CHAPITRE m
L'Allemagne. — Esprit allemand. — Bandes francbes. — Première origine des factions guelfes et gibelines. — Intrigues pour les élections des empereurs. — Henri le Lion. — Olhon le Superbe et Philippe de Souabe. — Le grand maître Otto de Vilelsbach. — Konrad de Hamberg et la princesse Irène. — Le coffre noir à clef d'or. — Le 23 juin 1208. — Mort de l'empereur. — Mort du comte Otto. — Comment Othon le Superbe devint raisonnable quand il fut empereur.
Le bonheur ou le malheur d'un pays dépend presque toujours autant de sa position topographique que de l'esprit des populations qui l'habitent.
L'Allemagne est un pays malheureux , et par le génie de ses peuples et par la position qu'elle occupe sur la carte.
Pays intermédiaire en quelque sorte , et placé comme un vaste champ clos entre les races ennemies du Nord et du Midi , de l'Onenl et de l'Occident !
270 LES THinUNAUX SECRETS.
Lieu marqué d'avance pour toutes les grandes batailles de toutes les grandes guerres !
Quand Sobicski veut frapper la Turquie, il faut que son -bras pèse en passant sur rAllemagne.
Quand Napoléon veut atteindre le czar, il faut que ses canons foulent le sol germanique.
A chaque pas, le voyageur y trouve un camp abandonné entre deux champs de bataille.
Quanta Tesprit de ses habitants, c'est l'aspiration inquiète, la flèvre du cahos.
L'Allemand rêve la révolution comme le sauvage rêve l'eau-de-vie.
Il s'agite , il tâche, il cherche, tout cela sans remuer beaucoup, et surtout en songe.
L'Allemagne fut toujours le sol par excellence des sectes religieuses et des associations politiques-, la liberté y a compté ses plus ardents défenseurs, la saine philosophie ses adeptes les plus profonds, et celle autre philosophie qui n'est que la révolte de l'insuffisance humaine , ses rêveurs les plus effrontés.
C'est un peuple intelligent et noble, qui a eu des représentants également célèbres dans toutes les branches de l'activité humaine, qui a eu des martyrs et des héros.
Mais c'est un peuple inquiet , myope , malade d'une sorte de névralgie morale qui dégénère trop souvent en épilepsie.
Mais c'est un peuple rêveur qui radote ses cauchemars politiques quand il ne rime pas l'emphase assommante de ses ballades.'
Mais c'est un peuple gravement bavard, que sa bière aigre fait lever comme une pâte molle, et qui ne se tait guère que (jùand ^immense tuyau de sa pipe lui bouche le larjnx. '
Presque toutes les dangereuses individualités qui ont agite lé monde ont pris naissance en Allemagne. Il règne dans ce' pays un certain amour puissant de la mysticité qui tourmente à toute heure
LES FRANCS- JU(iES. 271
ra raison, et c'est ce qui explique le succès des prédications de Luther , et l'audace du crime de Carl Sand.
Les Francs- Juges j les Rose- Croix, les Illuminés sont là pour attester que l'Allemngne agit moins qu'elle ne pense, et qu'elle pense encore moins, sans doute, qu'elle ne rêve.
Quand elle fonde des institutions comme celle du Tugendbund , c'est pour y faire enircr de force les éléments les plus hétérogènes; c'est, comme nous le verrons plus tard , pour jouer quelque farce solennelle déguisée en tragédie.
Comme autrefois, l'Allemagne rêve aujourd'hui h la liberté, sans beaucoup plus de moyens pratiques d'y parvenir. Elle est forte, courageuse, elle se sent travaillée par un besoin insatiable de connaître ^ il y règne incessamment une sourde aspiration dans les esprits.
Mais de résultat, néant!
De la bière et des pipes I
Des pipes et du marcobrunner !
C'est de l'Allemagne que sont parties ces grandes découvertes qui ont fait subir à l'Europe des changements matériels si considérables, et l'Allemagne semble regarder étonnée ce qui se passe autour d'elle , et se demande peut-être pourquoi elle reste calme et immobile
Au fait, pourquoi se repose-t-elle, l'Allemagne?
Mais pourquoi travaillerait-elle?
Qu'est-ce qui sortira de son repos?
Rien , assurément.
Qu'est-ce qui sortirait de son travail?
Un peu de sang, quelques portes enfoncées, des hommes du peuple tués par les soldats, des soldats tués par les hommes du peuple.
Un voyage de l'armée russe-.
272 LES TRIBUNAUX StCUETS.
El trois francs cinquaiilc de baisse à la bourse de Londres.
Au douzième siècle, l'Allemagne n'était guère plus heureuse •lu'elle ne semble Tètre de nos jours. Elle se trouvait sans cesse livrée à des guerres sans fin, et lorsque qucUiue trêve venait pour un instant faire rentrer les épées dans leurs fourreaux , c'était une paix toujours troublée et pleine d'agitation.
La guerre au moins mettait les ennemis en présence, armés de toutes pièces, pleins de vaillance et de loyauté; on savait à quoi s'en tenir.
La paix, au contraire, les rejetait tout à coup dans le désœuvrement: la vie calme s'abreuvait de dégoûts.
La paix les rendait surtout à toute l'ardeur de leurs inimitiés personnelles , tandis que la guerre leur laissait à peine le temps de songer à leurs propres querelles.
Et puis, c'étaient des bandes de pillards qui désolaient le pays, depuis le Rhin jusqu'à la Save.
Ces bandes ont été la misère du moyen-âge.
Quand les hommes payés pour faire la guerre se trouvaient tout à coup licenciés, sans moyen d'existence, loin de leur pays, loin de leur famille, ils se vendaient à quelques officiers de fortune, et s'cmî allaient, sous ses ordres, rançonner les villages.
L'absence de toute justice organisée explique l'impunité dont ils jouissaient.
D'ailleurs, il n'y .avait contre eux aucun moyen coërcitif^ les armées permanentes n'existaient pas, et les seigneurs étaient intéressés à ne pas les disperser tout d'un coup , persuadés qu'ils étaient que d'un jour à l'autre ils pourraient en avoir besoin.
L'Allemagne était donc obligée de subir le joug de ces petites armées indisciplinées qui la ravageaient et la mettaient à rançon, et bien souvent, chose triste à dire, elle ne se rejeta dans la guerre que
pour se soustraire à celte exislencc pénible, tourmentée, que lui faisait la paix !
Au surplus, le moment prêtait admirablement au succès de cea discordes privées.
Le trône de Tempire était incessamment disputé, et mille ambitions, mille envies, mille discordes erraient autour des prétendants.
Grandes et petites batailles, sièges, escarmouches, pillage, incendie, rien n'était épargné.
En outre, une corruption profonde minait la pauvre noble Allemagne.
La polygamie, l'adultère, l'inceste, et les plus affreux débordements de mœurs avaient envahi jusqu'au trône. Proxedé, seconde femme de Henri IV, avait osé accuser son mari d'impuissance ! Elle donnait elle-même l'exemple du plus honteux dévergondage.
Deux fois, dans deux conseils successifs tenus à Constance et à Plaisance, elle n'avait pas rougi de dévoiler, en présence d'une assemblée nombreuse, les actes les plus intimes et les plus secrets du mariage.
La fidélité conjugale et la foi des serments étaient audacieusement violés. La perturbation régnait partout.
Et Dieu sait si les prétendants exploitaient ardemment ces désordres.
Les principaux, parmi ces pirétendants, étaient les Gibelins et les Guelfes, dont les discordes ont enfanté tant de drames et tant de romans.
Les papes, dont le pouvoir était sérieusement menacé, usaient, à l'égard des compétiteurs, d'une tactique adroite, mais entachée de faiblesse.
Quand la maison des Guelfes leur paraissait devenir trop puissante, ils employaient toute leur influence, mettaient tout en pratique, pour faire proclamer un membre de la maisan des Gibelins.
27i LES TRIHUNAUX SECRETS.
Quand ces derniers leur scmblaionl, à leur lour, devenir trop redoutables, ils se hàlaienl de favoriser l'éleclion d'un membre de la première famille.
C'est ainsi qu'à cbaque élection toutes les liaines se ranimaient, toutes les prétentions descendaient dans l'arène-, et comme il était rare que Ton put s'entendre , une élection était toujours l'occasion de sanglantes collisions. Kn un mol, à Rome se préparait l'élection, en Allemagne, elle se disputait d'habitude les armes à la main.
Les luttes des Guelfes et des Gibelins ont, pendant trois siècles, décimé l'Allemagne sans aucun prolit pour personne.
Les Guelfes, en réunissant les domaines de la branche aînée et des brandies collatérales, possédaient de riches pays en Bavière et dans l'Alemanie, jusqu'à la frontière des Longobards.
La principale branche de cette famille avait fini par s'assurer la souveraineté héréditaire du duché de Bavière, et Henri-le-Superbe \ avait même joint le duché de Saxe.
