très-pieuse excellence ! répondit le père de la Foi-, — je vous demande humblement votre bénédiction
Ce parchemin était tout simplement un bref que Saavedra avaU fabriqué quelques jours auparavant, et qui l'instituait légat à latere, pour établir l'inquisilion en Portugal, lorsque le souverain y aurait donné son cunsenlement.
— Rien ne manque à ce bref, ajouta le père de la Compagnie de Jésus, et je dirai plus, je considère cet établissement comme un des plus grands bienfaits que le pape puisse accorder au Portugal.
L'INQriSITION. 265
— C'est aussi mon avis, dit Saavedra, et avant un mois, je serai près du roi.
— Dans un mois donc, dit le jésuite, j'aurai l'inappréciable iionheur de revoir un homme comblé de la confiance du père commun des fidèles.
— Dans un mois! répondit Saavedra.
Et les deux convives se séparèrent, enchantes l'un de l'autre.
Saavedra était ravi du résultat de sa première épreuve -, mais cela ne lui suffisait pas.
Il chargea Franco Caldéraon de lui procurer quelques ducats. Franco imitait les clefs, comme son maître imitait les signatures. Il dévalisa lestement un petit marchand de Covilhas. — Avec le fruit de cet exploit, Saavedra passa de nouveau la frontière, et vint à Ayamonto, clans le royaume de Séville.
Le provincial des moines Franciscains d'Andalousie y était arrivé depuis peu, venant de Rome. Saavedra eut l'idée de faire une expérience, pour s'assurer si la bulle passerait près de lui, comme près du jésuite de Covilhas, pour authentique et valable.
C'était un homme de précaution que ce seigneur Miguel Guttierez de Saavedra, gentilhomme Cordouan et calligraphe! Il dit au provincial que des particuliers, qui couraient la poste en Portugal, avaient laissé tomber sur la route un parchemin, et lui montra le sien, en le priant de lui dire si cette pièce était importante, parce que, si elle l'était, il ne perdrait pas un moment pour ia faire parvenir à celui qui l'avait égarée.
Le provincial prit le parchemin pour un écrit original, et pour une véritable bulle-, il en fit connaître le contenu à Saavedra, et s'étendit beaucoup sur les avantages qu'elle devait procurer au royaume de Portugal.
Saavedra n'avait plus peur des alguazils, il alla droit à Séville, et prit à sou service, eu outre de Franco Caldéraon, deux coufi-
il 34
26£ LES TRlBrNATTX SECRF-TS.
dents, dont Tun devait lui tenir lieu de secrétaire, et l'autre de majordome.
Il acheta des litières et de la vaisselle d'arf^ent, et se fit disposer un costume de cardinal romain.
Il envoya ses deux affidés à Grenade, pour enp:nper des domestiques-, puis il leur ordonna de se rendre ensuite à Badajoz, et d'y répandre le bruit qu'ils étaient : « les familiers d'un cardinal, venu T de Rome, qui devait traverser cette ville, pour se rendre en Porj tugal, et, par ordre du pape, y établir rinquisition. Ils devaient « aussi annoncer qu'il ne tarderait pas à arriver, parce qu'il voya- « freait en poste. < »
Outre la bulle qui Tinslituait légat à hfere, Snavcdra avait fabriqué des lettres de Charles V et du prince Philippe, son lils, pour le roi de Portugal, Jean III, qui devaient lui servir d'introduction auprès de ce monarque.
Saavcdra n'était certainement pas un coquin ordinaire!
Tous ses plans avaient été combinés avec un art merveilleux, et la comédie eut un plein succès à Badajoz.
Depuis quelques jours, le bruit de son arrivée, habilement répandu, avait mis en émoi une partie de la ville.
Bien que l'établissement de l'inquisition en Portugal effrayât bon nombre de gens, tous les habitants avaient le plus vif désir de voir un cardinal, arrivant de Rome, dans son splendide costume rouge.
Au jour indiqué, la foule se porta en masse vers son hôtel, et quand la chaise de poste parut, Franco Caldéraon, le secrétaire, le majordome, et tous ses gens, l'entourèrent avec empressement, et lui baisèrent religieusement les mains, avec tout le respect dû à un légat à lalere.
La foule suivit cet exemple, et se prosterna humblement sur son passage.
