‹ Les tribunaux secretsChapitre 34 sur 42 · II · texte numérisé non relu

II

'- En quittant Lisbonne î

l'ranco Caldéraon ne s'attendait pas (]n tout à cette réponse.

Il fit une grimace épouvantable.

— Fuir ! s'écria-t-il, fuir comme dos voleurs, comme dos criminels, et ce qui est pis, comme des marauds 1...

— Aimes-lu mieux aller sur les galères du roi? demanda Saavodra.

— Ahl monseigneur, qu'avez-vous fait do cette imagination, d(! cet esprit, de ce génie qui nous a déjà tirés tant de fois des pièges que l'on nous a tendus I Croyez-en votre très-ljumblo valet, monseigneur le cardinal, la position est bonne pour Votre Éminence, il faut la garder.

— Mais que faire alors ? demanda Saavedra avec vivacité, que faire, quels moyens prendre? d'un instante l'autre, la position s'embarrassera, et Dieu sait si dans quelques jours même nous aurons le temps de fuir.

Franco Galdéraon prit sa tête dans ses mains, et parut réfléchir. Puis, il releva tout à coup le front et regarda son maître.

— Monseigneur veut-il me permettre de lui donner un conseil? dit-il d'un air d'audace qui lui était habituel.

— Voyons le conseil, répondit Saavedra d'une voix railleuse.

— Son Éminence tient-elle particulièrement à la position qu'elle occupe?

— Eh 1 sans doute,

— Veut-elle la conserver ?

— Parbleu I

— Alors, il n'y a qu'un moyen.

— Lequel?

— Faire partir Juana.

— Elle n'y consentira jamais.

— Qu'importe, qu'elle y consente, pourvu qu'elle parte !.. qu'elle disparaisse, qu'elle ne revignfle plus 1

l'inquisition. 275

Saavedra haussa les épaules.

^ — Ta ne connais pas Jaana, rjpondil-il ; tu pourras l'enlever un soir, chins les rues de Lisbo: no, la transporter à l'autre bout du monde ; Juana est une femme qui retrouvera son chemin à travers l'Europe entière, et qui reviendra, celte fois, avec un désir implacable de vengeance. C'est un mauvais moyen que celui que tu me proposes, ami Franco ; avec Juana, il faut beaucoup de prudence, une extrême réserve ; sans cela, nous serions infailliblement perdus.

— Monseigneur ne m'a pas tout à fait compris, répliqua Franco, avec un sourire presque sinistre.

— Qu'est-ce donc ? lit Saavedra, sans prendre garde à la singulière expression qu'avait revêtue le visage de son valet.

Ce dernier se rapprocha mystérieusement du faux cardinal, et baissant encore le ton de sa voix :

— Toutes les objections que vous me faites, dit-il, je me les étais faites à moi-même. Monseigneur; aussi, n'est-ce pas précisément d'un enlèvement que je voulais parler.

— Cependant! fît Saavedra.

— Juana pourrait revenir, et elle reviendrait, en effet, poursuivit Franco; or, il ne faut pas qu'elle revienne.

— Que prétends-tu donc faire ? demanda Saavedra qui commençait vaguement à comprendre.

— La mettre dans l'impossibilité de revenir.

— Comment?

— La société de laGarduna a des membres jusqu'à Lisbonne, Monseigneur, et elle se chargera volontiers, moyennant quelques ducats...

— La tuer 1 s'écria Saavedra,

— Chut ! fît Franco.

— La tuer 1 répéta Saavedra, tuer Juana... la récompenser par la mort du dévouement sans bornes c^u'ciie nous a toujours témoigné !

276 LES TRinUNAUX SECRETS.

Franco, voilà une parole indigne, une pensée dont je ne te croyais pas capable.

— Monseigneur! fil Caldéraon interdit.

— Tais-loi, continua Saavcdra avec colère-, ce que tu proposes est infâme, mieux vaut encore l'amour deJuanaque celui de lacomlesse; ne nous imposons pas des remords sanglants. J'aime mieux partir, fuir la cour, renoncer à cette vie facile qui nous y est faite, plutôt que de descendre à commettre un pareil crime.

— Pourtant, Monseigneur, j'avais pu croire., balbutia Caldéraon.

— Tu as eu tort, dit Saavcdra, ma conduite passée n'autorisait pas de pareils soupçons, et si je n'écoutais que ma colère et mon in ■ dignation, je t'aurais chassé sur-le-champ de ma présence.

— Que Monseigneur me pardonne! dit humblement le valet de tragi-comédie 5 résignons-nous donc, et sachons tomber avec grâce; si ce n'est pas Juana , c'est la comtesse qui parlera-, elle est puissante, et bien qu'elle ne sache pas tous vos secrets, elle en a pénétré une partie.

Saavedra s'agitait et essuyait la sueur de son front.

— Ehbien ! dit-il pour la troisième fois, il faut partir !.. partir cette nuit même... tu feras tous les préparatifs nécessaires, et demain, nous serons loin de Lisbonne.

— Mais la cour?

— J'ai mon plan, répliqua Saavedra, nous partirons, nous continuerons la même existence, nous gagnerons ainsi un port de la Méditerranée, et une fois là, nous passerons en Italie.

— En Italie! s'écria Franco stupéfait, si près du pape!

— Oui, si près du pape !

— Soit, dit Franco, que la volonté de Monseigneur soit faite, p^is Juana?

— Elle restera à Lisbonne.

— Seule?

