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CHAPITRE II

Code des francs-juges. — Mots de passe. — Véritables francs-juges. — San juges. — Description de quelques céréinonios. — Initiation. — Serments des francs-juges. — Histoire de Samuel, de sa fille Sarali et de son valet Alulier, dans les grottes de Baden-Baden.

On a retrouve le Code de la Société des Francs-Juges dans les anciennes archives de la WestplKilie , et il a été réimprimé dans le Ilcichs-Thealer de Muller, avec le titre suivant:

« Codes et statuts du saint Tribunal secret des francs-comtes et francs-juges de Westphalie , qui ont été établis en l'année 772 par feu l'empereur Charlemagne , tels que lesdits statuts ont été corrigés par le roi Robert , qui y a fait , en plusieurs points, les changements et (lugmcntatioûs qu'exigeait radministration de la justice dans les

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tribunaux des illuminés (wissende), après les avoir revêtus de nouveau du sceau de son autorité. »

Sur le premier feuillet de ce manuscrit était une menace adressée au profane qui oserait le lire. Il devait être à l'inslanl livré aux poignards des fraiies-juges.

Les tribunaux des francs-juges étaient connus en Allemagne sous plusieurs dénominations-, quebiuefois on appelait cette juridiction Tribunaux de Westphalie, d'autres fois Tribunal secret ^ souvent encore Tribunal saint , secret et juste.

Enfin , dans plusieurs contrées, on lui donnait le nom de Wehmcding , tribunal véimique ou foèmique, ou de Frefjdiny : tribunal franc.

Il y avait plusieurs degrés parmi les juges. — Les membres du premier degré étaient désignés sous le nom de Francs-Juges ; ceux du second sous celui de véritables Francs-Juges ; ceux du troisième sous celui de saints Juges du Tribunal secret.

Les derniers jugeaient.

Les seconds exécutaient.

Les premiers parcouraient le pays , observaient ce qui s'y passait, ei portaient à la connaissance de la société le résultat de leurs investigations.

A la société, disons-nous, et non plus au trône.

L'institution était déjà hors du pays-, le trône était son justiciable et non pas son maître.

L'empereur Charlemagnemort, sous son marbre noir d'Aix-la- Chapelle, pouvait entendre déjà d'étranges menaces sous les piliers de sa cathédrale.

Car il y avait une vehme à dix pas de son tombeau !...

Mais poursuivons.

Il était extrêmement difficile de se faire recevoir membre de l'association , et surtout d'être admis à en pénétrer les secrets. Les

plus profonds mystères couvraient les opérations de ces tribunaux.

A l'exemple des hommes de la ghilde, ils avaient des signes particuliers et conventionnels à l'aide desquels ils se reconnaissaient entre eux, comme plus tard les francs-maçons -, ils avaient certains mots de passe dont eux seuls possédaient la clef.

Les principaux de ces mots de passe étaient, assure-t-on , les suivants: Stock , strick, slein, gros, grein, correspondants aux mois français : Bâton, corde , fruits, herbe, fleurs.

Ces iiiols n'étaient pas, du reste, les seuls dont les membres de l'association fissent usage 5 au contraire, et pour donner le change à ceux qui , les connaissant, auraient tenté de s'introduire frauduleusement dans la société et d'assister à ses cérémonies, ils en changeiiient fréquemment.

Jean Agricola affirme enfin que lorsque des francs-juges étaient à table avec des profanes, pour se distinguer de ceux-ci, ils avaient l'habitude de tourner la pointe de leur couteau du côté de leur poitrine, et celle de la gaine vers le centre de la table.

A mesure que la société grandissait et marchait vers celte omnipotence inconcevable qu'elle devait acquérir plus tard, la terreur se faisait autour d'elle.

Terreur profonde, et comparable à celle que font naître les chàli« ments surnatuiels!

C'est qu'en effet rien ne l'égalait en rigueur, si ce n'est la mystérieuse solennité qu'elle imprimait à chacune de ses vengeances.

Quand un coupable était désigné au tribunal secret, que les francs-juges s'étaient assemblés et avaient prononcé sa condamnation, il ne pouvait plus échapper au châtiment.

C'était comme si le doigt pesant de l'antique fatalité eîil marqué sonfronl! Dans quelque lieu qu'il se cachât, quelque précaution qu'il prît pour fuir, quelque grande quefùtsa puissance, le saint juge

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du tribunal secret savait découvrir sa retraite, trouver l'instant favorable cl le frapper.

Les premières fois que de semblables exécutions eurent lieu, Trpouvanle fut grande autour des victimes, le coupable clail sans défiance, il ne savait pas que la trahison s'était assise à ses côtés, avait suivi ses moindres gestes, écouté ses moindres paroles.

La foule ignorait encore l'existence de ce pouvoir occulte dont les agents mystérieux pénétraient partout à l'aide de moyens inconnus.

Tous furent frappés de stupeur.

Chacun jeta autour de soi des regards soupçonneux, et Ton se demanda s'il n'y avait point quelque sortilège dans le fait de ces exécutions terribles. Les imaginations s'enflammèrent, la peur mil un bandeau sur tous les yeux, et le pouvoir des francs-juges s'accrut d'autant .

Le peuple accepte facilemcnl les fables les plus ridicules. On parla bientôt d'êtres surnaturels, de fantômes qui empruntant une forme approchant vaguement de la forme humaine, rôdaient chaque soir à travers les campagnes arides de la Westphalie.

Les uns avaient vu flotter au loin, à la clarté douteuse de la lune, les longs plis de leurs robes noires.

Les autres, égarés dans les vastes solitudes de la Bohême, les avaient vus se glissant mystérieusement et disparaissant tout à coup dans les profondeurs d'une forêt séculaire.

Ceux-ci racontaient qu'ils étaient armés d'une longue épée, ceuxlà qu'ils n'avaient pour toute arme offensive ou défensive qu'un faible et léger poignard.

Enfin, le long des bords du Rhin, dans ces bois sacrés où sacrifiaient les gemains du paganisme, une femme belle et fière (la vengeance de la vehme était une femme), les cheveux dénoués nu vent, larobeflottanie, l'œil brûlant, la serpe d'airain à la ceinture, passait en murmurant les mots funestes qui servaient à l'initiation .

Ceux qui voyaient celle femme, tombaient el ne sereleviiieni plus-

Ces récits circulant avec rapidité de bouche en bouche, propagèrent en peu de temps la crainle, et peuples, guerriers ou seigneurs, chacun se crut menacé dans son existence.

Tant que rinslilution était restée aux mains des empereurs, elle leur avait été toute dévouéi; en apparence, et n'avait agi que sous leur influence immédiate : toute initiative lui était expressément interdite. Une discipline sévère retenait ses membres dans les limites rigoureuses de leurs devoirs.

Mais, dès la lin du règne de Louis-Ie-Débonnaire, fils de Charlemagne et ancien roi d'Aquitaine, le serment qui les liait au trône fut remplacé par le serment qui les liait les uns les autres et qui punissait de mort le parjure.

Dès lors, le pouvoir du tribunal affranchi se révéla par des effets plus terribles. Les empereurs ne s'étaient attaqués qu'aux seigneurs. Le tribunal libre fit descendre la vengeance, et son poignard trouva le chemin des humbles poitrines.

On vil tomber des hommes du peuple.

La misère même ne fut plus un égide suffisant.

La misère ni la faiblesse, car des femmes furent mises à mort.

Ce fut un mouvement étrange, désordonné, inouï.

Tout le monde voulut êtrejuge, afin de n'être pas condamné.

C'est qu'en effet le moyen de se soustraire aux persécutions de la société, était d'en être soi-même reconnu membre.

Une foule de documents attestent que les magistrats, les ministres, les princes elles souverains eux-mêmes sollicitèrent àl'envi d'y être admis, afin de se mettre par-là à couvert.

Les cérémonies et préliminaires qui accompagnaient d'ordinaire la réception d'un nouveau membre, sont assez peu connus et assez curieux. Nous en donnerons ici un aperçu.

