CHAPITRE PREMIER
Empire de Charlemagne. — Les Saxons, Wiiikind. — L'associalion de la Childe. — Lois qui la régissaient; coutumes, usages. — Cbarlcmagne fonde l'instilulion des Francs-Juges. — Dans quel but. — Le Tribunal secret. — La sainte Vehme. — Développements de cette institution. — Gonlram, le franc-comte. — La mort de Charlemagne.
Le vieux inonde obéissait ù Charlemagne empereur. Toutes les -gloires se taisaient devant sa gloire-, toutes les puissances se courbaient sous le poids de son glaive.
A aucune époque de l'histoire, la France ne se trouva dans une situation aussi splendide.
Sans doute, au temps de sa grandeur, Rome offrit à l'univers le
spectacle d'un empire plus vaste, plus brillant, cl en même temps
lus civilisé^ mais jamais, on peut raffirmer, l'histoire ne nous a
montré un É(at mieux relié dans toutes ses parties, quoique composé d'éléments hétérogènes.
Los conquêtes de Charlemagnc sont certainement le fait le plus grandiose des temps modernes, non point seulement en ce qu'elles révélèrent des prodiges de force, de patience et de courage, mais parce qu'elles ont un moment livré le monde aux mains d'un seul maître.
Ce fait , accompli par Charlemagne , a été le rêve des grands conquérants dans tous les siècles et dans tous les pays : Alexandre dans l'Inde, Jules César chez les Pietés, Napoléon à Moscou, virent un instant apparaître à leurs yeux éblouis l'empire universel.
Maio, pour tous les trois, pour Napoléon, pour César, pour Alexandre, si haut que les aient placés l'épouvante des vaincus et l'enthousiasme des vainqueurs, cène fut qu'un rêve.
Charlemagne seul, foulant du pied les sables de la Baltique, fil un instant de ce rêve la loi réelle du monde.
Un jour , il put élever son sceptre et dire : Je suis roi sur la terre !
Sum rex in terra 1
Je suis le roi, non pas uu roi; je suis le Seigneur!
L'esprit s'étonne en suivant sur la carte les immenses conquéles de cet immense guerrier.
Quest ce que la France de Napoléon à côté de la France de Charlemagne ?
La France de Charlemagne avait pour bornes, à l'est les monts Crapacks et la Vistule-, la Raab, la Drave et la Save coulaien., dans ses Étais , qui s'étendaient par delà les limites delà Dalmatie.
Au sud, il possédait le duché deBénévent, en Italie, et toute l'Fspagne en deçà de TEbre.
Au nord , la France ne s'arrêtait qu'aux rivages lontains de la mer Baltique.
Il est," du reste, impossible de déterminer avec précision quelles
lES FUANCS-JTGES. 199
étaient les limites oriciilalcs de cet empire. En effet, Cliarlemagne avait r'^ndii tributaires un certain nombre de peuplades voisines de SCS frontières 5 mais on ne sait pas exactement jusqu'où s'étendaient ces peuplades tributaires. Eginliard aflirme que Cliarlcmag-ne avait '■lomplé les Slaves bien au-delà de la Vistule, et les romans de cbevalerie nous montrent la terreur de son nom traversant la mer Rouge pour épouvanter les peuplades sans nom de rancienne Moab cl du paysd'Ismaël. ^
Que de combats il avait fallu engager pour fonder un pareil empire, que de luttes sanglantes il avait fallu soutenir pour le conserver!
Vingt fois l'épée était sortie du fourreau où les trêves la faisaient rentrer. C'étaienttous les jours de nouvelles révoltes à punir, de nouveaux coupables à frapper.
Charlemagne avait la dévorante activité du génie ; son esprit embrassait toutes choses à la fois-, il allait, venait, se trouvait, pour ainsi dire, sur tous les points menacés en même temps, ne laissait jamais de repos à ses ennemis, brisait toute résistance du revers de sa terrible épée, et n'offrait de pardon qu'aux vaincus.
Or, il y avait des peuples qui voulaient bien mourir, mais qui ne voulaient pas vivre vaincus.
A celte époque , chacun était guerrier ; et ce n'était pas seulement le sentiment d'une nationalilô douteuse , qui poussait ces hommes enavant^ c'était encore l'ardeur du combat, la haine des Franks, l'amour du butin.
Ils allaient au combat comme à lâchasse, quelquefois comme à un voyage; ils emmenaient avec eux leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, leurs dieux! ils se faisaient tuer à côté de leur famille, quelquefois avec enthousiasme, toujours avec courage.
Rien n'adoucissait leur fierté sombre j rien ne domptait leur instinct de liberté sauvage.
Les hommes tombaient en souriant sous les coups de l'ennemi, et
êi
les femmes souriaiciil en voyant tomber leurs époux ou leurs fils, car hommes el femmes savaient les voluptés sans fin qi-'Odin promet à ses fulèles morts en combattant.
Ces mœurs étonnent toujours nos courages civilisés. Nous ne voulons pas nous souvenir que des mœurs toutes semblables ont amené, de nos jours, des résistances toutes pareilles , et que, pendant vingt ans, l'émir Abd el Kader, — ce héros que les poètes chanteront dans l'avenir, — a lancé contre nos armées, dans les déserts africains, sa poignée de Kabyles fanatisés.
Lui aussi parlait au nom de la religion.
Lui aussi disait : Mourez, et vous aurez réternelle félicité.
Ces guerres à outrance s'appellent toujours la guerre sainte.
Le Schamyl, cet autre héros, plus heureux, mais non plus grand qu'Abd-el-Kader, Schamyl, qui tient en échec dans sa forteresse de rochers l'énorme puissance du czar!
Mais les miracles qui se passent sous nos yeux ne sont plus des miracles.
Qui oserait dire que notre république française n'a pas été cruelle et peut-être perfide envers Abd-el -Kader?
Charlemagne, empereur, fit comme nous.
Au fanatisme, il opposa l'héroïsme.
Et comme l'héroïsme ne suffit jamais à vaincre le fanatisme, il employa la cruauté.
Est-ce à dire que la hache de ses bourreaux ait tranché la gloire de sa lance?
Non.
Mais voici quel fut son châtiment :
Comme, dans sa longue carrière, il ne cessa jamais de vaincre, jamais de lutter, jamais de punir, quelle qu'ait été rinfluence de son génie administratif et de son instinct civilisateur, il ne put jamais représenter qu'une nationalité restreinte, celle du peuple frank , qui
dominait toutes les autres, sans les avoir effacées et sans avoir détruit leur tendance à la séparation.
Sa puissance, comme sa renommée, fut celle d'un soldat.
Durant son régne, il se retrou va toujours, à toute heure, devant cette impossibilité de resserrer les liens qui réunissaient son empire d'hier, et chaque jour quelque nouvelle secousse venait les briser de nouveau.
D'ailleurs, et c'était là un fait mystérieux dont il n'avait jamais pu se rendre compte, les révoltes auxquelles il avait à répondre partaient toujours, et comme à un signal donné à la fois, à toutes les limites de son empire, gagnaient ainsi de proche en proche et menaçaient périodiquement d'embraser l'Europe entière.
Ce lien caché qui semblait unir tous ces peuples révoltés, lien dont il ne pouvait nier l'existence, mais qui cependant échappait à son regard d'aigle, attira longtemps son attention , et ce ne fut qu'au dernier moment qu'il devina le mot redoutable de celte énigme.
Au nord-est de l'empire de Charlemagne, au delà d'Aix-la-Chapelle, au delà du Rhin , il y avait alors toute une population d'hommes singulièrement courageux, qui n'avaient jamais pu supporter de joug, et qui, vingt fois, massacrèrent les envoyés chargés de percevoir les tributs qu'ils avaient consenti, en frémissant, à payer au vainqueur.