LlNQUisrriON. 277

— Seule.

■ — Et vous ne craignez pas qu'elle vous dénonce?

— Juana m'aime, dit Saavedra, elle ne me trahira que parjalousie.

— Ne vaudrait-il pas mieux s'assurer d'elle? objecta Franco.

— Et comment?

— Le tribunal secret !

Saavedra parut réfléchir.

— Au fait, dit-il enfin, il nous faut un mois encore pour le voyage que je projette 5 on peut la tenir enfermée d'ici là... une fois partis, une fois hors du Portugal, qu'importe ! on pourra la mettre en liberté.

Franco sortit sans répondre , donna les ordres nécessaires, et le lendemain, Miguel Guttierez de Saavedra quittait Lisbonne, suivi de ses gens, dans le but d'aller visiter le Portugal, et établir sur divers points des tribunaux semblables à celui de la capitale.

Quelques heures après la scène que nous avons rapportée plus haut, Juana se trouvait seule dans une chambre d'un misérable hôtel situé à l'une des extrémités de Lisbonne, derrière le couvent de l'Annonciade.

Juana était profondément triste, et une vague inquiétude pesait sur son cœur.

Sans savoir pourquoi, elle redoutait un malheur, et le souvenir de son entrevue avec Saavedra mettait des larmes au bord de ses paupières. C'était la première fois que Miguel la recevait aussi froidement, la première fois qu'il ne l'accueillait pas avec une bonne et douce parole,

Miguel ne lui avait même pas donné un mot d'explication pour sa fuite que la pauvre iiile eût si facilement excusée.

278 LES TRIDUNAirX ?<Kr,I\RT9.

Juana se rappelait les beaux jours écoulés de son amour, elle se revoyait passer enivrée, suspendue au bras de son amant, à travers la campagne embaumée de Cordoue.

Alors le printemps êtail ilans son cœur, sa vie était un loiij,' (Micliantcment, elle aimait, elle était aimée-, toutes les voix de la nature semblaient clianler son amour.

Heureuse Juana ! le présent n'avait pas d'amertume, l'avenir ne lui inspirait aucune inquiétude, l'auiDiir lui versait l'oubli dans une coupe d'or !

Une année entière s'était passée ainsi -, une année pendant laquelle Saavedra lui-même avait déployé toutes les ardeurs d'un cœur jeune et vivement touché.

Juana ferma \e livre de ses souvenirs à celte page aimée, et si souvent parcourue déjà, et elle se revit seule, triste, abandonnée dans une misérable auberge de Lisbonne, bien près de son amant, il est vrai, mais séparée de lui, maintenant, par des intérêts contraires.

Son cœur se serra.

La pauvre Juana aimait Saavedra avec cette plénitude de passion que les femmes apportent parfois dans leurs amours. Aimer Miguel, pour elle, c'était vivre !

Elle aurait bien consenti à mourir pour son amant, mais renoncer à lui eût été au-dessus de ses forces.

Juana passa une partie de la nuit dans les sombres réflexions que sa position lui inspirait. A chaque instant, elle s'attendait à voir Saavedra ou Franco -, et chaque heure qui s'écoulait lui enlevait, une à une, ses plus chèi'cs espérances.

Enfin, les premières heures du jour dorèrent ses fenêtres 5 elle était brisée de fatigue, d'inquiétude, de douleur, ses paupières se fermaient d'elles-mêmes, le sommeil engourdissait ses membres; elle se jeta sur son lit, et prit quelques tieures de repos.

LiNOnsiTioN. 279

Quand elle se réveilla, le soleil t tail déjà au milieu de sa course, o\ personne n'était encore venu la demander.

Un si long relard, de la part do Saavedra, pouvait lui paraître ''•i range, menu' après la froide entrevue de la veille, au moment où l'Ile venait de lui donner une preuve si admirable d'amour.

Juana pleura, accusa l'oubli, l'indifférence de son amant, et finit !)ar prendre la résolution d'aller trouver, une seconde fois, le faux en (linal jusque dans son palais.

Juana craignait cependant de mécontenter son amant, de le comjiiiunettre, de le perdre, peut-être : elle avait peur d'éveiller les soupçons par son importunité! Mais son amour fut plus fort que sa raison, et, vers le soir, elle sortit, et se dirigea vers le palais qu'habitait Saavedra.

Son cœur battait ; elle avait jeté un voile épais sur son visage, elle bâtait le pas dans la crainte d'attirer les regards.

Enfin, elle arriva sur la place...

Mais à mesure qu'elle approchait de la maison du cardinal, elle sentait un froid glacial montera Fon cœur, une terreur horrible l'envahir ', quand elle en toucha le seuil, ses jambes se dérobèrent sous elle, et un nuage passa devant ses yeux.

Elle se retint aux colonnades de marbre pour ne pas tomber.

La place n'était plus, comme la veille, remplin par un monde de curieux^ le palais n'était plus illuminé à l'intérieur, tout était désert et sombre, et on eût dit qu'un malheur avait passé par là.

Juana frémit.

Qu'élait-il arrivé? Pourquoi ce changement soudain? Quel événement avait tout à coup transformé en une vaste solitude, des lieux que, la veille encore, elle avait vus si animés et si bruyants?

Un homme passait, Juana l'arrêta.

Une émotion indicible s'était em parée d'elle ; sa poitrine était en feu , le sang brûlait ses veines, sa voix s'arrêtait étranglée dans sa gorge.

