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338 LES TRrBtJNAirX SECRKTS.
Il fui Viré de sa révorie par le marquis de Terranova qui vint à lui, avec un cri dYlonncmcnl.
— Camargo! dit-il gaîment, en lui frappant sur Tépaule.
— Monseigneur ! fil Camargo, en se tournant de son côté.
— Toi aussi, malheureux! continua le marquis; comment, tu te mêles aussi de conspirer î
Camargo secoua la tôle, et raconta à son interlocuteur comment il avait été amené dans celle taverne.
— Je ne conspire pas, monseigneur, répondit-il , je n'ai jamais conspiré, et cela pour une raison fort simple.
— La quelle?
— C'est que je n'ai rien à gagner, et que j'aurais tout à perdre.
— Toi ! et que pourrais-tu perdre, je serais bien aise de le savoir ?
— Ma tranquillité, monseigneur, ma chère tranquillité.
— El moi , ajouta Terranova , que penses-tu donc que j'aie à y gagner?
— Vous, monseigneur, vous pouvez être vice-roi.
Le marquis sourit, et enfonça son feutre sur son oreille.
— Eh bien, soit! dit-il avec enjouement, que je devienne vice-roi, et je fais de toi mon fou !
— Je ne sais pas lequel le serait le plus de nous deux, monsd' gneur !... répartit Camargo -, mais si vous ne réussissez pas, moi, je vous ferai mon sage !
ils quiltèrenl la salle sur ces paroles, et s'éloignèrent.
Le lendemain, dès que la nuit fut venue, une clameur vengeresse éclata tout à coup dans les rues de Palerme, et le peuple entier se rua en armes sur les places publiques, demandant à grands cris, le uns l'expulsion, les autres la mort des inquisiteurs.
Les Siciliens avaient l'habitude de ces sortes de révoltes-, à plusieurs reprises ils s'étaient soulevés contre le pouvoir de l'inquisition, et chaque fois le sang avait rougi les pavés de la rue.
l'inquisition. 339
On ne faisait point encore des barricades, on ignorait l'art de les élever solides et bien jolies; on se contentait de barrer les rues au moyen de grosses chiînes, et de se retrancher dans quelques maisons que l'on fortifiait à la liâle.
Le marquis de Terranova et les principaux seigneurs de Palerme s'étaient placés à la tête des révoltés, et toute la bande irritée se rua vers le palais du vice-roi, pour l'engager à prendre fait et cause pour eux, et à les délivrera jamais de l'inquisition.
On parlementa. Le marquis de Pescaire voulut chercher à gagner du temps; mais ce n'était pas le moment de pareilles hésitations, et quand les révoltés comprirent qu'ils n'obtiendraient rien -de leur vice-roi, ils s'éloignèrent en prenant la direction des palais des inquisiteurs.
Ces derniers avaient été avertis dès les premiers moments, et ils s'étaient mis sur la défensive.
Des soldats étaient rangés en bataille sur la place qui précédait leur habitation, et comme depuis longtemps il y avait une sourde haine entre les habitants de Palerme et la milice royale, cette occasion fut saisie avec empressement par les uns et par les autres, et le premier choc fut terrible.
La milice royale était fort irritée, les Siciliens avaient sur le cœur les défaites précédentes ; pendant une heure, le combat fut acharné et sanglant, et bon nombre de morts restèrent sur la place.
Cependant les Siciliens furent repoussés, et une fois mis en déroute, on les poursuivit dans toutes les directions.
L'échaufourée n'avait pas duré longtemps, comme on le voit, et le résultat de cet échec, facile à prévoir, fut un redoublement de sévérité de la prrt du pouvoir attaqué.
Les Siciliens avaient, en effet, perdu quelques morts et un grand nombre de prisonniers. Pendant plusieurs jours, les prisons s'emplirent : ceux qui avaient été pris les premiers ne s'étaient pas fait
faute de dénoncer leurs confrères, et en moins de huit jours les prisons furent combles.
Au nombre des malbcureux qui devinrent ainsi les pensionnaires de l'inquisition , il faut compter en première ligne le philosophe Camargo.
Uélas ! oui, Camargo le philosophe, le prudent, l'ami de la science et des dames!
Malgré le soin qu'il avait pris de s'éloigner du lieu du combat, malgré l'extrême répugnance qu'il n'avait cessé de témoigner toute sa vie pour ce genre d'occupation, quoiqu'il se fût dérobé à tous les regards le jour et le lendemain de la lutte, Camargo ne fut pas moins dénoncé comme ayant pris pari aux délibérations secrètes des conjurés, et il fut traîné en prison, malgré ses cris et ses prières.
Heureusement pour lui, il se trouva dès son entrée en pays de connaissance, car la première personne qu'il rencontra fut le marquis de Terranova lui-même.