A plusieurs reprises, Charlemagne était allé lui-même mettre tout à feu et à sang dans ces obscures contrées, et toujours, après son départ, ces populations décimées s'étaient relevées plus fortes, plus fières, plus indomptables !
Spectacle inouï ! pays étrange ! c'est que tous ces peuples du Nord menaient une vie faite de rudes travaux et d'activité incessante.
Ils étaient durcis à la peine comme le bois aiguisé de l'épieu so durcit à la flamme ardente.
La guerre était pour eux une équipée joyeuse, un délassement, une fête !
202 LES TRinUNAUX SECRr.TS.
Tantôt Inboiirant leurs cliamps le glaive au côté, tantôt se ruant sur les possessions de leurs voisins, leur existence était une lutte qui ne finissait qu'ù la mort.
Robustes et sobres, ils ne vivaient que de lait, delà rlinir de leurs lioupeaux ou du produit de leurs chasses.
On les rencontrait vêtus de peaux de bêtes fauves, taiilôt sur les montagnes, tantôt dans les ravins, tantôt encore au sein de ces forêts impénétrables dont Tacite nous a transmis de si magnifiques descriptions.
Ils ont des clievaux petits et difformes, mais doués d'une
agiliié sans égale j comme dans la mêlée ils sont souvent à bas de leurs montures, pour combattre à pied, ils ont habitué leurs chevaux à demeurer à la môme place, et, quand il en est besoin, ils se remettent en selle avec une agilité surprenante.
Leur pays n'est borné que par de vastes déserts, et c'est une gloire pour eux 5 car ils considèrent cette situation comme une preuve qu'un grand nombre de nations ont abandonné les pays limitrophes par crainte de leurs armes.
Leur vie n'est pas une heure inoccupée, et quand , au retour de quelque guerre lointaine, ils viennent s'asseoir au foyer domestique, où les attendent leurs femmes , leurs enfants et leurs aieux , c'est pour songer à de nouvelles excursions et se préparer à des guerres plus terribles
Le moyen de dompter de telles natures !
Et n'est-ce pas chose véritablement bizarre que la ressemblance de ces sauvages héros avec les seuls hommes qui aient combattu en Dotrc siècle pour leurs dieux et leurs aieux !
Les cavaliers d'Abd-el-Kader et ces montagnards de Scharay] !...
On appelait ce peuple les Saxons.
Au huitième siècle, le pays des Saxons reconnaissait pour chef Witikind , le héros dans lequel s'est personnifiée plus spécialement
LES FRANCS-JOGES. 203
la luKe des diverses nations contre les Franks pour rindépendanco du tcrriloirc.
Wilikind élail le lype le plus complet du guerrier barbare de celle époque. Il clail d'une taille prodigieuse, d'une force surhumaine-, il portail la longue chevelure s.ir son dos et le glaive au côté.
L'amour du sol prodigieusement développé l'avait de bonne heure désigné à la race saxonne, comme un de ses chefs naturels, et il déploya assez de courage, de ruse, d'audace, de génie dans les lulles qu'il soutint contre Charlemagne, pour avoir laissé dans riiislou^e un grand nom et un grand souvenir.
Wilikind habitait d'ordinaire, quand les nécessités delà guerre ne le poussaient pas au dehors, une maison fortifiée de la plus grande simplicité, située au milieu même des forêts de la Saxe. Une solitude sauvage entourait celte habitation, et, de tous côlés, la vue était bornée par le sombre rideau d'arbres derrière lequel la nature semblait cacher l'humble forteresse, comme le repaire d'une bêle fauve.
Les demeures àiis princes, au huitième siècle, étaient bien diflérentes de ce qu'elles furent depuis. On ignorait encore l'art d'édiiier de solides châteaux en maçonneries, et ce ne fui que vers le neuvième siècle que l'on vit surgir les énormes tours ou donjons qui ont succédé aux forteresses élémentaires des premiers âges.
La maison de Wilikind était un vaste bâtiment, entouré de portiques construits en bois et ornés de sculptures grossières.
Autour du principal corps de logis se trouvaient disposés par ordre les logements des officiers du palais, et ceux des chefs de bande qui, selon la coutume germanique, s'étaient mis avec leurs guerriers dans la triisle du roi, sous un engagement spécial de vasselage et de lidélité.
D'autres maisons de moindre apparence étaient occupées par un grand nombre d'autres familles, hommes et femmes. Autour, s'élevaient des bâtiments d'exploitalion agricole, des haras, dcsélables,
204 LES TRinUNAUX SECRETS.
dos bergeries et des granges, les mazures des cullivalcurs cl les cabanes des serfs.
Telle était la capitale du chef Wilikind et de son peuple saxon.
Wilikind vivait fort retiré, et l'on n'eût point dit certes, à voir cette habitation de mince ajjparence, plongée dans le silence et le calme, que c'était ici la demeure du chef de celte grande ualionalité qui balançait le poids de la couronne de fer!
Mais tout à coup, — de temps à autre, quand l'heure était venue, ou que le moment semblait opportun, des émissaires parlaient myslérieuscmcnl de la demeure du maître, se répandaient au loin, semant l'alarme et donnant le signal.
Aussitôt, et comme par enchantement, dans les bourgs, dans les villages, sur les montagnes et du sein des plaines immenses, une population ardente, passionnée, accourait avec des cris de joie se ranger autour de l'étendard sacré.
Aucun ordre ne régnait parmi ces bandes insoumises, mais la bainc de l'ennemi, l'amour du pillage plus que l'amour du sol, exaltaient leur courage, et quand ils rencontraient les armées disciplinées de Charlemagne, le choc était terrible et sanglant.
Que dire ! entre eux et les bataillons du tout puissant empereur, la victoire resta plus d'une fois incertaine.
Quelle était donc la force mystérieuse qui venait en aide à la faiblesse des uns pour contrebalancer la supériorité du nombre et de la discipline?
La force qui lève l'étendard dans toutes les guerres saintes.
Ce qui rendait ces hommes, à demi-sauvages, si décidés à la lutte, ce qui relevait si souvent leur courage abatlu, ce qui leur donnait à chaque lendemain la force de recommencer le combat de la veille, ce n'était pas seulement leur propre courage, ce n'était pas même, peutêtre, la haine de l'ennemi ou la soif du pillage, c'était encore, c'était
surtout le fougueux fanalisiiie que leur inspirait la religion ù laquelle ils appartenaient, et qui leur enscignaitdesi redoutables dogmes.
a Dans l'ancienne Scandinavie, dit M. Aug. Thierry (et ce que cet historien dit ici de la Scandinavie, il faul l'enlendrc de tous les peuples du Nord), dans l'ancienne Scandinavie, ceux qui se réunissaient aux époques solennelles pour sacrifier ensemble, terminaient les cérémonies par un festin religieux. Assis autour du feu et do la chaudière du sacrilice, ils buvaient à la ronde, et recevaient successivement trois cornes remplies de bière, l'une pour les dieux, l'autre pour les braves des vieux temps, la troisième pour les parents et les amis, dont les tombes, marquées par des monticules de gazon, se voyaient çà et là dans la plaine.
o On appelait celle-ci la coupe de l'amitié.
a Le nom d'amitié même se donnait aussi quelquefois à la réunion de ceux qui offraient en commun le sacrifice-, et d'ordinaire, cette réunion était appelée ghilile, c'est-à-dire banquet à frais communs, mot qui signifiait aussi association ou confrérie, parce que tous les co-sacriflants promettaient par serment de se défendre l'un l'autre, et de s'entr'aider comme des frères.
« Chacune de ces associations était mise sous le patronage d'un dieu ou d'un héros, dont le nom servait à la désigner 5 chacune avait des chefs pris dans son sein, un trésor commun alimenté par des contributions annuelles, et des statuts obligatoires pour tous ses membres ; elle formait ainsi une société à part au milieu delà nation ou de la tribu.
