‹ Les trichophyties humainesChapitre 49 sur 59 · I. — Étude clinique · texte numérisé non relu

I. — Étude clinique

Avant la description clinique, symptomatique de cette affection, il n’est pas inutile de déterminer, d’abord, dans quelles conditions d’observation le médecin doit se placer pour l’étudier avec profit.

Pour cette maladie, plus que pour toute autre, l’examen de la plaque malade, avant toute épilation, avant toute application thérapeutique, s’impose. Une fois de plus, je répète que le diagnostic des affections cutanées est le plus souvent impossible après une intervention thérapeutique, que les dermatologistes sont unanimes sur ce point. Parmi les dermatoses, il n’y en a aucune dans laquelle l’intervention active du médecin puisse défigurer l’aspect objectif des lésions comme dans les tondantes en général et la tondante à petites spores en particulier.

On peut considérer son diagnostic extemporané comme facile, à l’œil nu, mais à la condition expresse que les lésions causées par le parasite soient encore intactes.

On pourra répondre que le dermatologiste voit passer devant lui plus de cinquante lésions déjà traitées par d’autres médecins avant d’observer une seule lésion vierge de traitement.

Cette objection est juste ; l’inanité des traitements des tondantes amène souvent le malade échanger de médecin; l’observation des lésions neuves est rare. C’est pourquoi je donnerai d’abord le moyen de laisser le cheveu malade reprendre ses

caractères morbides spontanés, et cela, en continuant cependant un traitement actif de la maladie.

On fera couper les cheveux ras. On placera sur le cuir chevelu du petit malade un épais matelas de coton iodé, après quoi onrecouvrira la tête d’un bonnet de bain caoutchouté.

Dans ces conditions, on pourra, sous le bonnet, laisser croître les cheveux sains et malades pendant trois semaines. Tous les deux jours, on enlèvera le bonnet et le pansement, pour nettoyer au savon le cuir chevelu, laver le bonnet et changer le coton iodé.

L’expérience prouve que la vésication produite d’ordinaire par le coton iodé laissé en permanence ne se produit pas au cuir chevelu. Ce pansement est donc très bien supporté et indolore.

De plus, aucune inoculation nouvelle ne se produira dans cette atmosphère confinée et saturée de vapeurs d’iode. Enfin, sans vouloir faire de ce traitement, d’ailleurs coûteux, un éloge excessif qu’aucun traitement quelconque des teignes tondantes ne mérite, il est permis de croire qu’il n’est pas sans valeur même au point de vue curatif.

Pour le moment, c’est le diagnostic qui nous importe et ce traitement le rend facile.

Au bout de trois semaines, tous les cheveux sains ou malades, bien que les spores de ces derniers soient stérilisées, ont repris intégralement les caractères objectifs qu’ils possédaient avant toute intervention thérapeutique.

Si l’on veut bien faire abstraction alors de toute idée préconçue, de toute théorie dogmatique, et aussi de toute l’éducation diagnostique de l’œil, éducation antérieure, faite avec des plaques de teignes tondantes, défigurées par le traitement, on pourra se convaincre de visu de la différence objective de la tondante spéciale de Gruby et des tondantes trichophytiques.

a) Lésion pilaire. — Sur le cuir chevelu, dans l’étendue de la plaque malade, chaque cheveu est revêtu, à sa base, sur trois millimètres de hauteur environ au-dessus de l’orifice pilaire, par un étui d’un blanc grisâtre : cette gaine semble un prolongement de l’épiderme folliculaire qui aurait accompagné le cheveu dans sa croissance.

Cet aspect est tout à fait surprenant et inoubliable quand on 1 a bien vu une fois; mais on conçoit qu’une lésion ainsi limitée

LA TEIGNE A PETITES SPORES

à la base du cheveu, sans fracture du cheveu, sans déglabration de la plaque, sans lésion épidermique, ne soit pour ainsi dire jamais remarquée.

Un peu plus tard, les cheveux se brisent à des hauteurs différentes (ordinairement à 6 ou 7 millimètres du follicule); l’étui pseudo-épidermique de leur base est dissocié, et la plaque malade se couvre de ces débris squameux, lamellaires, blanchâtres (Pityriasis alba parasitaire) qui donnent à la plaque son aspect vulgaire, le plus connu. A distance, on dirait que sur les plaques malades, on a répandu de la cendre dans les cheveux.

