C. Degré d'intimité de Vassociation cryptogamique
a) Dans la lésion.
La même association cryptogamique existe dans toutes les
cultures provenant d’une même trichophytie circinee ou d une même tondante.
En choisissant, pour les ensemencer, des cheveux trichophytiques très distants sur la même tête, on pourra trouver une espèce associée de plus dans un cheveu que dans un autre, mais ce seront très ordinairement les mêmes espèces.
Tous les tronçons d’une même racine, ensemencés séparément, donnent à la culture le trichophyton accompagné des mêmes commensaux.
Les cultures provenant à plusieurs mois de distance de la même trichophytie tondante prouvent la persistance de J association ; on retrouve les mêmes commensaux accompagnant le même trichophyton.
Enfin, dans une épidémie familiale, les mêmes associations- (avec les mêmes espèces commensales) peuvent se rencontrer» Le petit nombre de mes résultats (trois) sur ce point ne me permet pas de dire si le fait est général.
p) Dans la culture.
A moins de suivre l’une des techniques que nous indiquerons plus loin, la séparation des espèces commensales et du trichophyton est à peu près impossible. Le degré d’intimité de leur mélange en culture est tout à fait surprenant.
En ensemencement en strie partant d’un cheveu ou d’une squame, ou d'une culture-mère, donnera lieu sur gélose sucrée et peptonisée à une série de colonies qui, toutes , même les plus tardives, issues d’une semence plus petite, seront recouvertes par les mêmes espèces commensales.
Sur une culture dont le commensal a recouvert le trichophyton primitif, si l’on prend un duvet aérien, en ayant soin de ne toucher que lui, si ce duvet est ensemencé sur moût de bière pur, il donnera à la culture (qui sera mixte) le duvet commensal et aussi le trichophyton sous-jacent à la semence prise. C’est du moins le résultat le plus fréquent ‘.
Cependant il ne s’agit point là d’une transformation du trichophyton suivant le milieu de culture, mais bien de la coexistence de plusieurs espèces distinctes, car, une fois la séparation faite,
1 . On peut obtenir ainsi dans quelques cas très rares une culture pure du commensal. Jamais on ne peut arriver à l’obtention du trichophyton pur, par des moyens analogues.
ANALYSE EXPÉRIMENTALE
la purification complète de l’une et de l’autre espèces obtenue la culture pure du commensal poussera même sur le moût de bière avec ses caractères spéciaux, autres que ceux des tricliophytons, et jamais elle ne reprendra les caractères trichophytiques.
Inversementlaculturetrichophytique, définitivement purifiée, ne présentera plus, même sur milieux azotés, les touffes surajoutées à elle, que ses commensaux produisent invariablement dans les cultures mixtes.
D. Résumé.
Pour résumer tous ces faits on peut dire :
1° Que les cultures de trichophyton, faciles à extraire de toute lésion trichophytique, si pures qu’elles puissent paraître à l’œil nu et même au microscope, sont toujours un mélange de plusieurs espèces cryptogamiques;
2° Les milieux très sucrés et très peu azotés permettent le développement en apparence exclusif du trichophyton, mais n’altèrent pas la vitalité de ses commensaux, bien que ceux-ci demeurent latents ;
3° Les milieux moins sucrés et plus azotés conviennent mieux au développement des commensaux du trichophyton qu’à celui du trichophyton lui-même, bien que celui-ci s’y développe d'abord;
4° L’apparition d’un commensal dans la culture trichophytique peut être si tardive qu’on n’est presque pas en droitd’affirmer sans réserve qu’une culture est pure, même après deux ou trois générations qui ont semblé vérifier sa pureté;
5° Cependant la séparation possible de ces espèces, la différence de leur aspect objectif en culture pure, et leurs caractères botaniques permettent d’affirmer qu’il ne s’agit point d’un métamorphisme d’une même espèce, mais bien d’une association de plusieurs espèces (fig. 62, 63) ;
6° Enfin, il faut ajouter que ces cryptogames commensaux du trichophyton, de quelque trichophytie qu’on les ait extraits, semblent appartenir à quatre ou cinq espèces, sans plus, et que l’une surtout est presque constante 1 (fig. 56 et suiv.).