* Llorenlc* — Inqiiisiiion d'Espagne.
i;ïnouis!Tion. 267
Saavedra passa quelques jours à Badajoz, au milieu des honneurs de toutes sortes; puis il envoya, enfin, Franco à Lisbonne, avec ses bulles et ses papiers, afin que la cour, prévenue de son arrivée prochaine, ordonnât les dispositions nécessaires pour \c recevoir.
Cette nouvelle produisit une profonde sensation h la cour de Lisbonne, où l'on ne s'attendait à rien moins qu'à une pareille nou veauté ^ mais la bulle était formelle, les lettres de Charles V et de Philippe étaient pressantes.
C'était bien, d'ailleurs, un cardinal que le pape dépêchait vers Jean III, il fallait toujours le recevoir, sauf à aviser plus tard au moyen d'éluder l'établissement de l'institution, que l'on redoutait.
Le roi envoya donc à la frontière un grand seigneur de sa cour, don Ramon Tellez da Valdanha, pour y recevoir Saavedra, qui, l'ayant suivi, lit son entrée à Lisbonne quelques jours après, entouré d'un concours de peuple immense, qui ne savait, comme à Badajoz, quel respecl lui témoigner.
Saavedra passa ainsi plus d'un mois, environné de la plus grande considération.
Miguel Guttierezde Saavedra était jeune encore à cette époque, et mille passions ardentes emplissaient son cœur. Les femmes de Lisbonne étaient belles, la robe qu'il portait lui donnait de trop grandes facilités, il ne négligea aucune des occasions que le hasard ou l'amour 'ui offrirent.
Au nombre des grandes dames qui voulurent l'honorer de leurs faveurs, il y en eut unn surtout qui mit dans son abandon une cerliisnt oslontatiou, el qui fit, pour montrer sa honte, autant d'efforts
2G8 LES TKIBUNAUX SECRETS.
que d'autres en mettent habiluellement à la cacher. C'était la jeune veuve du comte Jean de Vasconcellos y Souza -, beaucoup de prétendants l'entouraient.
Elle était à peine âgée de vin^l-quatre ans, vive, brune, spirituelle, jalouse, ayant enfin toutes les qualités cbaripanles, tous les séduisants défauts des femmes de la Péninsule.
Saavedra s'abandonna à cet amour, sans anière-pensée, et but, jusqu'au fond, cette coupe d'oubli que la jeune femme lui présentait.
Un jour, Saavedra se trouvait seul dans le palais qu'il occupait à Lisbonne, et il songeait à celte merveilleuse position que son génie lui avait acquise.
Cardinal ! il était cardinal!
Il y avait un mois déjà qu'il habitait la capitale du Portugal , et aucun soupçon n'était encore venu ébranler la confiance qu'il inspirait à tous.
La difficulté des communications et l'absence des relations diplomatiques permanentes le favorisaient à ce point que son imposture pouvait rester encore longtemps impunie.
Le roi paraissait l'avoir pris en une affection particulière, et il avait tout fait, d'ailleurs, pour ne point effrayer les consciences timorées ou éveiller les craintes des peureux.
II avait institué un tribunal qui ne fonctionnait pas, qui restait immobile et muet comme Saavedra lui-même.
Cette réserve plaisait également à tous.
Saavedra n'en demandait pas davantage.
Il était choyé, fêté, aimé par toutes les notabilités de la cour •, il habitait un palais, on lui rendait les honneurs dus à son rang usurpé : il puisait enfin, à pleines mains, dans le trésor royal.
Que lui fallait-il de plus?
Il eût vécu ainsi, pardieu! jusqu'à la fin de ses jours !
Mais il le comprenait bien lui-même, une telle existence ne pouvait
L'TNQI'ISITION. 269
durer; il fnllail que cela eût une fin, et la fin, il le prévoyait, devait être bien triste.
La privation de tous ces biens, dont il s'était fait une douce habitude, ne lui souriait guère, et déjà l'esprit de Saavedra cherchait un nouveau moyen de sortir d'embarras. '
La nuit était sombre au-dehors -, il tombait une pluie fine et serrée ; des nuages lourds et noirs couraient dans le cieL
Saavedra se promena, de long en large, à travers sa chambre.
