‹ Les triomphesChapitre 2 sur 37 · I. — La bassesse humaine · texte numérisé non relu

I. — La bassesse humaine

La bassesse de l'homme a méconnu ma flamme. J'avais trop dans mon cœur éperdu, dans mon âme, Le désir infini de vivre plein de feu, Noble comme ces pics qui dressent au ciel bleu Leur pensée indomptable et leur songe héroïque. Prendre l'épieu, combattre et frapper de ma pique Tout ce hideux essaim d'êtres maudits et laids, Qui crachaient sur mon rêve et semblaient les valets De l'envie impudente, au corps bardé de haine. Exacerbait sans fin ma détresse et ma peine.

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J'étais n<'* pour f:haiiL(;r, pour rnonlr»fr lechemio Vers l'exaltation d'un réve surliumain, Pour semer sur la nuit terrestre mon délire Et l'appel valeureux et mâle de ma lyre. J'étais fait pour hausser les cœurs vers l'infini, Non pour souiller mes mains dans le troupeau banni Des esclaves hideux, sans forces et sans moelles.

— J'avais trop bu le vin radieux des étoiles

Pour plonger ma grande âme éprise dans leur nuit. Puisatiers de la fosse oii tout croule et s'enfuit, Noirs lépreux de l'esprit que l'impuissance ronge, Quand je voulais à boire ils me tendaient l'éponge, Pleine d'un fiel mauvais ramassé dans l'égout. La vermine des nains m'assaillait de partout ; La nuit confuse et basse où tout rêve s'encroûte, Descendait lentement s'étendre sur ma route Et comprimer l'ampleur de mon esprit, rêvant De posséder en lui l'essor du jour levant, Qui monte extasier les hauts sommets du monde.

— J'aspirais une lutte héroïque et féconde. Je voulais des combats immortels à livrer, Vaincre la peur, régner, triompher, délivrer Tous les cœurs enfermés dans les craintes stériles.

— Au lieu du clair appel des trompes juvéniles, Appelant les héros exaltés aux combats.

J'entendais tous les nains affreux qui parlaient bas, Chuchotaient dans la fange ignoble de leur vie,

Et crachaient vers les dieux sacrés toute l'envie

Qui logeait dans la nuit funèbre de leurs cœurs,

Et cachait à leurs yeux l'essaim des cris vainqueurs

Et chaleureux, jaillis de l'âme des poètes.

— Massifs, annihilés dans leurs torpeurs muettes,

Ils ne distinguaient point au divin carrefour

La statue éclatante et sainte de l'Amour,

Qu'érigeait la ferveur suprême de nos âmes.

Croupissant dans la nuit des détresses infâmes,

Volontaires hiboux des soleils triomphaux.

Les Poètes sacrés, qui marchent sans rivaux.

Exaspéraient leur cœur qu'aucun rêve n'allume.

Egarés dans l'horreur d'un abîme de brume

Et de haine inféconde, où tout meurt et s'éteint.

Ils niaient la tragique ampleur de mon destin,

Bafouaient le frisson qui me crispait les moelles,

Niaient les dieux, et les soleils, et les étoiles,

Et les couchants vermeils qui, pleins d'un fauve éclair.

Brûlent comme des feux immenses sur la mer.

IL La foule aveugle

Dans les villes de cendre et les cités de boue.

Parmi les lourds abois d'un peuple qui bafoue

Tous les dieux surhumains, aux grands pouvoirs sacrés,

J'ai jeté vainement aux troupeaux égarés,

La parole de foi joyeuse qui ranime.

Jai clamé l'héroïsme, et j'ai montré la cime

Où l'être s'affranchit du mal originel ; J'ai semé sans compter le verbe essentiel, Esquissant sur les fronts courb/is dans le blasphème, La vivante splendeur d'une Beauté suprême, Vaste, où devait sans fin se tendre tout l'effort Des peuples, fatigués de courtiser la mort.

— J'ai parlé de la vie au trésor innombrable ; Sur la débile nuit de leurs cités de sable.

J'ai montré, plein du feu sublime des sommets, L'Amour, ce flambeau d'or qui ne s'éteint jamais. J'ai tout magnifié, jaloux, de ma voix chaude ; J'ai semé sur leurs fronts les miracles de l'ode, Et le lyrisme saint dont le mâle brasier Devait les convertir et les extasier.

— Méprisant les douleurs, les craintes et les chutes, J*avais, sur la cohue incurable des brutes.

Fait claquer l'héroïsme altier comme un drapeau. Mais la bassesse noire accablait ce troupeau. Les idoles de nuit et de fange indomptable Les appelaient sans fin dans le fond de l'étable ; Et tous, fuyant ma voix et mes chaudes clartés. Vers la funèbre horreur de leurs divinités, Sombr.s, ils couraient tous apaiser dans cet antre La misérable faim qui leur crispait le ventre.

— Inconnu, méconnu, tragique, sans renom, J'avais beau, face au mal horrible, crier : non ! Le vice triomphait, la bassesse était reine, Ceux qui savaient riaient, face à cette gangrène

Qui, fauve, menaçait le triste genre humain. J'avais beau vers le but vermeil tendre la main, Indiquer la splendeur idéale et jalouse. Tous prenaient la bassesse ignoble pour épouse, Et dans l'impur néant de leurs jours coutumiers, Ils bafouaient mon rêve et baisaient leurs fumiers.

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