CHAPITRE III
Uiite des druides. — La chevalerie. — Les chevaliers de la Table-Ronde. — Saint Colomban. — Le roi Arthur. — Genièvre la Belle. — Les Saxons vaincus. — Cour plénière du roi Arthur à Windsor. — Les quatre reines qui suivaient Genièvre la Belle. — L'enchanteur Merlin. — Le triple appel. — Voix de Merlin. — Enfance de Merlin chez les druides de l'île de Mena. — La forfit de Brocéliande. — Viviane, prêtresse d'Hy-ar-Bras. — Elys-le-Barbu. — Le dolmen. — Amours de Merlin et de Viviane. — Départ de Merlin. — Il se fait chrétien. — Tribunal secret dans la forêt de Brocéliande. — Message de Viviane. — Le flacon de Merlin. — Ruse de Viviane. — Le tomiaeau de l'enchanteur. — Fin des druides.
Mais nous voici au temps des longues lances et des éperons d'or 5 au temps des courtes épées attachées au poignet par une chaîne-, — au temps des chevaux ailés, des dragons et des fées.
Au temps des enchantements !
Au temps de la table-ronde !
Qui ne connaît cette époque? qui n'a lu et relu les exploit» d'Arthur, de Gauvin, d'Amadis? qui ne sait les merveilles qu'ils ont accomplies pour Dieu et pour leurs dames, contre les géants,
contre les enchanlours, contre les tyrans, perchés sur Icur^ hautes tours?
Les bonnes gens qui sont esprits forts^ et qui voient difficilement le bout de leur nez, perdront toute estime pour nous; mais nous dirons, malgré l'analhème du dix-huitième siècle, cela était beau, cela était grand, cela était noble !
Et qui plus est, cela était utile !
Dans un temps où les lois étaient sans force, où il n'existait aucune garantie contre les possesseurs de ces forteresses que l'on nommail châteaux^ une association de braves chevaliers, fondée pour venir en aide aux faibles, était sans contredit une amélioration dans l'ordre social.
Celte sainte chevalerie ! elle a tant de «fois défendu nos bannières sur les champs de bataille ! Elle a tant de fois frappé les Anglais, battu les Saxons, tué les Sarrasins ! elle était si grande et si dévouée 1 si fidèle à ses serments I elle portait un cœur si haut et fier I
Est-il étonnant que nous ne la comprenions plus?
Et M; de Voltaire, qui gagnait son pain à insulter la France pour amuser le roi de Prusse, n'avait-il pas bien le droit d'insulter la chevalerie?
Il est vrai que l'histoire de la chevalerie est pleine de contes d'enchanteurs et de fées; mais il reste, au résumé, le fait positif d'une association de chevaliers qui s'engageaient à défendre les opprimés, à secourir la veuve et l'orphelin, à se prêter un secours mutuel dans leurs entreprises, et à combattre les païens partout où ils se trouvaient.
Nous ne nous associons plus guère, nous, que pour toucher des dividendes promis, — qui ne viennent pas-
Eh bien ! soyons bons princes ! Pardonnons à nos pères d'avoir été des hommes et des chrétiens.
D'ailleurs, n'avons-nous pas nos avocats qui promettent aussi de défendre la veuve et l'orphelin f
C'est dans la Grande-Bretagne que l'association des chevaliers a pris naissance : le preux Arthur y régnait alors-, il avait succédé à Uter Pendragon, et les commencements de son règne furent rem plis de troubles et d'embarras de toutes sortes.
Les fables n'ont pas manqué sur la première jeunesse du clicf de" chevaliers de la Table-Ronde.
On disait qu'il était né sur un champ de bataille, qu'il avait été allaité dans un heaume, et bercé dans un bouclier.
A mesure qu'il avança en âge, les plus brillantes qualités se dé veloppèrent en lui. C'était un des chevaliers les plus remarquable!^ qui fussent alors dans la chrétienté -, rien n'égalait sa force physique* sa générosité était sans bornes.
Hardi, actif, entreprenant, aucun danger ne l'effrayait ; les che valiers qui se pressaient autour de lui se sentaient électrisés par sa seule présence, et les périls les plus redoutables n'eussent poin' ébranlé leur courage, tant qu'il combattait à leur tête.
En même temps, la grâce de sa personne était si charmante, il y avait tant de séduction dans son maintien, qu'aucune vierge, en lui décernant le prix de la valeur, n'eût liésité à lui accorder le don d'à moureuse merci!...
Ainsi que nous l'avons dit, dès les premières années de son règne, Arthur se trouva en butte aux invasions qui ne cessaient d'assaillir la Grande-Bretagne.
Colgrin, duc des Angles, crut avoir bon marché de sa jeunesse, et marcha contre lui, en compagnie des Pietés et des Saxons. Mais Arthur avait appelé à son aide son cousin Hoël , roi de la Bretagne armoricaine, et tous les deux tombèrent à l'improviste sur les Saxons dont ils firent u n grand carnage. Ceux qui échappèrent à ce massacre furent contraints de se réfugier dans la forêt de Calédonie, où Arthur les entoura et les força à se rendre par la famine.
Les Saxons livrèrent des otages, abandonnèrent leurs armes et
158 LES TRIBDNACX SECRETS.
leurs lrcsors,cl s'aclieminèront, unhâlon blanc à In mmn, vers les vaisseaux qui devaient les transporter eu Germanie.
Tous les passages leur furent ouverts, mais leur soumission n'était qu'une feinte , et trahissant presqu'ausâitôt la foi jurée , ils viiireRV débarquer à Totonésie (Tolness), où ils commirent d'alfrcux ravages.
En ce moment, Hoël était mourant surun lit de douleur-, Arthur avait renvoyé son armée.
Les traîtres Saxons ennemis avaient le champ libre.
Mais Merlin, l'enchanteur, l'archidruide Merlin, était près de lui, et il lui rappela l'institution projetée par son père, Utcr Pendragon.
Uter Pendragon avait vu et béni la fameuse table ronde que le barde Merlin avait préparée à Cramalot, petite ville de la principauté de Galles.
Arthur le savait.
Il s'enflamma facilement à la parole prophétique du barde , rassembla immédiatement les braves sur lesquels il pouvait le plus compter, ceux qui avaient sur le champ de bataille donné des preuves éclatantes de bravoure, et la table ronde de Cramalot reçut bientôt ses illustres convives
Arthur portait un heaume d'or, dont le cimier représentait un dragon; un écu richement peint et artistement ciselé, était suspendu à son cou -, et les chevaliers l'avaient appelé Pryvein.
Chaque pièce de son armure portait un nom particulier; son épéc, forgée dans Tile invisible d'Avallon, c'était la célèbre Escalihor ; sa lance, dont le fer était doré, se nommait Rou.
Rien ne manqua à la solennité de cette première fête de la chevalerie. Le peuple de Cramalot avait été admis à y assister; toutes les portes étaient ouvertes, un soleil étincelant éclairait la cérémonie, et tous les chevaliers debout et tête nue, se tenaient silencieusement rangés autour de la table ronde.
La table était de chêne revêtu de lames de fer poli. Douze convivfcs pouvaient s'asseoir alentour.
Les chevaliers déposèrent leurs ai'nies sur la table sacrée, et quand saint Colomban les eut bénies, quand il eut prononcé les paroles solennelles qui devaient protéger ceux qui allaient les porter contre tout maléfice, un enthousiasme soudain éclaira tous ces mâles visages, chacun se précipita à l'envi vers ses armes, et ils jurèrent de s'entr'aider et de se défendre mutuellement, à la vie , à la mort !
Les nouveaux chevaliers appelèrent trois fois à leur aide la vierge Marie, mère de Dieu , et étant montés à cheval , ils s'élancèrent vers les païens !
Le choc fut terrible.
Colgrin paya sa trahison de la vie; et un chef des Saxons, Childéric, s'étant porté vers la cité d'Asclad (Dumbarton), dans l'espoir de s'emparer du roi Iloël , tomba sous les coups de Candor, duc de Cornwall.
La chevalerie naquit ainsi dans la victoire, comme son noble chef Arthur 5 elle eut comme lui, pour berceau, le champ de bataille, et son premier cri fut un cri de triomphe.
Dès qu'il eut rétabli la paix dans ses États , Arthur employa toutes ses heures à soulager ses peuples et à réparer les maux de la guerre.
Il épousa peu de temps après la belle Guen-a-Itan, plus connue sous le nom de Genièvre, et princesse du sang royal des Romains. Puis, à l'aide de Hoël et de ses chevaliers, il accomplit les merveilles que vous savez, et porta jusque dans la Norwège la terreur de ses armes.
Son retour dans ses États fui marqué par une fête qu'il donna dans son palais de Windisilore (Windsor): il y convoqua ses grands vassaux et y tint cour plénière.
Les rois vivaient à cette époque d'une manière fort simple , et ne dôployaieni guère leur magailicence que dans certai jes occasions d'apparat.
^60 LES TRIBUNAUX SECHETS.
C'était ordinairement aux quatre fôtes de l'année.
Charlemagne, Hugues Capet, Saint-Louis même, tout économe qu'il était, tinrent des cours plénières. Joinville qualifie de won pareille la cour plénière que Saint-Louis tint à Saumur quand son frère Alplionse fut fait chevalier.