« La société de la ghilde ne se bornait pas, comme celle de la tribu ou du canton germanique, à un territoire déterminé-, elle était sans limites d'aucun genre -, elle se propageait au loin, et réunissait toute espèce de personnes, depuis le prince et le noble jusqu'au laboureur et à l'arlisan libre. C'était une sorte de communion païenne qui entretenait, par de grossiers symboles et par la foi du serment,
des liens de cliarilô réciproque cntic les associés, charité exclusive, hostile môme à l'égard de tous ceux qui, restés en dehors dcTassocialion, ne pouvaient prendre les litres de convive, conjuré, frère du banquet !
« Ces associations avaient des statuts réglementaires qu'il est curieux d'étudier, et dont nous allons donner au lecteur un aperçu. Cn voici quelques articles qui sont tirés de la ghilde du roi Eric :
« Ceci est la loi du kinquel du saint roi Eric de Ruiglell, que « des hommes d'âge et de piété ont trouvée jadis, pour l'avantage o des convives de ce banquet, et ont établie pour qu'elle fut obscra véc partout, en vue de rutililé et de la prospérité commune.
« Si un convive est tué par un non-convive, et si des convives sont « présents, qu'ils le vengent, s'ils le peuvent -, s'ils ne le peuvent, « qu'ils fassent en sorte que le meurtrier paie l'amende de quarante « marcs aux héritiers du mort, et que pas un des convives ne mange « ni ne monle en navire avec lui, n'ait avec lui rien de commun jus- « qu'à ce qu'il ait payé l'amende aux héritiers, selon la loi.
« Si un convive a tué un non-convive, homme puissant, que les « frères l'aident, autant qu'ils pourront, à sauver sa vie de tout « danger^
« S'il est près de l'eau, qu'ils lui procurent une barque avec des a rames, un vase à puiser de l'eau, un briquet et une hache-,
« S'il a besoin d'un cheval, qu'ils le lui procurent, et l'accompa- « gnent jusqu'à la forêt.
« Si l'un des convives a quelque affaire périlleuse qui l'oblige « d'aller en justice, tous le suivront, et quiconque ne voudra pas, « paiera en amende un sou d'argent.
« Si quelqu'un des frères est mandé devant le roi ou l'évcque, que a l'ancien convoque l'assemblée des frères et choisisse douze hommes « de la fraternité qui se mettront en voyage, aux frais du banquet, « avec celui qui aura été mandé, cl lui prêteront secours selon leur
ar pouvoir. Si l'un de ceux qui seront désignés refuse, il paiera un « dcmi-niarc d'argent.
« Si quelqu'un des frères, contraint par la nécessité, s'est vengé « d'une injure à lui faite et a'besoin d'aide dans la ville, pour la dé- « fcnsc et la sauvegarde de ses membres et de sa vie, que douze des « frères nommés à cet effet soient avec lui, jour et nuit, pour le dé- « fendre, et qu'ils le suivent, en armes, de sa maison à la place pu- « bliquc, et de la place publique à sa maison, aussi longtemps qu'il « en sera besoin.
« En outre, les anciens du banquet ont décrété que si les biens de « quelque frère sont confisqués par le roi ou par quelque autre « prince, tous les frères auxquels il s'adressera, soit dans le royaume, « soit hors du royaume, lui viendront en aide de cinq deniers.
« Si quelque frère, fait prisonnier, perd sa liberté, il recevra de « chacun des convives trois deniers pour sa rançon.
a Si quelque convive a souffert du naufrage pour ses biens et n'en « a rien pu sauver, il recevra trois deniers de chacun des frères.
« Le convive dont la maison, dans sa partie intérieure, c'est-à dire « la cuisine, ou le poêle, ou bien le grenier avec les provisions, aura a brûlé, recevra trois deniers de chacun de ses frères.
« Si quelque convive tombe malade, que les frères le visitent, et, « s'il est nécessaire, qu'ils veillent près de lui. S'il vient à mourir, « quatre frères, nommés par l'ancien, feront la veillée autour de lui, ff et ceux qui auront veillé porteront le corps en terre, et tous les a convives l'accompagneront et assisteront à la messe, en chantant, a et chacun, à la messe des morts, mettra un denier à l'offrande pour a l'àme de son frère. »
Telle était, dit l'auteur que nous avons déjà cité, celle étrange, mais puissante association de liberté et de protection extrà-légale, où les rites et l'esprit de vengeance de la vieille barbarie germaine s'associaient aux bonnes-œuvres de la charité évangélique.
Dans les pays ilu Nord , les peuples la conservcrcnl jusqu'au XVI» siècle dans sa forme complète et primilivc.
La justice se rendait alors d'une façon assez irrégulière pour que chacun rocourùl do préférence à une justice secrète, arbitraire, il est vrai, mais rendue au moins par ses pairs.
Dans chaque canton germanique, le rôle de juge était rempli par une sorte de comte ou graf, lequel rendait la justice criminelle, assisté des chefs de famille ou des hommes notables du canton.
Les relations naturellement hostiles des conquérants avec la population des villes conquises avaient fait joindre à ces fonctions de juge des attributions militaires, et une sorte de pouvoir dictatorial. Celte institution suffisait jusqu'à un certain point au maintien du bon ordre et de la paix intérieure.
Dans les Gaules, les habitants des cités éprouvaient plus de terreur que de joie quand une lettre royale venait leur notifier la venue d'un comte envoyé pour les régir selon leurs coutumes et faire à chacun bonne justice. Mais au-delà des frontières naturelles, dans ces pays perdus, oîi la civilisation n'avait point encore pénétré, l'arrivée de ces sortes d'émissaires était accueillie par un cri général de réprobation, et chacun s'apprêtait immédiatementà une résistance désespérée.
C'est là surtout que l'association dont nous avons parlé, que son nom fût Ghilde ou tout autre, poussa des racines profondes et maintint lespopulationsdanslahaineduvainqueuretdansl'espoirde la liberté.
Là aussi était en partie ce secret de merveilleuse résistance que Charlemagne ne devait pénétrer qu'à la dernière heure.
Wilikind était un grand génie dont l'influence s'étendait au loin chez tous les peuples du Nord.
Placé sur un plus vaste théâtre, au sein d'une population plus avancée, Wilikind aurait fait d'aussi grandes choses que Charlemagne, et réahsé des conquêtes aussi lointaines. Mais acculé dans les forêts de la Saxe, au milieu d'un peuple sauvage, qui n'avait d'amour
que pour le pillage, et d'ardeur que pour les luîtes sanglantes et courtes, il fui réduite défendre le sol sur lequel il était né, à ressaisir par lambeaux cette indépendance qu'on lui avait si rudement enlevée.
Tout noble qu'il était, ce rôle amoindri excluait en quelque sorte les grands succès.
La faiblesse défend l'attaque, qui est le premier gage de victoire.
Néanmoins, et quelque fussent les nécessités fatales de sa position, Wilikind comprit tout de suite quel parti il pouvait tirer de l'association de la ghilde, et quelle admirable base ce pouvait être pour ses opérations de défense dans l'avenir.
L'association était en plein exercice dans ce pays et dans les pays circonvoisins. Le mystère, la superstition qui en étaient comme l'essence, plaisaient singulièrement à ces peuplades primitives.
Quand ces naifs Germains étaient assis au même banquet fraternel ^ leur esprit naïf s'exaltait facilement aux récits des exploits antiques que leur chantait le barde, aux victoires de leurs aïeux, ou bien encore aux promesses de félicité infinies que les dogmes de leur religion leur montraient dans le paradis d'Odin.