Outre les biens allodiaux de son père, il avait hérité, du côté de sa mère, Wulfhide, de la moitié des grands domaines de Billeny, en Saxe.
Gertrude, sa femme, lui avait apporté en dot tous les biens patrimoniaux de Supplirabourg, de Nordheim et de l'ancien Brunswick, et après la mort de l'empereur Lolhaire, il était entré en possession de la succession de Malhilde , de sorte qu'il se trouvait le prince le plus riche et le plus puissant de l'empire.
Henri-le-Superbe, comme l'indique son surnom, était un homme vain et orgueilleux de sa puissance j il ne pouvait supporter de rival il comptait sur l'empire comme sur une chose due, et qu'on ne pouvait lui refuser.
La maison des Gibelins n'avait pas une aussi antique origine, et n'était pas, à beaucoup près, aussi puissante^
Le tief qu'elle possédait en Souabe s'appelait Gieblingeriy et elle le
tenait de Frédéric, fondateur de la maison, gendre du roi Henri 1\, qui s'était signalé comme défenseur du royaume.
Konrad de Hohenslaufen, héritier de ces Gieblingen ou Gibelins, eut cependant l'idée de disputer l'empire à Ilenri-le-Superbe.
Il avait, d'ailleurs, bien des motifs d'espérer le succès qui manquait au premier des Guelfes.
Konrad avait su inspirer à tous l'estime et la confiance, par sa douceur et sa bravoure ; de plus, il témoignait au saint-siége la soumission convenable, et l'on sait enfin que les papes tenaient à favoriser ceux des compétiteurs qui leur semblaient devoir être moins redoutables.
Jusque-là, cependant, rien n'était encore décidé.
Les princes qui devaient prendre part à l'élection avaient fixé Mayence pour lieu du rendez-vous, et la Pentecôte, comme le jour où l'on devait procéder à l'élection.
L'impératrice, qui était guelfe, n'ignorait pas que la tactique ordinaire des papes était de se joindre toujours au parti le plus faible : dès la Chandeleur, elle avait convoqué, à Quedlimbourg, une assemblée à l'effet de faire proclamer son gendre, le duc Henri.
Les partisans de Konrad, d'un autre côté, s'étaient assemblés à Coblentz, dès le 22 février, et craignant qu'à l'élection générale le duc Henri n'eût le dessus, ils avaient déjà procédé à la nomination de leur roi, que le nonce du pape couronna immédiatement à Aix-la- Chapelle.
Quand Henri-le-Superbe apprit la nomination de son rival, rien n'égala sa fureur.
11 voulut monter à cheval et faire résistance. — Il assembla quelques troupes à la hâte, et leur ordonna d,e se mettre en campagne.
Mais ses troupes ayant été battues à Minniberg, et à la diète convoquée à Bamberg, Konrad ayant été solennellement reconnu par tous les princes d'Allemagne, Henri ne vit d'aulre parti que de suivre
276 LES TRIBUNAUX SFCRKTS.
l'exemple qu'on lui donnait, cl se laissa décider ft faire sa soumission, en allendant des temps plus favorables.
Telle fut, dans la réalité, la première lutte entre les Guelfes et les Gibelins.
Jusqu'alors, l'association des francs-juges ne s'était mise au service d'aucun des prétendants, et les luttes s'effeduaient ouvertement, et l'épéc à la main.
Nous les verrons bientôt changer de caractère.
Eberbard, Arnoul elllermann, fils d'Arnoul ou Arnolpbc, duc de Bavière, avaient été injustement dépouillés de la Bavière.
Olbon-le-Grand, alors empereur, pour réparer en quelque sorte l'injustice qu'il avait commise, rendit ou plutôt laissa 5 Léopold, fils du duc Eberbard, une partie des anciennes possessions de son père, et entre autres, le margraviat d'Autriche.
L'Autriche était, à cette époque, renfermée dans la Bavière même qui, étant aux premiers siècles beaucoup plus étendue qu'elle ne l'est maintenant, comprenait la Styrie, la Carinthie, la Carniole, le comté de Ecritz, le Tyrol et tous les pays qui composaient l'ancienne Lorique.
Les successeurs de Léopold, en leur qualité de margraves d'Autriche, reconnurent la supériorité et la directe des ducs de Bavière sur l'Autriche, sans doute afin que le duché de Bavière^ qu'ils espéraient recouvrer tôt ou tard, ne perdit rien de ses privilèges.
Ils crurent avoir trouvé une occasion favorable d'y rentrer sous rempercur saint Henri.
Ce prince, immédiatement après son premier couronnement, avait, en effet, promis la restitution du duché de Hezilon au marquis de Schweinfurt, petii-fils du duc Eberhart. Mais, au lieu d'accomplir sa promesse, il conféra le duché de Bavière à Henri, frère de sainte Cunégondc, son épouse-, ce qui irrita tellement le marquis de Schwein-
furt, qu'il tenta de recouvrer par la force des armes cet ancien patrimoine de sa maison.
Mais ses entreprises furent sans succès, et il mourut en 1017.
Il fallut donc que les descendants d'Arnolpbo se tinssent en repos pendant quelque temps, et se contentassent du margraviat d'Autriche.
Après la mort de Henri, fils du frère de sainte Cunégonde, l'empereur Henri IH fit rentrer, en 1049, le duché de Bavière dans la maison de ce nom, en le conférant, ou plutôt en le restituant à Konrad, fils du comte palatin Léopold, et arrière petit -fils de Hcrmann, troisième fils d'Arnold.
Les termes qu'emploient les historiens en racontant tous ces faits, prouvent, jusqu'à l'évidence, que la maison ducale de Bavière a toujours maintenu ses prétentions à ses anciens Etats patrimoniaux, et que, soit par les branches aînées, soit par les branches cadettes, elle a continuellement cherché à les recouvrer et à les conserver dans sa famille. Le duc Konrad étant mort sans enfant, la Bavière tomba entre les mains des Guelfes, et c'est d'eux qu'Henri-lc-Supcrbe la tenait de père en fils.
Konrad HI, l'empereur gibelin, n'eut rien déplus pressé que de la lui retirer, en le faisant mettre au ban de l'empire, et en réinvestit les descendants d'Arnolphe, dans la personne de Léopold V, margrave d'Autriche.
Henri Jasamergolt, frère de Léopold, lui succéda, malgré l'opposition d'Henri-le-Lion, fils d'Henri-le-Superbe.
Henri, cependant, sut gagner les bonnes grâces de l'empereur Frédéric, et ne cessa de l'importuner qu'il n'eût fait citer Jasamcr' golt aux diètes de l'empire.
L'empereur en convoqua successivement àWorms, à Ratisbonne, à Spire \ mais Jasamergolt connaissait les dispositions de ce prince pour Henri-le-Lion 5 et, malgré les différentes assignations qui lui furent données, il refusa continuellement de comparaître.
27S LES TRinUNAlTX SECRETS.
KFifin, la dicto Icnno, en 1 154, à Goslar rendit un jugement pnr lequel il fut condamné à se désister de la Davière au profil dcllenrile-IJon, de la maison des Guelfes.
Le lecteur voudra bien nous pardonner ces détails arides.
Il importait de poser clairement le commencement de ces collisions terribles qui ont déchiré rAllemagne pendant trois siècles.
Les quelques lignes qui précèdent suTiront, nous en sommes persuadés, à bien établir quelles sont les causes qui ont amené ces collisions, et pourquoi il était impossible qu'elles cessassent tant qu'il resta dans les deux familles rivales un compétiteur assez puissant pour disputer l'empire les armes à la main.
Reprenons donc notre récit, et disons la part d'influence que l'association des francs-juges acquit au milieu de cette perturbation générale.
L'empereur Henri VI venait de mourir, et l'Allemagne allait encore une fois se trouver divisée en deux partis, en deux armées.
Les deux compétiteurs, les deux seuls qui pussent sérieusement prétendre à l'empire, étaient, d'une part, Othon de Saxe, dit le Superbe, fils de"IIenri-le-Lion, duc de Bavière, et de Mathilde, fille de Henri II, roi d'Angleterre, et de l'autre, Philippe de Souabe, fils de Frédéric I^r et de Béatrix, comtesse de Bourgogne : un Guelfe et un Gibelin. Le Guelfe était neveu de RichuTÔi-Cœur-de-Lion ; le Gibelin descendait de Frédéric Barberousse!...
Le premier se sentait soutenu par l'Angleterre, le second avait trouvé un appui généreux auprès de Philippe-Auguste, roi de France.
A la mort de Henri VI, Olhon se trouvait momen-tanément auprès de son oncle, le roi d'Angleterre, et, là, il oubliait imprudemment ses graves intérêts au milieu de cette cour dont rien n'égalait le luxe et [a splendeur.
C'était alors l'époque des croisades j tous les esprits, tous les re-
gards étaient tournés vers l'Orient, et l'on entourait, en les admirant, les héros merveilleux de ces guerres lointaines.