On comprend que le retour d'Arthur était un événement assez important dans la Grande-Bretagne pour qu'on ne fêtât pas ce retour avec toute la magnificence voulue.
Des hérauts et des messagers furent donc envoyés de Windsor dans toutes les directions, parcoururent les villes et les châteaux , passèrent même sur le continent, et se rendirent dans toutes les cours de l'Europe.
Ce fut un mouvement inouï sur toutes les routes, de tous les points de l'Europe ; on vit accourir au jour dit les barons et les chevaliers les plus illustres de la chrétienté.
On avait cependant déployé à Windsor toutes les ressources d'un luxe sans exemple-, la belle Guenaran y parut dans tout l'éclat de sa beauté, qui effaçait Véclat des ornements dont elle était parée.
Quatre autres reines l'y accompagnèrent, vêtues de drap d'argent et suivies d'un cortège brillant de princesses et de dames d'une haute naissance.
Le banquet fut servi à la mode du temps, et, sur huit cents chevaliers assis à table, il n'y en eut aucun qui n'eût une dame ou une jeune vierge mangeant à son écuelle.
A cette réunion de preux , on renouvela cette cérémonie fameuse qui avait eu lieu à Cariais, et le nombre des chevaliers de la Table- Ronde y fut complété. Lesjoùtes, les tournois, les danses, les joyeux devis, durèrent l'espace de trente jours.
Mais le héros véritable de la fête manquait.
La plupart des hauts barons et des nobles dames que l'annonce d'une cour plénière avait attirés, à Windsor, y étaient venus surtout
pour voir l'enchanteur Merlin, dont la réputation remplissait le monde chevaleresque.
C'était le prophète de l'époque, l'homme que plusieurs princes avaient honoré de leur amitié, le dernier représentant de cette race de druides qui allait chaque jour se perdant.
La vie de l'enchanteur était entourée de mystères-, il arrivait toujours au moment où on y pensait le moins, il disparaissait quand on comptait le plus sur lui; il avait mille bizarres ressources dans l'esprit, mille magies-, son existence n'était qu'une longue suite d'événements merveilleux dont toute la chrétienté s'entretenait
Il avait , disait-on, visité l'Europe entière, et partout il avait laissé des preuves de sa faculté divinatoire.
Les chevaliers ne se mettaient jamais en campagne sans le consulter sur le résultat de leurs entreprises; les nobles dames avaienl eu plus d'une fois recours à lui pour ramener un héros infidèle ou allumer une belle passion dans le cœur d'un insensible.
On racontait de lui cent histoires incroyables, dont les romans d'Amadis des Gaules, de Tristan et d'Iseult, ne sont que de pâles traductions.
Mais, depuis quelque temps, Merlin avait disparu-, on ne savait ce qu'il était devenu, et les chevaliers de la Table-Ronde s'étaient en vain mis à sa poursuite-, la fête de ^Yi^dso^ fut privée de son plus bel ornement, et cette absence jeta comme un voile sur l'assemblée.
Arthur était le plus désolé de ce contre-temps-, la belle Guenaran et les quatre reines qui l'accompagnaient le suppliaient de Vappeler trois fois, selon l'usage consacré; mais le roi remettait toujours, craignant de mécontenter son plus fidèle et son plus utile serviteur.
Enfin, vaincu par les sollicitations nombreuses qui l'assaillaient de toutes parts, il se décida à convoquer les chevaliers de la Table- Ronde dans la salle ou se tenaient les grandes cérémonies de l'asso^ ciatlon.
C'était une occasion solennelle de déployer un luxe nouveau, et l'on n'y manqua pas.
La belle Guenaran était assise sur uq trône d'or massif, surmonté d'un dais arlistement travaillé.
Quatre trônes de moindre grandeur étaient à ses côté8, cl les quatre reines qui accompagnaient la belle Guenaran y prirent place.
Des stalles d'honneur étaient réservées à toutes les dames.
La salle de Cramalot avait été splendidement décorée pour la circonstance, et de toutes parts les tapisseries de haute lice rappelaient les glorieux exploits d'Arthur et des principaux chevaliers de la Table-Ronde.
Le peuple était alentour ^ des gardes, des grands seigneurs, des barons, des pages, rien ne manquait à celte cérémonie de ce qui pouvait en rehausser l'éclat et y jeter une variété sans égale.
Enfin, les deux grandes portes de la salle s'ouvrirent, et des hérauts d'armes jetèrent à l'assemblée impatiente les noms des célèbres représentants de la chevalerie.
Arthur parut le premier.
Il était pâle et triste comme il convenait à la circonstance, car le triple appel emportait toujours une idée de mort ou de forfaiture. Ce n'était plus ce preux hardi dont on distinguait toujours le casque éclatant au plus fort de la mêlée, l'œil ardent, brandissant sa redoutable escalibor ou poussant valeureusement son destrier au devant du fer ennemi 5 une suprême mélancolie s'était répandue sur ses traits, son œil était éteint et morne, et il s'avança d'un pas lent et mesure jusqu'à l'endroit qui lui était réservé autour delà table ronde.
Après lui vinrent ses féaux compagnons, sire Gauvain, Amadis des Gaules, Galaor, Tristan de Léonais, Meliadus, Lancelot, etc.
Chacun portait en bandouillière sur sa cuirasse étincelante une
écharpc de soie noire, laquelle était brodée aux armes de la maison de Pendragon ( une tête de dragon ).
Comme Arthur, chacun s'avança lentement au son d'une musique douce et plaintive, et ils allèrent prendre place à côté de leur chef.
Alors la musique .se tut, et, sur un signal d'Arthur , tous les chevaliers se levèrent d'un mouvement unanime et tirèrent du fourreau leur épée redoutable.
Rien ne saurait rendre le mouvement qui se fit alors dans l'assemblée entière , chacun se leva pour écouter et pour voir, la foule du peuple se pressa aux abords du palais et les hérauts d'armes curent toutes les peines du monde à ramener le calme et le silence au milieu de cette réunion devenue tout à coup tumultueuse.
Arthur prit la parole.
Le silence se fit.
— Nous voici réunis, dit le roi, suivant l'usage consacré dans notre sainte association. Que chacun des chevaliers qui sont ici présents répète avec moi le nom vénéré de celui que nous pleurons et qu'il accompagne cet appel suprême du bruit de son épée sur cette table de fer à laquelle il s'est assis.
En prononçant ces mots, Arthur frappa trois fois du plat de son épée la table de fer et prononça trois fois le grand nom de Merlin.
— Merlin ! Merlin ! Merlin ! répétèrent en chœur tous les chevaliers.
Et ce nom passa ainsi de bouche en bouche jusqu'aux derniers rangs du peuple , qui le jeta enfin dans l'espace.
Dès que cette acclamation eut été poussée , dès que cet appel solennel eut été lancé dans l'air, toutes les voix se turent tout à coup, comme par enchantement, la curiosité mit un éclair dans chaque regard, toutes les poitrines cessèrent de respirer, les oreilles se tendirent, on écouta.
L'anxiété était profonde, l'impatience se lisait sur tous les visages,
et la belle Guenaran , elle-même , les bras croisés sur son cœur, les lèvres cnlr'ou vertes, les regards fixés sur la porte, n'osait Taire un mouvement dans la crainte de perdre un seul mot de la réponse qu'allait faire Merlin.
Une minute se passa ainsi , une minute pleine de souffrances et d'angoisses indicibles.
Enfin, le vent sembla agiter tout à coup les draperies funèbres qui faisaient le tour de la salle.
Les fenêtres semblèrent s'ouvrir d'elles-mêmes, et la table ronde sembla rendre un son plaintif.
— Qui m'appelle? dit alors une voix que tous les chevaliers re connurent pour celle de l'enchanteur Merlin.
— Nous! nous! répondirent à la fois ces derniers.
— Nous , tes fidèles compagnons, dévoués à ta personne à la vie, à la mort.
Un irémissement singulier s'était communiqué à toute l'assemblée.
— Merci de votre souvenir et de votre dévouement , reprit aussitôt la voix du barde.
Puis, après un silence :
— Merlin ne peut plus partager ni vos jeux, ni vos combats*, il a maintenant choisi pour retraite la forêt de Brocéliande-, mais si son corps est prisonnier loin de vous, son esprit du moins ne vous abandonnera pas, et il sera à vos côtés aux jours de vos plus périlleuses entreprises. Adieu donc! et que nul ne m'oublie dans ses revers et dans ses triomphes.
— Merlin ! Merlin ! Merlin ! répétèrent les chevaliers consternés.
— Adieu! adieu! adieu! répondit la voix du prophète qui
semblait s'éloigner.
Un silence morne et triste succéda à ce colloque étrange, et bientôt après la foule s'écoula lentement , suivant les chevaliers de la Table- Ronde , auxquels ce départ semblait avoir enlevé toute énergie.
Pendant que ces choses se passaient à Windsor, en l'année 540, le lecteur ne sera peut-être pas fâché de savoir ce que faisait l'enchanteur Merlin dans sa forêt de Brocéliande, et quels graves motifs le retenaient ainsi loin des illustres guerriers dont il avait si souvent partagé les travaux.
Avant de raconter les aventures de ce singulier prophète du sixième siècle, disons d'abord quelques mots sur-la naissance et la jeunesse de Merlin.