880 LKS TRIBUNAUX SrCRRTS.

Elle désigna le palais du cuiiliiuil, cl demanda pourquoi il était ainsi sombre et silencieux.

L'homme qu'elle avait arrêté la regarda avec étonnemont, et lui apprit que le cardinal, qui l'habitait encore la veille, était parti le matin même, qu'il avait quitté Lisbonne, et que l'on ne savait quand il reviendrait.

Et cet lioinine s'éloigna.

Juana resta seule, prit sa têle dans ses deux mains, et pleura !

C'en était fait-, elle était abandonnée, Saavedra ne l'aimait plus, il l'avait fuie, il avait peur d'elle, qui connaissait son secret. Un amer désespoir brisa son cœur, et, sans prendre garde aux passants, elle s'abandonna à toute sa douleur.

Tant qu'elle avait conservé son espoir en l'amour de Saavedra, elle avait été forte et courageuse, elle s'était sentie soutenue par une puissance invincible, et elle avait marché résolument^ mais maintenant, tout était cbangé.

Saavedra ne l'aimait plus, elle n'avait plus rifn à espérer dans ce monde ^ la vie allait être, pour elle, triste et désolée-, mieux valait une mort prompte qui lui donnerait l'oubli.

Elle se leva, et voulut se diriger vers l'auberge qu'elle habitait-, — mais ses forces trahirent son courage : dès les premiers pas, elle chancela, et fut obligée de se rasseoir.

Cependant, à quelques pas d'elle, un homme était debout, et la regardait.

Cet homme, Juana ne l'avait pas remarqué, mois il l'avait suivie depuis l'instant où elle avait quitté son auberge, jusqu'à celui où elle avait atteint le seuil du palais du cardinal, et maintenant, il la contemplait, debout et immobile, adossé à l'une des colonnes du palais.

Il avait une quarantaine d'années environ ^ il était petit, sec, d'une vivacité singulière j il n'avait perdu aucune des paroles, aucun

L'iNQnsrriON. ^81

des gestes de» Juana, et quand il la vit retomber sans force à la place à laquelle elle était assise, i! mardia vers elle, et lui frapwa douce ment sur l'épaule.

Juana se dressa, comme galvanisée, sous cet attouchement inat« tendu.

— Que me voulez-vous? dit-elle d'une voix impétueuse, en examinant d'un coup d'œil rapide l'homme qui était devant elle-, qui êtes-vous? Pour quel motif venez- vous vers moi?

L'inconnu la regarda un moment avec attention.

— Vous vous appelez Juana, lui dit-il d'une voix ferme,

— Qui vous l'a dit? interrompit la jeune femme, avec une certaine défiance.

— Vous vous appelez Juana, poursuivit son interlocuteur, et vous êtes arrivée hier de Cordoue, à pieds, une guitare sur le dos; est-ce vrai? répondez!...

— C'est vrai, répondit Juana, comme fascinée par le regard de l'inconnu.

— Dès votre ai^ivée à Lisbonne, poursuivit ce dernier, vous avez demandé la demeure du cardinal Saavedra, et quand on vous l'eut indiquée, vous vous y rendîtes, sans demander même comment vous vous feriez ouvrir les portes du palais ^ est-ce vrai?

— C'est vrai !

— Malgré le costume que vous portiez, vous n'avez eu qu'à ppononcer un nom, le vôtre, pour qu'aussitôt on s'empressât de vous recevoir.

— C'est vrai !

— Vous voyez, Juana, que je connais les principales particularités de votre court séjour à Lisbonne : eh bien! voulez-vous, maintenant, que je vous dise pourquoi ce palais, hier si bruyant, est aujourd'hui désert, et pourquoi aussi le cardinal, qui l'habitait cette nuit, ^«t partis! précipitamment ce malin?

S82 LRS TRinrNAITX SECRETS.

— Dites, répondit Juana émue.

— Le cardinal avait à Lisbonne, pour maîtresse, une des plus délicieuses femmes de la cour.

— C'est faux ! interrompit Juana, avec un cri étouffé.

— C'est ajssi vrai que je m'appelle Antonio da Costa, Juana, poursuivit le mystérieux interlocuteur-, lo cardinal a eu pour de se trouver entre deux femmes également jalouses, et il a mieux aimé les fuir toutes deux.

Juana se tordait les mains de désespoir-, elle ne pleurait plus, cependant-, ses larmes s'étaient séchces sur ses joues brûlantes, et son regard ardemment allumé clicrcliail à découvrir dans l'ombre, sur le visage de celui qui lui parlait, l'indice d'une imposture ou d'un mensonge.

Mais cet homme était impassible. Il continua :

— Voyez-vous, dit-il à Juana, il ne faut pas trop en vouloir au cardinal-, sa position était fort délicate à Lisbonne; un scandale lui eîit fait bien du tort à la cour, et...

— Et comment s'appelle cette femme que vous appelez sa maîtresse? interrompit tout à coup Juana.

— Cette femme, répondit da Costa, n'est autre que la comtesse de Vasconcellos y Souza.

— Elle est jolie?

Un éclair brilla dans le regard de l'inconnu.

— Belle! belle! s'écria-t-il avec eatiiousiasme ; belle comme les saints de Dieu !

Un silence succéda.

Juana était oppressée; sa main passait, de temps en temps, rapide et crispée dans ses cheveux ; elle poursuivit :

— Et lui, lui, Miguel, il l'aimait?...

— On l'a dit!

— Mais c'est faux, peut-être I...

— Qui sait?...