Philippe de Souabe, lui, n'avait pas quitte rAllemagne: il se voyaiî seul compétiteur présent, et n'ignora il pas que la fortune se déciderait pour lui, s'il pouvait hâter le moment de l'élection.
C'était d'ailleurs un homme d'une haute fermeté et qui possédait toutes les qualités nécessaires pour le rang auquel il aspirait.
Il avait déjà fait preuve, à diverses reprises, d'une énergie qui avait été couronnée par le succès.
La Toscane lui était échue en partage, et malgré les prétentions du pape, il avait su faire respecter ses droits.
Mais, par cela même, le pape ne lui était pas favorable. Cependant, comme il avait des amis nombreux et puissants, il ne doutait pas que le pape ne le couronnât s'il était élu.
Othon de Saxe, le Guelfe, avait laissé en Allemagne des amis peu nombreux, mais ils étaient d'autant plus puissants qu'ils appartenaient tous à l'institution des francs-juges, et en tenaient presque tous les principaux grades.
Les intrigues commencèrent, chacun mit en mouvement les moyens d'action qu'il avait à sa disposition, et, comme toujours, rAllemagne s'enflamma d'un bout à l'autre.
En définitive, soit que l'absence d'Olhon en fiît la seule cause, soit que Philippe fût réellement plus puissant ou plus aimé, la couronne impériale fut accordée à ce dernier avec enthousiasme, et le nonce du pape vint à Aix-la-Chapelle pour la lui donner, selon toutes les solennités et selon toutes les pompes que l'usage avait depuis longtemps consacrées.
Pendant ce temps, quelques amis restés fidèles à Othon se réunissaient à Cologne et lui déféraient l'empire.
Il était trop tard.
Le couronnement de Philippe de Souabe eut lieu à Aix-la-Chapelle.
Là se trouvait ivuiii loul ce «luc rAllemugne comptait alors de plus illustre et de plus noble.
Ce fui une foule immense, accourue de tous les pays où la religion clirélienne avait alors des représenlanls j il y eut des fêles, des carrousels, tout ce qui plaît aux yeux, du bruit et de l'éclat.
Si bien qu'Aix-la-Cbapelle, la ville noble cnlre toutes, la cité de Cbarieraagne, la ville des congrès de rois et d'empereurs, n'assista peut-être jamais à de plus brillants spectacles.
Ce jour-là, comme si souvent depuis, le cliàteau de Cliarlemagne, avec sa tour ronde à clocher pcsunl, avec sa coupole bysanline, fut pavoisé de fond en comble.
Sa cathédrale, tombeau de l'empereur, sonna toutes ses cloches.
El les coteaux enchantes du Louisberg, la plus belle colline de rAllemagnc, fournirent assez de fleurs, dit-on, pour neutraliser l'odeur de souffre qui se respire dans la vieille et médicinale Aachen.
Les filles du nouvel empereur assistaient, elles aussi, au triomphe de leur père.
L'une, surtout, la princesse Irène, attira tout d'abord l'admiration des assistants.
Irène était toute jeune : seize ans à peine 5 elle était blonde et rose, et ses yeux avaient comme un reflet de l'azur du ciel.
Irène avait vécu jusqu'alors à la cour de son père, entourée des hommages empressés des courtisans, enivrée par les acclamations enthousiastes du peuple.
Irène était cependant douce et bonne, elle répandait autour d'elle son amour et ses aumônes, et elle disait bien souvent à son père qu'elle eût voulu voir tous le paysans de la Bavière à l'abri de ces misères sans fin que leur faisaient les Gibelins et les Guelfes.
Quand elle parut à la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, il s'éleva autour d'elle un murmure de louanges et d'admiration qui ravit doucement son cœur.
Irène était bien belle, en effets une joie éclatante brillait sur son l/ont, elle souriait avec une céleste candeur à ces splendides apprêts qui disaient la gloire et le triomphe de son père, et elle ne pensait pas alors que ce bonheur dût jamais finir.
Tous les jeunes seigneurs que les fêtes avaient attirés se pressèrent à l'envi à ses côtés, et elle marcha vers l'autel, suivie d'un nombreux cortège qu'elle ne devait qu'à sa seule beauté. Parmi ces chevaliers, ces barons, ces ducs, ces princes mêmes, que l'amour jetait sur ses pas, Otto de Vitelsbach se faisait surtout remarquer par la richesse de son costume et sa démarche insolente et fanfaronne.
Otto avait, à cette époque, une quarantaine d'années, c'était un des seigneurs les plus considérés de la noblesse allemande ^ il était grand, robuste, imposant par sa stature et sa voix 5 on le connaissait pour un des partisans les plus dévoués de la faction guelfe , il avait longtemps fait une oi>position désespérée à l'empereur que Ton couronnait en ce moment, et l'on assurait même qu'au sein de l'association des francs-juges, dont il était le grand-maître, il avait usé de toute son influence et de tous ses moyens terribles d'action, pour faire proclamer le neveu de Richard-Cœur-de-Lion.
Aussi , quand on le vit se presser sur les pas de la jeune Irène, la stupéfaction fut profonde.
Une rumeur sourde circula dans la jeunesse allemande, et chacun se demanda ce qui allait arriver.
Mais cette préoccupation dura peu, les danses, les festins, les tournois inspiraient à chacun d'autres sentiments, et, pendant quinze jours, nul ne s'euquit de ce qu'était devenu le seigneur Otto de Vitelsbach.
Cependant, quand le bruit eut cessé autour du nouvel empereur, quand il voulut songer à consolider cet empire dont les destinées venaient de lui êlre remises, il se trouva en présence d'une demande
en forme par laquelle le coinlo Ollode Vilelsbach soUicilail la main de la jeune Irène.
Philippe de Souaho connaissait ce dernier, dont il avait eu plusieurs fois à se plaindre sérieusement-, il savait qu'il avait toujours été son ennemi, qu'il n'avait même jamais cherclié à dissimuler la haine cl l'aversion qu'il lui portait, et qu'il entretenait encore des relations fréquentes avec son compétiteur Othon d'Aquitaine.
Philippe se croyait tout puissant-, il n'ignorait pas qu'Otto avait été élu récemment grand-mailre de l'association des francs-juges.
Mais on eût pu croire, s'il avait accueilli favorablement la demande qui lui était faite, qu'il voulait aller chercher des appuis parmi ses ennemis mêmes.
II refusa.
Pendant qu'on décidait ainsi de sa destinée, Irène était revenue des fêtes d'Aix-la-Chapelle moins gaie, moins vive, moins heureuse, enfin, qu'elle n'y était allée.
Après ces quinze jours d'enivrement et d'oubli, elle rentra au palais de son père, et fut loin d'y rapporter cette radieuse gaîté qui parait son front au moment du départ. Irène n'avait, certes, pas remarqué le comte Otto de Vitelsbach, ni la richesse de son costume, ni son allure insolente et fanfaronne...
Au milieu de cette foule enivrée qui l'entourait, parmi ce bruit et cet éclat qui auraient pu étourdir sa jeune raison, elle n'avait rien remarqué, rien vu, rien entendu, si ce n'est un jeune chevalier, dernier rejeton d'une des plus puissantes familles de la Bavière, et qui revenait en droite ligne du duché de Spolète.
Konrad de Hamberg avait tenu en Italie les États de l'empereur, et, à diverses reprises, il avait su faire respecter ses armes.
Le bruit de ses exploits était déjà venu aux oreilles d'Irène, et elle pensait dans son cœur, qu'il serait un jour un des plus illustres héros de l'Allemagne, et un des plus fermes soutiens de son père.
Konrad était d'ailleurs un chevalier fort modeste, et qui était bien •oin de se douter de son bonlieur.
II avait vu Irène, il l'avait admirée comme tous ; mais s'il Taimait, c'était avec ce dévouement peut-être un peu exalté, avec ce respect, cette foi, celte vénération que lui inspirait tout ce qui entourait le trône de son souverain.
A son retour d'Italie, Konrad s'était empressé d'offrir ses services à l'empereur, et dans le but de lui être plus efficacement utile, il était entré dans l'association des francs-juges.
On s'étonnera peut-être que ces derniers, qui avaient Vitelsbach pour grand-maitre, aient reçu aussi facilement un homme que Ton savait être ouvertement du parti de l'empereur^ mais c'était là une de leurs tactiques, et il croyaient ainsi absorber dans leur sein toutes les opinions, quelque divergentes qu'elles fussent.
A cette époque, l'association des francs-juges pouvait être considérée comme un État dans l'État 5 seulement, tantôt la majorité était gibeline, tantôt elle était guelfe.
C'était donc quelquefois le centre d'une opposition violente au gouvernement établi, et quelquefois un appui dont rien ne pouvait balancer l'influence.
Il faut remarquer qu'au moment où nous sommes arrivés, l'empire était gibelin et les francs-juges guelfes.
