DEMI-SIÈCLE
Les faits qui précèdent étaient publiés depuis plus d’une année; ils avaient reçu des témoignages confirmatifs et aussi,
POSITION DE LA QUESTION
comme des faits nouveaux, rencontré des incrédulités, lorsque je m’aperçus, en étudiant la bibliographie du sujet pour cet ouvrage alors en préparation, que les mêmes faits avaient été énoncés il y a cinquante ans déjà.
L’exposé de ce point d’histoire est à sa place après le chapitre qui précède et terminera comme il convient ce premier aperçu de la question trichophytique.
C’est en 1842, 43 et 44 que les trois types décrits plus haut ont été découverts pour la première fois, et différenciés avec une extrême précision dans trois mémoires de M. Gruby.
Cependant, ces travaux, à peine mentionnés par les auteurs, sont encore aujourd’hui considérés par tous comme des ébauches fort imparfaites et leurs descriptions comme en grande partie erronées.
Je dois, avant tout autre, rendre justice à ce premier observateur, qui a droit à sa découverte, et considérer comme heureuse la confirmation des faits précédents, apportée par des travaux anciens dont je n’avais pas connaissance. C’est comme une vérification de mes propres recherches, que l’on aurait faites après elles.
A. Trichophy ton mégalosporon ectothrix.
Le premier mémoire de Gruby, qui ait trait aux trichophy tons, a pour titre :
Sur une espèce de mentagre contagieuse résultant du développement d'un nouveau cryptogame dans la racine des poils de la barbe chez l'homme 1 .
C’est la description de notre trichophyton mégalosporon ectothrix. J’en détache le passage le plus saillant :
« J’ai l’honneur de soumettre au jugement de l’Académie mes recherches sur une troisième espèce de cryptogames 3 qui s’établit dans la gaine du poil de la barbe chez l’homme et qui vient y constituer une maladie qui n’a pas été jusqu’ici suffisamment caractérisée.
« ... L’examen microscopique du poil démontre que toute sa partie dermatique est entourée de cryptogames formant une couche végétale, entre la gaine du poil et le poil lui-même, de telle
4. Comptes rendus de l’Académie des Sciences. Paris, t. XV, p. 512 et suiv.
2. Les deux premiers mémoires de l’auteur avaient trait, l’un au muguet, l’autre au favus.
LES TRICIIOPHYTIES HUMAINES
sorte que le poil est enfoncé dans une gaine exlusivement formée de cryptogames, comme un doigt dans un gant.
« ... Ils prennent naissance dans la matrice du poil et dans les cellules dont sa gaine est composée et ils remontent pour envelopper la partie du poil engagée dans la peau .
B. Microsporum Audouini.
Le deuxième mémoire est intitulé :
Recherches sur la nature , le siège et le développement du porrigo decalvans ou phyto-alopêcie 1 .
Et il commence par ces mots :
« Le porrigo decalvans se caractérise comme on sait par des plaques arrondies, couvertes d’une poussière blanche et de petites écailles grisâtres, et par la chute des cheveux.
« ... En soumettant au microscope les cheveux provenant d’individus atteints de cette maladie, on y remarque une grande quantité de cryptogames qui les entourent de tous côtés et leur forment une véritable gaine végétale qui les accompagne depuis leur sortie de la peau jusqu’à une distance de 1 à 3 millimètres.
« En examinant au microscope la gaine dont je parle, on voit sa véritable composition végétale. Les cryptogames en sont admirablement rangés et feutrés pour constituer un tuyau ou gaine végétale solide autour de chaque cheveu.
« ... Les sporules garnissent la surface externe delà gaine et se pressent les unes contre les autres, au même niveau.
«... Les sporules sont ordinairement rondes, il y en a aussi quelques-unes d’ovales, leur diamètre est de ^ à ^ de millimètre de diamètre.
«... Elles sont transparentes, ne contiennent pas de molécule dans leur intérieur, et dans l’eau elles se gonflent.
« J’appellerai ces cryptogames, à cause de la petitesse de ces sporules, Microsporum et, pour attacher à cette partie nouvelle de la pathologie le nom de ce célèbre académicien qui, par ses belles recherches sur la muscardine, a beaucoup contribué à diriger les esprits sur les plantes parasites qui détruisent les tissus vivants des animaux, je propose le nom de microsporum
1. Comptes rendus de l’Académie des Sciences. Paris, 1843, t. XVII, p. 301 et suiv.
POSITION DE LA QUESTION
Audouini, pour dénoter les individus végétaux qui constituent le porrigo decalvans.
« Le tissu du poil est altéré par la quantité de microsporum
Audouini qui se fixe à sa surface.: (il) devient friable, cassant ;
un tel cheveu casse même par simple flexion
«... Outre ces cryptogames, on n’y rencontre (sur le cuir chevelu) aucun produit pathologique, ni inflammation, ni vésicules, ni pustules, ni hypertrophie de l’épiderme. Cette maladie de la peau doit donc être placée dans la nouvelle classe des maladies parasitiques végétales, c’est-à-dire à côté de la teigne faveuse, delaphyto-mentagre 1 etdumuguet. Les microspores d’Audouin, qui constituent la phyto-alopécie (c’est le nom par lequel je propose de distinguer cette affection) ont beaucoup d’analogie avec les cryptogames qui constituent la maladie que j’ai décrite sous le nom de phyto-mentagre, mais ils s’en distinguent surtout par le siège.
