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II

If

330 I ES THIBUNAUX SECRETS.

Mais Camargo s'était placé devant, et il était impossible ae passer.

— Iniitilo» sij,Miora, inutile, dit-il en souriant, le hasard m'a trop bien servi pour que je laisse éch.ipper une pareille occasion !...

— Alors, je vais crier à l'aide..., fil la femme.

— Crier! répartit Camargo, ne vous en avisez pas, ma toute belle... i>u'arriver;nl-i!, en effet? le guet viendrait, on nous conduirait chez le corrégidor, et vous seriez contrainte de dévoiler les amours de votre nKiîlrosse-, mieux vaut se taire, qu'en ponsez-vous?

Oli ! philosophe Camargo, que vous étiez adroit, mais quelle perversité I

— Vous avez peut-être raison, répondit cependant la duègne, en examinant avec une attention singulière celui qui lui parlait...

— Mieux vaut encore accepter le hras que je vous offre , et vous promener sur cette place, ajouta le philosophe.

— Comme vous voudrez, dit encore la femme.

Et, sansse faire prier davantage, elle passa son bras sous le sien, et se laissa conduire au gré de Camargo.

Un éclair de satisfaclion brilla dans le regard de ce dernier , et il partit en pressant contre son cœur, qui battait avec précipitation, le bras charmant qu'on lui abandonnait.

Nous ne ferons aucune digression fâcheuse sur ce sujet : un philosophe en bonne fortune.

Nous respectons le lecteur, sinon la philosophie.

— Votre maîtresse est sans doute une grande dame, dit enfin Camargo, après quelques minutes données à l'émotion d'un amour naissant.

— Vous l'avez dit, répliqua la duègne.

— Le marquis de Terranova est un heureux mortel!

— Vous le connaissez?

— C'est mon ami,

— Ah ! fit la duègne.

— Mais, quelque soit son bonheur, ajouta le philosophe, je doute qu'il vaille celui que j'éprouve en ce moment I

— Vous êtes galant.

— Je suis sincère.

— Vous prenez feu très-vite, alors?...

— C'est vrai ! c'est vrai ! fit observer Camargo , ma tête s'enflamme, ma raison déménage, mon cœur s'éprend avec une facilité étrange: mais il faut dire que, cette fois du moins, l'objet qui m'inspire un tel amour en est digne sous tous les rapports.

— Qu'en savez- vous?

— L'instinct de mon cœur...

— Ah ! décidément vous allez me faire croire...

— Quoi donc?

— Que vous êtes fou !

Et la duègne se mit à rire aux écK'^ts.

Camargo la regarda avec passion.

Ce bras qu'il pressait contre sa poitrine était jeune , à n'en pas douter ; cette voix était fraîche et pure.

C'était évidemment une femme d'une trentaine d'années au plus, et, malgré le voile jaloux qui lui dérobait ses traits, Camargo jugea cependant qu'elle devait être jolie.

Il avait déjà oublié ses deux femmes. Il resta quelques minutes sans parler, et ce full'inconnuequi rompit la première le silence.

— Voilà que vous rêvez, lui dit-elle avec enjouement-, auriezvous déjà épuisé toutes les ressources de votre rhétorique?

— Je songeais à vous, répondit le philosophe Camargo, d'une voix mélancolique et tendre.

— A la bonne heure!

— Et je me disais, que celui-là qui pourrait devenir votre époux serait un homme bien heureux.

— Ahl vous songiez à cela?

33? LES TRIBUNAUX SHCRKTS

— Aussi vrai qu'il fait nuil! jura Camargo.

La jouiie fomme haussa les épaules, cl regarda Caraargo, avec deux youx noirs et fixes.

— A cela, dit-elle, il n'y a qu'un obstacle...

— J(^ n'en vois pas, interrompit le philosophe.

— C'est que je suis mariée...

— Vous !

— Mon Dieu, oui!...

— Eh bien! voyez comme cela se trouve... objecta Camargo, moi je le suis aussi.

— Comment! vous êtes marié? dit la jeune femme en jouant Pétonnement^ vous êtes marié, et vous me proposez de m'épou ser!..

— Et pourquoi pas?... s'écria Camargo.

La jeune femme quitta brusquement le bras de son cavalier, et se prit la taille à deux mains, pour se livrer tout entière au rire immodéré qui s'était emparé d'elle.

— Ainsi, dit-elle, nous allons nous marier, si je veux?

— Et quand vous voudrez, répondit Camargo.

— Vous abandonnerez votre femme pour me suivre?

— Au bout du monde.

— C'est bien, maître Camargo, ajouta l'inconnue, en prenant son futur époux par le bras-, mais comme il faut qu'avant de se marier riiomir.e et la femme se connaissent bien, regardez-moi, et dites-moi si je vous conviens de tout point.