Les anciennes traditions poétiques le font naître du commerce mystérieux d'un incube et d'une religieuse, fille d'un roi calédonien; le peuple, qui continue d'honorer sa mémoire , regarde comme un des jeux de sa magique puissance les prétendus monuments druidiques connus sous le nom de Stone Henge , et qui sont situés près de Salysbury. Merlin ( ou Murddynn) a , dit-on , commencé par défendre la religion druidique; il était alors un de ses plus fervents et de ses plus courageux soutiens.
A cette époque, il n'y avait plus, en France et en Angleterre , que quelques rares représentants de ce culte , les prêtres de la religion chrétienne les pressaient dans leurs derniers retranchements. Les druides avaient, peu à peu, quitté leurs retraites et s'étaient réfugiés en dernier lieu dans la forêt de Brocéliande.
On sait qu'à cette époque la Bretagne n'était, pour ainsi dire, qu'une vaste et impénétrable forêt.
Là, cachés à tous les yeux, sans rapports possibles avec ceux qui les poursuivaient, éloignés, d'ailleurs, de tout ce qui pouvait rappeler à leur esprit les regrets d'une splendeur éclipsée et perdue, les
186 LES TRinUNAUX SECRETS.
derniers nieml)res de la grande famille druidique s'étaient insensiblement éteints, et il n'existait plus, dans celte immense forêt, que quelques misérables habitations, dans lesquelles venaient mourir lentement ees rois redoutables du passé.
Merlin n'avait pas pu voir, sans une émotion profonde et un amer chagrin, la triste condition qui était faite à ces prêtres d'un culte oublié; son âme généreuse s'était révoltée à ce spectacle, et, dans son aveugle dévouement, dans l'ardeur de sa jeunesse, il avait poussé l'enthousiasme et le fanatisme jusqu'à se faire lui-même recevoir membre du sacré collège.
Il est impossible de dire ce qu'il dépensa de force, d'activité et de courage, ce qu'il déploya de génie pour relever ces autels tombés, et ramener la foule pieuse aux cérémonies d'un culte depuis longtemps perdu.
Il parcourut, à cet effet, toute la France d'alors, la Grande et la Petile-Brctagne, tous ces pays, enfin, où la religion nouvelle avait déjà établi son empire; il combattit sans relâche l'influence de ses apôtres, et se fit, dans cette lutte qui avait sa grandeur, une renommée que rien ne put ébranler.
Merlin avait une prodigieuse facihtô de parole, une éloquence persuasive : la mission d'apôtre ou de prophète allait merveilleusement à sa figure, aux lignes grandes et correctes, et, sans nul doute, le succès aurait couronné tant d'efforts, nous oserons dire tant de génie, si, par la singulière puissance du dieu qu'il combattait, le dernier barde des druides ne s'était senti touché lui-même de la grâce divine.
Les eaux du baptême coulèrent sur le front régénéré de Merlin, et dès qu'il eut embrassé la religion chrétienne, il ne se servit de la science qu'il avait acquise que pour rendre gloire au dieu dont il reconnaissait maintenant la loi.
Toutefois, l'instruction extraordinaire qu'il avait puisée dans le»
enseignements des druides de l'île de Mona, l'avait trop spôcialeraent désigné à la foule pour que le monde, qui l'avait pris jusqu'alors pour un magicien, put revenir jamais sur son opinion, et, durant toute sa vie, les bruits les plus merveilleux circulèrent sur son compte.
II était parvenu, disait-on, à commander aux éléments, tout lui obéissait dans la nature, qui n'avait pour lui aucun secret, cl sa main avait pu soulever le voile épais qui cache l'avenir à tout mortel.
Merlin portait le titre de juge suprême des régions du nord, de chef de la doctrine des bardes au-delà des eaux de la Clyde, d'interprète des armées du dieu de la victoire.
Un jour, Merlin parcourait les ténébreux détours de la forêt de Brocéliande, il arrivait depuis peu de l'île de Mona.
Il était jeune, beau, enthousiaste, et sentait déjà en lui les germes puissants de ces facultés qui devaient faire de lui un des hommes les plus remarquables de son temps.
Son cœur s'ouvrait à tous les espoirs, son esprit embrassait mille horizons, et y cherchait déjà à sonder cet avenir redoutable qui devait plus tard lui livrer tous ses secrets.
Riche et féconde époque, à laquelle ni le courage, ni l'enthousiasme, ni la science même n'ont manqué.
A l'âge où était arrivé Merlin, la vie se présente d'habitude pleine de séductions et de promesses, et, plus que tout autre peut-être, il avait besoin, lui, de croire à la grandeur de son avenir.
Il avait étudié, auprès des druides de Mona, avec une sorte d'acharnement; il s'était posé un but, et il y marchait d'un pas ferme, rejetant énergiquement de côté les obstacles qui pouvaient s'uppusiT à son passage.
Les prêtres de Mona l'avaient adressé à rarchidriiide de la forêt deBrocéliando, comme un de leurs disciples les plus lervcnls, les plus dignes d'occuper une place avancée dans l'amitié du chef de la famille.
Il faisait une journée splendide, — c'était le matin, — les arbres se courbaient sous un vent frais et pur, et répandaient sur la route les odorantes gouttelettes que la rosée venait d'y déposer-, mille oiseaux chanteurs babillaient sous les feuilles vertes-, une harmonie suave et douce bercail mélancoliquement le cœur.
Merlin était heureux.
Sans savoir pourquoi, un trouble indéfinissable s'emparait parfois de son esprit, de secrètes aspirations jetaient à son àme d'étranges émois.
En ce moment, les feuilles semblèrent s'agiter alentour, et l'air rendit un son lent et plaintif, assez semblable à celui d'une harpe éolienne.
Merlin s'arrêta.
Il n'était guère superstitieux, et, en sa qualité de druide, il n'ignorait aucun des mystères du culte destinés à frapper l'imagination des simples mortels.
Cependant, il ne put se défendre d'une certaine crainte, et fit quelques pas vers l'endroit d'où paraissait être parti le bruit qu'il venait d'entendre.
A peine se fut-il avancé dans celte direction, qu'il s'arrêta de nouveau, mais cette fois, frappé de surprise et d'admiration.
Une femme d'une beauté éclatante venait à lui-, elle était jeune, mais je ne sais quel air de gravité était répandu sur son front-, sa démarche lente semblait dire le découragement de son cœur.
Son costume était celui des prêtresses de la divinité d'Hy-ar-Bras.
Elle portait une blanche tunique, qui, serrée à la taille par une ceinture d'or, descendait jusqu'aux genoux seulement, et laissait voir
une jambe d'une hardiesse que la sculpture eût enviée ^ une écharpe de gaze légère tombait sur ses épaules demi-nues, et elle leuait à la main la faucille d'or, qui était comme le sceptre des prêtresses.
Rien n'était correct et pur comme l'ovale de son visage, ses cheveux blonds ruisselaient en boucles riclies de chaque côté de ses joues, et son œil, d'un bleu mélancolique et doux, avait parfois de vives et ardentes lueurs.
Elle s'arrêta à quelque distance de Merlin, qui ne pouvait se lasser de la regarder et de l'admirer ; elle étendit vers lui son bras, armé de la faucille d'or.
— Arrête, lui dit-elle, mortel profane, ne fais point un pas de plus, si tu ne veux irriter contre toi la terrible divinité d'Hy-ar-BrasI
— Suis-je donc près du temple qu'elle habite? demanda Merlin.
— C'est ici même! répondit la prêtresse : c'est ici le sanctuaire vénéré où elle repose, et tu parles à la vierge qui entretient le feu sacré sur ses autels...
Merlin écoutait cette voix douce et pure -, il sentait tout son cœur tressaillir, et un sentiment inconnu pénétrait son âme.
Il fit quelques pas...
La crainte n'avait pu toucher son esprit-, il savait bien, lui, qu'il avait le droit de descendre dans le temple consacré, sans encourir la disgrâce de la divinité d'Hy-ar-Bras : il était druide.
Il était, en outre, entreprenant, jeune, et la femme qui venait de lui parler était la plus belle créature qu'il eut encore vue l
Et puis, il y avait dans l'air du bonheur et de l'audace; la nature semblait s'éveiller en chantant, la forêt était toute pleine d'harmonie et de parfums.
— 0 jeune vierge ! dit-il, quand il se fut approché de la prêtresse, jeune vierge aimée d'Hy-ar-Bras, l'homme que tu vois devant toi n'est point un profane... Élevé dans l'île de Mena, par les derniers représentants du culte que tu sers, j'ai étudié les saintes doctrines
no LES TRIBUNAUX SECRETS.
de la religion de nos ancêtres, et les druides m'ont reçu membre de la grande Camille. Ne crains donc rien, ô jeune vierge ! la divinité d'Hy-ar-Bras ne sera point irritée, et je puis approcher de ses autels sacrés.
Cette réponse parut avoir tout à coup rassuré la jeune prêtresse elle sourit à Merlin d'un air familier.
— Il n'y a donc pas longtemps, dit-elle, que vous êtes dans la forêt de Brocéliande, puisque je vous vois pour la première fois?
— J'y suis entré aujourd'hui seulement, répondit Merlin.
— Vous n'en connaissez peut-être pas les nombreux détours.
— Je n'en connais aucun.
— Et, sans doute, le but vers lequel vous allez est encore éloigné?...