— Oh, c'est faux !

— Saavedra est inconstant-, l'amour est pour lui un plaisir, non un culte ; il n'aimait pas la marquise plus que...

— Plus qu'il ne m'a aimée, n'est-ce pas? acheva Juana, avec un accent plein d'amertume.

Antonio da Costa hésita une seconde, puis il ajouta :

— La mission dont Saavedra m'a chargé, dit-il, avant son départ, prouverait jusqu'à un certain point, senora, ou qu'il ne vous aime plus, ou qu'il vous croit bien dangereuse!

— Comment! quelle mission? fit Juana.

Da Costa lira de sa poche un parchemin, auquel pendaient les sceaux de l'inquisition, et le montra à Juana.

— Un ordre d'arrestation! s'écria la jeune femme-, Saavedra a signé l'ordre de m'arrêter! Oh ! mon Dieu ! mon Diea! est-ce possible?...

— Vous le voyez! répondit da Costa, en indiquant à Juana la place où figurait la signature de son amant.

Juana eut un moment de vertige, pendant lequel la vengeance lui vint cent fois à la pensée.

C'était chose si facile !

Mais elle eut du courage ; elle avait encore trop d'amour dans le coeur pour succomber à cette tentation.

— Ainsi, dit-elle, après un moment de silence, vous avez ordre de m'arrêter?

— Oui, senora.

— Et vous allez mettre cet ordre à exécution sur-le-champ?

— A l'instant même!

— Et c'est dans la prison de l'inquisition que vous allez me conduire?

— Un devoir impérieux me le commande, dit da Costa.

284 LES TIUHUIVAIIX SKCUKIS.

Juuna se leva résolùinenl, sans mol dire. Toiilo hésiUilio.i avail disparu de son cœur et de son espril ; elle ne tremblait plus, n'avait plus peur, allait d'elle-même au-devant du supplice.

-Qu'il soil fait ainsi que le cardinal l'ordonne, dit-elle alors avec une soudaine dignité, à da Costa étonné*, que l'on me conduise dans la prison de l'inquisition.

Antonio da Costa fit signe à ses aflidés, placés à quelques i)as, duns le portail même du palais, et ils partirent tous pour la prison.

Antonio da Costa était, sans contredit, un des plus rusés coquins que la police de Lisbonne eût alors à son service. Il avait vieilli dan^ les emplois subalternes, et avail rendu déjà bon nombre de services à la nouvelle institution. Il était bien connu dans Lisbonne, et le monde des voleurs et des assassins le craignait comme le plus redoutable des ulguazils.

Or, Antonio da Costa haïssait Saavedra.

Celle haine avait pris racine dans son cœur d'une façon fort nalurelie, el s'était développée depuis quelques semaines avec la furieuse énergie péninsulaire.

Saavedra, qui avait une grande confiance dans cet homme, n'avait point pris la peine de lui cacher les mystères de son intérieur.

Da Costa avail été admis, dès le connnencement, dans le secret des amours du faux cardinal, et, plii^ d'une fois, il avait surpris la comtesse de Vasconcellos y Souza, seule et pour ainsi dire dans les bras de son maître.

Cela avait sufQ.

Il est permis à tout le monde de regarder le soleil 5 Antonio da Costa, l'obscur familier, avail regardé l'éblouissante Inès da Silva Mouro, veuve du comte de Vasconcellos y Souza.

Il l'avait trouvée merveilleusement belle.

il l'aimait comme un fou.

Et je vous demande si toute charmante femme n'est pas exposée à ces horribles éclaboussures.

L'amour d'Antonio da Costa n'était, du reste, qu'une suite de tortures.

La jalousie vint en même temps que la passion, la jalousie haletante, hideuse, pleine de haines et de colères-, da Costa ne pouvait pardonner à Saavedra le bonheur qu'il puisait dans un tel amour.

Il en eut horreur, il voulut s'en venger.

Mais Saavedra était tout-puissant-, la cour l'aimait, tout Lisbonne chantait ses louanges -, le perdre était impossible !

Juana arriva à propos pour ce pauvre da Costa, qui songeait déjà au poignard, au poison, à toutes les armes vulgaires.

Sans savoir précisément quel parti il pouvait tirer de cet incident, da Costa ne manqua pas de s'en réjouir, comme d'un embarras dont Saavedra serait inquiété.

Le familier avait vu juste, et, dès les premiers moments, il fut presque effrayé lui-même de la découverte qu'il avait faite.

Les liens qui unissaient Juana au faux cardinal, n'étaient pas évidemment des liens ordinaires, et il y avait là certainement un mystère qu'il fallait à tout prix pénétrer.

Comme on l'a vu, Antonio da Costa n'avait pas perdu de temps, et il était en bon chemin.

Cependant Juana était arrivée à la prison de l'inquisition, et selon les ordres qu'avait laissés Saavedra, elle y fut traitée avec tous les égards voulus. On lui donna un appartement commode, on l'entoura de soins, et, à part la liberté, Juana avait tout ce qui peut flatter et séduire le cœur d'une femme.

Malheureusement, ce n'était pas là ce qu'elle désirait; da Costa le comprit tout de suite; et, à partir du moment où elle entra dans la prison, il ne la quitta plus.

Juana n'aimait pas cet homme; elle sentait qu'il n'avait aucune

bonne qualité, ru fond de ses paroles, elle voyait à cha(i*ie instant percer sa haine pour son amant ^ mais, malgré cela, elle le voyait avec une secrète satii-faction, parce que cet homme avait connu son hmant, qu'il fui parlait de lui, qu'il lui donnait surtout des détails siur ses relations avec la comtesse.