Et en parlant ainsi, la jeune femme conduisit le philosophe sous un réverbère, et leva tout à coup le voile qui lui couvrait le visage. Camargo resta pétrifié. — C'était sa première femme.

— Julia ! s'écria-t-il d'une voix étranglée.

— Oui, Julia! répondit la jeune femme, en lui appliquant sur la joue un large et vigoureux soufflet^ Julia, impertinent que vous êtes.

qui vous a bien reconnu, et qui devrait vous livrer, comme bigame, au familier du saint- office!... Mais, prenez-y garde, maître Camargo, car s'il vous arrive de tromper ainsi ma remplaçante !...

Le philosophe Camargo ne crut pas qu'il fût de sa dignité d'en entendre davantage, et il se sauva à toutes jambes, tout en essuyant la joue que Julia avait si énergiquement caressée.

Cette nuit devait être fertile en aventures de toutes sortes pour le philosophe Camargo, car, à peine eut-il échappé aux mains de la belle et robuste Julia, qu'il tomba dans un danger non moins grand.

Il était arrivé, toujours courant, jusque dans un des faubourgs de Palerme, situé sur les bords de la mer.

Il était encore tout frissonnant de la terreur que lui avait inspirée la rencontre imprévue qu'il avait faite, et il ne songeait qu'à regagner paisiblement son logis, lorsque, parvenu à l'une des dernières maisons du faubourg, il se vil tout à coup arrêté par quelques hommes du peuple, qui lui signifièrent de ne pas aller plus loin, sous peine d'être mis à mort sans pitié.

Camargo avait l'excessive prudence des philosophes, il s'arrêta à la première injonction qui lui fui faite, et se laissa conduire par les hommes qui s'étaient emparés de sa personne.

Il entra donc dans une auberge d'assez mauvaise apparence, descendit une vingtaine de marches, toujours escorté par les inconnus, et arriva ainsi jusqu'à une immense salle, où bon nombre de personnes étaient déjà rassemblées.

On lui dit alors qu'on allait le laisser libre de ses mouvements, qu'il assisterait à la réunion qui allait avoir lieu, et qu'une fois rendu

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à la liberté, s'il s'avisait de révôUM* la moindre des choses qu'il allait voir, une vengeance terrible l'attendait.

Cainargo s'exécuta de la meilleure grâce du monde, jura tout ce qu'on voulait lui faire jurer, cl alla prendre place parmi les assistants.

II apprit, plus lard, qu'on l'avait pris pour un familier de l'inquisition, et que ceux qui l'avaient arrêté ne s'étaient aperçus de leur méprise qu'au moment même où il était trop tard pour la réparer.

Camargo ne se voyait pas volontiers engagé dans une affaire de celte nature; mais il fit, contre mauvaise fortune, bon cœur, et se disposa à écouter de son mieux.

Au fond de la salle s'élevait un tribunal, sur lequel étaient placés trois personnages, le visage couvert d'un masque noir. A côté étaient des hommes armés; de toutes parts, un grand concours de seigneurs et d'hommes du peuple, qui, tous, paraissaient animés de la phis vivo ardeur.

Chacun vint à sou tour expliquer ses griefs contre l'inquisition; mais Camargo remarqua, avec déplaisir, que ce n'était pas précisément Tinquisirton et les inquisiteurs que l'on attaquait, mais bien la domination étrangère qu'ils représentaient.

L'inquisition était le prétexte, la véritable cause était le désir ardent d'une révolution, et il en conclut que cette réunion n'était en partie composée que d'ambitieux, qui voulaient jeter leur pays dans les hasards terribles d'une guerre civile, pour arriver à s'emparer du pouvoir.

Camargo pensa ainsi, parce qu'il était philosophe espagnol; s'il eût été philosophe italien, il aurait appelé cette ambition patriotisme.

Car les philosophes voient tout à travers leur bon petit intérêt personnel.

Quand chacun eut défdéavec ordre devant le président de l'assemblée, un long silence succéda aux dernières accusations, et la porte

extérieure retentit alors de plusieurs coups frappés d'une main sûre, et avec un certain air d'autorité.

Camargo frémit de tous ses membres, car il vint à penser que ce pouvait fort bien cire l'inquisition elle-même !

Camargo était dans une position d'autant plus dangereuse pour iu , qu'il avait été jusqu'alors l'objet d'une bienveillance marquée de la part des inquisiteurs.

Si des familiers de Tinquisilion avaient fait tout à coup irruption dans cette sombre caverne, il eût été mêlé et confondu avec les véritables conspirateurs, et toutes ses dénégations ne l'auraient pas sauvé du cbàtiment qui attendait ces derniers en cas d'insuccès.

Heureusement, il en fut quitte, cette fois encore, pour la peur^ et <juand la porte s'ouvrit, il vit entrer avec une certaine satisfaction le marquis de Terranova.

