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322 LES TRIOrNAtrX SECUETS.
Ou;uii( fo mariajîe fut conclu, Bernard Gotor vint trouver \c p."ignour Manriqiic. Il n'avait plus son coslumo de fannlicr. 11 raconi;» tout uiiinicnl quelle ruse il avait employée.
Maiirique voulait se fâcher, mais il était trop tard ; Rebecca cl Leporello cta cnt mariés -, cl ce qui le consola d'avoir été joué, c'est <iu'ils étaient heureux.
Un soir du mois d*août de Pannée 1361 , deux hommes vêtus de manteaux sombres, le front couvert de chapeaux aux larges bords, parcouraient 5 pas lents et mesurés les rues de la ville de Palerme.
L'un de ces deux hommes était jeune encore , l'autre était vieux déjà.
Le premier pouvait avoir trente ans environ -, il était grand, élancé, bien pris dans sa taille, et portait son feutre coquettement penché sur l'oreille 5 ses pas s'appuyaient fermes et sonores sur le pavé de la rue, et le bout de son épée retroussait gaillardement le bas du petit manteau qui tombait de ses épaules.
Le second avait quarante ans à peine, mais des préoccupations d'un genre sérieux ou triste avalent mis déjà bon nombre de rides sur son visage j il avait le dos légèrement voûté, portait une sorte de chapeau rond sans élégance, et l'on n'apercevait pas la moindre arme sous son manteau aux plis amples et lourds.
La nuit était magnifiquement éloilée; un calme parfait régnait de tous côtés, et aucun bruit ne venait troubler le silence de cette heure solennelle.
Ces deux hommes étaient, de tous les habitants de Palerme et de la Sicile, ceux sur lesquels la renommée avait, depuis longtemps, raconté le plus de choses bonnes et mauvaises.
L'INQUL^ITION. 323
Le plus jeune s'appelait le marquis de Terranova*, c'était le seigneur à la mode, celui qui portait, le premier, les modes de la cour de France, celui qui dépensait le plus follement son argent, celui, enfin, qui comptait le plus de charmantes aventures.
On le trouvait partout, et à toute heure du jour ou de la nuit. Dans les bals, sur les places publiques, dans les tavernes, dans les églises, partout, on était sur de rencontrer le marquis de Terranova, entraînant à sa suite les gentilshommes appartenant aux plus hautes maisons de l'aristocratie de l'île.
Le marquis descendait lui-même de l'une des plus illustres souches, et il n'y avait pas dix ans encore que son oncle avait été nommé viceroi de la Sicile. Une telle position semblait assurer l'impunité à toutes les folies du marquis de Terranova, et, par le fait, il ne paraissait guère s'inquiéter de ce que la police de Palerme pensait de ses faits et gestes.
Le plus vieux était un tout autre personnage que lui; il s'appelait Camargo, de son nom de famille, et passait pour l'un des philosophes les plus distingués qu'il y eùl alors au pays.
A vrai dire, le vieux Camargo passait la plus grande partie de ses Journées et de ses nuits le nez dans les livres anciens et modernes ; il allait dans les rues de Palerme , sans prendre garde aux passants qui le regardaient, souvent nu-tête, quelquefois nu-pieds î rien n'égalait son insouciance et le laisser-aller de sa tenue.
Un jour, il sortit de Palerme, emportant avec lui une provision respectable de livres latins et grecs, et s'en alla chercher la solitude et la liberté.
Le temps était magnifique, la campagne invitante; à la rigueur, on pouvait comprendre une pareille tentative. Durant quatre jours, on ne le revit plus.
Cependant , le temps avait changé : le ciel s'était couvert de nuages, la pluie avait détrempé les roules et comblé les fossés.
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Quand Camargo revint, il était dans un état pitoyable-, aussi, dès qu'il parut en ville, tous les enfants se mirent à courir après lui, avec de grandes huées, lui jelaiit de la boue et des pierres -, mais Camargo avait Tàme Ibrtifiée par les lectures auxquelles il viMiait de se livrer pendant quatre jours, il passa au milieu sans s'émouvoir, et rentra en son logis, où il trouva sa femme fort inquiète.
Camargo avait une femme , en effet , et quand nous disons une femme, c'est deux que nous devrions dire-, car le philosophe Camargo était bigame.
Insensible au lamentable exemple de Socrate, le i)hilosophe Camargo s'était marié deux fois, sciemment, avec réflexion, comme un philosophe doit le faire. Il avait lu dans ses livres qu'Abraham avait eu plusieurs femmes, que Salomon en avait eu sept cents, et fort de ces précédents, il avait conclu que puisque sa première femme ne lui convenait plus, il pouvait bien se permettred'en épouser une seconde.
Que répondre à un philosophe pourvu d'une logique si belle?
Malheureusement, ce philosophe n'était guère mieux tombé la seconde fois que la première, et s'il n'avait écoulé que son cœur, il en aurait volontiers épousé une troisième.