Quand l'élection de Philippe de Souabe fut un fait accompli, quand Othon de Saxe, l'autre prétendant, fut bien convaincu qu'il n'avait plus rien à espérer par la voie de la conciliation ou de la diplomatie, il en appela au sort des combats.
C'était la règle.
Tout le monde était prêt de pari et d'autre.
Il est si vrai de dire qu'on attendait ce signal impatiemment, que, de toutes parts, on vit sortir de terre des milliers de bandes compo-
sées, pour la plupart, de roulicrs, de vagabonds, de tous ceux enfin que la paix avait faits inoccupés.
L'Allemagne fut sillonnée, dévastée par leur passage continuel, Jeurs luttes incessantes, les sanglantes escarmouches que ces bandes pillardes se livraient entre elles.
Inutile d'ajouter que rassociation des francs-juges était le centre des opérations, et que de leurs cavernes, partaient ces signaux qui allumaient l'incendie sur tous les points de l'empire. On assurait, d'ailleurs, qu'Othon de Saxe avait quitté l'Angleterre, et qu'il était venu en Allemagne , bien décidé, s'il le fallait, à se mettre à la tête de ses partisans.
Philippe de Souabe n'avait garde de s'endormir dans la joie de son triomphe, et chaque jour il redoublait de surveillance pour conserver l'empire dans son intégrité. Papenheim, maréchal héréditaire et grand-prévôt de l'Allemagne, ne perdait aucune occasion de l'aider dans ce soin, et Ton pouvait, dès ce moment, prédire que leurs eiïorts aboutiraient à la victoire.
Non loin d'Erfurlh, il y avait, à cette époque, une grande et belle forêt que la coignée civilisatrice a fait disparaître depuis.
Des chênes d'une grosseur démesurée, des ravins, des précipices , des cavernes d'une profondeur redoutable , tout ce qui constitue une véritable forêt vierge de la vieille Europe.
Autrefois, elle avait été habitée par les prêtres d'une religion sanglante, et depuis, elle était toujours restée dans le souvenir des peuples comme l'habitation des génies de l'autre monde.
Les paysans se gardaient bien d'y pénétrer, et quand la nature de leurs affaires les appelait près de cet endroit redouté, ils faisaient un long circuit plutôt que de s'engager sous ses voiîtes sombres.
LES frAncs-juges. 288
C'est qu'après avoir été le rendez-vous des prêtres de la religion du Nord, cette forêt était devenue celui des francs-juges.
C'était un soir de l'année 1208 , au mois de mai.
Unliomme, le visage couvert d'un masque noir, un long manteau sur les épaules, un large chapeau sur les yeux, s'avança vers la forêt dont il s'agit, et prit, sans paraître éprouver la moindre crainte, le chemin qui menait, disait-on , fi la caverne des francsjuges.
Cet homme était seul, et il pressait le pas.
Il pouvait être onze heures de nuit.
Le temps était sombre , une pluie fine commençait à tomber et détrempait le chemin.
L'homme masqué marcha une heure ainsi. Mais, malgré l'obscurité qui l'entourait, malgré le mauvais état de la route, il paraissait être si certain de lui, qu'il ne s'arrêta pas un instant pour se consulter sur la direction à prendre.
Après une heure de marche, il fit halle.
Notre homme était arrivé à un endroit de la forêt où le sentier s'élargissait tout à coup , et formait une sorte de clairière vaste , mais dont l'ombre lui cachait en ce moment l'étendue.
Il hésita un instant avant de pénétrer plus avant, puis il se décida enfin à donner le signal qui devait avertir les habitants de ces retraites qu'un profane désirait s'y faire admettre.
Il prit, suspendue à la branche d'un mélèze, une sorte de trompe en fer très-mince, l'approcha de ses lèvres et en tira un son prolongé qui fit retentir la forêt.
Un voix sortit aussitôt de l'ombre et lui dit :
— Étranger, que veux-tu?
— M'entrctenir avec Otto de Vitelsbach, le grand-maître Jes francs-juges.
— Et toi, qui es- tu, pour avoir osé pénétrer jusqu'ici?...
— Un frère...
— Suis-moi donc ! prononça encore la voix.
Et à l'inslanl une flamme parut devant l'inconnu.
il marcha vers elle et elle marcha devant lui, sans qu'il pût distingiiiT d'où elle venait, ni qui la faisait s'éloigner.
Pendant ce temps un bruit formidable se faisait entendre.
C'était comme le retentissement de lourds marteaux sur d'énormes enclumes, puis des mugissements sombres et des cris aigus.
De tous côtés aussi se montraient des lueurs verdàtres, et des yeux sans léte semblaient suivre sa marche , du sommet des arbres et du fond des buissons.
Enfin , après de longs détours , la lueur ambulante et lui arrivèrent à une enceinte où les arbres avaient été abattus circulairement -, toutefois, ceux qui bordaient cette enceinte suffisaient à la couvrir entièrement.
Au dessous de la voûte formée par les branches touffues des chênes s'ouvrait une gorge dans laquelle on descendait à l'aide d'escaliers pratiqués dans le roc vif.
Le franc-juge qui s'était présenté à l'appel de l'inconnu s'approcha alors de lui , et lui dit :
— Persistes-tu dans ton dessein de parler h Otto de Vitelsbach, le grand-maître redouté des francs-juges?...
— J'y persiste, répondit l'inconnu.
— Songe qu'il est encore temps de retourner en arrière... Je ne suis point ici pour t'empêcherde passer... continue ta route, si Dieu t'en a donné le courage.
Puisses-tu, ajoula-t-il après un silence, ne pas être assez malheureux pour revenir sur tes pas sans avoir vu le maître... tu ne sortirais jamais vivant de ces lieux !...
— Je persiste!... répéta l'inconnu avec fermeté.
— Va donc ! . . . et que Dieu te protège.
L'inconnu descendit alors les degrés sur le seuil desquels avait eu lieu le colloque qui précède, et il compta ainsi cent marches taillées sur une pente douce.
Ces marches devaient bien pénétrer à soixante pieds sous le sol.
Une fois arrivé à la dernière marche, une porte d'airain se pré senta à notre champion.
11 s'arrêta et tira son épéc ^ puis, avec le pommeau de son arme, il frappa vigoureusement sur la porte qui rendit un son effrayant.
La porte s'ouvrit presqu'aussitôt, et il se trouva en face de deux hommes armés, la tête couverte d'un casque en forme de tête de chien.
— Qui es tu?... dit l'homme de droite.
— Et que veux-tu?... ajouta l'homme de gauche.
— J'appartiens à la plus haute noblesse de l'Allemagne, répondit l'inconnu, et je désire parlera Vitelsbach, grand-maître des francsjuges.
— Es-tu franc-juge toi-même?...
— Je ne le suis point...
— Passe alors, mais souviens-toi que toute trahison est punie de mort...
L'inconnu passa, et s'engagea dans un long corridor, lequel aboutissait à une seconde porte, qui ouvrait elle-même sur un nouvel escalier.
Cent marches le conduisirent à la seconde galerie, au seuil de laquelle veillaient deux hommes armés, vêtus de robes blanches, avec de grandes croix noires sur la poitrine.
— Arrière! cria l'un des deux hommes, arrière, si tu tiens à ta vie, ne fais point un pas de plus, ou ta témérité sera punie d'un châtiment redoutable.
Mais l'inconnu ne se laissa pas intimider par cette menace, il prit son épée par la pointe, et en présenta le pommeau à celui qui ve« nait de lui parler.
288 LES TRIBUNAUX SKCRKTS.
Sur le pommeau de celte épée, il y avail écrit ces mots :
Tribunal secret. Le gardien s'inclina, et l'inconnu franchit le seuil de celte nouvelle galerie.
Celle-ci était haute et large, et soutenue dans toute sa longueur par des colonnes de marbre, au milieu desquelles pendaient des lampes d'albâtre.
De temps à autre, on apercevait une sentinelle silencieuse, se promenant à pas mesurés, dans la pénombre des voûtes.
Quelquefois encore, on entendait de loin en loin, courir un signal lugubre, un mot d'ordre, que les échos de ces voûtes se renvoyaient mille fois.
Cependant l'inconnu marchait, sans se préoccuper des bruits qui s'élevaient parfois à ses côtés, ou des hommes qu'il rencontrait.
Enfin, il ulleignit une dernière porte, et, pour la troisième fois, il descendit encore cent marches.
Mais là, le spectacle changeait tout à coup de caractère et de signification.
Aux pieds de ce dernier escalier, s'élevaient deux grilles d'or, à travers lesquelles le regard pouvait plonger dans une immense salle, d'une splendeur et d'une richesse inouïes.
Au fond de cette salle, toute resplendissante de lumières d'or et de cristaux, se dressait un trône sur lequel Vitelsbach était assis, et la foule des francs-juges, en habits d'apparat, se trouvait rangée en ordre, sous les longues voûtes de marbre qui l'entouraient.
