‹ Les tribunaux secretsChapitre 37 sur 42 · II · texte numérisé non relu

II

^1i m:> TnnunvArx sfchets.

Ccllu iu.iison élail riiahilalioii onlinairc île maître Bornanl G(»lor, un viiiillaril qui avait bien près elo soixanic-dix ans.

]\lailro lîornard Golor était un niondianl célèbre dans Tolède, et qni tont le monde faisait l'aumône.

A|trè8 avoir, grâce à ce inélier, ramassé une petite fortune, Bernard Cûlor s'était récemment retiré des affaires, et il vivait là, tranquille et solitaire, fréipieniant assidûment les églises, estimé de tous ceux (|ni le connaissaient, attendant avec patience, et dans la crainte de Hicu seul, que son tour vint de quitter celle vallée de larmes.

Bernard Gotor avait eu des obligations particulières à la famille de l.eporello, et il ne se rappelait jamais sans un profond atlendrissemcnl que le père de re dernier l'avait sauvé deux fois des prisons de l'inquisiiion.

Bernard Golor avait, dans sa vieillesse, reporté sur le fils une partie de l'affection dévouée qu'il portait au père, et c'était vers lui que t^eporello venait chercher un bon conseil, pour sortir de la pénilile situation dans laquelle il se trQUV?|it.

Dès qu'il le vit entrer, Bernard Gotor alla à lui, avec une réelle satisfaction peinte sur le visage, et lui serra les mains paternelleme^l.

rrr. Eh I quelle heureuse nouvelle t'amène vers moi, mon cher fils? lui dit-il en l'embrassant^ à la bonne heure, voilà un grand gaillard, fort, robuste, la physionomie ouverte... Ah! l'on a bien raison de dire : tel père, tel fils... ton père était comme loi, Leporello, et Dieu veuille que tu quittes celte terre en y laissant, comme lui, le souveriir d'un honnête homme! Mais, voyons! voyons, mon enfant, quelle nouvelle, quelle nouvelle?

Leporello secoua tristement la tête, et prit un aii- contrit :

rrr Tvlste pouvcUe, ïï^pfl père Bernard, répondit-il avec ^^ soupir.

L'iNQi isrriON. 31 5

— Oh! oh! interrompit le mendiant honoraire, nous avons des ehaf^rins?

. — Des chagrins mortels!

Gotor se prit à sourire.

— Mortels ! à ton âge I

— Oui, mon père Bernard... mortels!

El il disait cela très-bien, ce petit Lepurello, Si bien que Gotor, déjà tout ému, dit •

— Et y puis-je quelque chose?

— Je ne sais.

— Eh bien I raconte-moi cela, mon enfant, et je te la dirai, moi ? Leporello seri'a à son tour les mains du bon vieillard, et, après

avoir n'-fléchi, il reprit :

— Vous connaissez le marchand Maurique?lui dit-il.

— Oui, oui, beaucoup, fit Bernard Gotor ^ Mauriquo, un vioux juif, riche comme un puit?...

— C'est celai et sa tille?

— La petite Rebecca? certainement ^ un beau brin do fille, douce, avenante-, un vrai trésor!

— Vous la connaissez, Bernard, je le vois bien, poursuivit Leporello-, eh bien! moi, pour mon malheur, j'aime Rebecca, comfue lorsqu'on aime pour la première fois-, quand je suis un jour sans la voir, jo suis triste, inquiet, malade ; c'est une torture qui me ronge le cœur petit à petit, et qui me fera mourir, si je suis contraint de renoncer à elle.

— Mais Rebecca t'aime-t-elle? objecta Bernard.

— Oui, elle m'aime.

— Elle te l'a dit?

— Elle me l'a dit.

— Alors, pourquoi ne pas demander sa main?

— C'est Ce que j'ai fait.

316 LES TRIBUNAUX SECRKTS.

— Et le père Maurique t'a refusé?

— fl m'a refusé, répondit Leporello, et ce refus a jeté le désespoir dans mon cœurot dans celui de Rebecca.

— Sans doute! fit Bernard Gotor, sans doute, je comprends. Puis il ajouta, tout en paraissant réfléchir :

— Mais que veux-tu que j'y fasse?

— Et que sais-je? répartit Leporello, mais vous pourriez peut-être parier à Maurique^ il a sans doute confiance en vous comme tout le monde... Vous avez connu mon père, vous me connaissez, il vous écouterait.

— Il me jetterait à la porte, tlit Bernard ; Maurique est un homme violent, entêté ^ il n'aime pas qu'on le contredise, il serait dangereux de chercher à l'irriter.

Et, tout en parlant ainsi, le vieux Bernard Gotor avait laissé tomber sa tête dans sa main, et il réfléchissait plus fort.

— Ah ! songez-y, Bernard , dit Leporello, songez-y , pour moi c'est le désespoir, c'esi la mort peut-être! car, si l'on s'obstine à me refuser Rebecca, je serai capable de tout.