Si la plaque de tondante continue son évolution sans intervention d’aucune sorte, les cheveux malades, qui sont fins et qui sont devenus grisâtres, décolorés, sont tous couchés dans le même sens. Ils ont perdu toute résistance; avec les doigts on peut, d’un seul coup, en épiler plus d’une vingtaine i .

Si l’on veut examiner ce que cette épilation, aux ongles, a enlevé, qu’on dépose cette pincée de cheveux sur une feuille de papier blanc; ils demeureront tous parallèles, pris dans une lamelle épidermique, enlevée avec eux. Au-dessous de cette lame épidermique qui indique le point d’émergence du cheveu hors de l'orifice pilaire, la racine ne fait qu’une saillie d’un millimètre ou d’un millimètre et demi, et cette courte portion radiculaire, qui ne correspond pas au tiers de la racine totale (cassée dans le follicule), possède un diamètre double de celui de la portion aérienne du même cheveu. De plus, ce fragment de racine est blanc crayeux, et la portion aérienne, blanc grisâtre.

P) Lésion épidermique. Au contraire de la trichophytie tondante, dont la lésion primaire semble constamment épidermique, la tondante à petite spore parait débuter non par l’épiderme, mais par le poil, au niveau de l’orifice folliculaire, et quand l’épiderme est atteint, il ne semble l’être que secondairement au cheveu.

Quelquefois, mais très rarement, l’envahissement parasitaire de l’épiderme, entre les cheveux, se traduit par une lésion spéciale, autre que l’état squameux de sa surface. Cette lésion est alors tout à fait particulière. Son centre est un disque d’une couleur

1. J’ai dit déjà que dans la tondante trichophytique les cheveux malades, ordinairement hérissés en divers sens, sont assez espacés l’un de l’autre pour qu’on ne puisse les épiler qu’un à un. Dans la tondante de Grüby, les cheveux malades sont au contraire si près à près que la pince en épile toujours au moin cinq ou six d’un seul coup.

LES TRICIIOPHYTIES HUMAINES

bistrée, cerclé d’un double liséré érythémateux. Son aspect est ainsi celui d’une cocarde: deux cercles rouges concentriques séparés par uu cercle pâle 1 .

Cette lésion épidermique est fort rare : je ne suis pas sûr que l’évolution spontanée de la maladie la produise toujours; de plus il est rare d’observer exactement à ce moment une lésion encore non traitée.

Mais il peut arriver au contraire que l’épilation démontre la forme en cocarde de la lésion (fig. 151). Sur un cuir chevelu épilé, les parties saines sont blanches, et les plaques teigneuses sont grises. Cette couleur grise est due aux racines que l’épilation a cassées sans les extraire, et qui demeurent un peu visibles par transparence dans l’épaisseur du cuir chevelu.

Or il arrive que le dessin formé dans le cuir chevelu par les. racines cassées reproduit la cocarde aux deux lisérés concentriques que nous venons de décrire (fig. lolj.

Les lésions larges de 4 centimètres seules montrent cette forme* et les plaques arrêtées par le traitement avant qu’elles ne soient parvenues à ces dimensions ne les montrent pas.

Telle est la maladie à sa période d’état. Et là se bornent toutes ses lésions. Le microsporum Audouïni est un parasite du cheveu de l'enfant ; il ne cause qu’une tondante , et jamais on ne le voit, comme le trichophyton, causer chez l’adulte de lésion circinée de la peau glabre, ni de sycosis de la barbe, ni de lésions mycosiques unguéales 2 .

y) Évolution de la maladie. A la longue, la plaque de tondante rebelle perd ses caractères objectifs initiaux. Et souvent, alors même que des plaqués nouvelles prennent naissance à côté de la première, les cheveux malades de celle-ci disparaissent pro-

1. Il en existe un très remarquable moulage au musée de l’hôpital Saint-Louis, pièce n° 612.

2. Dans une épidémie de cent vingt cas où le parasite semblait par ses inoculation successives avoir augmenté de virulence, j’ai vu plusieurs fois de légères efflorescences épidermiques sur la limite du cuir chevelu. Ces efflorescences, simples exfoliations de la couche cornée, ressemblent à l’esfoliation que provoque une application de teinture d'iode et n’aboutissent jamais à la constitution du cercletrichophy tique.

Une fois seulement sur cent quatre-vingt-douze malades, j’ai observé sur la peau glabre d’un enfant ce même érythème en cocarde, à double liséré rouge, que j’ai, décrit plus haut sur le cuir chevelu.