Lorsqu'une personne désirait faire partie de l'association, ii lui suffi:;ait d'aller clouer sa demande d'admission à un tronc d'arbre

236 LES TRIBUNAUX SECRITS.

dans la canipa^no, cl lo postulant était sur ilo rolrouver lo Iciuloiiiain à la même place l'accoptalion nu le rofiis dos francs-ju;,'os.

Celte coutume de clouer la demande à un arbre, dans nii litMj écarlô, sans souci de ce qui en adviendra, prouve qu'il y avait toujours dans les esprits soupçon de magie, à Tendroil delà société.

On lui supposait le don d'ubiquité.

Ce que l'on Taisait, elle devait le savoir. — Ce parchemin, caché dans la profondeur de la forêt, elle devait le voir.

Et elle le voyait — toujours.

Si le postulant était refusé, tout était dit, et il devaitlaisser écouler un certain laps de temps avant de renouveler sa demande.

Si, au contraire, cette demande était acceptée, on lui assignait dans la réponse un lieu de rendez-vous auquel il était tenu de se trouver.

Le lieu du rendez-vous était quebiuefois un endroit isolé au milieu de la campagne; c'était plus souvent sur une des places de la ville la plus voisine de la caverne où se tenaient les grandes assemblées des francs-juges.

A l'heure convenue, le récipiendaire ne manquait pas de se trouver à l'endroit indiqué. L'initiateur l'y attendait; son visage était couvert d'un masque noir, ses épaules chargées d'un long manteau de couleur sombre, et un chapeau à larges bords dérobait ses traits à la curiosité des néophytes.

L'initiateur demandait alors à ce dernier communication de la lettre qu'il avait dû recevoir, et, après l'avoir suflisamment examinée, il faisait signe à son compagnon de le suivre et se raeltait en marche.

Le tribunal était partout et nulle part.

L'initiateur elle postulant erraient longtemps au milieu de la campagne, par des sentiers inconnus, qui semblaient les éloigner du point de départ et les y ramener alternativen^.ent.

Lorsqu'ils touchaient presque aux lieux ordinaires des réunions

de la société, l'inilialcur linit un mouchoir autour des yeux du néopliyte et, le prenant par la main, l'introduisait ainsi dans la caverne.

Les documents les plus authentiques attestent, en effet, que les séances des francs-juges se tenaient ordinairement dans les cavernes.

On voit encore aux bains de Dadcn, à quelques lieues de Rastadt, sous l'ancien château des Margraves, qui se trouve situé sur la montagne, un souterrain, que les habitants assurent avoir servi aux séances du tribunal secret.

Tout endioit, dit une vieille chronique, peut servir à une séance de tribunal secret, pourvu qu'il soit inconnu et désert. {Des Sociétés secrètes en Allemagne et en d'autres contrées.)

A son arrivée dans ce souterrain, le néophyte trouvait le tribunal assemblé. Le grand-maître était magistralement assis sur son fauteuil j il avait à côté de lui un sabre et un bâton, ou une branche de saule.

Quelquefois, les grands-maîtres ne présidaient pas eux-mêmes le tribunal ; ils se faisaient alors suppléer, dans leurs fonctions, par les francs-comtes.

Ceux ci ne devaient faire voir la lumière à un profane que du consentement du grand maître.

Le plus souvent, la séance s'ouvrait par un hymne que répétaient en chœur tous les assistants.

Tous les membres de l'association se tenaient debout et découverts pendant l'hymne.

Et dès que les dernières notes du chœur avaient retenti sous les voûtes sonores, chacun s'asseyait en silence et la séance commençait.

On faisait alors avancer le récipiendaire jusqu'au milieu de l'assemblée, puis des juges qui composaient le tribunal.

L'initiateur, qui remplissait dans la cérémonie l'office de parrain, ne le quittait pas et se plaçait près de lui.

Après avoir, sur la réquisition qui lui on était faite, décliné ses noms, SCS tilrcs cl son âge, le néophyte appréciait quel genre d'épreuves il allait avoir à subir.

On lui faisait connaître, qu'une fois lié parle serment solennel qu'il allait prêter, aucune puissance ne pourrait le soustraire à la vengeance du tribunal s'il osait révéler les secrets de la société.

Il lui était enjoint de n'avertir personne du danger dont il était me nacé, de dénoncer père, mère, frères, sœurs, amis et parents sans exception, s'il venait à sa connaissance qu'ils fussent proscrits par rassociation.

Le supplice des ténèbres était affreux.

Les yeux bandés, les mains liées derrière le dos, une corde passée autour du cou, on les plaçait sur le ventre, on leur arracliait la langue par la nuque, et on les pendait par les piecte jusqu'à ce qu'ils fussent morts.

Ceux qui refusaient de dénoncer les victimes désignées par le tribunal étaient traînés violemment devant l'assemblée et étranglés sans autre forme de procès.

Si malgré ces avertissements, le néophyte persistait dans ses résolutions, il était admis à prêter serment dans la forme suivante :

a Je jure par le Christ, sur mon honneur et sur mon âme, de vénérer, servir et maintenir toutes les lois émanant du saint Tribunal-, de me dévouer jusqu'à la mort à cette sainte association, d'en exécuter les ordres aveuglément, avec fidélité et courage, de ne reconnaître aucune autorité de la terre au-dessus de la sienne^

« Je jure de défendre les doctrines et institutions des francs-juges contre toute puissance humaine, contre l'air, le feu, l'eau, contre tout ce que le soleil éclaire, contre tout ce que la nuit cache dans ses ombres ;

« Je jure de dénoncer au saint Tribunal tout ce qui, d'après ses lois, mérite remontrance ou châtiment*, de ne dérober ce que je

LES francs-ju(;es. 239

pourrai apprendre des fautes des hommes, ni par amour, ni par amitié, ni par aucune affection de famille, ni pour or, ni pour argent, ni pour dignités ou privilège quelconque 5

« De ne jamais trahir la volonté du Tribunal pour sauver Faccusé; de ne point révéler à celui que poursuit le vengeui' le danger dont il est menacé, de ne le lui faire connaître ni par parole, ni par peinture, sculpture ou emblème 5

« De n'accorder à aucun condamné ni feu, ni nourriiure, ni vêtement, ni asile, quand même mon père mourant me demanderait un morceau de pain, quand même mon frère tomberait de froid sur le seuil de ma porte ;

« Si je manque à cette loi, je me reconnais coupable moi-même du crime que j'aurai dérobé à la justice suprême-, je consens à subir .'a peine de mort qui y est attachée, à prendre la place du coupable que j'aurai sauvé -,

« Je jure de porter toujours amour et respect au saint Tribunal, dans mes actions, dans mes paroles et les plus secrètes pensées de mon âme. »

Le serment prononcé, le grand-maître prenait la parole en ces termes :

« Je vous demande si j'ai bien dicté le serment du Tribunal secret à cet homme et s'il l'a bien répété ? »

Les francs-juges répondaient : « Oui, grand-maître, vous avez bien dicté le serment à cet homme et il l'a bien répété. »

Une fois toutes ces formalités accomplies, le néophyte subissait les épreuves.

On lui remettait une lampe entre les mains, et on le laissait, sans autre précaution, s'engager dans les souterrains creusés autour de la grande salle où il avait été primitivement introduit.

La route qu'il suivait était diversement accidentée.

Tantôt celaient des voûtes sonores d'où pendaient des stalactites

210 LES THimTNMTX PF.CRFTS.

sans nombre. Le suinlcment conlinu des murailles humides avait fini par délrempor le sol-, le néophyte n'y pouvait marcher qu'avec la plus grande diflicullé.

Des reptiles aux formes bizarres rampaient silencieusement sous SCS pieds, cl il entendait parfois à ses côtés des grouillements confus mêlés de cris étranges.

Tantôt c'étaient de vastes rotondes faiblement éclairées par la lueur mourante d'une lampe suspendue à quelque poteau solitaire.

Il renconlrail sous ses pas des ossements blanchis, et, de quchpic côté que son regard se tournât, les enfoncements pratiqués dans le mur circulaire lui présentaient d'informes squelettes humains.

Par un jeu naturel de la lumière vacillante, ces spectres hideux semblaient se mouvoir et tenter de sortir de leur immobilité.

L'initié, pâlissant, cherchait en vain une issue pour se soustraire à ce spectacle terrifiant : de tous côtés le mur s'opposait à sa fuite.