— Je l'ignore, répondit Merlin -, mais vous qui habitez la forêt de Brocé'.iande, et qui devez en être la joie et la gailé, ô vierge d'Hy-ar- Bras, vous pourrez, sans doute, m'instruire à ce sujet?
— Quelle famille voulez-vous visiter? demanda la jeune prêtresse en rougissant, mais sans baisser les yeux.
— C'est, dit-on, une vénérable et sainte famille, dit Merlin -, elle habite le milieu de la forêt, non loin de la ville des Coureurs excellents (Rennes)-, ce sont deux vieillards occupés à élever une fille que l'on nomme Viviane , et que l'on dit plus belle que hellena (la lune)^ quand elle monte au firmament par une calme nuit d'été.
— Et vous avez cru cela? demanda la jeune fille avec un fin et charmant sourire.
— Si belle, continuait Merlin, que jamais fille mortelle ne lui put être comparée.
La jeune prêtresse répéta, sans perdre son sourire :
— Et vous avez cru cela?
-» Je ne le crois plus, répondit Merlin, en la dévorant du regard.
La jeune vierge sourit encore, et elle reprit aussitôt d'un ton sérieux •
— La famille dont vous parlez est sainte et digne ^ on ne vous a pas trompé-, elle habite, en effet, non loin de la ville des Coureurs excellents^ mais les chemins qui conduisent à celte ville sont longs et difficiles, et je doute que vous puissioz y arriver bientôt, si vous ne prenez pas un guide.
— Et où pourrai-je trouver un guide qui consente à m'accompagner jusque là? objecta Merlin.
La prétresse lui tendit la main.
— Je vous en servirai, dit-elle.
Merlin la regarda avecétonnement... Il ne savait s'il avait bien entendu, et commençait à croire à l'influence magique de quelque fée mystérieuse.
Après tout, comme l'invitation avait été faite en termes précis, que la jeune fille était là, belle et souriante, disposée à se mettre en marche, ainsi qu'elle l'avait offert, Merlin s'inclina sans faire la moindre objection, et suivit ce guide charmant que le hasard envoyait sur sî route.
îl pensait que Viviane ne pouvait pas avoir plus de grâces, ni plus d'amabilité ; il pensait que les dieux le protégeaient d'une manière visible, et déjà il se laissait bercer par mille rêves ambitieux d'amant.
La jeune fillc cependant ne paraissait pas prendre garde à lui, et marchait avec rapidité.
Merlin pressa le pas pour la rejoindre, et comme il s'étonnait courtoisement de l'obligeance avec laquelle son guide s'était mis à sa disposition, la jeune prêtresse qui, véritablement, avait un excellent caractère, sourit de plus belle et ralentit un moment sa marche, peur aller du même pas que Merlin.
Je connais beaucoup Viviane, dit-elle ^ je sais que l'on vous at-
lend à la demeure de ses parents, et Je suis bien aise de rendre ce service à une famille que j'aime et que je vénère.
■*— Mais, si vous connaissez les parents de Viviane, répliqua Mef lin, si vous savez aussi que l'on m'y attend, vous ne devez pas ignf> rer qui je suis.
— Je le sais parfaitement.
— De sorte que nous allons ainsi poursuivre notre chemin, vous, sachant à qui vous parlez-, moi, ne connaissant pas celle que je dois remercier de tant d'obligeance et d'amabilité.
— N'est-ce que cela? dit la jeune prêtresse, rassurez-vous donc; car avant que le soleil soil à moitié de sa course, vous me connaîtrez comme je vous connais...
— Et d'ici là...? demanda Merlin
— D'ici là, nous poursuivrons notre route comme nous l'avons commencée.
La jeune fille se tut, et Merlin marcha pendant quelques secondes à ses côtés, sans proférer une parole.
Notre enchanteur était déjà savant, mais il était encore novice.
Cette aventure avait pour lui un charme piquant, qui l'intriguait plus qu'il n'aurait voulu peut-être.
A mesure qu'ils avançaient, lui et sa jolie compagne, le bois' devenait plus épais, et les sentiers plus étroits; la fatigue avait obligé la jeune prêtresse à ralentir le pas, et souvent, durant la marche, elle avait demandé à son compagnon de voyage l'aide de son bras, pour franchir quelque ruisseau et traverser quelque sentier plein de ronces et de cailloux.
Pendant ces courts instants, Merlin avait senti la main de la jeune fille trembler dans la sienne, et son sein battre contre sa poitrine.
Et quand son regard avait alors rencontré celui de la jeune vierge, il l'avait vu rougir et baisser les yeux, comme si elle eût eu honte des sentiments qui se pressaient en foule dans son cœur.
Une indicible mollesse courait alors dans les veines du nouveau druide à qui les vieux de l'île de Mona avaient oublié d'enseigner le plus aimable des mystères.
Enfin, Merlin et sa prêtresse arrivèrent au but de leur voyage.
Le sentier s'élargit tout à coup-, la forêt sembla s'éclaircir, et, à une centaine de pas environ, le jeune druide put voir se dresser un de ces informes monuments que l'on nommait des dolmens, et qui consistent en une grande et longue pierre plate, posée sur huit ou dix autres blocs de granit, rangés parallèlement.
Merlin se retourna aussitôt vers la jeune prêtresse .
— C'est ici!... lui dit-elle, sans attendre sa question. Mais elle avait rougi de plaisir.
Sur le seuil du dolmen était assis un vénérable vieillard, courbé sous le poids de ses nombreuses années ; les longs cheveux qui couronnaient son front élevé, tombaient de chaque côté de ses tempes 5 sa barbe blanche descendait plus bas que son nombril.
Certains philologues affirment que l'adjectif dru, drue, vient de druide et se rapporte à la barbe de ces pontifes, qui ne se la faisaient jamais.
Dès que le vieillard, blanc et barbu, vit arriver Merlin, conduit par la prêtresse d'Hy-ar-Bras,il se leva et marcha à leur rencontre, d'un pas ferme, qui témoignait encore d'une force et d'une énergie au-dessus de son âge.
Il accourait, les bras tendus, le sourire sur les lèvres, la joie dans les yeux.
Il embrassa tendrement la jeune vierge sur le front, la serra contre son cœur, et, après ce premier moment passe, il se tourna vers l'étranger qu'il salua avec bienveillance.
— Qu'il soit le bien venu, dit-il gravement, celui que notre fille amène vers nous... il aura une place à notre foyer et dans notre amitié. Les lois de l'hospitalité sont rehgieusement observées chez les
vieux, et qui que tu sois, tu peux entrer el demeurer dans notre demeure.
— Mon père, dit alors la jeune fille, en jetant à la dérobée un regard plein de joie naïve sur Merlin, ne parlez pas 5 ce jeune hommo, comme s'il était un étranger-, ce jeune homme est celui que vous attendez depuis longtemps, et dont les prêtres de Mena vous ont annoncé l'arrivée. Je l'ai rencontré près du temple de la divinité d'Hyar-Bras, et j'ai voulu moi-même le conduire près de vous !
— Toutes tes actions sont sages, répondit le vieillard, et les dieux t'ont déjà récompensée. Celui que tu amènes près de nous est le plus illustre parmi les novices de Mona, et son savoir, dit-on, dépasse même celui des plus anciens. Celte journée sera une journée heureuse, et je remercie les dieux de m'avoir réservé celte félicité dans ma vieillesse.
Et il ajouta, en se tournant vers Merlin, qu'il embrassa :
— Viens, jeune étranger, et si nos frères de Mona ne se sont pas trompés, je recevrai aujourd'hui, chez moi, l'espoir de notre religion.
Merlin écoutait à peine.
Il avait été frappé de stupéfaction, quand il avait acquis la certitude que son guide n'était autre que Viviane -, et, maintenant, il la regardait avec curiosité, et, tout en marchant, il tentait de se rapprocher d'elle.
Mais la vive jeune fille semblait l'éviter maintenant, et se hâtait de précéder son père.
Cependant, quand ils arrivèrent près du dolmen, et quand le vieillard y fut entré, pour montrer le chemin à son hôte, celui-ci saisit rapidement la main de Viviane, il lui dit à voix basse et d'un ton de reproche : *
— Viviane! Viviane! vous m'avez trompé!...
La jeune fille sourit, et le regardant un moment avec ses yeux clairs et bleus:
LES DRUIDIÎS. 175
— N'aimez-vous pas mieux que je sois Viviane? répondit-elle en dégageant ses mains, et en s'écliappant sur les pas de son père.
Quelques jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée de Merlin au dolmen.
Le vieillard ne quittait pas son hôte, dont la conversation neuve, hardie, éloquente, le tenait dans un éternel ravissement : Viviane, au contraire, l'évitait de plus en plus, et passait, comme naguère, toutes ses Journées au temple d'Hy-ar-Bras. Merlin ne comprenait rien à cette conduite, et tous ces caprices, tous ces petits manèges, pour parler le langage moderne, jetaient le trouble dans son esprit, et mettaient son cœur à la torture.
Il regrettait parfois que les dieux de Mena, au lieu de lui apprendre le cours des astres et la loi antique, ne lui eussent point enseigné tout simplement les mystères du cœur humain.
Il n'osait s'adresser au druide de la forêt. L'énorme barbe de ce pontife éloignait sa confiance.
Il attendait le soir.