De son côté, da Costa trouvait chaque jour un intérêt plus puissant à voir Juana -, bien que celte dernière gardât son secret avec un soin religieux, cependant il lui était échappé souvent bien des choses qui avaient singulièrement éveillé l'attention de l'aignazil, et quand ce dernier quittait Juana, il cherchait à deviner le mot de cette énigme redoutable qu'il pressentait vaguement.

Comme il était adroit et prudent, il n'avançait que peu à peu dans ce dédale de mystères, et faisait à peine chaque jour un pas de plus dans cette voie, que son habileté avait ouverte avec un rare bonheur.

Un soir, Juana et Antonio da Costa étaient ensemble comme d'habitude; Juana se montrait plus préoccupée que de coutume, da Costa plus sombre.

La maîtresse de Saavedra n'avait aucune nouvelle de son amant ^ son incarcération durait à son gré trop longtemps, et elle avait déjà bien pâli et maigri dans l'attente d'une liberté qu'on ne paraissait pas disposé à lui accorder de sitôt. Jusqu'alors, da Costa avait évité avec adresse de lui dire ce qu'était devenue la belle comtesse de Vasconcellos y Souza, et c'était surtout sur ce point que Juana aurait désiré être renseignée.

Elle avait pensé , jusqu'à ce moment, que la comtesse n'avait été guère mieux traitée qu'elle-même, et elle se consolaitde son abandon, en songeant que sa rivale avait probablement épreuve le même sort.

Antonio savait parfaitement que là était le côté vulnérable de la jeune femme, et il ménageait ses moyens pour en faire un usage utile quand le moment opportun serait venu.

LTNOmsiTlON. 287

(] faisait nuit déjà^ autour du palais, l'ombre avait enviihi la place, le silence avait remplacé les mille bruits du jour; c'était une sombre et trisie nuil. Da Costa, attentif et muet, observait les moindres mouvements de Jnana ; celle-ci rêvait.

Tout à coup, elle leva le front, et regarda Antonio avec une fixité qui tenait delà folie.

— Da Costa, lui dit-elle, voici bientôt un mois que Saavedra a quitté Lisbonne, et vous ne m'avez point dit encore si l'on avait reçu de ses nouvelles.

— On en a reçu, senora, répondit l'alguazil, et le cardinal était en parfaite santé, ainsi que toute sa suite.

— Et l'on ne dit point qu'il doive revenir bientôt? reprit Juana.

— Le cardinal n'a rien fait savoir à ce sujet.

— C'estsingulier. Mais, vous-même, n'avez-vous reçu aucun ordre qui me concerne?

— Aucun.

— Le cardinal a donc l'intention de me retenir prisonnière jusqu'à son retour?

— Je le pense.

Il y eut un silence ; puis Juana reprit :

— Certes, dit-elle, on ne sent vraiment le prix de la liberté que lorsqu'on l'a perdue... Vous ne sauriez croire combien je me trouve iiialbeureuse depuis que je suis ici •, et bien que j'y sois traitée avec tous les égards, ce sera pour moi une joie sans pareille que de quitter cette prison pour n'y plus rentrer.

Antonio de Costa sourit amèrement.

— Il y a bien des captifs, murmura-t-il, qui voudraient pouvoir parler comme vous, senora.

Puis il ajouta d'un ton doucereux :

— Peut-être le jour de la délivrance se fera-t-il longtemps attendre pour vous.

— Avt^-vous quelques raisons particulières de le croire? deniaiida vivement Juana.

— Non, sonora.

— Kl pourtant, vous le croyez?

— Oui... je le crois.

— Pourquoi?...

Le familier hésita.

— Senora, reprit-il enfin, votre arrestation s'est produite dans des circonstances trop singulières, pour que je ne l'aie pas remarquée^ il y a eu, à ce fait violent, une cause mystérieuse, mais qu'il est cependant assez facile de deviner.

— Expliquez-vous?

— La comtesse, madame...

— La comtesse?...

— Vous ne comprenez pas!...

— J'ai peur de vous comprendre, s'écria Juana*, pour Dieu, ne parlez plus à demi-mots, da Costa !

Elle s'était levée, en proie à une agitation soudaine.

— Parlez! parlez! ajouta-t-elle.

Le familier la regarda fixement.

Puis il baissa les yeux comme si, par bonté d'âme, il eût redouté l'efrel de ses paroles.

— Mon Dieu, senora, prononça-t-il doucement, ce que je vais vous dire, j'aurais peut-être dû vous le dire de suite-, mais je n'en ai pas eu la force, la cruauté plutôt.

— Qu'est-ce donc? qu'est-ce donc? Que s'est-il passé? interrompit Juana.

— Une chose fort simple, répartit da Costa ; la comtesse a appris votre arrivée à Lisbonne; sa jalousie s'est éveillée, elle a craint les charmes trop puissants d'une rivale autrefois aimée, et elle a ordonné à Saavedra..

— Ordonné!... interrompit encore Juana.

— E.\igê, si vous voulez, senora.

— Oh!... lit la pauvre fille -, — ce serait elle, Seigneur Dieu!

— C'est elle-niême, répondit da Costa.

Juaiia mit sa tête entre ses mains.

— C'est impossible, murmura-t elle; vous mentez!... Oh! que le ciel me pardonne-, mais si vous disiez vrai, je tirerais de tout ceci une vengeance terrible!