Cette lésion de forme objective toute spéciale a donné, à la culture, le microsporum Audouïni en abondance.

LA TEIGNE A PETITES SPORES

gressivement. Sur sa. surface le cuir chevelu semble s’amincir et s’atrophier. Les cheveux malades sont remplacés par des follets grêles et rares qui deviennent progressivement plus nombreux et plus gros, et tendent à reprendre l’aspect des cheveux normaux. Mais cet état torpide peut, durer pendant de longs mois, et pendant tout ce temps, à l’examen microscopique, on retrouve de-ci de-là, quelques cheveux encore recouverts de parasites, alors même que la plupart des cheveux d’abord malades ont retrouvé leur état normal.

Cette tondante est la plus fréquente des mycoses externes que l’enfant peut contracter, car sur deux cents tondantes prises au hasard, cent vingt environ relèveront du microsporum Audouini.

C’est aussi la plus contagieuse. C’est la vraie tondante épidémique des écoles, celle qui peut faire trente, quarante, cinquante contagions en quelques semaines dans une division scolaire. Lorsqu’on porte assurément le diagnostic de cette affection chez un seul enfant d’une école, on peut d’avance affirmer qu’un certain nombre des enfants du même groupe en sont pareillement atteints. C’est dans les inspections de ces écoles contaminées qu’on peut alors surprendre la lésion à son tout premier début, à un moment où d’ordinaire le diagnostic n’est jamais fait.

Enfin, cette teigne est grave, non seulement par son extrême contagiosité, mais aussi par sa durée extraordinaire. C’est la vraie tondante rebelle, celle qui peut persister pendant des années. On peut dire que sur un groupe d’enfants malades, le premier tiers se trouve guéri en huit ou dix mois, le second en douze à quinze mois environ. Les guérisons des derniers s’échelonneront ensuite à des intervalles de plus en plus éloignés...

Cependant c’est une maladie extrêmement bénigne, en ce sens qu’elle demeure exclusivement épidermique, qu’elle est absolument indolore, sans aucune importance au point de vue de la santé générale de l’enfant. Enfin elle se termine invariablement par la guérison complète. Il n’est pas un cheveu atteint qui ne finisse par repousser même spontanément, et par retrouver l’intégralité de ses caractères.

o) Diagnostic clinique. Cette maladie ne pourrait être confondue qu’avec l’une quelconque des tondantes trichophytiques, relevant des différentes espèces que j’ai étudiées plus haut.

En dehors de leur siège, ces maladies n’ont réellement entre elles que peu de caractères communs.

LES TRICHOPIIYTIES HUMAINES

Les nombreuses erreurs de diagnostic qu’elles font encore journellement commettre, les confusions auxquelles ces affections ont donné lieu, et les difficultés — historiques — qu’a rencom trées leur différenciation définitive, ne peuvent avoir qu’une explication. C’est que les principaux symptômes différentiels de chacune sont offerts par le cheveu. Je l’ai dit déjà, il estévident a priori qu’une différenciation qui repose sur la forme objective d’un organe d’un cinquième de millimètre de diamètre n’est pas visible pour tous les yeux.

Quoi qu’il en soit, si l’on veut récapituler brièvement les symptômes qu’offre le cheveu dans les deux tondantes mycosiques, on peut dire :

1° Que dans la tondante trichophytique commune le cheveu est cassé court, qu’il est gros, fortement coloré, non engainé à sa base, assez rare sur la plaque malade 1 ;

2° Que dans la tondante spéciale de Gruby , les cheveux parasités sont fins, grisâtres, abondants, très près l’un de l’autre, couchés dans le même sens. Et que de plus chacun d’eux est engainé, sur 3 millimètres de hauteur, à sa base, d’une sorte de gaine grise qui semble une pellicule épidermique.

Ainsi doivent être distinguées, par le seul aspect — à l’œil nu — du cheveu malade, les deux teignes tondantes que le médecin peut rencontrer

J’ajouterai que, inversement au favus qui s’observe à tout âge, car son évolution est chronique, progressive et indéfinie, la tondante trichophytique ne s’observe guère que de la seconde enfance à la puberté, et que la mycose spéciale de Gruby , contractée presque exclusivement dans la première enfance, ne se rencontre plus que rarement au delà de huitans, sauf comme reliquat d’une contagion antérieure, ou dans un foyer épidémique très actif.

Page 1