Enfin, cependant, une pierre se détachait tout à coup de la muradlo et lui ouvrait brusquement un chemin.

Mais là encore l'attendaient de nouvelles émotions et de nouvelles terreurs.

Cette partie des mystères était peut-être la plus pénible, celle du moins qui devait inspirer le plus d'épouvante au néophyte.

A peine se trouvait-il engagé dans le corridor sombre qui s'était ouvert devant lui, qu'il entendait un bruit sinistre le suivre et marcher sur ses pas.

Il lui était expressément défendu de se retourner, et cependant un homme le suivait avec précaution, doucement, pas à pas... Et il entendait le grincement étouffé d'une dague dans son fourreau de fer...

Un quart d'heure environ se passait ainsi, au bout duquel une nouvelle porte s'ouvrait devant ses pas, et une salle resplendissante de lumières se présentait à ses regards.

Au seuil de cette salle, deux hommes étaient debout, deux hommes masqués et vêtus de longues robes noires.

Le premier portait à la main une branche de saule, le second ua poignard.

— Dans la salle où tu vas entrer, dtsait le premier, tu trouvera? un condamné, qui, pieds et mains liés, attend le coup mortel.

Il aura le visage couvert d'un voile 5 tu ne sauras, en lui donnant la mort, si c'est un des hommes que tu as connus, un des hôtes que lu as reçus sous ton toit, si c'est ton ami, si c'est ton frère.

Ce mystère formera ton âme au courage, dont tu auras besoin, si tu es appelé à frapper les êtres les plus chers.

— Prends et frappe ! ajoutait le second, en lui présentant un poignard.

Dès que le récipiendaire avait reçu le poignard des mains de l'homme masqué, les lumières s'éteignaient comme par enchantement, et une obsci^rité profonde l'entourait de nouveau 5 une lampe seule brûlait au fond de la salle, et jetait alentour quelques pâles rayons sans éclat.

Le néophyte marchait vers la lampe.

A travers l'obscurité, ses yeux ne tardaient pas à distinguer dans l'ombre, a quelque distance, une sorte de spectre à forme humaine, qui, étendu sur le sol humide et glissant, le visage recouvert d'un masque noir, semblait attendre patiemment la mort.

C'était la victime vouée au poignard du néophyte.

Ce qui se passait alors est impossible à décrire.

On entendait de toutes parts mille bruits étranges et faits pour inspirer la terreur, des sanglots, des soupirs, des plaintes...

Bien souvent l'initié hésitait à frapper.

Bien souvent sa main, baignée de sueur froide, laissait échapper le poignard.

Mais les francs juges étaient là pour punir toute faiblesse.

242 LES TRIUUNAUX SECRETS:

D'ailleurs la fuite élail impossible.

Le néophyte prenait donc bravement son parti, s'élançait sur la vjclime, et enfonçait le poignard I...

C'était comme un coup de théâtre-, tout disparaissait de nouveau : ficlimes, ténèbres, sombres cachots ^ les sanglots et les plaintes se taisaient j le temple s'éclairait, et l'initié se trouvait tout à coup transporléau milieu des splendeurs des dernières et suprêmes cérémonies.

On le rcvôluil au5sitôt d'une longue robe noire, on allait l'offrir ainsi au saint tribunal, et il communiait sous les espèces du pain et du vin.

Dès lors, il pouvait se considérer comme initié au premier degré, et il était admis, à ce titre, à faire le présent d'usage.

Ce présent consistait, pour le franc-juge de première classe, en un marc d'or-, pour celui de la seconde, en un marc d'argent; pour ceui de la troisième, en un chapeau et une mesure de vin.

Celte mise en scène, imitée des momeries égytiennes, et soigneusement conservée dans toutes les associations prétendues secrètes, qui ont amusé les loisirs de nos oncles, sous l'empire et sous la restauration, avait incontestablement une certaine grandeur.

Il faut, du reste, la juger eu égard aux temps, et bien remarquer que telle scène théâtrale , ridicule dans une arrière-boutique de la rue aux Ours, habitée par un fruitier franc-maçon, ou dans un cellier de la rue Mouffetard, où présida un carbonaro, débitant de fritures, devient terrible dans les souterrains de la Bohême ou de la Franconie, sous les arbres géans de la forêt noire, alors que les conjurés sont habillés de fer.

Elles étaient plus terribles encore, sans doute, dans l'Egypte ellemême, à l'intérieur des Pyramides, dans les souterrains de Menés, i«'/ec le feu, l'eau et le vide...

Mais peu importe les moyens employés peur frapper l'imagination lu \jlgaire.

Ce qui peut donner une idt'c plus réelle de la puissance de l'association et de l'audace qu'elle apportait d'habitude dans ses entreprises, ce sont surtout ces mille détails qui entourent et caractérisent l'exécution de ses vengeances.

Il y a, parmi les membres de la première initiation, un homme dont nous n'avons point encore parlé, et qui s'appelle le frohnbot.

Le frolinhot est le personnage mystérieux, inconnu, étrange, merveilleux par excellence.

CommeXe tribunal secret, dont il semble être la personnification vivante, il est partout et il n'est nulle part !

C'est lui qui est chargé de porter aux malheureux désignés par les francs-juges, l'ordre de paraître à leur barre, et la victime désignée ne trouvera jamais un abri qui ne lui soit connu.

C'est l'huissier sombre et fantastique de la sainte vehme.

C'est le recors diabolique, l'infernal porteur de coniraintes, l'homme qui a cent yeux comme Argus, cent bras comme Briarée.

Et chacun de ses yeux a la portée d'un télescope, et chacun de ses bras est long comme les jambes de l'ogre, — lesquelles faisaient des enjambées de sept lieues.

Que le condamné ferme sa porte, le frohnbot entre par la fenêtre j qu'il ferme sa fenêtre, il pénètre par la cave...

Quelques précautions qu'il prenne, le frohnbot les connaît et les déjoue !

On raconte qu'un malheureux, ainsi désigné par les francs-juge^ de Wesiphalie, pour être frappé dans quelque partie dii munde qu'iî se retirât, résolut de fuir sou pays, et de mettre la mer entre lui el ses bourreaux.

Il abandonna donc la Wcstphalie, traversa, avec des précautiou?» sans nombre, toutes les provinces d'Allemagne, franchit la France, et arriva enfin à Calais, où il s'embarqua pour Douvres, sans qu'aucun événement eût signalé ce long et pénible voyage.

Tnc fois en Angleterre, il se croyait libre; il était heureux ! Si loin du lieu où la sentence avait été rendue, il n'avait plus, pensaitil, ù redouter le poignard ennemi; il pourrait vivre en paix et attendre des temps meilleurs.

Il mit donc le pied sur le sol anglais, et, le lendemain, il se dirigea vers Londres.

Mais en arrivant dans celte dernière ville, au moment où il venait de franchir la porte de la cité, un homme à large et sombre manteau , à sombre et large chapeau , se ruait sur lui et lui plongeait le poignard dans le cœur.

On accourut a son secours, chacun s'empressa autour de lui -, le poignard était resté dans la blessure, et l'on put lire sur le manche ces mots redoutables : Tribunal secret !

Quand ks francs-juges appelaient quelqu'un à comparaître devant eux, que la citation avait été portée au coupable, qu'enfin jour avait été pris pour le jugement, le grand-conseil s'assemblait , et, pour cette solennité, on déployait toute la pompe, tout l'appareil de l'association.

La salle était resplendissante de lumière, d'ôtincelantes panoplies brillaient le long des murs.

Le franc-comte était assis sur son trône, ayant à côté de lui le glaive et la branche de saule.

Au-dessus de sa tête, l'acier des trophées scintillait dans les plis des bannières. Les francs-juges étaient debout alentour, et assistaient graves et silencieux à la cérémonie.

Avant l'arrivée de l'accusé, le franc-comte prenait la parole et s'adressait à l'assemblée :

— Je vous demande, disait-il, si c'est bien réellement le monienî et le lieu où je puis juger les causes portées devant le saint tribunal.

Les francs-juges répondaient :

— Vous êtes investi du pouvoir par le grand-maître.