Elle marcha tout à coup vers l'alguazil, surpris, et lui saisit les mains avec résolution.

— Antonio, dit-elle à voix rapide, écoutez-moi : c'est Juana, c'est la maîtresse de Saavedra qui vous parle 5 répondez ! Où est en ce moment la comtesse de Vasconcellos y Souza?

— Près du cardinal.

Les jambes de Juana chancelèrent.

— Vous dites vrai?... murmura-t-elle entre ses dents serrées.

— Je le jure.

— Et c'est bien Saavedra qui a signé l'ordre de mon arrestation?

— C'est lui.

— On ne l'y a pas contraint?

— Nullement, si ce n'est madame la comtesse...

— El il aime donc cette femme d'une bien grande passion?

— Pour cela, oui!

— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Juana, en retombant accablée sur son siège, le malheureux a donc oublié qu'un seul mot de moi pourrait le perdre à tout jamais?

Da Costa s'était levé tout à coup, sur les dernières paroles de Juana-, il se rapprocha d'elle, et se pencha à son oreille:

— Juana, lui dit-il, en laissant tomber ses paroles une à unej Juana, pourquoi ne diriez-vous pas ce secret qui peut les perdre tous

les deux?

290 LES TRlBUf^^UX SKCRETS,

— Oh! s'il était vrai qu'ils s'aiment I murmura Juana.

— Vous en doutez encore ? répondit l'alguazil,

— Si j'étais certaine de la frapper, elle surtout, la cause de toutes mes douleurs, de tout mon désespoir I

— Elle sera perdue!... la comtesse est une femme hautaine; l'amour de Saavedra seul l'a sauvée jusqu'à ce jour, e41c tombera, si TOUS parlez I

Juana ne répondit pas ; mais ses regards brillaient, sa poitrine oppressée se soulevait avec peine.

Da Costa poursuivit :

— Si vous parlez, Jtiana, demain vous pouvez être libre, demain votre rivale succombera sous votre parole accusatrice.

— Mais lui, balbutia Jdaria à moitié taincue, il sera perdu aussi ?

— Détrompez-vous... fit Da Costa; ne craignez rien : Saavedra est tout-puissant, il est adroit aussi ; en rétélant son secret, vous le forcez â fdir, et ëh fuyant, qUand tout le monde l'abandonnera, qui sait si son cœur ne reviendra pas à vous ?

— Oh ! non, c'est impossible : car il saura que je l'ai trahi.

— On le lui cachera.

— Ils sont loin de Lisbonne, ajouta da Costa, et ils savent que vous êtes arrêtée, et la comtesse croit qu*elle vous a réduite à l'impuissance de liii nuire I... Juana, ne voulez-vous pas vous venger?

— Ohl me venger d'elle, râla la Cordouane, que la furie espagnole, là furie vindicative et sauvage saisissait à la gorge -, — me venger de cette comtesse qui m'a perdue, qui m'a damnée!...

— Voulez- vous la laisser jouir en paix du fruit de son crime î reprit encore Antonio da Costa, qui était là comme le serpent tentateur.

— NonI non! je parlerai, s'écria Juana avec explosion, je me vengerait... Da Costa, vous avez raison!... partons!...

^^ Venez donc ! dit da Costa, qui entraîna la jeune femme.

l'inquisition. 291

Les portes de la prison s'ouvrirent Gomme par enchantement au devant d'eux.

Cependant Miguel Guttierez de Saavedra poursuivait le cours de ses pérégrinations à travers le Portugal, et, de tous côtés, un peuple enthousiaste se portait sur ses pas.

Saavedra était le parangon des inquisiteurs, il ne poussait pas l'amour de la religion jusqu'au fanatisme, jamais il n'avait ordonné le moindre auto-da-fé^ jamais il n'avait infligé la punition humiliante du San-Benito à aucun hérétique ; il s'était toujours contenté d'imposer aux coupables de fortes amendes pour tout châtiment.

Cette manière de procéder était assurément plus humaine, et ne blessait guère que les avares ; les Juifs se tenaient pour très-heureux d'en être quittes de la sorte, et c'était à qui chanterait les louanges de l'inquisiteur cardinal.

De son côlé, le cardinal inquisiteur était fort content des Juifs, des hérétiques, des relaps et de tous ceux qui lui apportaient leurs bourses ouvertes.

Il y puisait à pleines mains.

Les sommes qu'il recueillit ainsi sur sa route atteignirent, en peu de temps, un chiffre considérable, et quelques semaines s'étaient à peine écoulées, qu'il traînait à sa suite de véritables trésors I

Franco Caldéraon était revenu à la gaieté; son visage souriait; une satisfaction béate se lisait à chaque instant dans son regard.

Malheureusement, Saavedra et Franco se laissaient enivrer par

leurs propres succès, et, en se voyant l'objet de l'admiration, de

l'estime, de l'amour de tous, le faux cardinal oubliait les soins de sa

sûreté personnelle, et ne songeait déjà plus à la fuite.

La fuite cependant eût été belle; nul ne l'eût empêché de prendre

292 LES TRIBUNAUX SF.CRETS

un vaisseau de l'État, et d'aller porter ses trésors vers une terre lointaine, à l'abri des alguazils de l'Espagne el du Portugal.

Saavedra n'y songeait pas!