— Voilà de mauvaises paroles, mon enfant, dit Bernard d'un ton de sévérité^ il ne faut jamais désespérer de la bonté de Dieu, car, au moment où tu doutes de lui, peut-être m'inspire-t-il le moyen de te sauver.

— Dites-vous vrai?

— Peut-être!...

— Ah ! vous êtes bon, Bernard, et, vous avez raison, c'est Dieu qui vous inspire!

— Bon 1 bon ! murmura le vieux Gotor, quand Dieu fait ce que veulent les enfants, ils disent que Dieu est juste!...

L'IKQUISITION. 317

Voici ce qu. advenait à quelques jours de \h :

Maurique était seul dans son appartement, et il songeait à cette alliance, qu'il avait projetée avec une famille puissante de la cour.

Ce projet n'était pas précisément facile à exécuter, mais Maurique comptait beaucoup sur son immense fortune et sur la beauté de Rebecca.

L'amour que sa fille avait conçu pour Leporello ne lui paraissait guère sérieux, et il pensait d'ailleurs que, dans cette circonstance comme dans toutes les autres, Rebecca n'aurait d'autre ambition que celle d'obéir à son père.

Maison prendre ce gendre puissant qui devait, au besoin, le protéger contre l'inquisition?... Ils étaient tous arrogants et fiers, les jeunes seigneurs de la cour, et aucun n'avait jamais fréquenté la maison du marchand Maurique, si ce n'est pour lui emprunter de l'argent ou l'accabler d'injures.

Maurique passait en revue, un à un, tous les gentilshommes de Tolède, et nul ne lui paraissait offrir les conditions désirables.

C'est en ce moment que Bernard Gotor entra chez lui.

Bernard portail son costume ordinaire-, seulement, à son cou était suspendue une petite médaille sur laquelle étaient gravés les sceaux de l'inquisition, avec ces paroles: Exurge, Domine, et judica cansam tuam, et dissipent iir mimici fidei, c'est-à-dire : Lève-toi, Seigneur, juge ta propre cause, et l('->ciiiieniisde la Foi seroat dispersés.

Bernard salua Maurique avec cette humilité qu'il avait conservée de son niélicr, et Maurique lui rendit son salut.

— Il y a bien longtemps, mon bon Monsieur, dit Bernard, qiio je désirais venir vous rendre mes devoirs , mais le service de l'inquis;lion m'en a empêché.

— Ah! vous apparlenez au sainl-office? fit le marchand.

— Je S'Ws familier, mon bon Monsieur, pour vous servir si j'en suis capable. .. L'inquisiteur général me veut quelque i)ien, et je puis dire qu'il a en moi toute conliance.

— Vraiment! fit le marchand juif, qui lui avança un siège de sa propre main.

— Ah ! c'est un saint homme, monsieur Maurique.

— Je le sais.

— Et qui s'enquiert souvent des habitants de la bonne ^le de Tolède. — Dernièrement encore, il m'entretenait de vous.

— De moi?

Le marchand avait pâli.

Gotor, qui l'exominait sans faire semblant de rien, reprit tout doucement :

— De vous, monsieur Maurique, et, pourquoi ne ledirais-je pas, c'est presque à son instigation que je suis venu vers vous.

— Est-ce possible ! s'écria Maurique en tressaillant.

— C'est comme je vous le dis; l'inquisiteur général a bien voulu vous remarquer à l'église, et il a été touché de la piété que montrait la jeune et charmante Rebecca, votre fille.

— Dites-vous vrai ? fit Maurique d'un air un peu rassuré. L'inquisiteur l'avait remarqué à l'église, c'était bien-, — mais

si l'inquisiteur avait deviné quel genre d'antiennes le juif chantait devant l'autel chrétien !...

— L'Inquisiteur est un saint homme, monsieur Maurif^ue, reprit Gotor, et la beauté de Rebecca a paru lui plaire.

— Comment?

— Oh! rassurez-vous, monsieur Maurique, ce n'est qu'un saint projet qui a pu venir à la pensée do notre inquisiteur ; il s'est dit que Rebecca était belle et pieuse, et qu'un pareil trésor ne devait

I INOUI^ITION. 319

poinl être perdu... Dion merci, il y a assez de couvents en Espagne pour r(!covoir toutes les filles du royaume.

— Un couvent! fit le juif qui resta tout ébahi.

— Ce projet vous déplairait-il ? demanda Bernard.

— Mais je ne dis pas qu'il me déplaise... Cependant...

— Cependant ?

— Eh bien ! il pourrait se faire que Rebecca n'eût pas été insensible aux plaiiîjrs du monde, et qu'un amour... Eh! ehl... vous savez, M. Gotor..., les jeunes ûlles.

— Oui, oui, dit Bernard; — ah! diable, M. Maurique..., les jeunes filles ! les jeunes tilles !

— Si Rebecca a fait un choix...

— Eh bien ! eh bien ! ne vous alarmez pas, M. Maurique, interrompit Bernard avec bonté, à Dieu ne plaise que l'inquisiteur entende contrarier en rien de pareils sentiments-, il la verrait, au contraire, avec plaisir mariée selon son cœur et avec un homme dont elle-même aurait fait choix.