D'ailleurs, il faut tenir compte d'une autre cause, cause plus essentiellement patriotique qui leur servait aussi de lien, et contribuait à élever leur courage jusqu'à ce paroxisme indomptable.
Ils avaient tout perdu à cette époque, leur sol, leurs troupeaux, leurs femmes, leurs enfants! ils étaient pays conquis.
Rien, pour ainsi dire, ne leur appartenait en propre.
Chaque année, on leur enlevait, pour servir d'otages, tout ce que les tribus renfermaient de plus noble, de plus fier, de plus robuste et de plus courageux.
Ils n'entrevoyaient la liberté qu'à travers une lutte insensée, et comme ils ne craignaient pas la mort, puisque la mort les affranchissait, on ne doit réellement pas s'étonner de les voir renouveler toua
les jours le combat de laveille, sans jamais user leur patience ou leur courage.
Wilikind n'ignorait rien de tout cela. Il savait à quel peuple il avait affaire et sur quels hommes il pouvait compter.
Il donna à la ghilde une nouvelle force. Il renouvela en quelque sorte les mailles brisées de cet immense réseau, et imprima une activité prodigieuse aux rouages silencieux de cette machine de guerre.
L'association prit donc un développement inoui. Elle entoura, comme d'un filet magique, tous les pays conquis par Cliarlemagne, et tous les ûiS du réseau vinrent se réunir dans la seule main de Witikind.
Et Charlemagne se demandait toujours à quelle cause mystérieuse attribuer ces soulèvements partiels qui, gagnant de proche en proche, enveloppaient son empire et le menaçaient lui-même jusque sur son trône!...
On a pu voir précédemment par les statuts réglementaires, que nous avons textuellement donnés , combien cette association était forte, puissante, énergique. Ces statuts ne concernaient, cependant, que les relations des membres de la ghilde avec les hommes de l'extérieur. Disons encore, pour compléter le tableau, quelles étaient les dispositions particulières prises par l'association pour punir les torts et les dommages faits par un associé à un autre, en un mot, la police intérieure delà ghilde.
L'exclusion de la fraternité, sorte d'excommunication, qu'accompagne le titre infamant de hilhing {homme de ne»), est la peine prononcée contre celui qui a Lue uu de ses confrères sans nécessité de défense personnelle et par suite de vieille haine entre eux.
« Qu'il soit, dit le statut, mis hors de la société de tous les frères^ avec le mauvais nom d'homme de rien, et qu'il s'en aille. » . La même peine frappe :
Celui qui a commis le crime d'adultère avec la femme d'un confrère, ou enlevé sa fille, sa sœur ou sa mère.
Celui qui, en discorde avec un de ses frères, a refusé de se réconcilier avec lui, selon le jugement de l'ancien el de toute la ghilde.
Celui qui', rencontrant un de ses frères en captivité, en naufrage, ou en un lieu d'angoisses, refuse de lui porter secours.
Celui qui, insulté en parole et en action par un non-associé, n'a pas voulu tirer vengeance de cette action avec le secours de ses frères.
Est puni d'une amende de trois marcs d'argent :
Celui qui cite un de ses confrères en justice sans le consentement de toute la ghilde.
Celui qui témoigne en justice contre un confrère.
Celui qui, soit au banquet, soit dans tout autre lieu, appelle un de ses confrères voleur ou homme de rien.
Celui qui, dans sa colère, prend son confrère aux cheveux et le frappe du poing.
11 y avait encore des amendes pour les délits et les actes inconvenants commis dans la maison du banquet.
Il y en avait pour les confrères qui, ayant reçu la charge de préparateurs du festin, remplissaient mal leurs fonctions, ou s'absentaient après que le chaudron des frères avait été suspendu au foyer.
11 y en avait pour les disputes, les cris et le port d'une épée ou de toute autre arme -, car, dit le statut, toute sorte d'arme est prohibée dans la maison du banquet.
Il y en avait pour cpJui qui s'endormait aussi à table, ou tombait d'ivresse avant d'avoir pu regagner sa maison.
Quand il s'agii d'association secrète, il n'y a point de petit détail. La rigueur des règlements intimes est un sûr indice de force, et si nous relatons ces particularités, ce n'est pas du tout pour le vain plaisir de faire ici de la couleur locale.
Au signal que donnait Valderman ou ancien du banquet au com-
212 LES TRIBFNAirX SECRETS.
mencement du festin, chacun des convives prenait sa coupe remplie jusqu'au bord, et puis se levant tous la coupe à la main, ils entonnaient un cantique, ou un verset d'antiennes, ou un chant national, et le chant terminé, ils buvaient.
On boit volontiers dans les associations secrètes.
Avec le poignard, les initiés apportent toujours la coupe qui met un peu de gaité dans ces sombres comédies.
La coupe, le poignard, et beaucoup d'autres ustensiles sont, du reste, communs ù toutes les associations.
On dirait qu'elles se sent copiées les unes les autres, par ordre de date.
Les différences tiennent uniquement à l'esprit divers des temps, et aussi, nous n'en doutons pas, aux exigences matérielles des climats.
Les associations et les Tribunaux secrets qui en découlèrent, dans les pays du nord, ne se distinguent, à vrai dire, des tribunaux secrets des pays du midi, que par le changement de certaines formes. Le symbole n'est pas partout le même, mais la signification du symbole ne change pas.
Dans les cérémonies qui préparent l'initiation, par exemple, il ne s'agit plus de boire : le tribunal ou l'association n'a d'auire but que d'éprouver le courage ou la moralité du néophyte.
Ce but reste partout et toujours le même Le mode d'épreuve seul peut être modifié.
Et comment d'ailleurs en serait-il autrement? Tous les sentiments de l'homme ne tournent-ils pas toujours dans le même cercle? Toutes ses inspirations ne tendent-elles pas toujours au même but? Du moment que quelques hommes se réunissent et se constituent en tribunal, n'y a-t-il pas entre eux solidarité complète, et ne doiventils pas, par tous les moyens possibles, chercher à s'assurer de la fidélité, du courage, de l'honneur de chacun de leurs compagnons? Peut-on procéder avec trop de précautions quand il s'agit d'initier
LES FRANCS-JCr.ES. 213
un inconnu aux opérations dont dépend l'existence de milliers d'hommes? II ne faut laisser aucune chance à la trahison ni à la lâcheté, et il est certaines épreuves que le lâche ou le traître ne subit pas sans pâlir.
Ces considérations grandissent, dès qu'on les applique aux temps anciens et aux sociétés primitives.
L'épreuve était une chose grave.
L'épreuve donnait seule à l'association cette cohésion étroite, cette unité de conscience, qui faisait de la ghilde en particulier une sorte d'être humain gigantesque, monstrueux, ayant cent mille bras au service d'une seule tête.
Les épreuves de la ghilde étaient étranges, et faites pour frapper l'imagination, comme celle des mystères d'Isis.
L'initié sortait des cavernes sacrées avec une conscience nouvelle. Il naissait à une autre vie. — On avait chassé violemment de son cœur toute passion qui n'était pas la vengeance, tout amour qui n'était pas l'amour des batailles.
Aussi l'histoire est là pour aflirmer que l'association de la ghilde, à laquelle le génie de Witikind donna un nouveau baptême, mit, à plusieurs reprises, la puissance de Charlemagne en danger, et que nous n'aurions pas aujourd'hui à enregistrer d'aussi sanglantes batailles, soutenues par les Saxons, si les Saxons n'avaient pas été unis par cette chaîne héroïque, et n'avaient pas toujours marché d'un même pas à la mort qui les attendait.