II allait à travers la vieille Lusitanie, faisant entrer dans sa caisse des sommes fabuleuses, instituant partout des tribunaux, nommant des inquisiteurs, laissant de toutes parts des traces de son passage.

Saavedra avait d'ailleurs, nous l'avons dit, une aptitude particulière pour jouer un tel rôle : il avait la parole facile, le geste élégant, la tète noble... on se sentait attiré vers lui, assurent les historiens, par une sympathie irrésistible; on le quittait charmé, après l'avoir écouté.

Il prêchait, et le nombre des conversions qu'il avait opérées étonnait ceux-là même qui étaient habitués à des succès du même genre.

En face de telles qualités, le soupçon se serait repris à deux fois, avant de s'attaquer à Saavedra !

II était, en outre, adroit, souple, plein de finesse et d'habileté, et, plus d'une fois, il avait eu occasion de déployer toutes ces qualités.

A cette époque, il ne faut pas l'oublier, le Portugal était habité par un grand nombre de Juifs, qui étaient venus s'y réfugier pour fuir les persécutions dont on les accablait en Espagne. Eux aussi, ne manquaient pas de finesse; ils étaient, de plus, fort avares; mais Saavedra avait su leur faire comprendre qu'il valait mieux donner leur or, que d'exposer leurs têtes, et les Juifs s'étaient exécutés d'assez bonne grâce.

Au moment où ils avaient été expulsés d'Espagne, pour gagner le Portugal, ils avaient écrit à leurs frères de les y venir retrouver : La terre est bonne, disaient-ils, le peuple idiot, l'eau est à nous ; vous pouvez venir, car tout nous appartiendra.

Vous voyez que ces excellents Juifs dégainaient bien vite leurs cornes, dès que nul pied ne les leur écrasait.

LTNQUISmON. 503

Ils appelaient idiot tout peuple qui ne les hachait pns comme rhair à pâté.

El ils n'avaient pas tort ici de chanter victoire à l'avance.

En moins de cinquante années, ils étaient devenus riches; lis occupaient les meilleures places-, ils jouissaient d'un crédit sans bornes; pleins de la terreur que leur inspirait l'inquisition, ils avaient demandé au roi de défendre l'établissement de ce tribunal dans le pays.

Le roi y avait consenti.

L'arrivée de Saavedra dérangeait donc leurs plans.

Ils se crurent tous morts !

Mais du moment qu'on ne leur demanda que de Targent, ils respirèrent, et comme le faux cardinal ne leur imposa pas l'obligation de faire baptiser leurs enfants, ils payèrent sans trop se plaindre.

Saavedra se trouvait dans le pluy complet développement de sa puissance, et aucune catastrophe ne serait venu troubler le cours de ses exploits, s'il avait su user sagement de sa fortune.

Un jour, le faux cardinal était à Nieva de Guadiana ; — c'est un village, sans importance, situé sur les bords de la Guadiana, à deux pas de la frontière d'Espagne.

Selon sa coutume, il était accompagné de toutes les autorités politiques de la province.

Il était venu là sur l'invitation du curé de ce village, qui l'avait prié de lui faire l'honneur de visiter sa paroisse, comme il l'avait déjà fait à l'égard des autres paroisses du diocèse.

Saavedra s'était rendu à celte invitation, d'autant plus volontiers que Nieva n'est situé qu'à deux pas de la frontière, et que, depuis quelques jours, il avait des velléités de fuir.

Malgré son effronterie, Saavedra ne laissait pas d'être inquiet ; il avait recueilli une fortune colossale; il pouvait, en fuyant, vivre heureux et riche, loin du Portugal; il savait, à n'en pas douter, que

294 LBS TniBUNACrX SRCRKT9.

le roi avait écrit au pape, i^ Philippe, h Charles-Quint; Ips réponses que le roi attendait devaient lui dévoiler l'imposture de Saavedra-, il était temps de fuir, grand temps ! le moindre moment de retard pouvait tout perdre î.,.

Saavedra avait fait part de ses craintes à Franco Caldéraon, qui, cette fois, avait approuvé son projet.

Le séjour de quelques heures qu'il devait faire h Nieva était donc une dernière concession que le cardinal inquisiteur accordait à ceux qui l'accompagnaient.

Le lendemain, il devait passer définitivement la frontière.

On était alors au mois de janvier de l'année 1540. Le gouverneur de Badajoz avait abandonné sa résidence habituelle pour suivre le cardinal à Nieva, et monseigneur Villanneva de Barcarotta ne le quittait pas plus que son ombre.

Les honneurs qu'on lui rendait commençaient à fatiguer Saavedra •, il eîit voulu causer avec Franco des préparatifs à faire, de la route à prendre, enfin, delà manière dont ils fuiraient le Portugal. Pendant toute la journée, il n'eut pas un moment à lui, et, le soir venu, il fut obligé de se rendre chez le curé sans avoir pu échanger une seule parole avec son valet.

Une fois chez le curé, Saavedra crut qu'il aurait au moins, avant le repas , quelques minutes de liberté ; mais il s'était trompé encore , car le marquis de Villanneva de Barcarotta lui tint compagnie jusqu'au moment où l'on vint les avertir que le dîner était servi.

Cette insistance que rien ne semblait pouvoir contrarier, inspira quelques soupçons au faux cardinal ; mais le repas qu'on lui servit était si réellement excellent ; le marquis, une fois à table, se montra d'une humeur si charmante, et déploya, avec tant do grâce, dans la conversation, toutes les ressources aimables de son esprit, que l'inquiétude disparut presque aussitôt du cœur de Saavedra, e» nu'ii s'abandonna tout entier aux plaisirs du moment.