Le soir était le seul moment que le jeune Merlin put passer eu compagnie de Viviane, et encore ces instants, si courts, étaient remplis par les récits qu'il était contraint de faire au vieillard de tout ce qu'il avait appris chez les prêtres de Mona, et de ce qu'il rêvait pour l'avenir de leur religion.
Ce vieillard était exigeant^ mais Merlin aimait à parler.
Il s'acquittait avec bonheur de cette tâche qui lui était imposée, il parlait, et, pendant des heures entières, le vieillard et sa iille écoutaient, suspendus à ses lèvres, cette parole facile, persuasive.
merveilleuse qui disait les enchanlements et la théogonie druidique.
Viviane ne pouvait détacher ses regards du barde, et bien scuvenl, quand il avait cessé de parler, une émotion étrange s'emparait de son cœur.
— Les prêtres de Mona ne m'avaient pas trompé, disait Élys, le père de la prêtresse d'Hy-ar-Bras, — vous êtes l'espoir de notre religion abandonnée.
— Vous en serez la gloire la plus pure et la plus éclatante, répondait Viviane en croisant saintement ses deux bras sur son sein.
C'est ainsi que se passaient leurs soirées, et quand l'heure de se retirer venait, Élys serrait dans ses mains celles de l'enchanteur, et Viviane lui jetait un de ces regards qui le faisaient longuement rêver.
Qu'était-ce donc que Viviane et que se passait-il donc dans son cœur?
Une fois rentrée dans sa retraite, encore émue des dernières impressions de la soirée, elle donnait un libre cours à ses larmes et cherchait à rappeler sa raison qui s'égarait.
L'image du barde la suivait dans sa solitude 5 elle entendait encore le son harmonieux de sa voix et croyait saisir à travers les bruits vagues de la nuit quelques lambeaux confus de cette conversation qui l'avait si profondément agitée. Elle s'agenouillait , priait avec ferveur la divinité d'Hy-ar-Bras, et ne se sentait calmée que lorsque les premières lueurs du jour paraissaient à l'horizon.
C'était l'amour, sans doute, qui jetait ainsi le trouble dans son esprit et l'effroi dans son cœur; mais un amour singulier, amour de vierge et de prêtresse , qu'elle cherchait sans cesse à combattre, qu'elle parvenait souvent à vaincre, mais qui renaissait chaquejour plus violent, plus impérieux et plus enivrant.
Viviane avait seize ans à peine.
Elle était belle comme au sortir des mains de Dieu.
Elle avait vécu jusqu'alors naïve et pieuse, et s'était développée saïutement soui- les regards de son père. C'était une pieuse et douce nature, s'abandonnant, sans crainte comme sans arrière-pensée, aux joyeuses saillies de son esprit , et ne cherchant pas à comprimer les battements de son cœur.
Tout était harmonie en elle et autour d'elle.
Les mélancoliques concerts de la nuit, les charmantes musiques du matin, le chant des oiseaux, le bruit des torrents, tout la ravissait , tout la faisait heureuse.
Elle allait ainsi à travers la vie, buvant à la coupe des félicités terrestres, dans laquelle aucune larme n'était encore tombée de ses yeux.
Viviane était vierge de cœur aussi bien que de corps.
Elle ignorait la vie et ses tristesses, l'amour et ses désespoirs. Elle avait pris sa route dans les sentiers fleuris et elle la poursuivait, gaie, folâtre, comme un oiseau, comme un papillon.
L'arrivée de Merlin avait tout changé.
Un sentiment nouveau avait pénétré dans son cœur en déchirant le voile qui lui cachait l'amour-, elle avait tout à coup découvert son rôle, une mission à accomplir, qui avait séduit son esprit enthousiaste.
Cette préoccupation avait jeté en elle une certaine teinte de gravité. Ce n'était plus le jeune barde qu'elle aimait dans Merlin, c'était le prophète.
Pendant que cette révolution s'opérait dans le cœur de Viviane, Merlin s'abandonnait tout entier à l'enthousiasme, à l'ardeur d'une première passion. Le dolmen lui paraissait un séjour enchanté dont Viviane savait égayer la tristesse et peupler la solitude.
Cet amour s'était emparé de lui en vainqueur, il occupait son cœur et son esprit sans partage.
Si quelquefois, chez les anciens prêtres de Mona, il avait rêvé de se faire le restaurateur de la religion druidique, depuis son séjouf au dolmen, ces idées paraissaient l'avoir abandonné, et il ne son-
geail plus maintenanl qu'à y mener une existence ignorée, mais heureuse et entourée de toutes les séductions de l'amour; de sorte ju'un travail directement opposé se taisait en même temps dans ces deux âmes amoureuses.
Viviane tournait son amour vers la religion.
Merlin se détournait de la religion pour se plonger dans l'amour.
Souvent, la nuit, après avoir quitté ses hôtes, Merlin allait s'asseoir à quelques pas du dolmen, et là, au milieu du silence solennel de toutes choses, la tète reposée dans ses mains, l'image de Viviane flottant devant ses yeux fermés, il repassait un à un tous les épisodes charmants de celte rencontre, et s'oubliait des heures entières dans l'attente d'un bonheur qui tardait bien à venir.
Viviane l'aimait, pouvait-il en douter?
A. voir l'intérêt avec lequel elle suivait ses discours, à regarder ses yeux si pleins d'enivrement, Merhn se persuadait facilement qu'un amour égal au sien brûlait dans le cœur de Viviane, et que la pudeur seule l'empêchait d'en faire l'aveu.
Quelques jours s'étaient écoulés, Merlin venait de quitter ses Àôtes et amis; seul, sur une pierre druidique, à quelques pas du dolmen, il berçait son cœur de belles espérances.
Le ciel était plein d'étoiles, un vent léger courait doucement entre les arbres, il régnait de toutes parts un calme heureux qui invitait doucement à la mélancolie.
Merlin songeait à Viviane.
Il se disait qu'il avait attendu assez longtemps à lui parler de son amour, qu'il fallait enfin une solution, et que dès le lendemain, il provoquerait une réponse décisive.
Il resta longtemps ainsi absorbé dans de profondes méditations.
Quand il releva la tète, il aperçut Viviane à ses côtés.
Viviane était dans un de ces moments où son amour, plus fort.
avaît vaincu sa raison, et, tremblante, éperdue, elle venait demander le calme h la fraîcheur de la nuit. Elle avait rencontré Merlin, et tous les deux s'étaient aperçus en même temps.
' — Vous, vous ici ! s'écria le barde avec vivacité. Il y a longtemps que j'attendais ce moment; puisqu'il est enfin venu, il faut que je vous parle.
Viviane avait recouvré tout à coup son sang-froid et sa présence d'esprit, l'imminence du danger avait relevé ses forces abattues, elle était prête à la lutte.
— Viviane, reprit aussitôt Merlin, pourquoi me fuyez-vous, quand je vous cherche? Depuis que je suis au dolmen, vous avez évité ma présence, vous semblez avoir déserté ce séjour, et cependant vous n'ignorez pas que je vous aime, et que vous êtes désormais le seu'. bonheur de ma vie.
— Je sais tout, répondit Viviane, j'ai lu votre amour dans vos regards, et je vous le dis avec franchise, mon cœur n'y a point été insensible.
— Vous m'aimez! dit Merlin, défaillant de bonheur...
— Je vous aime, il est vrai-, j'ai été touchée profondément des nobles paroles que vous avez prononcées, de la sublime mission que vous êtes appelé à remplir-, je vous aime comme une prêtresse d'Hyar-Bras peut aimer un prêtre de Dieu!...
— Que voulez-vous dire? interrompit le barde.
— Ne nous trompons ni l'un ni l'autre, poursuivit Viviane, parlons à cœur ouvert, comme il convient à deux natures généreuses qui ne peuvent se laisser séduire par l'attrait d'un amour vulgaire.
— Viviane, Viviane, s'écria Merlin, est-ce donc ainsi que vous deviez m'aimer?
— Vous êtes le prophète prédestiné, reprit Viviane-, votre mission vous appelle loin d'ici, vers ces régions lointaines que la nouvelle religion a déjà soumises à son empire ; c'est-là que votre présence
480 LES TRIBtJNAtJX RFXRETS.
est utile, nccossaiiT-, c'ost-Ià qu'il fout nllor. Ou'imporlc quo nos cœurs se déchirent et saignent, si cette sanglante ros(''o doit féconder la route que vous allez poursuivre? L'amour n'est point fait pour nous, la gloire vous attend, les druides espèrent en vous et les dieux nous béniront si nous savons faire pour eux le sacrifice d'un sentiment passager. Que les premières lueurs du jour ne vous rctrouven*. plus ici, Merlin, si vous ne voulez pas que je doute de vous, ou que le désespoir s'empare de moi.
Merlin la regarda, épouvanté.
L'idée de la séparation n'était jamais venue n son esprit.
[| était abattu profondément; toutes ses espérances venaient de se briser. Une douleur mortelle était peinte sur sou visage, et il serrait avec désespoir les deux mains de Viviane dans les siennes.
— Partir! partir! s'écriait-il, quitter ces lieux où je laisse mon cœur tout entier, pour aller vers des pays inconnus chercher une gloire douteuse et vainc!... Oh! le bonheur était ici, Viviane, et c'est vous qui le repoussez ! Fassent les dieux que vous ne vous en repentiez jamais!