Le silence le plus profond régnait dans l'assemblée^ par intervalles, seulement, des chants, accompagnés de harpes, s'élevaient de der rière le trône, et répandaient alentour une harmonie étrange.
L'inconnu parut se recueillir un instant, puis, prenant enfin sa résolution, il frappa avec force contre la grille dorée. Les chants cessèrent aussitôt.
Les francs-juges tirèrent leur épée d'un commun mouvement, et Vilelsbach se leva droit sur son siège.
— Quel est le téméraire qui ose ainsi venir troubler nos méditations? dit-il alors d'une voix emphatique.
— Moi, Othon-le-Superbe, empereur d'Allemagne, répondit l'inconnu.
Ce fut comme un coup de théâtre 5 les deux grilles dorées s'ouvrirent d'elles-mêmes ; les francs-juges se découvrirent, et Vitelsbach descendit de son trône, marchant vers celui qui venait de parler.
Cependant ce dernier avait rejeté loin de lui le manteau qui tombait de ses épaules, le chapeau qui couvrait son front, et maintenant il apparaissait à tous, dans toute la splendeur de son costume.
Othon de Saxe, qui se disait empereur d'Allemagne, malgré l'élection d'Aix-la-Chapelle, portait un haubert, espèce de chemise, composée d'anneaux d'acier brillant, passés les uns dans les autres-, ses cuisses, ses jambes et ses pieds étaient garantis par de solides cuissards, des genouillères, des grèves, des solerets également composés de petits anneaux j enfin, il portait par dessus le tout, une riche dalmatique ou cotte d'armes de soie, aux écussons écartelés des maisons d'Allemagne et d'Angleterre!..,
Dès que Vitelsbach se trouva près du prétendu empereur, il mit un genou en terre, et baisa la main que ce dernier lui tendit.
Tous les francs-juges s'inclinèrent en même temps, et on le conduisit jusqu'au trône, qui avait été préparé pour Vitelsbach, et sur lequel il prit place.
Othon d'Aquitaine était maître decetemphe souterrain-, il pouvait commander, sûr d'être obéi-, mais il se prenait en pitié profonde, quand parfois il venait à penser qu'il n'avait pas d'autre royauté à exercer, qu'il n'en aurait peut-être jamais.
— Messeigncurs, dit Othon, quand le calme et le silence se fu« rent établis, voilà bientôt trois années oue Piiilippe de Souabe est
sur le tr(^ne (l'Allema{,^iie, et je me souviens encore que vous ne lui aviez pas donné plus de six mois d'existence. J'ai fait, en ce qui me concerne, tout ce qu'il m'était humainement possible de faire, je vous ai envoyé tout l'argent que mon oncle royal, Richard-Cœur-de- Lion, m'a octroyé; j'ai armé des hommes d'Aquitaine, qui sont venus se faire tuer courageusement sur la terre d'Allemagne, et ce sang, et cet argent ont été répandus et dépensés en vain.
Ou vous m'aviez promis plus que vous ne pouviez tenir, mes seigneurs, ou vous avez trahi la cause que vous aviez juré de servir.
Un silence solennel suivit ces paroles, et ce ne fut que quelques instants après que Vitelsbach crut devoir répondre au neveu de Richard- Cœur-de-Lion.
— Quand Philippe de Souabe monta sur le trône de l'empire, ditil, nous avons voulu tenter un effort suprême-, mais l'Allemagne était fatiguée des guerres continuelles qu'elle a à subir. Philippe de Souabe n'avait point eu encore le temps de se faire hàir, on n'était pas las de lui-, il fallut attendre... mais siOthon, empereur, pense que le moment soit venu, qu'il parle! nos épées sont à lui!
Olhon-le-Superbe, à son tour, sembla se recueillir avant de répondre.
Quand il répondit enfin, ce fut d'une voix lente et sombre.
— Ce ne sont pas vos épées qu'il me faut, messeigneurs, prononça-t-iî, les yeux baissés, mais la tête haute.
— Qu'est-ce donc?
— Ce sont vos poignards !...
Un murmure d'étonnement accueillit ces paroles. Mais "Vitelsbach promena sur l'assemblée son regard assuré, et conserva toute sa fermeté et toute son audace.
— Oui, vos poignards, répéta-t-il.
— Nos poignards, comme nos épées, sont à Olhon, empereur. Puis il ajouta, en baissant la voix tout à coup :
LES FHANCS-JUGES. 291
— Il se passe d'étranges choses, depuis quelque temps, dans cotte association. Les hommes les plus courageux sont devenus faibles et pusillanimes, et l'on dirait que des traîtres se sont glissés dans nos rangs!...
— Des traîtres! fit Othon.
Le mot fut répété au loin sous les longues voûtes.
— C'est ce que nous saurons avant peu, poursuivit Vitelsbach, car sainte Vehme, Dieu merci, a toujours ses longs bras et ses yeux qui percent les ténèbres.
— En attendant, reprit encore le comte Otto de Vitelsbach, si chaque membre de cette institution avait, comme moi, l'amour profond de l'empereur que nous avons choisi, la haine implacable de celui que nous laissons vivre, l'Allemagne serait bientôt délivrée, et l'association reverrait fleurir son influence.
— A mort! à mort Philippe de Souabe ! crièrent tous d'une voix les francs- juges qui entouraient le trône.
— Est-ce sérieux, cela? demanda Vitelsbach amèrement.
La colère fit onduler, en frémissant, la foule des francs-associés. L'espoir entrait dans le cœur d'Othon.
— Eh bien! s'écria Vitelsbach en arrachant un poignard d'une panoplie qui ornait l'une des colonnes du temple souterrain, que chacun jure ici , à son tour, de combattre ou de tuer Philippe de Souabe.
L'exaltation était à son comble.
Ce qu'on venait d'entendre, ce doute injurieux et méprisant, la colère de Vitelsbach, la présence d'Othon, surexcitaient les esprits, et chacun vint en ordre, le poignard à la main, jurer, par le sang du Christ, la mort de l'empereur Philippe.
Un seul homme s'était tenu à l'écart pendant cette lugubre procesiion, et quand vint son tour de marcher vers le trône, il jeta loin
292 LES TRinUlVATTX SECRFTS.
de lui son poip:nard, brisa son épée sur son genou, et fit tomber le masque qui cachait son visage.
C'était Konrail de Hambcrg, le jeune héros des guerres d'Italie.
Viteisbach le reconnut, et ses yeux brûlèrent.
— Jure! s'écria-t-il.
Konrad soutint son regard terrible.
— Jure î ou tu es mort !
— Je ne jurerai pas! répondit Konrad, sans pâlir. Puis il ajouta, en faisant un pas vers le trône :
— Philippe de Souabe est notre souverain légitime ; il a été proclamé par tout ce que l'Allemagne reconnaît de plus noble et de plus illustre-, il a été couronné à Aix-la-Chapelle par le nonce du pape-, toute tentative contre lui est un crime, toute révolte est une trahison contre l'Allemagne^ je ne jurerai pas!...
On eût dit que Viteisbach était secrètement heureux de cette résistance.
— Songe, reprit-il en adoucissant la sévérité de sa voix pour feindre la clémence paternelle ; — songe que tu trahis ainsi tes devoirs envers noire association.
— J'ai jeté mon poignard, j'ai brisé mon épée, répartit Konrad ; je ne fais plus partie de votre association !
— Songe alors, dit Viteisbach, que, dès ce moment, nous te déclarons auban de la vehme, et que, dans quelque lieu que tu ailles, nos poignards sauront l'atteindre...
— J'ai combattu cinq ans les ennemis de l'Allemagne, sans craindre leurs épées, répondit Konrad avec dédain^ je saurai vivre en paix sans craindre vos poignards.
i— Soit!... acheva Viteisbach, sois donc libre ^ remonte paisible* ment sur la terre \ mais, dans huit jours, tu trouveras l'arrêt qui te condamne, à la porte même du palais de ton empereur.
Konrad sourit avec dédain, toisa fièrement Vitelsbach, et sortit enfin du lieu de réunion, sans même presser le pas.
Une heure après, il courait, ventre à terre, sur la route de Bamberg.
L'empereur Philippe-de-Souabe habitait alors Bamberir, avec toute sa famille et toute sa cour.
L'Allemagne était assez calme depuis quelque temps, et ce prince jouissait en paix du fruit d'une bonne et sage administration.
Autour de lui, vivaient une foule de chevaliers, et c'étaient chaque jour de nouvelles fêtes et de nouveaux plaisirs. Bamberg était une ville triste par elle-même, mais la présence de la cour lui donnait un mouvement inaccoutumé -, des flots de seigneurs et de peuple circulaient à tout instant dans les rues -, on entendait le bruit des fanfares, le piaffement des chevaux, le tumulte des grandes cérémonies, et ce concert plaisait fort à Philippe, qui s'imaginait, comme tous les princes, que l'Allemagne était là où il se trouvait, et que la joie de tous ces hommes qui l'entouraient, n'était qu'un reflet de la joie qui illuminait son empire.