Camargo se précipita dans ses bras, avec une figure piteuse et en branlant douloureusement le chef.
— Ahîmon cher seigneur! mon cher seigneur!... dit-il d'un ton désespérés nous sommes perdus!
— Bah ! fit Terranova ; lu as donc peur, mon cher philosophe?
— Beaucoup ! beaucoup ! monseigneur 5 nous sommes perdus, vous (lis -je.
— Allons, te voilà tout bouleversé.
— Il y a bien de quoi.
— Nous en sortirons.
— Je ne l'espère plus.
— Eh bien ! faisons bon visage à nos ennemis, maître Camargo, qu'ils ne puissent pas nous taxer de faiblesse !
— Cela vous est facile à dire, monseigneur, murmura Camargo.
— Tu verras que c'est aussi facile à faire! répartit Terranova.
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Mais, en ce moment, un familier de l'inquisition appela le marquis. Une femme l'attendait au parloir, et il fallait que le message dont elle était chargée fût bien important, car on ne fit pas la moindre objection, et on le laissa seul avec la jeune femme.
Camargo était vivement intrigué, et puis l'instinct secret de son cœur lui disait qu'il y avait là peut-être, pour lui, quelque espoir de salut.
Il regarda.
Terranova et îa jeune femme parlaient bas et avec vivacité.
La jeune femme avait caché ses traits sous un voile épais et noir; Camargo ne put rien distinguer ^ mais, sans savoir pourquoi, il tressaillit jusqu'au fond du cœur.
Enfin, à un moment où la conversation paraissait le plus animée, Terranova attira la jeune femme dans ses bras, écarta doucement le voile qui tombait de son front, et la baisa bien tendrement.
Camargo poussa un cri de surprise et de rage, et rentra dans la prison commune.
Un moment après, Terranova reparaissait, et accourait vers notre philosophe, lequel était allé s'asseoir, morose et pensif, sur un banc solitaire.
— Bonne nouvelle! bonne nouvelle! lui cria le marquis avec gaîté, nous serons libres !
Et, comme Camargo ne répondait pas, il le secoua rudement, comme pour l'arracher à sa rêverie.
— Eh bien ! maître philosophe, lui dit-il, que t'arrive-l-il? à quoi penses-tu?
— A la personne qui vient de vous venir voir, monseigneur, répondit Camargo, après un long soupir.
— Une belle femme, n'est-ce pas?
— Votre maîtresse, peut-être?
3i2 LES TRIBUNAUX SECRETS.
— Non, Camargo, mais la suivante d'une grande dame, puissante, qui nous sauvera.
— Nous^ fit Camargo, par manière d'interrogation.
— Et pourciuoi pas? dit Terranova-, une fois libre, je songerai à mes amis.
— Cette dame est donc bien puissante? demanda le philosojjlie en louant l'étonnement.
— Plus que tu ne peux le penser!
— L'inquisition ne làciie pas cependant si facilement sa proie.
— Elle la lâchera celle fois, elle la lâchera, répartit Terranova.
— J'en doute!...
— Tu verras...
— Quand même le vice-roi s'en mêlerait, monseigneur? dit Camargo...
Le marquis Terranova se pencha vivement à son oreille '.
— Et si c'était la vice-reine !... lui dit-il à voix rapide et basse. Camargot recueillit avidement celle révélation, et ne répondit plus
que par monosyllabes aux paroles de son interlocuteur.
Il réfléchissait.
Notre philosophe passa ainsi toute la nuit et une partie du jour suivant. 11 pensa à tout ce qui lui était arrivé , à l'impasse dans laquelle il se trouvait acculé, et aux moyens d'en sortir le plus honorablement possible.
Ainsi, d'après ce que le marquis de Terranova venait de lui apprendre, Julia, sa première femme du moins, était attachée au service de la vice-reine, et la vice-reine avait des intrigues d'amour avec le marquis de Terranova! Camargo avait même surpris les deux amants au rendez-vous qu'ils s'étaient donné, et ce rendez-vous L^&i[ eu lieu en l'église même de Saint-Joseph !
Quel- magnifique sujet de dénonciation!
Le marquis de Terranova avait, à la vérité, promis de sauver Ca
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margo, s'il se r<îtirait lui-même des griffes de l'inquisition \ mais ne Falait-il pas mieux ne pas recourir à l'intervention d'un ami qui pouvait l'oublier, quand il avait à sa disposition une ressource qui lui semblait si infaillible!
Souvenez- vous qu'il était philosophe!
Quand son tour vint de paraître devant le tribunal des inquisiteurs, il avait pré.paré, dans son esprit, les moyens qu'il croyait les meilleurs pour recouvrer la liberté.