— Bah ! se dit-il tout à coup, en secouant rudement les préoccupations fâcheuses qui l'avaient absorbé un moment, qu'importe! j'ai devant moi un grand mois encore; d'ici-là, je puis jouir en paix des ressources que mon génie me donne!... à quoi bon s'attrister; pourquoi se mettre une ride au front, un amer souci dans le cœur!... dans un mois, nous aviserons!...
Saavedra sourit, car déjà, peut-être, il avait trouvé, dans sa pensée, le moyen de se soustraire, le cas échéant, aux indiscrétions de la police du Portugal!
En ce moment, cependant, la porte de son appartement s'ouvrit tout à coup, et Franco Caldéraon se précipita haletant dans la chambre.
Saavedra recula de deux pas, en remarquant sa figure bouleversée, et courut à lui :
— Franco, lui dit il avec vivacité, qu'y a-t-il? quel malheur nous menace? pourquoi es-tu ainsi, pâle et épouvanté?
— Un malheur, monseigneur, vous l'avez dit, un grand malheur! répondit le valet, avec un air do désespoir.
— Mais encore? fit Saavedra.
— Juana, monseigneur...
— Juana!
— Elle-même!...
— C'est impossible !
— Je l'ai vuo, elle est dnns r.inticliamhre^ elle veut voir monseigneur j elle menace de tout rc'ivéler !...
— Nous sommes perdus! fit Snavodrn avec accablement.
— C'est ce que j'ai pensé, monseigneur ^ mais il laul prendre un parti, car elle attend.
— Dis-lui que je n*y suis pas.
— Je lui ai dit que vous y étiez...
— Malheureux!...
— Eh ! h quoi bon reculer, monseigneur? si ce n'est point aujourd'hui, ce serait demain j l'entrevue ne peut pas être évitée, il faut la recevoir.
— Mais quo lui dire?
— Tout ce que vous voudrez.
— Ah! Franco, Dieu veuille que tout ceci ne tourne pas mal! Va... et fais-la entrer.
Franco disparut •. et peu après, il rentrait menant par la main celle qu'ils avaient appelée Juana.
Juana était une grande et belle fille, des environs de Cordoue, qui pouvait avoir vingt ans environ.
Elle était forte, et portait sur son visage allier les indices caractéristiques d'une fermeté peu commune.
Juana était de la campagne 5 Saavedra l'avait séduite un jour de désœuvrement.
Depuis lors, Juana l'avait presque toujours suivi, passant tantôt pour sa servante, tantôt pour la femme de Franco, rarement pour sa maîtresse.
Il était arrivé qu'un jour cette compagnie avait paru embarrassante à Saavedra, et il était parti, non-seulement sans lui dire adieu, mais encore sans lui laisser son itinéraire..
Mais l'amour d'une femme est singulièrement ingénieux, il a mille ruses, mille ressources que l'on ne saurait soupçonner.
\'\P\}ii m %kmmïïh vj Mmh.
/,,V/'-.s<Xi-*/>rArfr- ^^r-^y^er^
Juana partit à pied, de Cordoue-, elle alla dans la plupart des villes où Saavedra avait passé et séjourné, suivit avec un singulier bonheur le même itinéraire que son amant, et arriva ainsi jusqu'à Usbonne.
Juana n'avait aucun moyen d'existence : elle avait emporté avec elle une guitare, et elle chantait le long de la route.
Heureusement, les recettes avaient suffi pour la conduire jusqu'à Lisbonne; car une fois là , elle savait bien que son amant pourvoirait à tout ce dont elle avait besoin.
Juana était encore en habit de voyage, la pluie et la boue avaient mouillé ses vêtements et ses souliers; elle s'arrêta toute interdite, en se trouvant en fac^ de Saavedra , habillé de rouge comme un vrai cardinal.
Et d'abord elle ne le reconnut pas.
Elle hésita, tremblante, émue, se demandant si elle ne rêvait pas, si elle était bien éveillée. Mais c'était bien Saavedra, c'était bien son amant que cachait ce costume de cardinal; elle rougit, croisa un moment ses deux bras sur son cœur, pour en comprimer les battements, et se précipita enfin vers Saavedra avec un cri de joie.
— Miguel ! Miguel ! lui dit-elle, c'est bien toi !... Oh! Dieu a exaucé mes prières et béni mon voyage ! Maintenant, je puis mourir.