— Vous partirez, reprit Viviane, et celte fois, d'une voix émue, qui trahissait la douleur dont son âme était pleine, vous partirez. Qu'appelez- vous une gloire douteuse et vaine? Vous irez combattre courageusement, éloquemment les apôtres cruels du christianisme, et quand vous aurez rempli le monde de votre renommée, quand vous aurez relevé nos autels abattus et ramené la foule aux cérémonies de notre culte, vous reviendrez dans la forêt de Brocehande, où vous serez certain de retrouver, près du temple d'Hy-ar-Bras, une femme, une vierge qui n'aura cessé de vous aimer et qui vous attendra.
En parlant ainsi,' Viviane abandonnait sans crainte ses deux mains aux baisers de Merlin, et des larmes abondantes coulaient le long de ses joues. ,
LFS PRITinES. ^8^
— Partir! disait enoorc Merlin.
— Adieu, adieu, dit Viviane.
Merlin se releva enfin, prit dans ses mains tremblantes le front de sa belle maîtresse qu'il baisa avec transport, et après avoir jeté un dernier et solennel adieu, il s'éloigna rapidement, sans oser tourner un regard en arrière.
Une observation que font généralement tous les auteurs sérieux, c'est que Merlin aurait bien pu dire adieu à la barbe du vieux druide Élys, propriétaire du dolmen.
Quoi qu'il en soit, c'est à dater de ce moment que Merlin se mit à parcourir FEurope entière, c'est-à-dire les pays de l'Europe où la civilisation avait pénétré.
Ainsi que Viviane en avait eu le pressentiment, son éloquence, sa beauté, son immense instruction le désignèrent presqu'instantanément à l'admiration de tous, et quelques années à peine s'étaient écoulées depuis son départ du dolmen d'Hy-ar-Bras , que déjà la renommée l'avait mis au rang des personnages les plus remarquables de son temps.
Seulement, Merlin n'avait pas précisément suivi le programme que lui avait tracé l'enthousiaste Viviane, car après quelques voyages infructueux, et qui n'avaient pu relever les autels du culte druidique, il permit aux eaux du baptême de régénérer son front.
Il se fit chrétien!...
A quelque temps de là, Merlin se trouvait à la cour du roi Arthur, la belle Guénaran l'entourait de séduction et de promesses, désirant le retenir auprès de son époux.
Un grand mouvement se faisait à Windsor.
Le lendemain, le célèbre chef des chevaliers de la Table-Ronde devait partir pour aller combattre les Saxons. Ce n'étaient de toutes parts que préparatifs de guerre. Suivant l'usage consacré, on avait,
comme h h\ voillc de toute bataille, renouvelé les cérémonies de Cramalot.
Celte fois, Merlin y avait assisté, et en sa présence, saint Colomban avait béni les armures des chevaliers.
Le soir, il y eut une fête au château, et Merlin s'y promena longtemps en compagnie de la belle Guénaran.
Tout à coup, et au moment où chacun allait se retirer, un homme couvert de poussière, les vêtements en lambeaux, se précipita dans la salle où Arthur s'entrenait avec Merlin, et vint tomber aux pieds de renclianteur.
— Qu'y a-t-il ? s'écria Merlin, en se baissant pour le relever.
— Viviane ! Viviane ! répondit le pèlerin en élevant ses mains vers son interlocuteur.
— Morte? demanda Merlin, en devenant pâle.
— Viviane n'est pas morte!... reprit le messager, mais elle se meurt... son âme est près de quitter cette terre, si tu ne viens, elle t'appelle-, refuseras -tu de voler à son secours?
Merlin était trop noble , il avait trop vivant encore dans son cœur, le souvenir de la belle Viviane, pour hésiter un seul moment.
Cette nuit même, il fit ses adieux à ses compagnons, et courut vers la Petite-Bretagne, où l'attendait Viviane. Un bateau de pêcheur le prit à son bord, il s'embarqua en compagnie du messager, et quelques heures après, il mettait pied à terre, non loin des grèves de Dol.
Pendant que le messager de Viviane allait ainsi vers Merlin l'enchanteur, un grave conciliabule avait lieu au temple même de la divinité d'Hy-ar-Bras.
Tout ce que la forêt de Broceliande renfermait de familles druidi ques, tous ces augustes et vénérables vieillards, chargés de barbes inouïes, qui vivaient cachés dans leurs retraites, étaient partis
un soir du seuil de leur dolmen, el hâtant autant que possible leur Jiarche lente et tardive, ils s'étaient dirigés vers le temple.
Rien n'avait été préparé pour cette cérémonie.
Le temple était nu, sans aucun ornement : prêtres et prêtresses étaient rangés silencieusement autour de la statue de la divinité, et chaque nouveau druide qui arrivait, allait s'asseoir, sans prononcer jne parole, à la place que son rang lui assignait.
La nuit était venue... le ciel était chargé de nuages lourds, précurseurs de l'orage ^ le vent courbait les arbres, et leur arrachait eurs dernières feuilles ; l'air était plein de grondements menaçants.
Quand chacun eut pris place , et que l'on n'attendit plus personne, on ferma les portes extérieures du temple, et le père de Viviane, Élys, qui occupait le haut bout de l'assemblée, se leva de son banc.
Tous avaient fait silence, et les regards s'étaient fixés sur le vieux druide.
— Derniers représentants d'un culte qui va mourir, dit le père de Viviane, une cause extraordinaire a nécessité aujourd'hui la convo- 3ation de votre auguste tribunal. — C'est encore un coupable à 'rapper, et malgré l'isolement dans lequel nous nous trouvons, nous .montrerons à ceux qui se rient de notre antique puissance, que '.es dieux ne nous ont pas encore abandonnés.
— Parlez ! parlez ! dirent les druides d'une voix unanime.
Et cette assemblée était d'autant plus imposante, qu'elle était composée, en effet, des restes suprêmes d'une église à l'agonie. Toute agonie a sa grande et triste solennité. Surtout l'agonie qui frappe en tombant.
Élys reprit de sa voix creuse et lente :
— Un homme est venu récemment parmi nous : il avait reçu du ciel un don sublime, celui de l'éloquence-, les prêtres de Mona lui avaient appris tous les secrets de notre religion j il était grand parmi
<84 LKS TRIBUNAUX SECRETS.
les plus grands, et déjà, les membres dispersés de notre famille commençaient à renaître à la conlianceel a espérer... Eh bien! cet homme nous a Iraliis !
— Trahis!... dirent les druides.
Hélas ! c'était le mut répété toujours dans ces ténébreuses assemblées.
Les vivants quittent les morts.
Et les morts s'écrient :
— Trahison ! trahison !
— Il nous a trahis ! répéta le père de Viviane-, cette science qu'il avait reçue des druides, nos Irères, il l'a tournée contre eux; cette éloquence qu'il avait reçue des dieux, il l'a fait servir à la glorification de nos ennemis : en un mot, Merlin s'est fait chrétien !
Un long murmure d'indignation parcourut l'assemblée frémissante.
La colère était d'autant plus vive, que l'on avait compté davantage sur Merlin 5 et maintenant, c'était une acclamalion générale, dans laquelle se confondaient tous ces sentiments : colère, haine, envie, terreur.
Chacun se leva, et un à un, ils allèrent tous jurer, entre les mains du père de Viviane, de venger les dieux outragés !...
Une seule personne ne se mêla point à ce mouvement, une seule personne regarda cette scène émouvante d'un œil sombre et sans y prendre part.
Cette personne, c'était Viviane !
Une profonde pitié s'éleva de son cœur; un monde d'émotion était dans son cœur : colère, pitié, regrets, espoir. — Elle était indignée, mais elle se rappelait combien le condamné était supérieur à ses juges. Elle comprenait, à l'angoisse qu'elle ressentait, combien elle l'avait aimé, combien elle l'aimait encore !...
Elle voulut prendre elle-même le soin de la vengeance, songeant peut-être aux douceurs du pardon.
Quand la procession sinistre des druides fut terminée, elle se leva à son tour, et frappant tout à coup de sa faucille d'or, la statue de métal, elle imposa silence à l'assemblée, et fit sij^ne qu'elle voulait parler.
Chacun la regarda avec surprise.
Jamais encore on n'avait ainsi troublé le cours des délibérations du tribunal secret, mais Viviane était prêtresse d'Hy-ar-Bras. Nul ne s'avisa de faire remarquer ce qu'une pareille action avait d'insolite et de contraire aux usages consacrés !
Viviane promena un moment son regard ferme et assuré sur l'assemblée, et quand le calme fut complètement rétabli, elle commença :
— La décision que le tribunal vient de rendre, dit-elle, est grave, et ne saurait être pesée trop mûrement : Merlin est un des plus grands ot des plus instruits d'entre vous, il a rendu longtemps des services éclatants à notre religion!... Que Merlin soit appelé à se défendre, qu'il connaisse les crimes qu'on lui reproche, et s'il ne se défend pas, s'il reste établi qu'il a trahi réellement la cause qu'il devait servir, Viviane le jure devant vous tous, c'est elle qui se chargera de la vengeance commune !
— Mais il ne viendra pas sur l'ordre du tribunal , objecta l'un des druides, qui avait montré le plus d'ardeur.
— Il viendra, si c'est Viviane qui l'appelle! répondit la jeune prêtresse.
Les vieux se consultèrent.