LES FRANCS-JUGES. 2i5

Le franc-comte reprenait alors et disait :

— Je me conforme à ce qui vient d'être décidé.

Et Ton procédait immédiatement à la nomination de sept francsjuges qui devaient, avec le franc-comte, prendre part au jugement. L'élection terminée, ce dernier disait :

— Je promets sûreté et protection à nos intègres et féaux N. N. et autres, ici présents, ainsi qu'il est de droit, sous peine de la hart, et je les installe.

Les sept francs -juges prenaient place près du chef, et l'on attendait que l'accusé parût.

Cependant, tout franc-juge devait avoir la tête nue et le visage découvert. Il lui était défendu déporter des gants, et on l'obligeait à garder son manteau rejeté par-dessus l'épaule.

Si, par hasard, un profane tentait de s'introduire dans l'assemblée , pour assister à la cérémonie qui allait avoir lieu , son procès n'était pas long à instruire, et on le pendait sur le champ par les pieds à l'arbre le plus prochain de la caverne.

Cela valait tous les masques du monde, tous les capuchons et tous les voiles.

Une fois l'accusé introduit, les débats commençaient-, tous les membres de l'association étaient appelés à donner leur avis sur la cause, chacun pouvait venir défendre ou attaquer l'accusé^ mais, il est à peine besoin de le dire, il était rare qu'une assemblée solennelle fût convoquée sans que l'accusé fût condamné d'avance.

Rarement une voix s'élevait en sa faveur-, tous, au contraire, exaltés par le fanatisme ou par la vengeance délibérée en commun , accouraient le charger sans pitié ^ et, la plupart du temps, il en résultait une exécution immédiate.

Dans ce cas, la manière de procéder était fort simple : on jetait une corde au col du patient, et le franc-comte prononçait la formule suivante .

2'l6 Li;S TRIBUNAUX PF.CRETP.

— Je le condamne, conformément niix lois du tribunal secret, à élR pondu , vu que tu as mérité ce supplice par tes forfaits.

J'al)andûnne ton corps à dévorer aux corbeaux, aux uistiaux et aux animaux qui vivent dans l'air.

Je recommande ton âme à Dieu.

Je déclare ta femme veuve et tes enfants orphelins.

La sentence prononcée, le franc-comte jetait sa branche au milieu de l'assemblée ; les francs-juges crachaient dessus et approuvaient le jugement rendu, debout, tôle nue, sans gants et sans armes.

Puis Taccusé était saisi et étranglé.

Si l'accusé, dûment cité, refusait de comparaître, il était tenu, pour ce manquement, de payer une amende de quinze florins-, cette amende devenait de quatre-vingt-dix florins à la seconde citation', enfin , à la troisième, le prévenu était mis au ban de l'ordre.

Dés ce moment, la position de ce dernier n'était plus tenable.

Le dernier délai accordé par l'association était d'environ six semaines. La citation était affichée à la maison même de l'accusé, à la slutue d'un saint, au tronc des pauvres. Les passants s'en informaient-, plus souvent il était instruit directement parle fro/mbotluimême.

L'institution des francs-juges semblait, d'aiiie«:rs, avoir prévu tous les cas qui pouvaient se présenter, et elle avait pris des mesures pour éviter toute erreur.

Ainsi, il dut arriver fréquemment que des victimes furent sacrifiées à des inimitiés personnelles, et l'on trouve, sans doute, bien souvent, dans le principe, le poignard de l'ordre dans la poitrine d'hommes qui n'avaient rien eu à démêler avec l'institution.

Pour obvier à ces graves abus, et en prévenir le retour, les francsjuges établirent un grand livre sur lequel devaient être inscrits les noms et les litres des personnes dévouées au poignard.

Ce registre s'appelait le livre de sang (Bht-Buch),

LES fRANCS-JOGES 247

En lête figurait cette maxime passablement sanguinaire :

Quiconque est proscrit, reste proscrit ! Peu importe qu'il soit innocent ou non, le proscrit est réputé entièrement convaincu. — Quiconque est proscrit, reste proscrit I

Les bons magistrats de la corde et du poignard n'avaient pas, vous pensez bien, le temps de réformer leurs sentences,

Celw qui avait été inscrit sur le livre de sang, se trouvait assassiné dans l'ombre, malgré les moyens de défense dont il aurait pu taire usage, car on ne prenait guère la peine, dans le principe, de citer que ceux que l'on voulait favoriser, et tout franc-juge pouvait mettre le proscrit à mort, à toute heure, en tous lieux, selon son bon plaisir.

L'inscription sur ce grand-livre était certainement une garantie, non pas pour le malheureux que le tribunal désignait au poignard de ses affidés, mais pour tous les autres -, cependant, peu à peu cette garantie disparut entièrement, et les vengeances pariiculicres trouvèrent amplement à se satisfaire.

Pendant longtemps, l'association ne fut nullement inquiétée. Protégée par les princes, comptant parmi ses membres les plus nobles, les plus puissants d'entre eux, elle se développa, agit, exerça son influence et son autorité, sans que le pouvoir constitué en prit ombrage et parût vouloir la persécuter.

Elle se cachait pourtant de plus en plus, descendait chaque jour davantage dans les profondeurs delà terre, et ne révélait de temps à autre son existence que par quelque meurtre audacieux qui allait tout à coup jeter partout la terreur.

Des siècles se passèrent ainsi.

Le monde marchait, tantôt en avant, tantôt en arrière.

Le pouvoir royal luttait contre la féodalité envahissante.

Des peuples il n'était pas encore question beaucoup.

2i8 LES TRIBUNAUX SECRETS.

Les francs-juges, eux, reslaieal slalionnaires, toujours voilés, toujours forts.

Vers rannce1187,ilyaYait, à quelques lieues de Baden, une misérable cabane qui n'était habitée que par un malheureux juif et sa fille.

Ce juif s'appelait Samuel, sa fille Sarah.

C'était la plus délicieuse créature qui fut alors dans tout le pays, et chacun, à dix lieues à la ronde, la connaissait pour sa beauté et sa candeur angéliqucs.

Samuel était arrivé un jour dans le pays, sans que l'on eût jamais pu savoir ni par quel chemin, ni de quelle façon.

Il faisait un petit commerce, qui l'appelait de temps à autre à Baden, et comme ses courses, souvent répétées, laissaient fréquemment sa maison seule et sa fille sans gardien, il avait pris, à son service, un jeune homme de la dernière condition, haut de taille, robuste et fort, qui était chargé de veiller sur son enfant pendant ses absences.

MuUer s'acquittait de ce soin avec tout le zèle convenable, et nous pouvons même dire qu'il accomplissait son devoir avec une exactitude, une ardeur, qui prenaient peut-être leur source dans un autre sentiment que le zèle du serviteur à gages.

Mais cette particularité était ignorée de tous, et c'était le secret de MuUer seul.

Le brave jeune homme avait un défaut cependant, défaut cajiital dans le rôle qu'il remplissait; il était aussi poltron qu'il était fort, el ij faut dire, qu'à cette époque, il y avait pour tous plus d'un sujel (Favoir peur et de trembler !

Le pays était loin d'être calme-, la paix régnait bien dans le pays de Bade, mais une paix agitée, inquiète, pleine de sourds tressaille-

ments ; une paix en comparaison de laquelle la guerre eût été cent fois préférable.

C'était ce que se disait souvent MuUer, et ses frayeurs excitaient à tout instant la gaîté et les railleries de Sarah ^ ce dont Muller n'avait garde de se fâcher, car Sarah, quand elle riait, était cent fois plus belle, et nous n'avons pas besoin d'ajouter qu'elle avait le privilège de tout dire, sans que Muller eût seulement l'idée de murmurer.

Pendant longtemps, tout marcha pour le mieux j Samuel allait, à rertaines époques fixes, vendre à Baden le fruit de son travail, et revenait périodiquement avec la même somme, qui lui servait à faire vivre toute la maison.

Sarah travaillait.

Muller les servait tous deux du mieux qu'il pouvait.

C'était un intérieur calme.

Et nous savons ce qu'est le calme dans ce pays enchanté de Baden, où le monde envoie ses heureux chercher encore plus de bonheur.