Bien qu’il soit a priori peu probable qu’on ait pu pratiquer des milliers d’ensemencements sans savoir faire une culture pure, on pourra objecter à ces résultats des fautes de technique ayant importé, puis transporté dans les cultures une impureté qui d’abord n’y était pas. A cela on peut répondre :
40 LES TUICHÔPHÏTiES HUMAINES
E. Discussion des faits et conclusions.
Les premiers faits de culture mixte que j avais observes pouvaient s’accorder avec trois hypothèses dissemblables :
1° On pouvait croire à un métamorphisme du trichophyton, à des générations alternantes d’un même être. Nous avons vu que cette hypothèse est détruite par ce fait : que l’isolement des diverses espèces mélangées dans les cultures mixtes est possible, et que dans les cultures définitivement purifiées la réapparition des commensaux ne survient pas ;
2° En second lieu, on pouvait agiter l’hypothèse d’un parasitisme direct du parasite , d’un parasitisme au second degré : le trichophyton servant de substratum et d’hôte à une seconde mucédinée.
Des exemples en existent dans la série cryptogamique, le fait n’était donc pas niable a priori en ce qui concernait le trichophyton. Cependant, sans pouvoir rejeter cette hypothèse d’une façon définitive, je n’ai pu encore trouver aucun fait démonstratif qui l’appuie.
En cherchant un milieu propice, j’ai pu obtenir le développement simultané du trichophyton et de son commensal dans des cultures en goutte suspendue. Mais je n’ai jamais vu ce commensal prendre un point d’appui, d’implantation direct sur le trichophyton ;
3° Reste la troisième hypothèse : celle d’un commensalisme étroit dont les moyens et les raisons resteraient à déterminer.
Ces associations cryptogamiques sont fréquentes, ce n’est pas là du tout un point de mycologie spécial au trichophyton. C’est presque au contraire un fait général, et de règle commune. Il suffit de recueillir dans des tubes restés ouverts des moisissures de l’air pour en constater des exemples. J’ai poursuivi longtemps
d 0 Que dans aucun cas les commensaux des cultures trichophytiques n’ont poussé hors de la colonie trichophytique, mais toujours sur sa surface ;
2° Que jamais ces commensaux n’étaient un aspergillus ou un penicillum;
3° Que jamais le commensalisme ne se montre sur les géloses au moût de bière pur;
4° Que le commensalisme ne s’est pas montré dans les cultures de tondante à petites spores;
5° Quant à l’objection que des moisissures d’impureté peuvent s’introduire au travers du bouchon d’ouate, il est facile d’y répondre par l’ensemencement de la partie inférieure, stérile, de bouchons d’ouate fermant des cultures dans lesquelles le commensalisme est évident.
ANALYSE EXPÉLUMENTALE
l’observation d’un champignon jaune, vélamenteux, recueilli de cette façon, et sur lequel j’ai pu voir, après quatre transferts, survenir un commensal d’un rouge vermillon, punctiforme, espèce qu’avec un peu de patience j’ai pu isoler aussi des trois cultures antérieures qui ne me l’avaient jamais montrée.
Les associations cryptogamiques ne sont même pas un fait nouveau dans les mycoses externes de l’homme.
En 1891, M. Krâl, l’éminent mycologue de Prague, s’est heurté, dans l’obtention des cultures pures du favus, précisément aux mêmes difficultés que moi dans l’obtention des cultures pures trichophytiques l .
Sous mes. yeux, mon excellent collègue et ami E. Bodin, répétant intégralement ces expériences avec une technique précise et minutieuse, obtint les mêmes preuves des associations cryptogamiques dans le cheveu et le godet faviques.
L’histoire du microsporon furfur montre un fait analogue. Le parasite cultivé et inoculé par M. Kotliar 2 n’a rien de commun avec son commensal précédemment étudié comme le véritable microsporon furfur par MM. Schlen et Unna.