— Que la volonté de la fille d'Elys soit faite , dit le prêtre chargé de recueillir les voix.
Le temple fut fermé.
Viviane dépêcha aussitôt vers Merlin un messager de son choix , et l'on a vu que ce dernier s'était acquitté de sa mission aussi adroitement qu'on pouvait le désirer.
186 LES TRIBTTNAUX SECRF.T?.
Quelques jours iiprôs l'arrêt rendu par le tribunal secret des druides, Merlin arrivait en Bretagne.
Merlin arrivait le cœur brisé, en proie à mille angoisses, appelant Viviane de toute son âme , craignant de ne plus entendre le son aimé de sa voix.
Viviane morte, il lui semblait que sa vie n'aurait plus de but.
Tant que l'idée de la retrouver un jour l'avait soutenu , il n'avait pas craint de s'éloigner, il emportait avec lui l'image de sa maîtresse, et au milieu des cours étrangères, c'était elle qu'il voyait, qu'il entendait, qu'il aimait.
Sa renommée croissait chaque jour, et s'il en était lier, c'est qu'il songeait que le bruit de cette renommée irait chercher Viviane émue jusque dans la forêt de Brocéliandc.
Viviane lui avait dit qu'elle l'attendrait -, et cet espoir l'aidait à supporter ce que la solitude avait d'amer.
Maintenant, voilà que tout était fini-, la mort allait briser les liens sacrés qui les unissaient l'un à l'autre , et les espérances dont il s'était bercé étaient bien près de l'abandonner.
Il hâtait le pas.
Il lui semblait que chaque moment de retard devait être fatal à l'objet de son amour; à travers les bruits de la forêt, il croyait entendre la voix de Viviane l'appeler; il la voyait les bras tendus vers lui , les yeux levés vers le ciel , lui envoyant déjà un suprême et dernier adieu.
Enfin il arriva.
Rien n'était changé au dolmen ; il le retrouvait comme il l'avait
quille. C'élail bien la môme clairière, les mômes chênes séculaires; il reconnut encore la place où Viviane, le cœur ému, les yeux pleins de larmes, le sein oppressé, lui avait fait ses adieux.
Rien n'élait changé, Viviane seule était absente.
Quand il atteignit le seuil du dolmen, son cœur manqua défaillir, et il s'arrêta sans oser faire un pas de plus.
Qu'allait-il apprendre?
Comment allail-il retrouver celle qu'il avait laissée souriante?
Le dolmen semblait plongé dans une profonde tristesse; la mort n'avait-elle pas passé par là ?...
Cependant il eiUra.
La première salle était déserte.
C'était la retraite ordinaire dans laquelle se tenait Elys, le père de Viviane.
Merlin passa, en tremblant, dans la seconde salle, et là, il s'arrêta, frappé de stupeur et de surprise.
Viviane était là, belle, jeune, souriante, comme au jour de son départ. Sa maladie récente n'avait pas même laissé sur ses joues la trace des souffrances.
Merlin courut vers elle les mains tendues, le cœur débordant de joie :
— Viviane! Viviane! dit-il, vous! vous que jecroyais mourante, que je tremblais de trouver morte !... Ah! le Seigneur a exaucé mes prières, puisqu'il m'accorde le bonheur de vous revoir!,..
Viviane ne répondit pas; l'émotion arrêtait ses paroles sur ses lèvres; elle ne pouvait se lasser do regarder Merlin, qui revenait plus beau qu'au départ, portant sur son front une sorte d'auréole de gloire. En ce moment, la pauvre jeune fiile ne songeait plus au serment qu'elle avait fait.
Tout entière à Tamour, elle laissait son cœur battre, ses joues rougir, son regard étinceler, sans penser à réprimer ou cacher ses
488 LES TRIBUNAUX SF.CRETS.
mouvements de joyeux orgueil qui jetaient en même temps le désordre dans son esprit.
— Viviane! repiil Merlin presque aussitôt, pourquoi demeurezvous ainsi sans paroles? N'êtes-vous donc point heureuse de mon retour? ne m'uttendiez-vous pas? n'espéricz-vous pas que je viendrais?...
— N'accusez pas mon silence , dit enfin Viviane ; je vous le dis sans rougir , c'est l'émotion , c'est le bonheur , qui me laissent ainsi sans paroles... L'amour a donc une puissance secrète qu'il est impossible de combattre!...
Merlin s'assit à côté de la jeune prêtresse. Il parlèrent du passé, de l'avenir-, Merlin raconta ses voyages, ses ennuis, ses découragements, ses triomphes et ses joies.
Viviane l'écoutàit enivrée ^ elle lui dit aussi la vie qu'elle avait menée, ses longues attentes, ses désespoirs.
Et captive du charme, tout entière au bonheur, — elle oubliait de plus en plus.
Vous eussiez dit deux amants qui n'ont plus qu'à s'aimer et à jouir de la félicité tranquille.
Mais quand elle arriva à l'histoire du messager, elle pâlit tout à coup et se tut.
Elle venait de se rappeler le Tribunal sacré des druides!
Et un frisson d'épouvante courut sous ses cheveux.
Elle se leva.
— C'est moi!., c'est moi! s'écria-t-elle avec folie, qui suis chargée d'exécuter la sentence.
— Oucl'f^ sentence? demanda le barde étonné.
— Moi!., moi!., répétait Viviane dans son égarement, Oh! j'avais oublié, tant j'étais heureuse, que chaque moment que vous passez ici peut vous être fatal, et qu'un arrêt redoutable a été rendu contre vous par les druides, vos frères.
— Que voulez- vous dire? demanda Merlin qui commençait à comprendre.
— N'avez-vous pas trahi la cause que vous vous étiez chargé de défendre?..
— Trahir!., moi!..
— N'avez-vous pas embrassé la religion chrétienne?
— C'est vrai !
— Eh bien ! s'écria Viviane, cet acte a été considéré comme une trahison par les druides réunis, et maintenant, vous êtes voué au poignard des vengeurs... Partez donc, Merlin, hàlez-vous, partez; car si l'on apprenait votre retour, vous seriez perdu à jamais!..
— Fuir ! dit Merlin; faut-il donc vous quitter de nouveau? faut-il renoncer à l'espoir de vousrevoirjaraais?
Viviane le prit par les mains.
— Veux-tu rester? lui dit-elle, en le couvrant d'un regard étrange.
— Je le veux, répondit Merlin.
Elle l'entraîna sans mot dire loin du dolmen et le conduisit dans une grotte éloignée de tout chemin battu.
Là, il n'avait rien à redouter.
Quand Viviane fut sur le point de s'éloigner, Merlin l'arrêta et lui présenta un flacon dans lequel était contenue une liqueur d'une couleur étrange.
— Tenez, Viviane, lui dit-il, voici un breuvage qui a la vertu de procurer le sommeil : c'est le suc de quelques plantes bienfaisantes que m'ont fait connaître autrefois les prêtresses de l'île de Sein. Laissez-en tomber quelques gouttes dans la coupe de votre père, et je pourrai sans crainte approcher du dolmen et vous voir.
Et comme Viviane recevait le flacon en souriant :
— A ce soir, ajouta-t-il, avant qu'elle ne s'éloignât.
— A ce soir ! répondit Viviane.
Et faisant un dernier geste de la main au bardo ravi, clin s'enfuit avec la rai)i(lilL' d'une biche effrayée.
Le soir, Merlin quittait sa retraite, et s'approcliait avec circonspection de Tendroit où Viviane devait l'attendre.
Elle avait été fidèle au rendez-vous.
Mais les quelques heures qu'elle avait passées seule l'avaient rendue au calme, elle avait réfléchi.
Viviane était femme, et, à ce litre, elle avait une extrême finesse, une extrême pudeur et un petit grain de ce charmant égoisme qui est ledévoùment des dames.
Elle pensa que la présence de Merlin serait un danger pour elle •, elle se dit qu'elle ne serait peut-être pas assez forte pour résister ellemême à l'entraînement de son propre amour, et elle fit du breuvage qu'on lui avait confié un usage passablement perfide.
L'histoire de la prétendue maladie mortelle et du message auraient peut-être dû mettre Merlin sur ses gardes.
Mais ces grands sorciers sont tous plus naïfs que des agneaux.
Au lieu d'offrir le breuvage à Elys-le-Barbu, son respectable père, Viviane avoua tout au vieillard et donna le narcotique à Merlin luimême.
Merlin s'endormit jusqu'au matin d'un lourd et profond sommeil.
Lui qui devinait tout, il n'avait pas deviné cette ruse.... Mais son amour était plus fort que sa raison.
Et notez que cette première leçon ne lui ouvrit pas les yeux.
La légende est formelle.
Viviane lui versa tout le flacon goutte à goutte.
Et il restait.
Et à mesure que l'amour s'emparait plus souverainement de son cœur, il oubliait les plus simples lois de la prudence, et se livrait tout entier, sans défiance, à Viviane.
Cette dernière, cependaut, hésitait. Chaque jour, elle remettait au
lendemain le soin d'obeir à son père et d'accomplir la vengeance commune, elle lendemain, comme la veille, elle hésitait, elle n'osait pas!
Le fait est qu'il y avait de quoi.