Sarah ne désirait rien et ne regrettait rien -, Samuel aimait sa fille; Muller rêvait le paradis.

Un jour, cependant, tout changea de face.

Quand le père Samuel rentra au logis, son visage était pâle, sa parole saccadée ^ un air de profonde tristesse était répandu sur ses traits.

— Qu'était-il arrivé ?

Ce fut la question que s'adressèrent Sarah et Muller, sans oser l'adresser à Samuel lui-même ; car, d'habitude, ce dernier était taciturne et morose, et accueillait assez brusquement les questions qui lui semblaient indiscrètes.

Durant toute la nuit, Muller ne dormit pas, et rêva à toutes sortes de catastrophes.

Sarah pleura de son côté, car jamais elle n'avait vu son père si absorbé et si contraint vis-à-vis d'elle.

2o0 LES TRIBUNAUX SECRETS.

Toutefois, liuit jours se passèrent sans amom^r aucun chang'»ment.

Sarah commençait à concevoir quelque espoir, MuUer était moins inquiet^ le père Samuel s'absenta de nouveau , et, celte fois, quainl il revint, un rayon de bonne humeur se jouait sur son front-, il embrassa sa lllle en souriant, et serra la main de Muller à le faire crier.

Sarah se retira heureuse-, Muller courut se livrer au repos, avec une douce quiétude à laquelle il n'était pas habitué depuis quelque temps !

Mais ce repos dura peu.

Quelques minutes avant minuit, il était réveillé en sursaut-, et quand il se leva, suant et effaré, sur son séant, il sentit une main robuste s'appesantir sur son épaule.

— Lève-toi !.... lui dit une voix qu'il reconnut aussitôt pour être celle de Samuel.

Il se leva à la hâte, passa rapidement ses habits, sans mot dire, et quand il eut achevé sa toilette, il suivit son maître sans rien comprendre de ce qui lui arrivait, ou plutôt comprenant vaguement qu'un malheur allait arriver.

Ils sortirent.

Il était minuit environ.

Tout bruit avait cessé depuis longtemps au dehors.

Le vent seul sifflait en se plaignant dans les arbres qui bordaient la route.

La nuit était belle et calme 5 mille étoiles briHaient au firmament, la lune éclairait doucement le paysage.

Mais Muller était parfaitement insensible à toutes les beautés delà nature -, il songeait tristement à son sort, &t rien ne pouvait égayer sa mélancolie.

Il pensait, à chaque instant, que la mort l'attendait sans doute au terme de ce voyage inexplicable !...

Enfin, à bout de perplexités, d'inquiétudes, de frayeurs, Muller s^arrêta tout à coup, bien résolue se faire tuer, plutôt que d'aller plus loin.

— Où allons-nous donc? dit-il à son maître, d'une voix étouffée...

— Nous sommes arrivés, répondit Samuel.

Muller respira, et voulut s'asseoir sur le revers de la route. — Samuel l'en empêcha.

— Écoute, lui dit-il ; tu es un garçon dévoué à tes maîtres, et à part ta poltronnerie, je n'ai pas eu, jusqu'aujourd'hui, le moindre reproche à l'adresser...

— Pour ce qui est d'être poltron, balbutia Muller, j'avoue!...

— C'est bien, interrompit Samuel^ le service que J'ai à réclamer de loi est d'autant plus grand, qu'il y a plus de danger à le rendre.

— Qu'est-ce donc? demanda Muller interdit et tremblant déjà d'avance .

— Il s'agit, poursuivit Samuel, de te faire recevoir membre de l'association des francs-juges.

— Moi ! s'écria Muller, au comble de l'étonnement.

— Toi même.

Muller grelottait de peur.

— Mais, ba!butia-t-il, — vous n'y pensez pas.

— Si fait!

Muller réfléchit un instant, puis, prenant, comme on dit, son courage à deux mains, il s'écria :

— Jamais!

•El il voulut prendre la clef des champs. Mais son maître le retint d'une main ferme par le collet.

— Écoute, lui dit-il tranquillement, toute résistance est inutile... mon ami, les francs-juges sont prévenus.

— Mais je ne sais pas écrire, je n'ai riea pu demander... commença le malheureux Muller.

-o2 LES TRIBUNAUX SECRliTS.

~ C'est moi qui ai demandé pour toi...

— Oh! mon maître!... mon mailic!...

Muller était dans un état de détresse pitoyable.

Il se démenait, pressait son front de ses mains désespérées, et chcrcliail encore de temps en temps à fuir, mais ses jambes se dérubaieni sous lui.

Samuel, cependant, ne remuait pas, et ne tentait pas même de le calmer ou de le rassurer.

— Muller, lui dit-il, j'ai écrit en ton nom aux francs-juges deBaden, j'ai demandé à être reçu membre de l'association 5 j'ai cloué ma demande à un tronc d'arbre, et huit juurs après j'avais la réponse.

— Ils consentaient!... murmura iMuller.

— Ils consentaient, répondit Samuel ^ — tu n'ignores pas quelle puissance est celle des francs-juges, si tu refuses de te rendre à l'invitation qu'ils l'adressent; si le frohnbol qui va venir, ne te trouve pas disposé à le suivre, on pensera que lu as voulu le jouer de la redoutable association, et tu seras perdu ! Il ne te reste qu'un pnrti, un parti sage, c'est d'y aller de toi-même...

Muller écoutait, la tête basse et la larme à l'œil.

— J'irai! murmura-t-il d'une voix mourante.

— A la bonne heure!... s'écria Samuel, et en faisant cela tu auras sauvé Sarah.

— Sarah! s'écria Muller à son tour-, — ses jours sont menacés!... expliquez-vous.

Au lieu de répondre, le vieux Samuel sembla prêter l'oreille au loin.

— Chut ! fU-il ; j'entends du bruit... c'est le frohnbot sans doute... va, suis-le, et, au retour, je t'expliquerai tout!...

C'était en effet !o frohnbot.

Un homme horriblement rouge et noir, avec un masque sur la Ggurc.

Mullerfit le signe de la croix et balbutia son acte de contrifion.

Mais il s'agissait de Sarah.

Muller partit comme il l'avait promis.

Pendant deux jours, ni Samuel, ni Sarah n'entendirent parler de lui.

Quand Sarah demandait des nouvelles du pauvre garçon, Samuel répondait :

— Il reviendra.

Et c'était tout.

Que le lecteur nous permette ici de remonter un peu en arrière, et d'expliquer quels motifs graves avaient pu inspirer à Samuel la pensée de se servir de Muller, comme il l'avait fait.

C'était à Baden, un soir •, le père Samuel, après une journée bien employée, revenait péniblement retrouver sa fille, quand, au détour d'une rue, il crut entendre prononcer son nom et celui de Sarah.

Il s'arrêta et prêta l'oreille.

Il ne s'était pas trompé : deux hommes postés dans l'angle d'une porte, et dont il ne pouvait être vu, devisaient ensemble, et par un singulier effet d'acoustique, leurs paroles arrivaient jusqu'au vieux Samuel, qui redoubla d'attention.

On parlait de rapt, d'enlèvement.

L'un proposait un parti plus simple, celui d'acheter sa fille au vieux juif.

L'autre disait :

— Le vieux juif la vendrait trop cher!

Il prétendait, au contraire, s'en emparer par la violence, et sans bourse délier.

Jusque là, tout n'était pas perdu; Samuel ignorait quels étaient ces deux hommes, et ne savait pas ce qu'il avait lieu d'en craindre.

Mais à un moment donné, un dos deux hommes se frappa le front et poussa un cri do surprime :

— Pai mieux que tout cela, dil-il à son compagnon.

— Quoi donc? répartit Taulre.

— L'association !

Puis un silence.

Enfin, il fut convenu que l'on dénoncerait le vieux Samuel au tribunal secret, qu'on le manderait à la barre, et qu'on le ferait dispplaître.

Ce n'était pas plus malaisé que cela.

Les deux hommes se séparèrent, sans que Samuel osât faire un mouvement ou prononcer une parole.

Ils étaient tous deux membres de l'association.

C'est ce soir là qu'il était rentré si pâle, si morne, si contraint à sa misérable demeure.