Charlemagne comprit enfin quelle était la force d'une pareille association ; son génie lui montra de quelle main. partait à la fois la menace et le coup. Mais il était trop tard déjà. Le vaste empire qu'il avait conquis à la pointe de son épée, contenait des germes de dissolution fatale, et l'esprit d'indépendance que Witikind avait semé partout, devait survivre, non pas à la gloire de Charlemagne, non pas à son splendide souvenir, mais à son œuvre.
2U F>KS TRinrNATTX SECRETS.
Cl' fii' oonimo iino inliiilion soudaine cl navrante. L'empereur, descendu loul ii coup par la pensive au fond de ce mystère, perdit un inslanl courage.
Il t'tait vaillant contre l'ennemi, quel qu'il fût, dont il voyait le visage et la main armée.
Mais contre cet ennemi invisible, contre ce monstre ténébreux, accroupi dans l'ombre, il eût fallu la vaillance d'Ajax combattant les dieux ou la fougue du chevalier errant, mettant sa lance en arrêt contre les fantômes.
Charlemagne, qui était tout simplement un grand roi, plus politique que poétique, jeta un instant son épée inutile et se recueillit en lui-même.
La vieillesse était venue. Fallait-il se résoudre à emporter dans la tombe cntr'ouverte son œuvre guerrière et civilisatrice?
Fallait-il mourir comme un souverain vulgaire qui lâche un jour le sceptre fainéant et ne laisse rien après soi?
Kon, il fallait combattre encore^ seulement, il fallait d'autres armes.
Il fallait combattre, sinon pour le salut complet du présent, du moins pour l'avenir.
Si le grand empereur ne pouvait plus rien pour lui-même, s'il était obligé de renoncer au bénéfice de tant de luttes soutenues dans un but de préservation personnelle, il lui était du moins possible de fonder, avant de mourir, une institution destinée à préserver ses descendants contre cette haine sauvage qui devait lui survivre.
Il ne se méprenait point, du reste, sur la portée de cette arme qui allait remplacer l'épée dans sa main.
Il savait que cette arme était dangereuse entre toutes.
Le jour où il résolut d'opposer le mystère au mystère et de frapper la ghilde au milieu de ses propres ténèbres, il dépensa des années de sa vie.
LbJS fRANCS-JOGES. 215
Ce jour-là, l'inslilution des francs-juges fut fondée.
A côté de la vieille et redoutable association des peuples du nord, Cliarlemagne résolut d'élever une autre association nouvelle, mais non moins redoutable.
Le salut de ses successeurs était à ce prix.
Et pendant qu'il jetait les fondements du robuste édifice dont les ruines sont encore autour de nous, il voulut essayer des moyens ordinaires.
Comme pour se bien convaincre que s'il se fût borné aux moyens ordinaires, c'en eût été fait de son empire.
Les prohibitions conlreh ghilde, dont les menéesétaienldésormais connues , commencèrent ; mais ces prohibitions ne réussirent point à l'extirper des habitudes de la population gallo-franque. Là, surtout, où les mœurs germaniques avaient le plus d'influence et des racines plus vieilles, c'est-à-dire au nord de la Loire, tout fut inutile.
Au contraire , sur le sol où elle n'était pas née , l'institution , tout en se conservant, ne resta pas intacte. Ses prohibitions eurent ici ce résultat de l'amoindrir j elle s'assouplit , en quelque sorte , et se dégageant des enveloppes de son vieux symbole, le banquet fraternel , elle perdit son importance et tomba en désuétude.
Deux choses seulement subsistèrent : l'association jurée et la protection mutuelle, jointes à une police domestique exercée par les associés entre eux.
Un fait qui étonnera peut-être nos lecteurs , habitués à rattacher certaines coutumes à des idées toutes modernes , c'est que la pratique de V assurance mutuelle était tout à fait dans les mœurs du siècle de Charlemagne.
Nous la retrouvons, populaire et invétérée , non-seulement parmi les hommes de descendance germanique, mais parmi les habitants de toute origine et de toute condition , jusqu'au serf de la glèbe.
11 exista même des nhildes spéciales formées, non dans un but in-
défini de secours et de charité réciproques, m;us pour un objet sirictemcnl di'lorminé. Ainsi les associaiions faites par une seule classe d'hommes, les paysans, pour écarter un seul péril , celui des rapines el de l'oxlorsion.
C'était l;i une vériiablo compagnie, indemnisant la victime des abus de pouvoir, et, au besoin , l'aidant à résister par la force.
Et ce fait, curieux par lui-même, nous dispense de toutes réflexions.
II est évident que laghilde, arrivée à ce point et pénétrant à cette profondeur d'intimité, devait être invulnérable et se rire de toute attaque publique.
Charlemagne ne fut pas longtemps à reconnaître cette vérité.
Dès qu'il se fut convaincu de l'inutilité de ses efforts pour arriver à éteindre complètement ou à étouffer la gliilde, il jeta les premiers tondemcnts de l'association rivale , et peu de temps après, celle-ci put balancer l'influence du héros saxon.
Ce fut sans doute et dès le principe les formes, les coutumes , les cérémonies que nous remarquons plus tard dans l'association des Francs-Juges ; mais celte institution acquit cependant, dès le début, assez d'importance pour que chacun des hauts dignitaires qui entouraient le trône, ou des comtes qui gouvernaient les provinces lointaines, demandassent à l'envi à en faire partie.
On devinait, derrière le voile, la grande figure du maître.
On voulait être avec le maître pour ne pas se trouver malgré soi contre lui.
L'association des francs-juges n'eut et ne put avoir dans le principe, d'autres allures que celles de la ghilde elle-même, elle procéda de la même manière, et fut en quelque sorte pour les vainqueurs ce que sa rivale était pour les vaincus. Il est rare qu'une association, qu'un tribunal secret , aient été institués dans l'intérêt même du pouvoir; toujours, au contraire, dans toutes les contrées, les hommes
qui se réunissent et s'entourent de mystère, ne le font que pour conspirer contre la puissance établie, et dans le but de la renverser.
Que la ghil.de aiguisât dans l'ombre ses poignards, nul ne pouvait s'en étonner. Mais Charlemagne fondant l'institution des Francs- Juges, innovait dans la voie du mystère et présentait ce spectacle étrange d'un souverain conspirant contre ses sujets révoltés.
« Celui qui tire l'épée, dit l'Évangile, périra parl'épée. »
Charlemagne jouait une partie terrible.
Son idée fut féconde comme toutes ses idées-, l'édifice qu'il voulait fonder se dressa debout sous ses yeux.
Mais cette forteresse, bâtie par le roi des rois, servit-elle à défendre le pouvoir royal?
Non. — L'empire de Charlemagne tomba en dissolution le lendemain du jour où Charlemagne descendit dans la tombe.
Et plus tard... il faut dire : Celui qui tire le poignard,^ périt par le poignard !
Pour revenir à la ghilde , la guerre qu'on lui. déclara n'eut , dans le nord de l'empire, d'autre effet que d'enflammer davantage le courage des vaincus.
La trace des persécutions .exercées contre les> hommes de celte terrible association se retrouve partout. Les censures du clergé vinrent prêter leur aide aux injonctions publiques 5 la guerre faite à l'intempérance, vice dominant des hommes de race germanique, servit de motif ou de prétexte contre les sociétés de défense mutuelle^ dont le lieu de réunion était toujours, comme au temps du paganisme, une immense salle de festin, avec des celliers pour le vin, la bière et l'hydromel.
Voici quelques articles des capitulaires qui énoncent à cet égard des dispositions prohibitives.
Année 789. Le vice de l'ivresse doit être prohibé pour tous, et
Ifec
248 LES TRIBUNAIX SECRETS.
les conjurations qui se font sous l'invocation de Sainl-Élicnne, ou par noire nom, ou par le nom de nos fils, nous les prohibons.
794. Quant aux conjurations et conspirations, qu'on n'en fasse point, et que partout où il s'en trouve, elles soient dolruiles.