. Une nuit, Merlin était à ses côtés ; ils parlaient d'amour, Viviane cherchait à repousser les caresses pressantes de son amant , mais celui-ci n'avait pris aucune sorte de breuvage, le flacon était probablement à sec. Son cœur battait avec force, ses yeux brillaient d'un feu inaccoutumé, sa main, que la fièvre brûlait, cherchait la main de Viviane.
Et, avouons une bonne fois pour toutes qu'il avait montré de la patience, cet enchanteur, s'il n'en était encore qu'à cherdier la main de Viviane!
Viviane, de son côté, n'était pas exempte de trouble et d'émotion; l'ardeur de son amant semblait avoir pénétré son cœur, et son imagination excitée se laissait enivrer par les mille promesses de l'amour.
Déjà, elle penchait plus languissamment sa tête sur l'épaule de l'enchanteur-, une mollesse voluptueuse s'était emparée de tous ses membres-, elle écoutait vaguement, et sans entendre, celte voix qui lui parlait : on eiît dit qu'un génie l'eiit transportée tout à coup vers quelques régions inconnues, où l'amour lui versait l'ivresse à longs flots.
Elle résistait plus faiblement aux caresses de Merlin, qui pressentant un triomphe prochain, redoublait d'éloquence pour achever sa victoire.
Tout à coup, Viviane se redressa, le regard effaré, jeta ses bras tremblants et pleins d'amour au col de son amant, et cacha un moment sa tête éperdue sur sa poitrine.
— Merlin! Merlin! lui dit-elle, assez! Tu le vois, je suis folle; tes paroles m'enivrent, ma raison se perd, aie pitié de moi ; encore cette nuit d'innocence et de pureté, et demain je t'appartiendrai.
♦92 LES TIimUNAUX SECRF.TS.
— DiMiiiiin ! toujours demain ! répondit Merlin en secouant tristenent la tète.
— Demain ! dit encore Viviane.
Puis elle reprit avec une nouvelle ardeur :
— Écoute!... écoute! dit-elle, c'est une idée folle qui traverse nron esprit ^ mais il faut pardonner aux caprices de ceux que l'on aime, fussent-ils extravagants!... J'ai quelquefois rêvé pour nous deux une vie à part, isolée, sans témoins -, une vie qui serait un enclianlement perpétuel, et qui ne finirait qu'au seuil du tombeau.
— Ne l'ai-je pas dit vingt fois? répliqua Merlin.
— Eh bien! que ce ne soit donc plus un rêve, Merlin, reprit Viviane-, que je puisse voir, avant de me donner à toi, ce tombeau, celle d(M'nière demeure où nous serons réunis après notre mort, coninie nous l'aurons été pendant cette vie-, que je sois certaine de reposer éternellement sur ton cœur, et alors je t'aimerai sans crainte, je serai à toi sans remords.
— Demain, répondit Merlin, demain ce mausolée s'élèvera à quoique distance du temple d'Hy-ar-Bras I et alors j'aurai ton amour sans partage...
— Alors, interrompit Viviane avec un regard céleste, tu seras mon maitre et mon Dieu !..
Merlin s'éloigna aussitôt, se dirigea du côté du temple d'IIy-ar- Bras, et la nuit même, un tombeau d'une forme élégante et neuve s'élevait dans l'endroit qu'il avait indiqué.
Comment cela s'était-il accompli? c'est ce que les légendaires ne disent pasj et quant à Merlin, je ne sache pas qu'il ait jamais confié son secret à personne. s
En bonne conscience, on n'est pas enchanteur pour ne pas savoir bâtir un tombeau en une nuit !
Quoi qu'il en soit, lorsque le barde vint, le lendemain soir, voir
yn]Am au tdubiaij
Viviane, il avait leim sa promesse, et il n'avait plus qu'à recueillir le fruit de son labeur.
Mais Viviane voulut voir le mausolée, elle voulait être certaine, elle voulait avoir louché...
Ils partirent.
La nuit était fort sombre ^ mais le mausolée n'était pas éloigné, et une heure à peine suflisait pour l'atteindre.
Pendant le trajet, Merlin crut voir à droite et à gauche de la route de longs fantômes blancs paraître et disparaître de temps à autre ^ mais il était trop occupé de Viviane, qu'il tenait étroitement embrassée sur son cœur, pour s'arrêter à de semblables détails.
Une heure encore, et il allait être heureux !... Que lui importait le reste?
Ils arrivèrent.
Merlin n'avait pas trompé Viviane-, le mausolée était un chefd'œuvre d'élégance-, c'était une véritable demeure royale, et Viviane fit remarquer que l'on serait même fort heureux de l'habiter vivant.
Toutefois, elle crut devoir en critiquer certains détails : la pierre qui en fermait l'orifice paraissait laisser une ouverture-, le tombeau luimême lui semblait trop petit.
Merlin fit observer que la pierre fermait avec tant de précision, qu'il était impossible à aucune main humaine de l'ouvrir une fois retombée-, que quant au tombeau lui-même, Viviane se trompait évidemment, et qu'il allait le lui prouver en s'y couchant devant elle.
Cette idée fit pâlir la jeune fille ; et Merlin crut entendre, à celte proposition, les arbres d'alentour frissonner d'épouvante.
Mais rien ne l'arrêta -, il monta hardiment les degrés du mausolée, entra aussitôt dans le tombeau, et s'y couclm.
— Vois, dit-il -, on y est bien !... Mais à peine celte parole fut-elle
r.)4 LES TRIBUNAUX SliCUETS.
l>iononci''C, qu'un cri loriiiidaltle s\Mcv;» ak'iilour^ ces longs fanlônies lilaïu's leparureul en loule. La pieiio s'abaissa lourdcnienl sur le proplièle, et Viviane tomba évanouie dans les brus de son pèiv, accouru avec les aulres druides pour assister à In mort de leur ennemi.
— Gloire à Viviane! criaient-ils-, et le malheureux put les en- (cndrc au travers du yranil. — Gloire à Viviane, fille d'Elys, qui a accompli son serment 1
C'est ainsi que finit Merlin, et avec lui disparurent les dernières f ttces du druidisme dans les Gaules.
Depuis longtemps déjà, d'ailleurs, celle religion avait cffcclivc- »rtcnt disparu de la scène-, et, ainsi que nous l'avons vu, le christianisme l'avait remplacée dans les ])ays les plus civilisés.
Avant de les abandonner pour toujours, jetons donc un dernier el rapide coup d'œil sur ces hommes qui furent les instituteurs, les juges, les rois, d'une époque dont tout nous atteste la force!
On a beaucoup discuté sur l'ôLymologie du mot druide ^ et, selon l'usage, on s'est adressé à tous Ii3s dictionnaires, et même aux dictionnaires hébreux, pour y chercher ce qu'on ne pouvait y trouver.
Le nom de druide est un simple appellatif, comme le plus grand nombre des substantifs de toutes les langues. Eu gallic, draio ou druide signifie devin, augure, magicien-, druidheachty divination ou magie.
Cette étymologie est la plus simple et par conséquent la plus vraie.
Les druides enseignaient, dil-on, l'immortalité de l'àme, et la métempsycose.
L'étude de rastroacmie était poussée fort loin chez eux; mais la principale science était pour eux la théologie et la morale qui en dérive.
Leurs divinités étaient Mercure, Apollon, Mars, Jupiter et Minerve,
auxquels ils donnent les noms barbares qui se trouvent souvent répétés dans ces pages.
En ce qui concerne l'astronomie, nous avons des documents peutêtre plus authentiques. L'année civile avait 304 jours, répartis en 10 mois; l'année religieuse comprenait au contraire 12 mois, et représentait 364 jours et une fraction.
Les druides se divisaient en plusieurs classes :
Les druides proprement dits,
Les devins,
Les saronides,
Les semnothées.
Les silodures.
Et les bardes.
Quant à cesilerniers, c'est à tort qu'on les compte parmi les druides, et que quelques écrivains ont voulu même en faire une corporation de ministres du cullc, qui aurait précédé les druides.
Les bardes, de même que les skaldes des Germains, n'étaient que des poètes attachés aux grands et aux chefs, et qui se chargeaient non seulement de chanter les actions des héros morts, mais d'improviser les louanges des vivants, les oraisons funèbres et les chants de guerre qui exaltaient les troupes au moment du combat. Ont-ils aussi célébré les mystères de leur religion, comme les skaldes? C'est ce qu'on no saurait dire.
Les semnoihées étaient les extatiques, ou les contemplateurs-,
Les silodures, les instituteurs-,
Les saronides, les vénérables, c'est-à-dire les chefs.
Voilà bientôt quinze cents ans que le druidisme a disparu des Gaules : les siècles ont passé successivement sur notre sol emportant tour à tour les vieilles générations, et cependant, une foule de traditions svhsislent encore aujourd'hui; vieux souvenirs des temps en-
fuis, qui sont tout étonnés de se retrouver au milieu de notre société moderne.
Chaque jour, In civilisation frappe et couche sur le sol les gigantesques menhirs, les redoutables dolmens-, les chênes séculaires tombent un à un, dans les forets où l'eubage enseignait le culte de Tueut!..
Tous ces monuments, quelque grossiers qu'ils soient, attestent la force et racontent l'histoire d'une autre époque.
A voir les traces si profondes que ces institutions ont laissées après elles, on ne peut s'empêcher d*éprouver une sorte de respect pour les hommes qui avaient élevé ces puissants édifices.