La première partie du festin se passa fort gaiement : les convives s'animaient peu à peu-, le vin exquis de Porto, qui est maintenant un vin anglais, pétillait dans Icscoupes de cristal, les t)ougiesctincelaient ; les saillies se croisaient vives, rapides, spiriluellesj chacun ne songeait qu'à prendre sa part du plaisir.

Mais au moment où les têtes commençaient à s'échaulfer , où le marquis de Villanneva de Barcarotta lui-même se relâchait un peu de la surveillance inquiétante qu'il avait exercée jusque-là sur le faux cardinal, la porte de la salle s'ouvrit, et une femme entra.

Elle portait un costume que la poussière avait souillé , ses cheveux tombaient en désordre sur son dos, ses deux bras étaient croisés sur sa poitrine.

C'était Juana la Cordouane.

Dès qu'elle s'était présentée sur le seuil de la porte, Saavedra Pavait recontiue, et il s'était levé.

— Juana! s'écria-t-il , en marchant rapidement vers la jeune femme.

— Miguel ! fit celle-ci en l'apercevant, et en se laissant tomber à genoux près de la porte.

Une sorte de divination pénétra dans le cœur de Saavedra, et il se précipita vers Juana, qu'il prit dans ses bras, et transporta ainsi jusqu'à l'autre bout de la salle.

— Juana! lui dit-il alors d'une voix basse et rapide, Qu'es-td venu faire ici? que se passe-t-il ? pourquoi cette pâleur sur ton front? quel malheur est arrivé? réponds! réponds 1 qu'as-lu appris? que dois-je craindre?

— Tu es perdu ! répondit Juana.

— Trahi ! fit Saavedra, et par qui donc?

— Par moi!

— Toi? ah! tu calomnies, c*est impossible!

— C'est vrai î

296 LKS TRIBUNAUX SECRETS.

— La cour sait tout, alors?

— Oh! pardon! pardon! Saavedra, j'ai élo folle une heure, et celte heure a suffi; mais on m'avait dit que lu aimais une autre femme, que lu voulais fuir avec elle, que lu me haïssais, que tu me méprisais... que sais-je?j'ai perdu la raison, et malheur à moi, mais j'ai tout révélé!

— Malheureuse! s'écria Saavedra en frémissant.

— Pardon ! pardon ! répéta Juana en se jetant à ses pieds.

— Perdu! dit le faux cardinal, après un moment de silence terrible, perdu! au moment où j'allais atlciniire le but, fuir l'Espagne, être heureux, riche-, ah ! Juana, tu as été bien cruelle!

— Saavedra !.. interrompit Juana en sanglottant, il est temps peutêtre encore !

Saavedra sourit et regarda autour de lui.

Tous les convives s'étaient levés de table et l'observaient.

Peu à peu, le cercle formé par ces hommes allait se rétrécissant, et à ce moment même, le marquis de Villanneva de Barcarolta s'approcha de lui jusqu'à le loucher.

— Que vous dit donc celle femme, monseigneur le cardinal? demanda ce dernier, d'un petit ton railleur que la fausse Eminence ne lui connaissait pas.

— Une chose surprenante! répondit Saavedra sans hésiter.

— Vraiment, et laquelle? demanda encore le marquis.

— Celle femme vient de Lisbonne, messieurs.

— Ah!

— Et savcz-vous les dernières nouvelles parvenues à la cour? -— Voyons! voyons!

— Eh bien ! il parait, messieurs, qu'un homme, un imposteur, a osé prendre mon nom, mes insignes, mon caiactère, et parcourt, en ce moment, les provinces qu'il pressure sans vergogne.

— Quelle audace! dit le marquis.

— Ail î cet homme est fort adroit, monsieur le marquis, poursuivit Saavcdra, il sait que la fortune exerce une puissante influence sur les humains, il est fort riche, et dans chaque ville qu'il honore de sa présence, il offre au grouverneur la moitié des richesses qu'il porte avec lui.

— Croyez-vous? fit le marquis étonné.

— J'en suis sûr, répondit Saavedra.

— Cela me semble pourtant impossible; un gouverneur!., dit M. de Villanneva de deBarcarotta.

— Un gouverneur, monsieur le marquis, répliqua Saavedra ^ un gouverneur est un homme, et un homme n'est pas insensible à l'appât de cent cinquante mille ducats.

— Cent cinquante mille ducats î

— Tout autant.

— Il les a donnés?

— Comme je vous le dis.

Tout en parlant ainsi, Saavedra gagnait lentement la porte de la salle, et il se disposait déjà à l'ouvrir j car sa prodigieuse présence d'esprit avait réussi en partie, et le gouverneur était implicitement gagné.

Du moins se taisait-il, enfoncé dans ses réflexions.

Mais au moment où Saavedra touchait la clef, la porte s'ouvrit d'elle-même.

Tous les convives purent apercevoir alors la demeure du curé de Nieva entourée d'alguazils, à la tête desquels Saavedra remarqua presque aussitôt son ancien affldé da Costa.

Tonte résistance était désormais inutile; Saavedra se contenta de protester contre une pareille violence, et sur la première sommation qui lui en fut faite, il suivit la troupe desalguazils, à la tète de laquelle le marquis de Villanneva de Barcarotta demanda l'honneur de marcher.

Car le marquis de Villanneva deBarcarotta avait cessé de réfléchir

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