Quelques jours après l'incarcération du marquis de Terranova, Victoria Colonna, marquise de Pescaire, s'était retirée de bonne heure dans ses appartements, et seule, en proie à mille agitations, elle attendait le retour de Julia, qu'elle avait envoyée vers son amant.
Le procès prenait déjà une tournure qui l'inquiétait. L'inquisiteur avait à cœur d'en finir avec les rebelles, et le vice-roi lui-même, le vice-roi surtout, avait hâte de voir ces débats terminés.
D'ailleurs, le marquis de Terranova s'était trop gravement compromis, pour espérer d'être mis facilement en liberté, et Victoria comprenait maintenant seulement quel grave danger le menaçait.
Elle ne savait en outre à qui se confier, à qui demander conseil j elle ignorait les détails des procédures ordinaires, craignait de faire une fausse démarche et n'osait pas surtout faire parler en son nom propre.
Elle avait imaginé une fable ; elle avait fait croire à ceux qui l'entouraient, aux inquisiteurs eux-mêmes, qu'une grande dame de Palerme s'intéressait vivement au sort du marquis, et elle avait demandé comme une faveur spéciale qu'on lui accordât son élargissement.
Mais l'iaquisition tenait bon, et puisque la vice-reine elle-même
^'l4 LES TRIBUNAUX SECRETS.
no paraissait pas dircclcnienl inlcrcssôedaiis la question, le tribunal avait nettement exprimé l'intention de garder son prisonnier,
Victoria se perdait en mille projets insensés*, chaque jour elle voulait tout avouer, et le moment venu, elle hésitait, elle avait peur, elle n'osait plus.
Julia l'avait secondée, dans cette circonstance, avec un dévouement admirable. Chaque jour, elle se rendait à la prison, entretenait longuement le marquis, et revenait raconter à sa maîtresse ce qu'elle avait vu, ce qu'elle avait entendu, ce que le marquis lui avait dit.
Cependant, depuis quelque temps, les nouvelles étaient Ibrt mauvaises^ Tcrranova lui-même commençait à désespérer : il y avait contre lui des chargées accablantes-, la vice-reine seule pouvait le sauver.
Mais il ne voulait pas acîieter sa liberté au prix de l'honneur de sa maîtresse, et il aimait mieux mourir.
La vice-reine se désolait, elle pleurait, et, en définitive, la situation devenait de plus en plus critique.
Ce jour-là , Victoria Colonna était encore plus inquiète que de coutume. Son mari lui avait tenu, tout le jour, un langage singulier j il paraissait fort animé contre les rebelles, qui lui avaient créé de pareils embarras-, il ne voulait montrer aucune faiblesse, et laisserait à l'inquisition toute sa liberté d'action.
La vice reine, après le départ de son mari, avait immédiatement envoyé Julia vers le marquis de Terranova, bien décidée, à son retour et selon les nouvelles qu'elle rapporterait, à agir efiicacement, en réclamant enfin, en son propre nom, l'indulgence des inquisiteurs pour le marquis.
Elle élail donc seule, et c'est avec la plus vive impatience qu'elle iittendait le retour de sa suivante.
Celle-ci arriva bientôt ; mais dès qu'elle la vit, Victoria se sentit
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prise d'un effroi terrible, et elle comprit qu'un grand malheur la menaçait.
Julia était pâle, défaite, les vêtements et les cheveux en désordre, et c'est à peine même si elle put parler, tant elle paraissait effrayée et émue.
Victoria Colonna courut à elle, et lui prit les mains.
— Julia! lui dit-elle, Julia! qu'y a-t-il? Pourquoi cette pâleur, cet effroi? Parle ! parle !
— Un grand malheur! madame, un grand malheur 1 répondit Julia.
— Mais encore...
— Mon mari!...
— Eh bien?
— Il est en prison avec le marquis.
— N'est-ce que cela?
— Ah ! vous ne savez pas, madame, mais mon mari me hait et me craint...
— Achève!
— Et il m'a dénoncée.
La vice-reine regarda Julia avec un effroi glacé, et ses deux bras se croisèrent sur son cœur.
— Pauvre Julia ! dit-elle avec des larmes dans la voix. Mais si l'on t'arrache de mes bras, que vais-je devenir, moi? tu étais ma confidente, mon conseil 5 toi seule pouvais me donner de ses nouvelles. Ohl mon Dieu, qu'allons-nous devenir?
— Encore, dit Julia, si j'étais seule frappée dans ce malheur -, mais votre honneur est perdu, madame, et le vice-roi va tout savoir sans doute.
— Comment! fit la marquise qui se leva vivement à cette révélation; qui t'a dit cela? Qu'as-tu appris?