— Oli! le brave seigneur! dit Maurique.

— Vous entendez..., un homme Jout elle-même aurait fait choiXo — L'inquisiteur général m'avait invité à sonder vos iniention à ce sujet, parce que.... parce que...; enfin, n'importe! (\ue ce soit une affaire terminée, puisque vous êtes du même avis que 8a grandeur!...

Bernard Gotor parla encore de mille choses assez insignifiantes, et se retira enfin, laissant Maurique fort inquiet sur la situation , et ne sachant en réalité comment y faire face.

Car pourquoi sa grandeur daignait-elle s'intéresser si fort au bonheur de sa fille?

Quelques jours se passèrent.

D'après le conseil de Bernard, Leporello avait cessé de voir Rebecca; et la pauvre enfant, qui n'avait pas été instruite des raisons de cet abandon, se sentait envahie par une sombie tristesse.

320 LES TRIBUNAUX SECHETS.

Son père Tnvait questionnée sans succès ^ Rebocca n'avait rien, ne savait pas de quelle tristesse son père voulait parler-, il était évident, selon elle, qu'elle n'avait jamais été plus gaie.

Maurique lui parla de mariage -, elle garda le silence. Il lui dit qu'un grand seigneur avait fait demander sa main, et elle répondit qu'elle ne voulait épouser personne-, Maurique demeura fort embarrassé.

Quand Bernard revint à quelques jours de là, les dispositions de Maurique parurent avoir changé -, il dit qu'il s'était trompé sur les sentiments de sa tille, qu'il l'avait consultée, qu'enfin elle ne lui semblait pas éloignée d'eairer au couvent.

Bernard Gotor parut éprouver une grande satisfaction à cette nouvelle; il dit qu'il allait la rapporter à son maître, et qu'il ne doutait pas du plaisir qu'elle lui causerait ^ qu'il l'avait entretenu, depuis sa visite, de Rebecca ; qu'il avait paru un peu contrarié de la voir occupée d'idées mondaines -, mais qu'après tout, il désirait qu'une aussi belle fille ne fût victime d'aucune violence, et qu'il entendait qu'on la laissât libre de se choisir un époux ou d'entrer au couvent.

Il partit.

Bernard avait donné des instructions détaillées à Leporcllo, qui, le lendemain même, se représentai! à Rebecca, et leurs amours reprenaient c'/mme s'il n'y eût point eu d'interruption. Rebecca le gronda bien ur. peu, mais elle était si réellement heureuse de le revoir, que s?, mauvaise humeur ne tint pas, et qu'elle promit de nouveau, à son amant, de n'appartenir qu'à lui.

C( mme ils venaient de se séparer, Maurique fit appeler sa fille, lui 'îxpliqua qu'il avait réfléchi, qu'il comprenait fort bien qu'elle ne voulût épouser personne, qu'il n'entendait la contrarier en rien, et qu'elle pouvait choisir elle-même le couvent dans lequel elle voolait entrer. Rebecca partit d'un éclat de rire sonore '^t franc,

et demanda è son père si la proposition qu'il lui faisait était sérieuse.

N'était il donc plus Israélite dans l'àme, lui qui parlait du couvent comme un galiléen? — Quant à elle, elle était d'un âge à ne pas se retirer encore du monde 5 elle voulait profiler de sa jeunesse et de la fortune de son père, pour faire son bonheur, celui de son père, celui de son mari !... Le couvent qu'elle voulait choisir, le seul que son cœur désirât, c'était l'habitation d'un époux...

Maurique demeura plus embarrassé que jamais... Et quand Bernard Golor revint, revêtu cette fois du costume complet d'un familier en titre d'office, le juif se montra fort troublé, et ne sachant comment répondre aux questions catégoriques qui lui étaient posées par le servant de l'inquisiteur général.

Il lui expliqua cependant son embarras, et Bernard secoua la tête d'un air pensif.

— Ceci est grave, monsieur Maurique, lui dit-il; ceci est trè:. jrave ! L'inquisiteur va croire que vous vous jouez de sa seigneurie, et il entrera dans une grande colère-, c'est un saint homme, mais il n'aime pas que l'on se moque de lui. — Ah! monsieur Maurique, qu'avez-vousfait?

La peur s'empara de Maurique, et il tenta de balbutier une réponse. Bernard lui fit espérer qu'il ferait en sorte d'arranger tout cela pour le mieux.

Est-il besoin de dire que le grand inquisiteur ne savait pas le premier mot de tout cela?

Bernard, Leporello, et Rebecca qui fut mise dans la confidence, continuèrent à jouer la comédie de l'inquisition. On entretint Maurique dans une terreur salutaire, et on l'amena, en dernier lieu, à souscrire au mariage de sa fille avec Leporello, toujours pou'- éviter de déplaire au grand inquisiteur, qui songeait à lui comme à se

pendre !

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