Perdre sa fille ! Sarah si pure, si belle, la voir livrée au caprice de quelque haut seigneur! le vieux Samuel souffrait mille morts chaque fois que cette idée lui revenait à l'esprit, et tout son sang refluait vers son cœur.

Il chercha un moyen d'épargner celte honte et cette douleur à sa vieillesse, et imagina un subterfuge qu'il s'empressa de mettre aussitôt à exécution.

Le vieux Snmuel était juif, et à ce titre, il ne pouvait faire partie de Tassociation des francs-juges-, mais MuUer était allemand^ c'était un garçon d'une haute taille, d'une force herculéenne, il pouvait rendre des services de plus d'un genre.

Samuel écrivit en son nom, et l'engagea ainsi malgré lui.

Kuus dirons encore : ce n^élait pas plus malaisé que cela.

Malgré son amour pour Sarah, Muller n'aurait jamais consenti, s'il avait su d'avance ce dont il s'agissait.

Samuel avait donc dû l'entraîner hors de la maison sans lui rien il ire.

II pensait, le vieux Samuei:

— Une fois Muller introduit parmi les francs-juges, il sera fenu au courant de toutes les motions portées au tribunal, et de toutes les résolutions prises par l'assemblée. — Je pourrai donc être averti à temps, connaître mes ennemis, et tout préparer pour la fuite, si la fuite est indispensable et possible.

Les choses ne se passèrent pas précisément comme Samuel l'avait entendu, mais Muller lui fut cependant d'un grand secours, et peutêtre même à cause de sa poltronnerie.

Quand Muller avait quitté le vieux Samuel, il avait suivi lefrohnbot, lequel était chargé de le conduire au Tribunal secret.

Ils prirent tous deux un chemin détourné et s'avancèrent rapidement vers une épaisse forêt qui cPxVironnait la ville de Bade à une assez grande distance.

La lune fut bientôt assez élevée pour éclairer les pas des deux hommes, il fallait traverser la forêt pour arriver à la caverne qui servait d'ordinaire aux réunions des francs-juges. Ce n'était pas ce qui réjouissait le plus Muller.

Le silence de la nuit n'était troublé que par les gémissements du vent à travers les arbres et par le cri aigu de quelques animaux qui fuyaient au bruit des pas humains.

Avant de pénétrer dans la forêt, Muller s'arrêta.

Ce n'était pas le corps de Muller, c'était son esprit qui avait besoin de prendre des forces au moment où il allait pénétrer dans les redoutables détours de ce bois.

Mais le frohnbot ne paraissait pas disposé à tolérer une station aussi inopportune : ils se remirent presqu'aussitôt en marche. Le spectacle qui s'offrit alors aux regards de Muller n'était guère fait pour le rassurer.

Des arbres séculaires, mais dépouillés de leurs feuilles, y répaadaitvit une obscurité lugubre.

A travers cette obscurité, la lune glissait ses rayons qui semblaient

peupler la foivl de blancs fantômes, les uns couches sur la terre, les autres debout le long du tronc des arbres, d'autres encoïc assis sur leurs branches noires.

Des bruits i)laiulifs et sinistres résonnaient sans cesse de tous côtés. Tantôt ils provenaient de boucliers et d'épées atlacliés aux (libres de la forél et que le vent heurtait les uns contre les autres-, tantôt c'étaient les cordes d'une harpe qui frémissaient ainsi -, d'autres fois, c'étaient des squelettes desséchés pendus à de longues et Ilcxibles courroies et dunt les os s'entrechoquaient avec un bruit sec et court.

Cet aspect, qui arrivait si effrayant à l'imagination par les sens, arrivait à Muller encore plus effrayant par le souvenir ^ car ces boucliers, ces armes, ces épées, ces squelettes qui emplissaient l'air d'étranges bruits étaient ceux de coupables qui avaient péri sous le poignard des francs-juges.

Muller faisait de tristes et mélancoliques réflexions, et plus il avançait, plus sa résolution semblait le fuir.

Enfin, à un moment où, accablé de terreur et peut-être un peu aussi de fatigue, il sentait son courage factice l'abandonner tout à fait, il s'assit, morne et désespéré, sur le revers de la route, bien décidé à ne pas aller plus loin.

Cette nuit semblait d'ailleurs devoir être fatale au malheureux valet du vieux juif-, car, à peine s'était-il assis sur le bord du sentier, en proie à mille terreurs sans but connu, sans cause, que le frohnbot s'arrêta également, tira un petit sifflet d'argent et fit entendre un bruit aigu.

A ce signal, vraisemblablement convenu, trois hommes parurent aussitôt sur la route et marchèrent à iMuller.

Celui-ci crut que son dernier jour était venu, il se jeta, éperdu, à leurs genoux et commença à implorer leur merci.

— Nous te ferons grâce, dit alors un des trois hommes, mais à une condition.

— Je les accepte toutes, balbutia Muller, plus mort que vif.

— Lève-toi donc et écoute-nous.

L'homme qui parlait ainsi semblait à Muller une sorte de fantôme blanc qui tantôt disparaissait et tantôt surgissait dans l'ombre, selon que les rayons de la lune, passant à travers les arbres ou interceptés par eux, l'éclairaient ou le laissaient dans l'obscurité.

Bientôt, cependant, cette espèce d'apparition, dont les étranges allures n'avaient de réalité que pour l'esprit surexcité de Muller, se dessina plus nettement à ses regards, et il crut reconnaître dans ce personnage un haut baron qu'il avait déjà eu occasion de voir à Baden.

Quand ce dernier se fut approché de lui, Muller se leva tout tremblant et se disposa à écouter de son mieux.

— Tu habites avec le vieux juif Samuel et sa fille Sarah , lui dit son interlocuteur.

— Oui , répondit Muller.

— Dernièrement, une demande a été adressée à l'association des francs-juges , et cette demande portait que tu désirais en être reçu membre. Est-ce toi qui l'as écrite ?

Et en prononçant ces paroles, l'interlocuteur observait attentivement la physionomie de Muller.

— Non , répondit ce dernier, qui retrouva, pour un instant, un peu de sa fermeté.

— C'est bien ! Maintenant, retiens ce que je vais te dire, et si tu manques à l'ordre que je te donne, si tu ne te conformes pas rigoureusement aux prescriptions que tu vas entendre, songe que l'association est toute-puissante, et que dans quelque lieu que lu puisses te retirer, elle saura te joindre et te frapper.

— J'obéirai, répondit Muller.

— Tu vas retourner immédiatement à la demeure du vieux Samuel. S'il te questionne, ne manque pas de cacher la rencontre que lu viens de faire, et dis-lui surtout que l'institution a remis ta récep-

°'')S LES TRIBUNAUX Si:CRETS.

lion à Ijuit jours. Au piocliain voyage que Samuel fera à Badcn, quaud lu seras bien sur que celte absence ne devra pas être de inoindie durée que les auUes, lu quitteras sa demeure cl le rendras à cel endroit même de la forêt.

Aluller écoutait.

Les paroles du baron lui semblaient renfermer une menace de danger pour Sarah.

Mais, dans ce moment, il ne convenait ni à son courage , ni à sa prudence de s'en apercevoir.

— Je viendrai, répondit-il cependant, en cherchant à dissimuler ce qu'il ressentait.

— El maintenant relire-toi, ajouta son interlocuteur-, Sarah pourrait remarquer ton absence. C'est assez d'avoir une fois quitté secrètement ta demeure j n'oublie pas que si d'ici huit jours j'avais à l'entretenir, de jour comme de nuit, tu dois être prêt à répondre à ceux qui se présenteront à toi en mon nom. Si le tribunal secret est content de ta soumission et de ton obéissance, tu n'auras pas à t'en repentir.

En disant ces mots, le baron jeta aux pieds de Muller une bourse pleine d'or et disparut avec ses deux compagnons qui , pendant ce colloque, s'étaient tenus debout, immobiles et silencieux, à quelques pas derrière lui.

Muller, tout effraye qu'il était, ramassa la bourse, et quand il fut bien convaincu que les mystérieux fantômes s'étaient évanouis, il se sauva à toutes jambes sans demander préalablement quelle direction il allait prendre pour regagner la demeure du vieux juif.