Mais Camargo avait un peu frayeur de l'inquisition, et bien qu'il eût été jusqu'alors, de la part de cette institution, l'objet d'une bienveillance marquée, puisqu'on ne l'avait nullement inquiété, cependant, il redoutait toujours quelque délation , et se montrait généralement fort prudent pour tout ce qui avait rapport, de près ou de loin, aux dogmes de la religion catholique.
L'inquisition était, à cette époque, en plein exercice en Sicile, malgré les insurrections partielles auxquelles avaient donné lieu l'étiiblissement successif de quelques-uns de ses tribunaux.
En 1520, notamment, Charles V avait écrit au pape pour l'engager à n'admettre aucun appel des habitants qui auraient été condamnés par l'inquisition. Celte démarche, qui était comme un témoi-
gnage spécial de la protection de l'empereur, avait singulièrement augmenté l'audace des inquisiteurs.
Mais cette démarche confirme pour nous les mille preuves, disséminées dans l'histoire, qui établissent que les papes furent modérateurs et non point instigateurs en ce qui concerne les excès de l'inquisition.
Le pape répondit, en effet, à Charles V qu'il agirait suivant les événements et sa conscience.
Les Siciliens sont d'assez mauvaises têtes, comme on sait, et quand Palerme se souleva, en 1 535, contre le saint-office, les choses furent poussées si loin, que Charles V se vit contraint d'écrire aux inquisiteurs qu'il révoquait la confirmation et l'ampliation des privilèges qu'il leur avait accordés.
Cette révocation avait pour effet de ne permettre aux inquisiteurs aucun acte de juridiction civile, et ils ne pouvaient ainsi exercer aucune poursuite contre des séculiers, si ce n'est pour cause expresse et notoire d'hérésie.
Mais cet état dura peu. Les Siciliens, se croyant à leur tour protégés par Charles V, ne gardèrent plus aucune retenue, et saisirent avec empressement toutes les occasions qui se présentèrent pour témoigner la haine profonde qu'ils portaient aux inquisiteurs qu'on leur avait donnés.
L'empereur se vit bientôt contraint de revenir sur ce qu'il avait fait, et, le 27 du mois de février 1543, il signa une ordonnance qui annulait la suspension des privilèges des inquisiteurs.
Cet événement produisit un effet terrible sur les esprits, et l'inqui sition se crut dès lors assez forte pour opprimer de nouveau la nation sicilienne.
En 1o49 et en 1551, des auto-da-fé eurent lieu, et l'on y brûla en effigie certains contumaces. Les Siciliens les laissèrent agir pendant
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quelque temps-, mais ils se préparèrenl à une lutte prochaine qu'ils reganlaient comme inévitable.
Les cnoscs en étaient là au moment où notre histoire commence.
La Sicile était alors gouvernée par don Juan d'Avalos, marquis de Pcscaire, qui vivait le titre de vice-roi.
Le marquis, véritable grand seigneur, appartenant à la royale famille des Moncada de la Castille-Vieille, était un homme d'une cinquantaine d'années environ, mais fort, robuste, d'une nature aventureuse, et qui s'était attiré les sympalliics [ircsque unanimes de la population qu'il était appelé à commander.
Mais ce qui avait surtout contribué à lui rendre l'administration du pays facile, c'était, sans contredit, la charmante femme qu'il avait amenée avec lui dans l'île. Victoria Colonna avait vingt ans à peine, et elle était unie depuis deux ans seulement au marquis.
Rien n'était plus gracieux, plus élégant, plus distingué que la marquise ; elle était vive, folâtre, enjouée, s'abandonnait toute entière à la joie du présent, et s'enivrait naïvement de ce fol encens que mille courtisans empressés brûlaient sur ses pas.
Reine! elle était reine, ou du moins presque reine*, elle n'avait nuire rivale, et elle était jeune, et elle était belle !
Pendant deux ans, Victoria Colonna avait vécu ainsi, avide de plaisirs et de spectacles, donnant elle-même des fêtes splendidcs auxquelles toute l'aristocratie de l'île était conviée-, la gaieté la plus franche ré;^nait éternellement sur son front-, elle n'avait d'autre désir que de continuer cette existence heureuse qu'elle avait menée jusqu'alors.
Malgré cette liberté grande dont son époux la laissait jouir, Vic« toria n'avait cependant donné prise à aucune calomnie, et bien qu'elle se laissât courtiser ouvertement par bon nombre (îe jeunes et charmants gentilshommes, nul n'aurait osé dire qu'elle eût jamais manqué aux règles sévères de la morale.
LINQUISITION. 327
Était-il bien vrai cependant que Victoria eût toujours été insensible aux bommagcs dont elle était entourée? son cœur ne s'étail-il jamais laissé séduire? était-elle bien réellement restée vertueuse, malgré celte liberté sans bornes dont elle disposait? C'est ce que la suite de cette histoire nous apprendra.
Tout ce que nous pouvons dire, c'est que jamais jusqu'alors la moindre atteinte n'avait été portée à sa réputation, et qu'aucun soupçon n'avait altéré le profond amour que lui avait voué son époux.