799. Quant aux serments de ceux qui se conjurent ensemble pour former une ghilde, que personne n'aii la hardiesse de les prêter, et quelque arrangement qu'ils prennent d'ailleurs entre eux, sur leurs aumônes et pour les cas d'incendie et de naufrage , que personne, à ce propos, ne fasse de serment.
884. Nous voulons que les prêtres et les officiers du comté ordonnent aux villageois de ne point se réunir en associations vulgairement 'd[)pe\ccsghildes, contre ceux qui enlèveraient quelque chose, mais qu'ils portent leur cause devant le prêtre envoyé de l'évêque et devant l'officier du comté établi à cet effet dans la localité, afin que tout soit corrigé selon la prudence et la raison.
Malgré toutes ces prohibitions, et peut être même bi cause de ces prohibitions, qui témoignaient de la terreur qu'inspirait la ghilde, cette association grandit , se développa , remplit enfin le rôle pour lequel elle avait élé instituée, sans que jamais elle éprouvât là moindre hésitation dans ses actes. La persécution n'eut d'autre résultat que d'épaissir le voile qui entourait l'initiation et le jugement secret.
Le tribunal de la ghilde saxonne se tenait habituellement dans la vaste salle du banquet fraternel ; aux grandes époques, Wilikind y réunissait les membres les plus influents de l'association.
Soit qu'il y eût une victime à'frappcr, soit qu'il y eût une résolution à prendre, jamais la moindre observation ne s'élevait, et la sentence était rendue, la résolution prise à l'unanimité.
Le peuple était alentour, en armes, prêt à marcher si telle était la résolution prise par le conseil suprême , prêt à frapper si tel était son ordre.
Le conseil seul s'entourait alors d'un voile ^ mais les cérémonies
LES FRANCS-JUGES. '^ t\9
ordinaires de l'associalion s'effectuaient devant tous, et sans qu'il fût permis de penser que la ghilde voulût en fa/.re un mystère. • Il est à peine besoin d'ajouter qu'à part le souverain tribunal , il y avait d'autres réunians secondaires, relevant toutes pins ou moins de la ghilde de Witikind..
Jusqu'alors, rien encore n'avait transpiré des projets de Charlemagne, et cependant l'association nouvelle, fondée par lui , s'était rapidement étendue, et avait poussé de toutes parts des ramifications profondes.
Mais, comme toutes les institutions qui commencent, elle hésitait souvent quand il s'agissait de lutter contre l'institution plus fortement assise, plus ancienne de la. ghilde.
Dans l'Austrasie, les missi dominici de Charlemagne avaient. conféré la dignité de franc-comte au prince Gontram, bâtard de l'empereur, et qui tenait le gouvernement de cette province.
Gontram était un véritable guerrier de cette époque, et la demicivilisation qui régnait à la cour n'avait pu adoucir la férocité de son caractère. C'était un chef comme il en fallait pour commander à ces hommes parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs et des sangliers, et qui n'avaient d'autres distractions et ne cher chaient d'autres plaisirs que la guerre ou la chasse.
Toutes ses journées se passaient delà sorte, ses instincts n'allaient
pas plus loin , et quand on lui proposa de se mettre à la tête du tri-
.bnnal austrasien , il entrevit des luttes, des combats^ il devina tout
de suite une sorte de ghilde franque opposée à la ghilde saxonne, et il
accepta avec une sorte d'enthousiasme.
Sur le champ, il se mit à l'œuvre.
Gontram institua son tribunal , composé de ses propres leudes.
Les leudes cherchèrent les soldats qu'il faut à tout étal-major.
Une lutte contre la sombre et sanglante influence delà ghilde, de-
220 LES TRIBUNAUX SECHETS.
vait devenir imniédialeraent populaire en Auslrasie, cl chaciin se pressa plein d'ardour autour du premier franc-comte.
Un jour, Gontram voulut voir par lui-même le nombre d'hommçs dont se composait cette armée secrète, qui avait répondu avec élan à son premier appel, et juger par lui-même de leurs bonnes dispositions.
Des émissaires partirent donc dans tous les sens, et fixèrent à chacun une heure et un lieu de rendez-vous.
La réunion devait se tenir non loin d'Erfurt. dans une plaine, au septième jour de la lune.
Les ordres de Gontram furent fidèlement exécutés, et le septième jour de la lune, il se rendit, escorté des principaux chefs de ia Truste, dans la plaine où ses guerriers étaient réunis.
Il faisait un froid vif-, la neige tombait en flocons pressés, les chemins étaient à peine praticables. Mais les hommes étaient faits à toutes les fatigues, et rien ne les arrêta.
La réunion était nombreuse.
Tous avaient apporté leurs armes, les uns ^eu^s piques, les autres le glaive, la frumée ; on eut dit qu'ils s'attendaient à combattre au lieu de délibérer.
Pour les premiers membres de cette association, en effet, toute la question était là, et ils ne pensaient pas que l'on pût se réunir jamais pour autre chose que manger ou se battre.
11 était minuit environ, la lune montait lentement au ciel, triste et voilée : le vent sifflait âpre et froid dans cette immense plaine, la neige continuait de tomber avec la même intensité.
Une mauvaise nuit pour tenir conseil en plein air!
Mais personne n'osait en faire la remarque, de peur de déplaire au chef, et l'on attendait le résultat de celte conférence, dont nul ne comprenait encore bien clairement le but. Un Gaulois, nommé Leudaste, plus délicat que les autres, un bourgeois du temps, fut le premier à présenter quelques observations.
LES FRANCS-JUr.ES. 221
Il fit remarquer que l'on était fort mal en cet endroit, ouvert à tous les vents, à toutes les neiges ^ qu'il n'y avait pas absolue nécessité à y rester-, qu'enfin, il était bien plus simple de chercher uu lieu abrité, où l'on pourrait causer, et où, après avoir causé, on pourrait jouer et boire.
Cette observation répondait à des besoins, à des désirs, trop universellement senlis, pour qu'il y eût la moindre hésitation ^ un hurrah l'accueillit aussitôt, et Gontram lui-même en manifesta toute sa satisfaction.
Mais, tout en accueillant la proposition, il crut devoir en étendre singulièrement la portée.
— La proposition du gaulois Leudaste, dit-il, me plait et je l'accepte. Il nous faut, en effet, un lieu couvert pour délibérer, pour jouer et pour boire j mais je ne veux pas rentrer à Erfurt, avant d'avoii" eu l'occasion de montrer que nous sommes les dignes fds de nos pères. — Que chacun donc saisisse sa framée et me suive!
Une acclamation faite de mille cris répondit à ces paroles.
La troupe se mit en route, suivant Gontram, et chantant le chant des guerriers franks :
« Pharamond I Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée !.,.
«Nous avons lancé le francisque à deux tranchants; la sueur « tombait du front des guerriers, et ruisselait le long de leurs bras. « Les aigles et les oiseaux aux pieds jaunes poussaient des crIS' de «< joie ; le corbeau nageait dans le sang des morts -, tout l'Océan n'é- « lait qu'une plaie... Les vierges ont pleuré longtemps...
« Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée!...
« Nos pères sont morts dans les batailles -, tous les vautours en « ont gémi : nos pères les rassasiaient de carnage. Choisissons des <c épouses dont le lait soit du sang, et qui remplissent de valeur le « cœur de nos fils.
222 LES TRIBUNAUX SLCKETS.
« Pharamond, le bardit est achevé, les heures de la vie s'écoulent ; « nous sourirons (juaiid il faudra mourir!... »
Ainsi chantaient les guerriers qui suivaient Conlram.
Et tout en marchant, ils élevaient et laissaient leurs boucliers en cadence, et à chaque refrain, ils frappaient du fer de leur javelot, leur poitrine couverte de fer !...