La princesse Irène était loin de partager la quiétude de son père, et elle ne se laissait pas enivrer par ce bruit et cet éclat, qui lui semblaient factieux.
De vagues pressentiments oppressaient son cœur.
Sa pensée inquiète cherchait vainement la cause de ce trouble qu'elle éprouvait, et elle se laissait aller parfois à des défaillances étranges, comme tous ceux que cherche le malheur.
Il y avait déjà quelques jours qu'elle n'avait vu Konrad de Ham berg parmi cotte foule de courtisans qui entouraient le trône, et son regard le demandait partout. Quand elle le revit, Konrad était si pâle, il semblait tellement absorbé par des préoccupations de toutes sortes, qu'elle sentit son inquiétude s'augmenter encore.
Konrad était revenu, en effet, à la résidence impériale, et dès son
2î)i LES TRIBrNAUX SECRKTS.
arrivée, ii avait voulu pénélrer jusqu'auprès de rcmpernur-, mais toujours quoique circonstance lui avait fermé les portes du palais.
Cependant chaque moment de retard pouvait être fatal -, il était important que l'on prît au plus tôt des mesures énergiques-, la tranquillité de l'empire, la vie de l'empereur y étaient intéressées.
Mais il y a des falalilés.
Konrad ne put pénétrer jusqu'à Philippe de Souabe.
Et pourtant Philippe de Souabe, qui avait une confiance aveugle, se promenait chaque jour aux environs de Bamberg, seul, en vêtements de soie.
Il traversait souvent à pied les rues les plus fréquentées de la ville-, un assassin n'avait qu'à étendre le bras, certain de toucher sa poitrine!
Konrad, lui, ne le rencontrait pas!
Et Konrad frissonnait en songeant au malheur de Tempire, tombant entre les mains sanglantes d'Othon d'Aquitaine -, il songeait à la famille de son maître, à sa fille Irène. Othon, empereur, aurait-il quelque chose à refuser au comte Otto de Yilelsbach? Ce n'est pas que Konrad aimât d'amour la fille de l'empereur -, il avait le respect trop profond de tout ce qui touchait au trône, pour oser jamais élever ses prétentions jusque là.
Mais Irène était douce et bonne -, elle était belle, jeune-, elle était femme, en un mot-, et Konrad, entraîné irrésistiblement vers elle, éprouvait le besoin de la protéger et de la défendre.
Qu'allait-elle devenir, en effet, si le poignard d'un assassin ouvrait à Othon le chemin de l'empire? Konrad fermait les yeux de son esprit pour ne pas voir Vitelsbach devenir, par la violence, l'époux de la malheureuse princesse.
Cependant rien encore n'était perdu, et Konrad comptait bien ne pas perdre la première occasion qui se présenterait de parler à Philippe de Souabe, ou à Irène elle-même.
Un soir, Konrad, qui avait pris la mission de surveiller les abords du palais, et qui se multipliait pour exercer cette surveillance, Konrad errait seul dans les jardins qui entouraient la résidence impériale.
Il y avait fête au palais -, mais Konrad se mêlait rarement aux courtisans, et se tenait à l'écart, observant tout ce qui se passait, et attendant l'empereur.
Les salons étaient encombrés d'hommes et de femmes, les lumières resplendissaient, une douce harmonie invitait chacun au plaisir. Konrad avait quitté le bal, et, dans l'ombre et le silence, il méditait sur les moyens de couvrir l'empereur, et de le protéger contre les audacieuses tentatives que préparait sans doute l'association des francs-juges.
Il y avait déjà longtemps qu'il était là caché, dans un bouquet d'arbres touffus, quand il crut entendre remuer à ses côtés.
Il remarqua bientôt après des hommes qui vinrent s'arrêter à deux pas de lui, derrière une muraille de verdure.
— Et celte chambre dont vous parlez, dit le premier, vous m'assurez que l'empereur y viendra?
— Je vous l'affirme, répondit le second.
— Et comment ferai-je pour pénétrer sans être aperçu, au milieu de cette cohue qui se presse de toutes parts?
— Je vous conduirai.
— Étes-vous déjà entré au palais?
— Tout à l'heure.
— Irène était là?
— Elle y était.
— C'est bien I Vous n'avez, pour votre part, oublié aucune des recommandations qui vous ont été faites?
— Aucune !
— Vous serez dans une heure à l'auberge des Trois-Piliers, sur la route d'Erfurlli.
2^6 LFS TRinTINAUX SECRETS.
— J'y serai.
— Allez donc !... Prenez ceci, et que Dieu nous proiè;,'e Que Dieu vous protège !
C'était toujours le dernier mot des francs-associés entre eux. Konrad retenait son souffle pour écouter mieux. L'iiomme qui venait de parler remit à son compagnon un parchemin, qu'il lira de dessous son manteau.
Puis ils reprirent leur marche vers le palais, dont ils paraissaient connaître à fond tous les détours.
Konrad n'avait pas quitté sa place 5 mais dès les premières paroles des deux hommes, il les avait reconnus tous deux. L'un était un des saints juges du Tribunal secret d'Erfurth.
L'autre était le comte Otto de Vitelsbach, lui-même. Le cœur de Konrad battait avec force.
Sa première idée fut de les attaquer, de les arrêter, de les mettre, enfin, dans l'impossibilité d'exécuter leur ténébreux complot ; mais il n'y avait personne là qui pût le seconder, et il craignait de succomber, sans avoir sauvé ou prévenu l'empereur.
Ils étaient armés jusqu'aux dents, et il n'avait que sa frêle épée de parade.
Dès que les deux hommes eurent disparu, il se précipita vers le palai>, et y entra, cherchant partout l'empereur, ou Papenheim, maréchal héréditaire et grand-prévôt de l'Allemagne. Mais l'empereur venait de s'éloigner, et il avait emmené avec lui son grand-prévôt.
Konrad se désespérait.
Ce n'était pas un héros de roman que ceKonrad. — Si nous l'avions fait à notre guise, nous l'eussions fait un peu moins niais.
Mais l'histoire est là.
Prenons le Konrad naïf, brave, bel homme et un peu jobard que Vhistoire nous donne.
Donc Konrad se désespérait. C'était le fort de son rôle.
Tout en se désespérant, cependant, il cherchait.
C'était maintenant, surtout, que tout relard pouvait être fatal- dans un instant, peut-être, il serait trop tard pour préserver l'empereur!
Konrad courait comme un insensé à travers les salons encombrés, sans savoir précisément où il allait, demandant partout l'empereur, qu'il ne trouvait pas, et ne rencontrant partout que des indifférents qui songeaient à toute autre chose qu'à l'Allemagne.
Enfin, il arriva dans un dernier salon, caché par de somptueuses ^ portières, et dans lequel des lampes d'albâtre répandaient une lumière vague et douteuse.
Dès qu'il y eut pénétré, il poussa un cri de joie et s'arrêta.
Irène était dans ce salon, et elle y était seule.
— Madame! madame! cria Konrad, dès qu'il l'eut aperçue, il n*y a pas un instant à perdre... un grand danger menace l'empereur... il y va de ses jours... où est-il?
Irène avait relevé le front au son de cette voix aimée : elle regarda Konrad, et lui sourit.
Peut-être qu'à cette heure même, où Konrad apparaissait, Irène songeait à Konrad.
— L'empereur ne court aucun danger dans ce moment, réponditelle j l'empereur est là, et il y est avec monseigneur Papenheim.
En parlant ainsi, Irène désignait une porte qui était à sa droite.
— Et il n'y a pas d'autre issue? demanda Konrad.
— Aucune autre.
— Et vous êtes sûre du grand-prévôt?...
Irène répondit à cette- question par un franc et Joyeux éclat de rire, devant lequel Konrad demeura interdit. Il reprit presque aussitôt :
— Écoulez-moi, madame, dit-il d'un ton grave, écoutez-moi sérieusement, et comme la révélation que j'ai à vous faire mérite d'être entendue...
Tout h Plieiire, là, dans le jardin du pflluis, j'étais srulj el j'ai j}ntendu deux hommes, deux hommes que je connais, et qui sont capables de tout, conjurer la mort de l'empereur.
Ces deux hommes appartiennent h l'association des Francs-Juges ^ el ils ont juré qu'avant une heure l'empereur ne serait plus.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel Irène parut se recueillir-, puis elle reprit :
— Je répondrai sérieusement à voire révélation, seigneur de Hamberg, dit-elle, et comme le mérite le dévouement que vous portez à mon père, et dont je vous remercie pour lui : l'empereur est ddhs ce moment dans le salon contigu; il n'y a à ce salon d'aulfe issue que celle-ci, et si l'assassin se présente ddns celte chambre, je sais, sire de Hamberg, que vous ne lui laisserez pas le temps d'arriver près de mon père.