Le marquis deTcrranova et le philosophe Camargo parcouraient donc à pas lents les rues de Palerme, et depuis une demi-heure environ ils n'avaient pas échangé une seule parole.
II pouvait être onze heures de nuit^ on ne rencontrait, ça et là, que quelques bourgeois attardés qui regagnaient leurs logis à la hâte.
L'air était parfumé ^ les suaves senteurs de la plaine de Coucad'Oro arrivaient jusque sur les places publiques : c'était une nuit bénie de Dieu.
Tout à coup le marquis deTerranova s'arrêta; ils venaient d'arriver près de l'église de Saint-Joseph. Le marquis frappa légèrement sur l'épaule de son compagnon.
Celui-ci s'arrêta également, et releva vivement la tête à cet attouchement inattendu.
— Camargo! fit Terranova en montrant du doigt au philosophe l'église près de laquelle ils venaient de s'arrêter.
— Monseigneur? fit ce dernier en s'inclinanl avec humilité.
— Nous voici arrivés au terme de notre voyage, mon ami, poursuivit Terranova-, tu m'as demandé de marcher jusqu'ici avec moi dans la crainte des mallaileurs. Nous allons nous séparer... Adieu! Camargo, adieu I...
Et le marquis, tirant de sa poche une petite clef, ouvrit une porte
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basse qui donnait dans l'intérieur de l'église, et disparut au.x .égards ébahis de son compagnon.
Camargo no savait ce que cela voulait dire, et pourquoi le marquis de Tenunuva, le gentilhomme le plus léger de toute l'ilc, se rendait ainsi mystérieusement, à une pareille heure delà nuit, dans l'cglise de Saint-Josei)h.
11 ne savait pas non plus comment ce même gentilhomme avait une clef de l'église !
Camargo secoua la tête et se gratta le bout de l'oreille...
— Quelque femme, sans doute! quelque femme, muimura-t-il entre ses dents... Ah! Seigneur Dieu ! pourquoi avez-vous créé les lommcs?... et surtout mes deux femmes!
[i avait à peine fini qu'une femme, suivie à peu de distance par une sorte de duègne, déboucha sur la place et se dirigea vers l'endroit qu'occupait le philosophe.
Celui ci n'eut que le temps de s'effacer pour ne point être vu.
La femme était enveloppée, des pieds à la tête, d'un nuage épais de dentelles noires-, Camargo ne put distinguer ni ses traits, ni sa taille-, elle passa donc devant lui, alla, comme Terranova, à la petite porte qu'elle ouvrit, et disparut comme lui dans l'intérieur de "église.
— Un rendez-vous ! murmura le philosophe en s'éloignant à pas lents de son poste d'observation.
Cependant notre homme réfléchissait.
Un des principaux défauts de Camargo, après son penchant pour la réflexion , était certainement son penchant prononcé pour les fommes. L'élude, la lecture, l'amour de la philosophie avaient été impuissants à modérer l'ardeur de ses sens , et ce n'était pas par pure fantaisie qu'il avait convolé en secondes noces, du vivaalde sa prei:?.ière épouse.
CkuiargG se disait que sa seconde femme était loin d'avoir ré-
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pondu à son attente , et souvent il avait pensé sérieusement à en épouser une troisième.
Par le fait, quand on prend du galon... Mais, pour cela, il lui eût fallu quitter la Sicile, et Palerme était une ville si avidement protégée par le ciel qu'il ne pouvait se résoudre à la quitter.
Caniargo pensait à toutes ces choses et à mille autres encore, et, tout en rêvant, il s'était approché de la ducgno, que la jeune femme avait laissée derrière elle.
La duègne regardait à droite et à gauche , pour s'assurer que personne n'avait vu sa maîtresse, et quand elle vit Camargo venir h elle, elle demeura comme pétrifiée.
Le philosophe l'avait regardée avec attention à diverses reprises, et il la trouvait fort de son goût. Sa taille était bien prise, souple, élégante-, elle était grande, portait les épaules larges et la poitrine fortp, et Camargo ne méprisait pas les femmes fortes.
Au contraire, Camargo, bien que ses deux femmes l'eussent battu tour à tour cruellement, Camargo appréciait les femmes fortes.
La duègne, interdite de rencontrer un témoin à cette heure de nuit, voulut se diriger vers la petite porte de l'église dont, elle aussi, avait la clef-, mais Camargo la devança, et il l'arrêta résolument, à l'instant où elle allait mettre la clef dans la serrure.
— Pardon, signera, lui dit-il, d'une voix où tremblait déjà une certaine émotion , pardon , mais les rues de Palerme ne sont peutêtre pas bien sûres à une pareille heure , et je serais heureux si vous vouliez bien me choisir pour votre cavalier.
Vous voyez que les philosophes parlementaires abordaient les femmes au XVI» siècle absolument comme les messieurs de Paris, portant lunettes d'or et tabatières de platine , abordent les jeunes demoiselles du commerce au XIX» siècle.
— Laissez-moi! laissez-moi I répondit la duègne, en cherchant à ouvrir la porte.