Cette marche avait un caractère étrange, rien ne saurait décrire l'effet terrible de ces chants sauvages, entonnés par cette horde indisciplinée, mêlés au bruit du fer et au soufflement du vent, par cette nuit triste et sombre!...
Peu à peu, cependant, et sur l'invitation expresse de Gontram, les chants cessèrent, le bruit de leurs pas s'assourdit sur la neige, comme sur rétolTe moelleuse d'un tapis, et ils arrivèrent ainsi dans le plus profond silence à l'entrée d'une caverne, dont le seuil était hérissé de roncies et d'obstacles de toute espèce.
Gontram s'arrêta avec toute sa troupe : la curiosité des guerriers était depuislongtemps éveillée; la marche venait d'exciter leur ardeur, et maintenant ils se demandaient pourquoi cette station inopportune!
Le gaulois Leudaste, qui avait déjà pris la parole, s'avança vers Gontram :
— Tu nous avais promis, lui dit-il, de nous ctnduire vers un endroit où nous pourrions délibérer, jouer et boire à notre aise... et cependant, voilà qu'après avoir marché pendant une heure, lu t'arrêtes, sans vouloir aller plus loin. — Hésites-tu donc... ou nous avais-tu trompés, en nous promettant plus que tu ne pouvais tenir?
Ces paroles prononcées avec respect, avaient cependant un certain air de menace.
Gontram reprit avec hauteur et en relevant le front :
— Le chef n'a pas de compte à rendre à son serviteur-, mais le chef sait punir du glaive qu'il porte à son côté, toute rébellion et toute insolence. — Je vous ai promis de vous conduire dans un lieu sûr. —
Voici ce lieu : il est sur... — Mais je vous ai promis, en même temps, de vous procurer l'occasion de montrer que vous êtes les dignes fils de vos pères, et celte occasion est venue : que chacun apprête son glaive !
En disant ces mots, il dégaina, brandit son arme, et s'élança dans la caverne.
La truste l'imita. — Tout disparut, le dernier homme et le dernier éclair d'acier, dans l'ouverture béante de la grotte.
On avait confiance en Gontram, qui avait le bras et le cœur forts. — Ce fut un élan inouï !
La caverne était plongée dans l'obscurité la plus profonde : ils couraient dans cette nuit.
De temps à autre, de Ioïr en loin, les guerriers de Gontram rencontraient pourtant quelques hommes, des sentinelles portant des torches. *
Une hache se levait.
La sentinelle tombait, ainsi que la torche éteinte.
Les hommes de Gontram passaient.
La pente était douce, ils couraient-, mais la pente devint bientôt plus rapide, plus glissante : ils roulèrent.
L'espèce de galerie dans laquelle ils se trouvaient engagés, s'élargit; et enfin, après quelques minutes de cette course folle, extravagante, ils aboutirent à une grille d'airain. Le choc de toutes ces poitrines de fer la fit voler en éclats.
Ce fut comme un coup de tonnerre qui retentit longtemps sous les voûtes sonores.
•Mille lueurs semblèrent à la fois sortir de dessous terre -, à ce signal inattendu, des hommes armés s'élancèrent de tous les côtés, en ' mêffle temps, et un combat prodigieux s'engagea.
La mêlée coriimença sous des flots de lumières qui s'éteignaient, une à une, dans le sang. ..»...•
Elle fui horrible, celle bataille !
Les torches liiiiuiienl. — Les lampes qui pendaient aux voûtes ne jetaient plus que de sombres lueurs.
On se ballail avec le fer, — avec les ongles, — avec les dents.
Combat de ?rVanks et de Saxons !
Combat de loups!
La victoire demeurait indécise.
On n'entendait que le cri des blessés, le râle des mourants, le choc des épées et des boucliers, qui jetaient dans l'ombre de vives et ardentes étincelles.
Enfin, le silence se fil après une suprême et mortelle clameur.
Les torches rallumées chassèrent les ténèbres.
Un atroce tableau s'offrit aux regards de Gontram et du petit nombre de guerriers qui restaient debout à ses côtés. — Le sol était jonché de cadavres-, de toutes parts, gisaient des tronçons d'épées et des débris de boucliers ; et de chaque côté de la salle coulaient, avec un bruit monotone et lugubre, deux ruisseaux de sang.
Gontram essuya son glaive, plus rouge que le fer battu par le marteau du forgeron.
— Compagnons, dit-il, — voici le lieu couvert que je vous avais promis... Il est sur el commode... Délibérons, mangeons cl buvons!
On dil que les compagnons du franc-comte s'assirent, déhbérèrent, jouèrent et burent.
Avec de pareils ennemis, il fallait bien que la ghilde fût vaincue.
Witikind apprit, de celte façon terrible et foudroyante, l'existence de l'association des francs-comtes.
11 ne fut pas effrayé, car Witikind ne connaissait pas la crainte, mais il apprit à respecter d'autant la force de son tout-puissanl ennemi.
LES FRAKCS-JUGES. 225
Dès lors, il dut chercher un moyen nouveau de combalipe et tout changea d'aspect dans les ghildes qui relevaient de son autorité.
Jusqu'à ce moment, le Hen qui unissait les ghildes entre elles était bien secret 5 nul n'était appelé à connaître l'intérieur des conseils suprêmes, mais du moins la plupart des sentences rendues par ces tribunaux l'étaient ouvertement et sans que l'on parût désirer de les tenir cachées.
A dater de ce jour contraire, du sommet à la base, tout disparut; un voile impénétrable dissimula les opérations des ghildes^ et les missi dominici de Charlemagne eurent beau faire, ils ne purent plus jamais connaître le lieu de réunion de ces associations formidables.
Aussi fallul-il , pour tuer la ligue du Nord, les progrès inouïs de la ligue fondée par Charlemagne.
Encore les francs juges n'abattirent les ghildes qu'à condition de les remplacer.
Avant de mourir, Charlemagne dut avoir la conscience du chemin que feraient les francs-juges, ses fils.
Rangés qu'ils étaient autour du trône, ils menaçaient déjà...
On dit que le grand empereur s'éteignit les yeux tournés vers le ciel , et désespérant des choses de ce monde.
On dit que la création des francs-juges le poursuivit au dernier moment comme un remords.
Quoi qu'il en soit, le génie imprime sa propre énergie et sa force vivace môme à ses erreurs.
L'association des francs-juges peut ôtre considérée comme une association-type, de laquelle semblent relever toutes celles qui se sont formées dcimis. Elle est la plus grande, elle fut la plus puissante. Créée par le pouvoir royal, elle frappa les rois <i'un bras infatigable.
L 'ii'
V26 LES TRIBUNAUX SECKKTS.
Ouaud Charlcmaîjnc mourut, aucune imissuncc humaine ne |>ou- /a/i ui^ja plus rien contre elle!
La mort de Charlcmagne !...
Une fois, l'Allemagne entière se leva et renouvela tout à coup cet étrange et gigantesque spectacle qu'offrirent jadis au monde les innombrables hordes de Jluns, passant comme un vent d'orage sur notre sol.
C'était une nuit, — nuit sombre d'hiver.
Dans cette immense plaine qui parlait de Cologne pour aller aboutir aux forêts sans limites dont l'Allemagne était couverte.
Des ténèbres épaisses enveloppaient la plaine au centre d'i laquelle s'élevait un large tuimdus.
De temps en temps on entendait venir de loin et passer comme un murmure confus composé de mille paroles prononcées à voix basse.
Et une fois que le regard s'était accoutumé à l'obscurité profonde, on voyait remuer vaguement dans l'ombre des milliers d'hommes étrangement vêtus, lesquels marchaient avec précaulion, et prenaient tous la direction de cette sorte d'autel barbare dont nous avons parlé.