« Les cryptogames dans la mentagre sont placés dans les follicules des poils, et même autour de leurs racines ; les microspores d’Audouin sont placés autour de la partie aérienne des cheveux. Les sporules dans le microspore d’Audouin sont plus petites....
« ... La nature yégétale du porrigo decalvans est un fait qui porte à regarder cette affection comme contagieuse ; et à ce titre elle exige les mêmes précautions de l’isolement que la teigne faveuse et la montagrophyte. Aussi les praticiens doivent-ils faire des efforts pour détruire ce parasite végétal qui a résisté jusqu’aujourd’hui à tous les traitements empiriques. »
Tel est le second mémoire de Gruby, mémoire dont tous les dermatologistes ont dit qu’il traitait de l’origine de la pelade, et qu’il décrivait faussement dans cette maladie un parasite cryptogamique introuvable depuis lors.
Ce point historique d’un extrême intérêt demande quelques commentaires.
Le mot de porrigo decalvans , cause de l’étrange erreur que nous relevons, fut créé par Bateman en 1813. ( A pralical synopsis of cutaneous diseuses ) et cet auteur s’en servit pour désigner la maladie que nous nommons aujourd’hui la pelade.
Ceci reste hors de doute après la seule définition qu’il en donne et que voici :
4. Trichophytie pilaire de la barbe. [Trickophyton megalosporon ectothrix.)
16 LES TRICII0PHYT1ES HUMAINES
« Cette singulière maladie est caractérisée par des taches plus ou moins circulaires, qui rendent chauve la partie sur laquelle elles ont leur siège, et sur laquelle on ne remarque aucun cheveu, tandis qu’elles sont environnées d’un aussi grand nombre.de cheveux que dans l’état naturel. La surface du cuir chevelu est dans l’étendue des taches : unie, brillante et d’une blancheur remarquable. »
Après ces lignes, nul doute n’est possible. Le porrigo decalvans de Bateman est ce qui , pour nous, actuellement , est la pelade.
Mais ce serait avoir une idée bien fausse du temps qu’il faut à une idée juste pour prévaloir que d’imaginer, parce que celte définition clinique est d’une précision magistrale, qu’il lui a suffi d’être énoncée une fois pour être établie.
Bateman avait compris la pelade comme nous la comprenons aujourd’hui, comme une maladie autonome. Mais les dermatologistes d’alors n’eurent point une opinion aussi nettement formulée.
C’est trente ans après Bateman et un an après le mémoire de Gruby , que Cazenave sépara nettementla trichophytie de la pelade 1 . Et faut-il rappeler que Cazenave, frappé de l’achromie des poils et des follets peladiques, identifiait la pelade et le vitiligo du cuir chevelu?
D’autres erreurs avaient cours, et plusieurs faisaient de la pelade le terme ultime de la tondante. Ce fut là probablement l’erreur de Gruby. Son texte du moins appuie cette idée, car il parle non seulement de la fracture du cheveu au-dessus de son follicule, mais de la chute du cheveu. Et quand il décrit l’altération pilaire, il ajoute : « Les cheveux tombent peu à peu, jusqu’à ce qu’il n’en reste aucune trace... » Et il ajoute : « L’endroit où les cheveux sont tombés est d’un blanc grisâtre, » sans établir de différence entre la plaque chauve, unie, brillante, de Bateman et le pityriasis alba qui donne au cuir chevelu de la tondante à petites spores une couleur terne et, comme il le dit, « grisâtre »; sans marquer non plus la différence radicale qu’il y a entre la plaque peladique, absolument chauve, bordée de cheveux absolument sains, et la plaque de tondante sans alopécie absolue et bordée de cheveux malades.
A la période actuelle, l’autonomie de la pelade fut de moins
1. Porrigo decalvans et herpès tonsurans in Annales des maladies de la peau, Paris, 1843-44, p. 37-44.
POSITION DE LA QUESTION 17
en moins discutée ; aussi les esprits songèrent-ils de moins en moins à l’obscurité où cette question était longtemps demeurée.
On crut facilement que la définition de Bateman avait suffi à tout éclairer, que depuis Bateman on n’avait pu confondre la pelade et la tondante et que Gruby avait trouvé, dans la pelade décrite par Bateman , un microphyte qui n’existait pas. Nombre d’auteurs, ainsi, ont méconnu le remarquable cachet d’authenticité que la description de Gruby présente. Ils ont négligé pareillement les différences majeures qui séparent sa description symptomatique, très insuffisante d’ailleurs, de la magistrale description de Bateman. Ils ne se sont attachés qu’à la dénomination commune qu’ils avaient donnée l’un et l’autre à deux affections dissemblables.
Le résultat de cette confusion a été que des centaines d’observateurs ont cherché dans la pelade un parasite que Gruby n’y avait ni trouvé, ni décrit, et ont établi la légende du microsporum Audouïni dans la pelade. Il faut ajouter à leur décharge que Gruby n’ayant plus aucunement écrit dans la suite, son silence ne pouvait qu’accréditer cette erreur. Ainsi ai-je pu étudier deux ans la trichophytie, tout spécialement les tondantes, sans songer à lire, et en écartant même systématiquement de mes lectures le second mémoire de Gruby, puisqu’il avait trait à l’étiologie de la pelade, d’une maladie, qu’à l’époque où j’ai observé, je n’avais plus aucune raison d’étùdier concurremment aux teignes tondantes.