Huit jours s'étaient écoulés, huit jours pendant lesquels il n'est pas besoin de dire que Muller avait été profondément agité.

Aux questions de Samuel il avait répondu ce qu'on lui avait ordonné de répondre i sous ce rapport, Muller n'avait aucun reproche à s'adresser.

Mais pour ce qui était de Sarah, c'était bien différent. Pendant ces huit jours Sarah avait été bien triste , bien préoccupée 5 on eût dit qu'elle avait comme le pressentiment d'un malheur.

Elle avait pâli , elle avait maigri , ses yeux s'étaient creusés, et de longues et cruelles insomnies venaient maintenant la visiter chaqu<3 nuit.

Ce qui se passait autour d'elle n'était pas ordinaire. Muller ne travaillait plus, son père paraissait absorbé, et elle se demandait souvent quel événement avait tout à coup jeté un voile sur leurgaîté.

Si Sarah était triste, Muller ne l'était guère moins, il passait toutes ses journées à la contempler, à suivre ses mouvements , à l'observer-, et quand il voyait son front pâle se courber sous le poids de quelque douleur inconnue , quand il remarquait sur ses joues la trace de larmes vainement dissimulées, un chagrin amer s'emparait de lui, et il eût donné volontiers son sang, sa vie, pour épargner à sa belle maîtresse la moitié des peines qu'elle éprouvait.

Muller aimait Sarah avec toute l'ardeur, tout l'enthousiasme, tout le dévouement d'un cœur jeune et neuf.

Car on peut être poltron et avoir, hélas! beaucoup de cœur.

Un jour, Sarah était venue à lui et lui avait dit :

Muller, pourquoi êtes-vous triste ainsi, depuis quelque temps, voilà déjà voire tristesse qui me gagne, et que je me sens des larmes pleiu les yeux.

El Muller n'avait su que répondre.

Il avait baissé la tête, rougi, balbutié, et s'était enfui pour pleurer à son aise.

Il y avait dans l'attachement que Sarah avait inspiré au pauvre valet, quelque chose de l'attachement du chien à son maître. Muller se

Rourmanilait bien souvent lui-même,il se reprochaitsa lâcheté comme un crime, et prenait mille résolutions héroïques auxquelles la peur robligciiit presque aussitôt de renoncer.

Enfin, le huitième jour arriva.

Jour fatal!

Le vieux Samuel se leva comme d'habitude, de très-bonne heure, fit ses préparatifs, embrassa sa fille, recommanda à MuUer de bien garder la maison et s'éloigna, calme et sans inquiétude.

Muller avait eu vingt fois sur les lèvres des paroles propres à le retenir, mais son hésitation, ses craintes, sa poltronnerie en un mot, eut le dessus, et il laissa partir Thomme qui, seul peut être, pouvait sauver Sarah.

Toutefois, cette faute commise, il trouva dans son cœur, sinon dans son esprit, assez de force pour rester et ne pas livrer Sarah seule à la violence qu'on voulait lui faire.

Il n'obéit pas aux ordres du mystérieux personnage qui lui avait commandé de venir le chercher.

Il fit comme tous les pauvres de courage, pas assez pour servir ses amis, assez pour exciter la colère de ses ennemis.

Toute la journée, cependant, se passa ainsi-, Muller cachait le plus possible ses appréhensions, mais il s'attendait à chaque instant à voir paraître les francs-juges, et ses regards interrogeaient l'horizon désert, convaincu qu'il allait les voir se dresser tout à coup quelque part.

Aucun événement ne vint, durant tout le cours de cette journée, troubler le repos de l'humble demeure.

Muller commençait à se rassurer, mais la nuit lui rapporta toutes ses cramtes.

Quand l'ombre descendit dans la plaine qui l'entourait, qu'une teinte sombre se répandit sur le tableau qui se dérobait à ses yeux, quand les mille voix inquiètes du soir s'élevèrent seules au milieu du

silence solennel de toute chose, son regard se voila à regret, et son cœur, ouvert à toutes les sensations, fut envahi par les épouvantes que ses préoccupations avaient chassées.

Il ferma la maison avec soin, se barricada d'une façon formidable et alla s'asseoir, ému, agité, auprès de la haute cheminée où Sarnh travaillait.

Sarali avait bien remarqué les allées et les venues de Muller, mais, depuis huit jours, elle était habituée aux excentricités de sa poltronnerie.

Sarah, d'ailleurs, était bien près de pardonner à Muller, car ello pensait que s'il redoublait ainsi de précaution, c'était par amour pour elle, et pour la préserver de tout danger, en Tabsence de son père.

De la part de la jeune fille, c'était au moins de la pitié déjà si ce n'était pas de l'amour.

Elle avait toujours trouvé Muller si bon, si sincère, si dévoué, il avait toujours eu tant d'attention et d'attachement pour elle, qu'elle lui en était reconnaissante au fond du cœur, et se sentait même attirée vers lui par une douce et tendre 'sympathie,

La nuit était tout à fait venue^ on n'entendait plus rien au dehors, Muller cherchait vainement à s'expliquer pourquoi les hommes de h sainte vehme n'avaient point encore paru, malgré l'intention formelle qu'ils en avaient manifestée.

Il s'applaudissait, au fond du cœur, de n'être point alléles prévenir.

Le père Samuel allait rentrer d'un moment à l'autre, et toutes ses appréhensions allaient cesser.

Le père Samuel n'était pas, il est vrai, un défenseur bien vigoureux; mais il était vraisemblable, puisque les ravisseurs voulaient profiter de son éloignement pour accomplir leur crime, que le père Samuel les gênait, et qu'ils auraient hésité devant la nécessité de le tuer pour en venir à leur fin.

Muller se raisonnait donc à ce sujet, et il se disait que les francs-

2G2 l.ES TRIBUNAUX SECRETS

juges avaipiil renoncé à leurs projets, el que, pour luiit jours lUi mo il allait a\ oir un peu de repos cl de tranquillité. D'ici là, MuUer coraplait bien tout avouer, et aviser à quelque moyen de protéger efficace ment Sarali.

Tout à coup un cri perçant se fit entendre à quelque distance.

Sarali et MuUcr se levèrent à ce cri, saisis tous les deux d'une profonde et cruelle terreur.

Ce cri, c'était le vieux Samuel qui l'avait poussé, ils en étaient sûrs, il n'y avait pas à en douter.

A peine ce cri avait-il été poussé, que le bruit d'une lutte violente lui succéda, et que, presque aussitôt , la porte de la cabane retentit de coups rapides et pressés.

— A moi 1 à moi ! criait Samuel d'une voix ti^rrible ; Muller, à moi!

— Muller ! balbutia Sarah, qui s'élança aussitôt vers la porte, l'œil brillant, les cheveux dénoués et flottant sur le dos.

Mais Muller l'avait déjà devancée ^ d'un coup de sa main robuste, il avait fait sauter les traverses de fer qui barricadaient la porte, et, dès qu'elle fut ouverte, il se précipita en avant pour recevoir dans ses bras le corps sanglant du vieux juif.

Sarah poussa un cri de désespoir et tomba accablée auprès du corps inanimé de son père.

Cependant, Muller paraissait s'être transformé tout à coup, les trois francs-juges avançaient l'épéeà la main, et sans trembler, sans p.irler, il les attendait sur le seuil de la porte. ]*our toute arme, il n'avait que la barre de fer qu'il avait arrachée à la porte, et celte arme, que tout autre eiit pu à peine soulever, il la maniait, lui, sans paraître s'apercevoir de son poids.

— Arrière! cria-t-il alors à ces trois redoutables ennemis, arrière, ou je vous tue!...

Les trois francs-juges avançaient toujours, et, en quelques secondes, ils furent près de Muller.

mm il SAP/iiJEL

LES FRANCS-JUGKS. 2G3

— Arrière !... ma encore ce dernier, en levant son arme et avant de la laisser retomber.

Et comme les francs-juges ne s'arrêtaient pas et qu'ils le menaçaient déjà de leurs épées, il frappa de toutes ses forces et en fermant les yeux.

Un bruit sourd accompagné d'un cri plaintif répondit à ce coup, et quand il releva la tête, il n'avait plus que deux adversaires devant lui.