Les faits que j’ai observés ne sont donc nouveaux qu’en ce qui concerne le trichophyton 3 .
Ils corroborent les précédents et permettent de penser que, dans la plupart des mycoses humaines aujourd’hui connues, l’association cryptogamique est la règle.
Quel rôle jouent ces commensaux des parasites, particulièrement dans la lésion trichophytique? Les espèces commensales
1. Kral, Unter Suchungen über Favus II Myeologischer Theil Ergânzungsheft. zum Archiv fur Dermatologie und Syph. Zahrgang, 1891, I Heft.
2. Kotliar, Microsporon furfur : Vralch, n° 42, 1892, p. 1035.
Il est possible que l’histoire de l’actinomycose humaine renferme une erreur semblable. Car il est difficile de rapporter au même parasite les descriptions divergentes de J. Israël, Bostrôm, etc... Peut-être ces divergences s’expliquentelles par des espèces actinomycosiques distinctes, autres que celles déjà nombreuses que l’on connaît aujourd’hui. (Voir Sauvageau et Radais, Les Oospora Annales de l'Institut Pasteur, avril 1892.)
3. Il est impossible de rapporter aux associations cryptogamiques dans la trichophytie les faits exposés par M. G. Thin ( Pathology and Treatment of Ringworm, 1887, p. 10), concernant la difficulté d’obtention des cultures pures trichophytiques. Il est évident qu’il s’agit d’impuretés accidentelles (aspergillus, penicillum), non pas de cryptogames d’associations cryptogamiques. Jusqu’à l’adoption des méthodes bactériologiques rigoureuses, l’intrusion des moisissures de l’air dans les cultures a donné lieu aux méprises les plus étranges en mycologie, tout spécialement à propos du trichophyton (Remak, Hallier, Grawitz, etc...). Ces faits n'ont évidemment rien de commun avec ceux qui précèdent.
42 LES TltlCllOPlIYTIES HUMAINES
du trichophyton rie semblent pas nombreuses. Ce sont quatre ou cinq espèces souvent mélangées, et dont l’une est presque constante. Puisqu’elles sont toujours les mêmes, leur association avec le trichophyton n’est pas en hasard.
Ont-ils un rôle actif? Jouent-ils le rôle d’agents d’infection secondaire ?
Toute expérience sur ce point est restée négative.
Tandis que l’inoculation d’un trichophyton est positive d une façon à peu près régulière quand elle est bien faite, jamais l'inoculation du cryptogame qui lui était associé n’a fourni une lésion tri chophy tique et n’a même été suivie d’un effet appréciable
On ne peut donc penser à un rôle parasitaire actif, ni même considérer la lésion trichophytique comme résultant d’une symbiose, puisque l’inoculation d’une culture pure de trichophyton est parfaitement positive.
Ces champignons accessoires doivent-ils être considérés comme agents d’infection secondaire? Se superposent-ils au trichophyton comme un staphylocoque à un foyer tuberculeux ouvert?...
Tout ce qu’on peut dire, c’est que la racine d’un cheveu normal étant stérile, la présence de ces êtres y est anormale. Mais je ne crois pas qu’ils puissent en aucune façon créer l’effraction qui les porte là où ils sont.
Ce que je puis ajouter aussi, c’est que, malgré leur présence quasi constante, révélée par la culture, la lenteur de leur première croissance semble indiquer une grande rareté de leur semence; et que jamais je n’ai trouvé à l’examen microscopique, ni dans le cheveu, ni à sa surface, aucun mycélium, aucune spore dont l’hétérogénéité m’ait montré la superposition d’un cryptogame étranger au trichophyton.
Etant donné que ces êtres ne sont pas des parasites actifs du cheveu, ni delà peau, une seule explication plausible demeure, pour expliquer l’intimité de leur association au trichophyton et la constance de leur mélange (qui résiste même au transfert sur un nouvel être vivant). C’est que les produits d’excrétion de l’un ou les produits que celui-ci dédouble pour vivre doivent favoriser le développement de l’autre. Mais ce n’est là qu’une hypothèse.
ANALYSE EXPÉRIMENTALE
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