Il ne songea pas d'abord à s'étonner de rencontrer le marquis dans une pareille assemblée, lui, homme de plaisirs et de folies, qui avait rendu son nom célèbre à force d'extravagances ei de dissipations ; mais peu à peu la réflexion se fit jour, et il pensa, avec raison, que le marquis de Terranova n'avait, pas plus que les autres, de motifs légitimes de conspirer.

La famille de Terranova avait autrefois tenu le premier rang en Sicile-, son oncle avait été vice-roi. Bien qu'il fîit, disait-on, fort étroitement lié avec le marquis de Pescaire, le vice-roi actuel, il n'en désirait pas moins, probablement, recouvrer une charge qui avait été tenue avec éclat par ses ancêtres.

Le philosophe Camargo était fait pour comprendre ce dernier motif d'opposition, — car c'était un bien brave homme.

Terranova s'avança au milieu de l'assemblée, et après avoir salué le président :

— Messieurs, dit-il avec une certaine autorité, vous avez désiré que je me joignif^sc 5 vous pour renverser le pouvoir qui nous op-

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primo, et, vous le voyez, je n'ai pas hésilé; il y a longtemps, d'ailleurs, que celle pensée ni'élail venue, el j'avais cru, niui aussi, qu'il élail possible de secouer le joug de ces inquisiteurs, dont l'audace et la cruauté augmentent chaque jour !

Le.marquis de Terranova fut interrompu par les bravos unanimes de l'assemblée. Il poursuivit :

— Mon oncle, le marquis de Terranova, vice-roi, connétable et amiral de Tile de Sicile, fut forcé, il y a vingt ans bientôt, de subir la peine infamante d'un auto-da fé, dans l'église des Dominicains de Palerme, pour avoir fait punir un malfaiteur qui était archer de l'inquisition ! Eh bien, moi, messieurs, je saurai venger la mémoire d'un membre de ma famille -, el celle terrible histoire du passé vous assure démon concours pour l'avenir !

Un nouveau mouvement d'enthousiasme arracha encore des bravos à l'assemblée.

— Mais ne nous berçons pas d'illusion sur notre entreprise, reprit Terranova après un moment de silence, nos ennemis nous observent, aucune de nos actions ne leur sont inconnues ; et si nous vouions les frapper avec sûreté, gardons-nous de mesurer plus longtemps le coup que nous voulons leur porter !...

— Parlez ! parlez î s'écrièrent toutes les voix à la fois.

— Pour mon compte, dit le marquis, je crois que les esprits sont suflisamment préparés, le moment est opportun : chaque jour, l'inquisition prend des forces, une heure viendra où nous serons vaincus avant même d'avoir lutté ! Levons-nous donc, mes amis ! que demain même, Palerme voie partout se lever l'étendard glorieux de la révolte j appelons tous les citoyens à la guerre, et chassons à jamais ce pouvoir ignominieux, qui souille le sol de notre patrie!

Terranova aurait ajouté encore bien des choses, mais l'émotioD de l'assemblée l'empêcha d'en dire plus long. Chacun voulait courir aux armes sans tarder.

L'LNQnSlTlÛX. 337

Il fallait se rendre sur-le champ à la demeure des inquisiteurs, s'emparer de leurs personnes et de celles de leurs familiers, et procéder à un auto-da-fé d'un autre genre.

Terranova eut beaucoup de peine à modérer leur ardeur. Toutefois, il parvint, après maints discours, à calmer leurs fièvres, et il fut convenu que le lendemain soir, la révolte commencerait sur tous les points à la fois.

Chacun se distribua un rôle pour cette heure solennelle , et tous les assistants se séparèrent, après avoir juré de mourir pour la patrie.

Les membres de l'institut agricole qui ont cru devoir insinuerdans un dictionnaire fameux que ce serment fut prononcé sur l'air de la Muette de M. Auber, sont des imposteurs.

Le mot peut sembler vif, mais l'indignation nous déborde, en voyant comme on trompe les classes laborieuses!

Il nous serait facile de prouver que M. Auber ne vivait pas en 1 551 . Nous dédaignons ces jeux d'esprit , et nous reprenons notre importanttravail.

Camargo avait assisté d'un œil sloique à ce spectacle émouvant, et il n'avait pas senti son cœur touché par les raàles accents de ces courages enthousiastes.

C'est que Camargo était philosophe, et que ce n'était pas la première fois qu'il voyait la fièvre chaude s'emparer d'une assemblée populaire.

Il savait avec quelle faciUté les esprii.s s'enflamment, avec quelle promptitude ils se refroidissent; et d'ailleurs, parmi ces hommes, il n'en avait pas vu un seul qui fût réellement animé par les passions du bien public, et il songeait, avec une tristesse mêlée d'amertume, à quels malheurs son pays allait être exposé.

Il se disait, ce digne Camargo :

« Si, du moins, je perdais mes deux femmes dans la bagarre I»

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