Mais ces derniers étaient animés par la mort de leur compagnon-, ils se ruèrent avec colère sur le défenseur de Sarah, et leur épée rencontra plus d'une fois son corps.

Muller n'avait plus peur, cependant-, les larmes et les sanglots de Sarah, le râle de Samuel, l'ardeur de la luttt, l'enivrement du combat, tout contribuait à exalter son courage, et , cinq minutes après, il abattait le troisième franc-juge à ses pieds.

— Sauvée! sauvée! s'écria-t-il en se retournant vers Sarah et en marchant vers elle... Il n'y a pas un instant à perdre, nous avons toute la nuit devant nous... fuyons!...

Le vieux Samuel essaya de se soulever-, il prit la main de Muller qu'il serra, embrassa tendrement sa fille et remua tristement la tète.

— Mes enfants, leur dit-il, ne vous bercez pas d'un vain espoir, vous êtes perdus. L'homme qui m'a frappé par ces trois hommes est tout puissant et occupe un des principaux grades dans l'association. La fuite vous est fermée... il faut vous disposer à mourir.

— Mourir ! répétèrent ensemble Sarah et Muller.

— Mourir, poursuivit Samuel.

Et il ajouta en jetant un regard passionné sur sa fille :

— Et le vieux Samuel ne veut pas que tu meures déshonorée... Ce furent ses dernières paroles... sa tête se pencha languissam-

ment sur sa poitrine, il serra encore une fois les mains tremblantes 'ie Muller et de Sarah dans les sienies. et rendit le dernier soupir.

Millier se désespérait, Sarah sangloltail -, mais , lorsque le vieux Samuel eut cessé de vivre, quand tout fut Uni, Sarah se releva droite et ferme, essuya les larmes qui mouillaient ses joues , et saisit avec vivacité la main de Muller.

— iMullor, lui dit-elle avec une sorte d'exaltation magnétique, tu m'aimes, n'est-ce pas?

— Oh! oui, je l'aime, répondit Muller.

— Et, pour me protéger et me défendre, tu me suivras partout?

— Partout!

— C'est bien !... Comme l'a dit mon père, le triple meurtre que tu viens de commettre t'a mis déjà au ban de l'association des francsjuges, tu es voué à la mort, comme je suis vouée, moi, à la honte... Il faut combattre I...

— J'ai du courage, maintenant, dit Muller.

Il y eut alors un moment de sdence, pendant lequel Sarah parut réfléchir, puis elle reprit :

— Ces trois hommes qui ont tué mon père, et que lu as tués, devaient me ramener à leur maître ^ le maître attend en ce moment le résultat de leur expédition nocturne -, il faut que nous allions vers lui. Avec le costume de ces hommes, tu passeras facilement dans les rangs des francs-juges ; on croira que tu ramènes la victime, et avant de mourir, au moins, nous aurons vengé mon père.

Muller ne répondit point.

11 dépouilla à la hâte un des hommes qu'il avait tués, et revêtit son costume.

Puis Sarah et lui, laissant le vieillard mort sur le sol de la cabane et passant par dessus trois cadavres, s'élancèrent au dehors dans la nuit.

L'obscurité était profonde. Il n'y avait point de lune au cieL

LES FRANCS-JUGES. Î6b

Muller eut grand'peine à retrouver le sentier qui conduisait à la caverne, mais enfin il le trouva.

Sarah et lui marchaient en silence.

Sarah serrait contre sa poitrine un poignard où 11 y avait du sang.

Le sang de son père.

Dans la forêt, tous les bruits d'armes, de harpes éoliennes et do squelettes sèches aux branches des cliênes, arrivèrent aux oreilles de Muller et de sa compagne, comme de vains sons.

Muller ne tremblait plus.

Sarah faisait sa prière de mort pour elle, pour Muller et pour Samuel.

A l'endroit où le vieux frohnbot s'était arrêté huit jours auparavant, une voix s'éleva dans l'ombre :

— Holà ! cria-t-elle, — qui êtes-vous, vous qui passez dans le chemin défendu ?

— Nous sommes des amis, répondit Muller d'une voix ferme. La lumière d'une lanterne sourde tomba en ce moment sur lui.

— Je reconnais la casaque de Wilhem ! dit la voix.

— Laisse donc passer Wilhem ! dit encore Muller. Sarah retenait à grand'peine les battements de son cœur. L'homme et la lanterne étaient rentrés dans l'ombre, mais la voix

avait dit:

— Passe I

Muller saisit la main de Sarah et descendit des marches taillées dans le roc.

— Tu ne sais pas la route?... murmura la jeune fille.

— Dieu nous guidera, répliqua Muller.

Et il continua son chemin.

266 LFS TRIDL'NAUX 8KCRETS.

Au bout d'uno cinquanlaine de pas, ils commencèrent à entendre des liniils étriinges.

C'était comme le murmure de plusieurs voix avinées au-dessus desquelles criait le choc des verres.

— Ils ne jugent pas'ce soir, dit Muller; — ilsboiventl

— Va! va toujours! prononça Sarali d'une voix sourde. Sa fièvre l'exaltait.

Son pas était sûr et ferme dans ces ténèbres profondes.

MuUer s'arrêta enfin devant une porte.

Ce fut Sarah qui la poussa.

Muller avait eu le temps de rabattre sur ses yeux le voile qui pendait au cliapeau de Wilhem.

Aussitôt que la porte eut tourné sur ses gonds, Sarah et lui furent éblouis par les lumières qui emplissaient le tribunal, transformé en salle de festin.

Rien n'était changé, du reste -, les emblèmes de mort présidaient à la fête.

A l'entrée de Muller, un long cri s'éleva parmi les convives.

— Wilhem ! Wilhem! disait-on; Wilhem qui ramène la fille du juif Samuel!...

Muller avançait toujours, suivi de Sarah, qui était pâle, mais qui ne tremblait pas.

Le seigneur qui semblait présider au repas, s'était levé, il avait le visage découvert 5 Sarah et Muller purent reconnaître en lui le principal magistrat delà contrée, un homme puissamment riche, ancien argentier de Conrad de Souabe, vilain hier, aujourd'hui noble.

Un de ces manants cousus d'or, qui s'étaient faits chevaliers, barons et comtes, pendant que les vrais comtes, les vrais barons et les vrais chevaliers donnaient leur sang à la croisade !

— Sois le bien venu, Wilhem, mon ami! dit l'argentier, dont l'œil dévorait déjà la beauté de Sarah -, — approche... approche!

MuUer, qui tenait toujours la main de la jeune fille et gardait son voile sur le visage, approchait en effet.

Quand il fut tout près du coquin, déguisé en gentilhomme etjuf hé insolemment sur son piédestal d'écus, il sentit que Sarah lâchait sa main.

— Qu'elle est belle ! qu'elle est belle ! disaient les convives avec admiration.

Mes frères ! dit l'ancien argentier, tout est commun entre nous... je n'ai qu'un droit de préséance...

Il riait.

On l'applaudissait.

— A toi, Muller! dit Sarah.

MuUer rejeta son voile en arrière, et saisit le franc-comte à la gorge.

Celui-ci poussa un cri en balbutiant :

— Ce n'est pas Wilhem.

— Ce n'est que son poignard, répliqua Muller, en lui plongeant l'arme dans la poitrine jusqu'au manche.

Le franc-comte chancela, puis roula dans son sang. Dix épées étaient autour de Muller.

— A toi, Sarah! dit-il à son tour.

La juive leva au ciel ses beaux yeux, prononça l'adieu et se perr.i le cœur.

Avant de tomber mort sous les dix épées, Muller la vit sourire et mourir...

Ceci se passa au xii« siècle, du temps de la croisade de Louis-le- Jeune.

Les cicérones de Badenbaden vous montrent la caverne du franc-

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comte, au milieu d'une vallée exquise, où vous ne Irouvcriez plus ni un loup, ni un saint juge; — une vallée riante, qui fait songer à rÉden!

Mais il y a des ossements pétrifiés dans les profondeurs de la caverne,— de quoi bâtir une guinguette avec salon de cent couverts^ jiour les bamboches maçonniques.

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