— Mais alors, répartit Konrad, après quelques secondes d'hésitation, et avec un rayon dans les yeux, vous in' autorisez donc à rester ici ?
Nous vous avons dit que ce chevalier Konrad était souverainement naïf.
— Sans doute... répliqua Irène doucement.
— Jusqu'à la fin du bal?
— N'y va-t-il pas du salut de l'empire? répondit Irène avec un sourire plein de tinesse et de bonté.
Car la finesse des petites princesses est aussi proverbiale que la naïveté des preux chevaliers.
Une émotion inconnue sillonna le cœur de Konrad, et soii âme tout entière tressaillit.
Il ne savait que penser.
Le regard d'Irène était si doux ! sa voix avait des itiQexions charmantes...
Il ne savait que penser.
ai
Ce fut la princesse Irène qui rompit le silence,
— Vous connaissez donc des francs-juges ? denjanda-t-^elie avec une petite moue qui disait toute sa frayeur.
— J'ai fait partie de Tinstitution , répondit Konrad.
— On dit, cependant, que les francs-juges soat Jes ennerois de mon père...
— Et l'on ne se trompe pas-, c'est cette raison qui m'a fait rompre violemment les liens qui m'attachaient à ces hommes.
— Et sont-ils nombreux?
— Ils l'étaient.
— Et qui donc a pu en diminuer le nombre?
— La sagesse de l'empereur et la bonté de sa fille,
— Comment ! j'y suis aussi pour quelque chose ?
— Oui, vous, madame, vous, que Dieu semble avoir placée à côté du trône pour être l'ange de la réconciliation. Toute l'Allemagne vous a vue, et toute l'Allemagne vous aime 5 et, je puis bien vous le dire, à part quelques insensés, comme Vitelsbach, je gage qu'il suffirait d'un seul de vos regards pour désarmer bien des rebelles.
Tout naïf qu'il était, ce petit Konrad plaça adroitement ce mot contre Vitelsbach.
Un nouveau silence succéda à ces paroles,
Irène avait laissé tomber sa tête dans ses mains , elle la releva tout à coup avec vivacité.
— Konrad, dit-elle d'une voix rapide et émue, ne venez-vous point de prononcer le nom de Vitelsbach?
— Vitelsbach est le grand-maître de l'association. Irène pâlit et trembla sur son siège.
— Lui! murmura-t-elle.
— Qu"avez-vous? madame, s'écria Konrad effrayé.
— Oh! vous avez raison! vous avez raison, poursuivit Irène.
300 LES TRintJNAirX SECRETS.
Los jours de l'empereur sont en danger... car col homme est son plus implacable ennemi.
— D'où le savez-vous?
— 11 y a longtemps déjà que je le sais!... Ce Vitelsbach a fai. demander mu main.
— Est-ce possible?
— Lui, grand-maître des francs-juges! répétait Irène absorbée.
— Ah ! s'écria Konrad, je me demandais pourquoi je le haïssais ! Cet^te dernière parole était échappée à Konrad ; c'était presque un
aveu.
Il attendit en tremblant et en baissant la tête la colère d'Irène.
Mais Irène ne se fâcha pas.
Pendant une grande heure, ils demeurèrent ainsi ensemble, devisant de mille choses, prenant mille résolutions impossibles, et toujours revenant, quoi qu'ils fissent, aux sentiments qu'ils éprouvaient et qui emplissaient leur cœur cl leur pensée. Konrad se sentait aimé, et cette assurance jetait dans son cœur une joie incomparable •, de son côté, Irène était joyeuse du bonheur de son chevalier.
Irène n'avait rien avoué à Konrad, Konrad avait caché son amour à Irène, et tous les deux savaient qu'ils s'aimaient.
Konrad sortit, enfin, parce qu'Irène lui dit :
— Mon père va regagner ses appartements.
Chose étrange ! Konrad craignait maintenant la vue de l'empereur.
Quand il descendit dans les jardins du palais, le jour commençait à poindre à l'horizon ; l'air frais du matin le frappa au visage, et cette sensation toute extérieure le ramena instantanément à la réalité de sa position. Il se rappela les deux hommes qu'il avait rencontrés la veille en cet endroit même, et songea au danger permanent qu'allait courir son maître, son maître qui lui était à présent mille fois plus cher : le père d'Irène !
Il n'osait pas s'éloigner.
LES FKANCS-jnOES. 304
Cependant, la foule s'était écoulée depuis longtemps, il n'y avait plus, de loin en loin , que quelques rares sentinelles : sa présence pouvait paraître étrange, à une pareille heure de la nuit, et quand il n'avait aucune raison plausible à alléguer.
Il quitta à regret les jardins, franchit la grille, et arriva enfin sur la place extérieure.
Un morne silence régnait de toutes parts.
Konrad pensait à Irène, Irène qui l'aimait, Irène qui était pure et candide comme un ange du ciel.
Avant de s'éloigner, il se retourna pour embrasser encore d'un dernier regard cette habitation qui était la sienne...
Mais quelle fut sa surprise, quand il aperçut, suspendu à la grille du château, un écriteau qu'il n'y avait point vu en passant.
II s'approcha et lut:
« A toi, Konrad, chevalier, seigneur de Hamberg, le Tribunal « secret d'Erfurth!... les formes de la justice fraternelle seront « abrégées, et tu mourras avant huit jours. »
Au bas était le sceau mystérieux, figurant une corde et un poignard.
Konrad avait reconnu l'écriture du comte Otto de Vitelsbach.
Il tressaillit violemment et , par instinct , il porta la main à la poignée de son épée, qu'il dégaina.
Il était temps.
Deux hommes masqués venaient à lui, vêtus du costume de franc-juge.
L'un portait un énorme bâton de voyage.
L'autre portait une épée.
Konrad voulut les tenir à distance de son épée -, ils s'arrêtèrent d'eux-mêmes.
— Ko^'fad de Hamberg, dit alors l'un d'eux, l'empereur Othon te pardonne, à condition que tu reviendras à l'association -, Tempereur
302 LES TRinïTNAUX RECRITS.
l"a en grande estime, et il nous envoie vers loi le conjurer unedernlèrc fois de revenir vers (es frères ', Konrad, le ycux-tu?...
— Il n'y a pas d'empereur Ollion, répondit Konrad; — je ne connais que l'empereur Philippe!
— Prends garde! prononça l'autre franc-juge d'un ton rude. Pour toute réponse, Konrad fouetta l'air de son épée impatiente,
et tenta de se frayer un passage. Mais celui qui avait parlé le dernier, riiommc au bâton de voyage, en asséna un coup vigoureux sur l'épée du jeune chevalier dont il brisa la pointe.
Le combat commença aussitôt.
Les chances étaient déjà trop inégales, cependant Konrad se rua sur son adversaire avec une fureur qui croissait à chaque instant.
Il n'ignorait pas que c'était pour lui une question de vie ou de mort immédiate, que les assassins ne lui feraient aucun quartier.
Et il voulait vivre, maintenant qu'il se savait aimé, aimé par la fille de l'empereur!...
Le combat dura longtemps.
Celui des francs juges qui portait l'épée semblait se jouer des efforts de Konrad. II attendait, impassible et froid, que la fatigue lui vînt.
II parait tous les coups que lui portait Konrad avec une adresse merveilleuse, et, à diverses reprises déjà, il lui avait fait des blessures d'où le sang s'échappait avec abondance. Konrad continuait la lutte vaillamment 5 il ne voyait pas son sang couler.
Enfin, à un moment où, las et désespéré, il sentait la tatigue briser sa main, il s'élança sur son adversaire.
L'homme au bâton guettait cet instant.
Il jeta son arme dans les jambes du jeune chevalier, qui trébucha et tomba.
— Au nom du comte Otto, prononça le premier franc-juge, en lui plongeant son épée dans le cœur.
— Irène! Irène!... murmura Konrad de Hambergen mourant.
LfeS ^îlANCS-JtGEî». 3Ô3
Et ses yéti^ se fermèrent pour fie plus se rouvrir.
Les deux francs-juges avaient disparu.
Le lendemain, toute la ville de Bamberg apprit que le jeune Kofiràd, dertlier l'ejeton d'Uiie race illustre, avait été assdsslhé.
Et chacun put àllef voir et Reconnaître le poignard de Tàssociatioft des Francs-Juges, que Ton avait oublié à dessein dans le sang.
A côté de l'endroit où il était tombé, les assassins avaient cloué tin second écritoau sur lequel était gravés ces mots :
« Ici est tombé, sous le poignard d'un franc-juge, Kourad del tiamberg, lâche et parjure.
Irène pleura publiquement la mort de son amatit, et demanda h son père l'autorisation de se retirer dans un couvent. Cette autol'isution lui fut accordée.
On dit que dans la cellule choisie par la fille de l'empereur, entre le prie-Dieu d'ébène et la couche modeste où gémissait son insomnie, il y avait un coffre noir, comme le prie-Dieu, mais fermé par une clef d'or.