— Juana ! balbutia Saavedra, ne sachant trop que répondre.
— Si tu savais... commença Juana.
Mais le danger de sa présence était trop réel ; à chaque instant, quelque étranger pouvait s'introduire près de Saavedra; il importait à sa sûreté de couper court à toutes ces explications, et de remettre, à un moment plus favorable, une entrevue si compromettante.
Franco comprit la situation à merveille, et s'étant approché de son maître, il lui dit, à voix basse, mais de manière cependant à être entendu de Juana :
— Monseigneur n'a pas oublié, sans doute , que le comte de
?72 LES TninuNArx sfcrpts
Douro le doit venir visiter ce soir; monseigneur cnmprendrn qu'il serait perdu , si le comte trouvait une femme dans ses appartements !...
Jiiana se tourna vers Franco, el le regarda avec fixité, comme pour s'assurer qu'il ne mentait pas*, puis elle se retourna vers Saavedra :
— Quelque danger te menacerait- il, dit-elle d'une voix tremblante, et ma présence scrail-cllc compromottanle pour loi?
— A-t-on dit cela? murmura Saavedra.
— Prononce un mot, ajouta Juana, el je m'éloigne.
— Eh bien ! répondit le faux nonce, Franco avait raison, Juana, ce soir, ta présence ici est peut-être un danger pour moi, et malgré la joie que Ion retour m'mspire, je l'avoue...
— A demain, dit Juana, en lui prenant les deux mains, à demain, Miguel, el que Dieu veille sur les jours !...
Et sans plus attendre, la jeune femme s'éloigna en essuyant une larme qui était tombée de ses yeux.
Les deux hommes restèrent seuls.
Saavedra était fort agité. Il entrevoyait mille dangers, depuis que Juana était revenue, et maintenant, il n'avait plus qu'un désir, celui d'en finir à tout prix, avec cette situation qui le menaçait.
Il se promena à travers la chambre, et prononçait de temps à autre quelques paroles sans suite.
Franco Caldéraon, lui, s'était jeté dans un fauteuil, et sans prendre garde à l'altitude de son maître, il réfléchissait.
Franco se disait que la vie est courte, et qu'il faut employer tout son esprit à la passer le plus agréablement possible-, que la position qu'ils occupaient en ce moment, était sans contredit la meilleure qu'ils eussent jamais eue, et qu'il fallait à tout prix la conserver j que Juana était jalouse, et par conséquent fort dangereuse; et qu'enfin, si Saavedra se montrait, dans celte circonstance, craintif et irrésolu.
il Imporlnit que son valelcùulu courage et de la résolution pour lui?
Cétait comme cela que Lope de Vega faisait les valets !
Et cependant, non, c'était quelque autre, et non point Lope de S'cga qui avait fait ce valet, car Lope de Vega naquit seulement quelques années plus tatd.
Mais voilà des détails chronologiques qui n'inquiètent jamais les ùcv'wam?, populaires, engraissés de jésuites, indigérés de Bastille,
Que rÉfre suprême les bénisse!
Franco Caldéraon arrêta Saavedra au milieu de sa promenade, et clierchant à lui faire sentir tout le danger de la position :
— Monseigneur, lui dit-il brusquement, ne vous semble-t-il pas (juc la belle Juana est arrivée bien mal à propos?
Saavedra soupira sans répondre, et continua sa promenade à travers la chambre.
Il n'était que trop de l'avis de son valet !
— Fâcheux contre-temps, monseigneur, poursuivit Franco, fâ- /■heux contre-temps, car si la cour vient à savoir sa présence à Lisbonne, si surtout Juana apprend vos relations avec la comtesse de Vasconcellos y Souza, nous sommes perdus, monseigneur, perdus sans retour !
— Tu as raison, fit Saavedra.
— Elle aurait mieux fait de rester à Cordoue, assurément!
— Mais enfin, elle est à Lisbonne, dit Saavedra, avec un i)eu d'impatience, sa présence est un danger pour nous, nous ne pouvons rester toujours sous le coup d'une menace terrible, il faut sortir de cette situation impossible, il faut à tout prix nous affranchir de ce danger...
— C'est mon opinion, dit Franco.
— J'en suis charmé...
— Mais comment sortir de celte position, interrompit le valet avec importance -, — comment nous affranchir du danger?