Là, se dessinaient quelques informes silhouettes silencieuses et immobiles.
C'était alentour un mouvement inouï, mouvement silencieux et profond, qui n'avait rien d'humain, mais qui révélait une de- ces forces contre lesquelles aucune puissance ne pourrait lutter.
Chaque horde avait un signe dans le costume qui la distinguait des autres; toutes, cependant, allaient d'un élan unanime vers le milieu de la plaine, où déjà stationnaient des milliers de guerriers.
Tous étaient armés.
Ils portaient, les uns de longues et terribles haches, les autres des javelots, ceux-d des framées, ceux-là d'énormes piques.
Et dans l'ombre, quand celte immense assemblée s'agitait , on eàL
dit, à voir leurs casques jeter de myslcrieuses étincelles, à entendre ce singulier grincement du fer contre le fer, un de ces monstres antédiluviens grands comme des montagnes, dont les rudes écailles grinçaient et criaient sur le sol rocailleux.
Cependant la marche ne se ralentissait pas, de tous les points de l'horizon arrivaient de nouvelles bandes armées.
Bientôt la plaine fut couverte.
Tous ces hommes, conduits par un chef, s'arrêtaient à des distances qui leur avaient été fixées d'avance, des émissaires couraient çà et là, à travers cette foule, portaient les ordres, et revenaient instruire les grands chefs, assis près de l'autel, des noms de chaque troupe et du nombre d'hommes dont elle se composait.
Les rangs se serraient peu à peu, et d'instants en instants, les flots de cette assemblée tumultueuse se soulevaient comme une mer profondément agitée; de hautes rumeurs troublaient le silence, et ma'gré la voix du chef, qui commandait Tordre, ces barbares indisciplinés commençaient à demander pourquoi on les avait fait venir, vers quel pays on voulait les entraîner, quelle guerre ils allaient engager.
Le nom vénéré seul de VYitikind pouvait les calmer et leur imposer.
Witikind était là, en effet, au milieu de grands chefs réunis.
Mais Witikind n'était plus le héros des luttes sanglantes soutenues contre les Franks, le défenseur acharné des liberiés saxonnes 5 Witikind avait vieilli; ses cheveux blancs tombaient de chaque côté de ses tempes, sa longue barbe blanche descendait majestueusement sur sa poitrine.
Après avoir vaillamment combattu les ennemis de son peuple, après avoir usé ses forces physiques, sa jeuiicssc, son âge viiil dans ces combats de géant, Witikind avait passé son âge mùr et sa vieillesse, à tenter de discipliner ces peuples ardents auxquels il comman
228 LES TRIBUNAUX SECRKTS.
dait, et (rarrachcr à la barbarie ce pays qu'il avait sauvé tant de fois de l'csclavajîe.
Cette Iciclie était plus rude encore que l'autre 5 c'était en quelque sorte un travail de Pénélope-, chaque jour il lui fallait recommencer le labeur de la veille.
Après avoir été guerrier, il avait mis tous ses soins à devenir administrateur : il s'était fait, en quelque sorte, et si l'on peut s'exprimer ainsi, \o préfet de ses propres Etats.
Il traçait les gi-andos voies de communication, déterminait les attributions de chaque chef, rendait la justice, instituait les tribunaux réguliers chargés de la rendre, en son lieu et place, donnait enfin à la g/n'lde, elle-même, cet esprit de préservation mutuelle pour tout ce qui concerne les détails ordinaires de la vie intime.
La légende de Witikind est pleine de faits curieux sous ce rapport, et montre le héros de la nationalité saxonne, aussi grand dans la paix, qu'il avait été glorieux durant la guerre.
Bien que ce chef barbare eût cherché à imprimer une impulsion nouvelle à son peuple, bien qu'il eût été obligé, pour le faire entrer dans une voie différente, de lutter souvent contre l'espérance, le mauvais vouloir, la méfiance même des hommes auxquels il commandait-, cependant Witikind était toujours considéré comme le seul guerrier capable de tenir tête aux Franks, et jamais les Saxons n'a valent cessé de l'entourer de respect et d'amour.
Tous étaient donc rangés autour de lui, et chacun se le montrait avec orgueil.
Quand Witikind promenait par hasard son regard plein d'autorité sur cette foule, que les premières lueurs commençaient maintenant à éclairer, il voyait chaque front se courber; il entendait chaque murmure se taire!...
Lorsque la plaine se fut remplie, quand, aussi loin que le regard put s'étendre, on ne vit plus que les flots sourdement agités d'une
immense multitude; quand, enfin, des cris partis de tous les points demandèrent à ces cliefs le motif de cette réunion extraordinaire, Witikind se leva, et tournant ses regards vers les Gaules, qu'il indiqua de sa main étendue :
— L'ennemi le plus cruel des Saxons n'est plus, dit-il tout à coup, d'une voix grave, les Saxons sont libres, et ils n'ont plus à craindre les armées des Franks!... Voilà pourquoi vos chefs vous ont convoqués-, voilà pourquoi ils ont réuni dans cette plaine tous les membres de votre (jhilde nationale! Écoutez donc maintenant ce que Witikind vous ordonne, après avoir pris le conseil des anciens.
— Qui donc est mort?... qui donc est mort ?.. demandèrent à la fois tous les hommes qui entouraient Witikind.
Et Witikind se relevant de toute sa hauteur, répondit:
— Charlemagne!
Charlemagne! Charlemagne!
Ce nom courut aussitôt sur toutes les lèvres, jusqu'aux lointaines limites de la foule ^ des cris insensés s'échappèrent de toutes les poitrirnîs, une joie folle se répandit de toutes parts; a ce tumulte indéfinissable, vint encore s'ajouter le bruit des armes brandies, les chants des uns, les violentes clameurs des autres.
Désordre extravagant dont rien ne saurait donner l'idée!
Océan humain que venait de soulever une tempête!
Puis, de la joie, on passa bientôt à la haine, haine implacable, sans pitié, avide d'outrages !
Chacun vint jeter son injure et son mépris sur le mort illustre ; on rappela ses crimes; chacun compta les victimes qu'il avait immolées, tout le sang dont le peuple avait dû payer sa liberté.
Triste et sombre histoire que les bardes avaient souvent chantée, et qui faisait encore frissonner les fils, au souvenir du meurtre de leurs pères.
A mesure que chaque fait se reproduisait, le désir de la vengeance
230 LES TRinUNAITX SECRFT<?.
ei/trn(( plcis prnfnndéii.ent dans cliaquo poilrino; cliacun agita son bouclier et sa framéc, et ils ordonnèrent enfin à l(?urs chefs de les conduire immédiatement contre les Franks.
El pas un clief ne protesta.
Pas une voix ne s'éleva pour défendre la mémoire du héros décodé.
Pas une voix, — excepté celle de Witikind, l'homme que Charlemagne aA'ait si cruellement poursuivi durant les longues années de son règne.
Wiiikind s'était levé, et tous firent de nouveau silence.
— Charlemagne était un grand guerrier, dit il.
— Un bourreau ! s'écrie-t-on de toutes parts.
— Charlemagne était un chef illustre, reprit le vieux Witikind, avec la même assurance calme, el le même regard hautain -, tant qu'il a vécu, nous n'avons cessé de le combattre; il est mort, que nos respects l'accompagnent dans sa tombe, et témoignent de la grandeur de notre résistance.
Le jour vint et trouva déserte la plaine de Cologne.
L'ombre de Charlemagne n'éveilla plus les nuits allemandes.
Et il fallut dix siècles pour arriver à la fantaisie de l'empereur Napoléon, qui souleva le marbre noir d'Aix-la Chapelle.
Witikind, lui, dort sous la bruyère libre, et n'a pas même une tombe.