On dit que, tous les soirs, ti*ène ouvrait ce coffre et restait de longues heures en larmes et en prières.
Ce coffre noir, à clef d'of, contenait le corps embaumé du chevalier Konrad...
Cet événement, en jetant la consternation et la stupeur, non-seulement dans Bamberg même, mais encore dans toute l'Allemagne, fit ouvrir les yeux de Philippe de SoUabe et lui inspira la pensée de prendre immédiatement des mesures énergiques contre cette redoutable association, qui osait si ouvertement braver sa puissance el n'hésitait pas à choisir ses victimes jusqu'aux pieds du trône.
Il envoya des troupes dans les environs d'Erfurth, à Bade, partout; mais de tous côtés les francs-juges avalent disparu, et on n*en put saisir aucun.
Deux semaines se passèrent ainsi, cl, pendant ces deux semaines, chacune jour le bruit d'un nouveau meurtre arrivait jusqu'il Banibeij,'; partout où l'empereur avait un ami dévoué, cet ami disparaissait.
Et pour ijifon ne doutât point de la main qui avait frappe, pour que le soupeon n'allât point s'égarer, toujours on retrouvait dans la poitrine de la victime le poignard d'un franc-juge.
Une (erreur mystéiieuse commençait a se répandre de toutes parts.
On n'osait plus s'avouer le partisan de Pliilii)pc, car personne n'ignorait que c'était là le crime puni de mort.
Kl toutes les bouches répétaient à voix basse le nom du comte Otto de Vitelsbach, aussi redoutable que le nom de l'ange exterminateur des derniers jours.
On fuyait avec soin toute occasion de se trouver seul la nuit dans les rues de Bamberg.
Papenheim, le maréchal-héréditaire et grand-prévôt de l'Allemagne, hésitait maintenant à faire poursuivre les coupables, et Philippe lui-même se laissait gagner peu à peu par une épouvante sans nom.
Il regardait, en pâlissant, les rangs s'éclaircir autour de lui.
Que pouvait-il faire contre cet infernal poignard?
Vitelsbach 1 c'était Vitelsbach qui dirigeait ce poignard.
Mais où était Vitelsbach?
Philippe en fut bientôt à se demander si, parmi ses courtisans mêmes, il ne s'était pas glissé quelque traître...
En quelques mois, il vieillit de dix ans.
Cette existence ne pouvait pas durer de la sorte, Philippe résolut de quitter Bamberg et de se rendre à Aix-la-Cliapelie. Il espérait qu'ayant moins de contact avec le peuple même, il serait moins en évidence, ei, par conséquent, aurait moins à redouter une fin violente.
C'était le 23 juin 1208, on savait dans Bamberg que l'empereur devait partir pour Aix-la-Chapelle, et chacun s'apprêtait à l'accompaijuer de ses acclumalious et de ses noëls.
LFS FRANCS- JUGES. 305
Au résultat, Philippe de Souabe était aimé dans Bamberg : il avait fait bon nombre d'heureux autour de lui , et toute la ville reconnaissante afflua de bonne heure devant le palais du prince , pour le saluer à son passage.
Des hommes d'armes, des hérauts faisaient incessamment la voie, pour laisser la route libre , car l'on assurait que Philippe de Souabe traverserait la ville à pied, et ne prendrait sa monture qu'aux portes mêmes de l'enceinte.
Deux heures environ se passèrent ainsi, pendant lesquelles le tumulte augmenta encore, si bien que lorsqu'on annonça le prince, une grande confusion se répandit de toutes parts, et les hommes postés sur la place, pour y conserver l'ordre, eurent beaucoup de peine à contenir le peuple.
Une cause étrangère occasionnait bien certainement ce mouvement inaccoutumé, irrespectueux , mais nul n'eût pu dire d'où il provenait.
Seulement, çà et là, on remarquait à de certains moments, dans la foule, quelques hommes à figure sinistre, qui allaient et venaient, échangeaient parfois un sisrne convenu . et faisaient tout ce qui leur était possible , pour se placer sur le passage même de Philippe.
L'empereur avançait doucement , recueillant de toutes parts i'cxpression enthousiaste et spontanée du dévouement populaire.
Il était heureux, car la joie du peuple doit être la plus douce salisfaction des princes, et jamais joie plus franche n'avait éclaté sur le passage d'aucun empereur !... Le beau soleil de juin brillait au ciel-, toutes les voix de la nature semblaient elles-mêmes chanter et glorifier le souverain...
Tout à coup un tumulte effroyable se fit sur la place.
Toute cette foule, naguère si calme , se souleva comme une mer en fureur, et des cris de détresse s'élevèrent de tous côtés. I. 89
306 LES TRIBUNAtîX SECtlETS.
Chacun courait, sans savoir où il allait, tous parlaient d'un malluHir sans égal , et nul ne connaissait ce malheur.
Bienlôl cependant on apprit la vérité, cl la nouvelle se K'pandit avec la rapidité de l'étincelle électrique à tous les coins de Damberg, à tous les coins de rempirel
L'empereur avait été assassiné!
On racontait qu'au moment où Philippe de Souabe s'avançait, ému de tous ces témoignages de sympathies, un homme masqué était tout à coup sorti des rangs, s'était précipité sur lui.
Cet homme l'avait frappé de son poignard.
Puis, le crime une fois consommé , il avait tenté de fuir^ (^.
Mais Papenheim, le grand-prévôt, s'était élancé à sa poursuite, l'avait atteint presqu'aussitôt, et devant le peuple entier il avait arraché le masque qui couvrait son visage.
Un cri était sorti en même temps de toutes les poitrines : — l'assassin était le comte Otto de Vitelsbach.
Cette fois le grand-raaitre de l'association des francs-juges n'avait point voulu laisser à un membre subalterne l'honneur insigne de frapper une victime impériale I
Cependant l'exaspération succéda bientôt à la stupeur.
De tous côtés on criait par la ville :
A mort! à mort Vitelsbach!...
A mort les francs-juges !...
Mais le grand-prévôt ne voulait point de cette justice d'occasion. Il prétendait que le châtiment de Vitelsbach fût exemplaire.
Vitelsbach fut jeté dans un cachot.
Le peuple en fut pour ses cris.
On ne lui donna pas le corps de Vitelsbach.
Mais le peuple ne perdit rien pour attendre.
Les luttes pour l'empire recommencèrent aussitôt , et plus acharnées que jamais j des troupes de partisans se remirent en campagne,
LES TRANCS-JUGES. 307
profitant de ces instants de troubles pour dévaster, incendier et piller.
De leur côté les francs-juges mirent en mouvement leurs mille moyens d'action pour terrifier les geôliers et délivrer leur grandmaître.
Mais tout fut inutile, Papenheim garda son prisonnier jusqu'au moment où il le livra à la justice régulière. Vitelsbach périt quelques mois après sur la place de Bamberg. Il eut la tête tranchée à l'endroit même où il avait commis son crime.
Ollion-le-Superbe était alors empereur, il avait succédé à Philippe, assassiné, et s'était empressé, une fois sur le trône, d'oublier les amis un peu suspects qu'il avait rencontrés dans les souterrains d'Erfurth.
Nous sommes désespérés de dire qu'Othon-le-Superbe épousa la blonde et charmante Irène, fille de Philippe de Souabe, — et que la douce princesse laissa sans doute dans sa cellule le coffre noir, à clef d'or, où était le corps embaunré de Conrad de Hamberg. Ainsi finissent les romans de l'histoire !
Quant à Othon de Saxe, une fois sur le trône, il porta de rudes coups à l'association des francs-juges.
Rien de tel qu'un conspirateur couronné pour traquer les conspirations.
Voyez (sans comparaison) Vidocq devenu agent de police I Comme il dépistait ses anciens camarades ! Othon-le-Superbe fit disparaître les plus dangereux parmi les francs-juges, donna des emplois publics à quelques-uns, ôta, en un mot, à l'institution toute sa force, en la privant de ses membres les plus audacieux et les plus intelligents.
L'association eut beaucoup de peine à se remettre de ce coup, et Othon eut un règne assez tranquille sous ce rapport.
Il n'en fut pas de môrae <îi> ses successeurs, ainsi que nous le verrons par la suite de celte histoire.
Les empereurs, en effet, ne faisaient que passer ; l'institution, au contraire, était permanente, et sous quelque règne que ce soit, il y a toujours assez de mécontents pour fournir des hommes à une révolution.
L'association avait cet immense avantage, que les traditions s'y transmettaient sans solution de continuité, et formaient un corps de doctrine dont chacun pouvait profiter. Nous allons revoir incontinent les francs-jugos à l'œuvre, et, cette fois, ce n'est plus avec le poignard qu'ils agiront, mais bien avec Tépée.
Ce ne sera plus un membre isolé de l'association qui se travestira en assassin, c'est un corps politique tout entier que nous allons voir sortir de dessous terre, et mouler jusque sur le trône môme.