ORPHÉE AUX HOMMES
Hercule et ses travaux et la peau du Lion,
Les Titans fabuleux, Argus, Deucalion,
Le Caucase divin qui, magnifique, arbore
Le souvenir de l'homme-dieu comme une aurore,
Et qui, plus tard, bientôt, demain peut-être, un jour,
Verra fleurir sur lui là liesse de l'amour...
— Les hommes Técoutaient sous les ramures hautes. Il clama l'héroïsme altier des Argonautes,
La stellaire équipée invincible et Tardeur ;
Il dit le sacrifice immense, et la splendeur
Véritable de l'âme humaine qui s'enivre
Sur le faîte vermeil où tout héros veut vivre ;
Il montra l'amplitude éclatante des cieux.
Mit l'espoir dans les cœurs et la foi dans les yeux ;
Et pour finir, ravi comme un être qui danse,
Il chanta l'harmonie auguste et la cadence.
Et le Rythme, et le Nombre, et le Verbe sacré.
— Et plus d'un assistant se taisait, enivré ; Le frisson qui transporte illuminait leur être.
Et quelques-uns criaient, comme éperdus : « 0 Maître, Quel dieu vaste et béni vient palpiter en toi? » Et lui disait, pieux : « J'ai la foi dans ma foi ! »
Le soir était venu traînant ses longs plis sombres, tfais dans l'ascension sinueuse des ombres,
82 LES TRIOMPHI
Tandis que tout semblait soudain évanoui, Lui seul, à leurs regards, grandissait, inouï, Comme une aube qui monte en déchirant ses voiles. — Et la lyre d'Orphée était pleine d'étoiles.
l'heure d'opphée 83
L'Heure d'Orphée
Tout ce qui chante et vibre en l'ardeur du soleil. Sous les mâles baisers de Phoibos vermeil, Dans la fièvre de feu qui tenaille la terre, Chaude comme le poil luisant de la panthère A l'époque du rut terrible des étés ; Tout l'essaim des boucs noirs et des divinités, Nés de la fauve étreinte et du trouble mélange De la sève et du sang, de l'âme et de la fange ; Tous les êtres charnels, tous les faunes jaloux, La bacchante lascive et féline, au poil roux ; Tout le cortège pourpre et chancelant du rire, Tournoyaient dans l'ampleur aveugle du délire.
Buvaient le vin sacré du soleil radieux,
Et le vertige au cœur dansaient comme des dieux
— Et la Bonne Déesse, en sa joie extatique,
Vers l'azur éthéré dressait comme un portique
Ses bras ivres d'immense amour et de désir;
Tous se roulaient sur elle, âpres, voulant saisir
Les trésors fabuleux que sa beauté disperse ;
Et sous la triomphale et lumineuse averse
Des rayons éclatants qui tombaient du ciel bleu,
Ivre de la splendeur rutilante du feu,
Elle entonnait, vermeille, en sa force féconde,
Le pean à la gloire éternelle du monde.
Tous les dieux surgissaient dans les airs embrasés ;
Les souffles étaient pleins de cris et de baisers ;
Les sèves se gonflaient sous Técorce des arbres ;
Et même dans le sein des montagnes de marbre,
Où l'aigle audacieux et fier dresse son nid,
Même dans le grain noir et serré du granit,
L'ivresse universelle éployait son feu rouge.
Et la terre buvait dans un baiser de gouge
Toute la sève éparse au soleil de l'amour.
Les Centaures ardents galopaient dans la plaine,
Et tous les boucs fiévreux et roux, aux pieds de laine ,
Broutaient la volupté de feu sur les gazons.
Partout dansaient les pieds fourchus et les toisons ;
l'heure d'orphée 85
Et dans le grand creuset solaire où tout s'emmêle,
Tournoyaient, se fondaient, la dent, la grifle et l'aile.
La fièvre de la vie exaltait comme un vin ;
Et dans le déploiement du triomphe divin,
Éclôt sous le baiser multiplié des choses,
Pan, le dieu souple et noir, aux prunelles mi-closes,
Inextinguiblement sentait bondir sur lui
Le rouge tourbillon de ce qui brille et luit,
De ce qui s'échevelle avec fougue et s'enivre
Une heure dans la joie excessive de vivre
Et de danser, sonore, éclatant et vermeil,
Sous la cymbale auguste et folle du soleil.
Ainsi dans le triomphe irradié de l'heure, Sous l'immense clarté, chaude et supérieure, Du midi fulgurant, créateur d'infini, Orphée, à la voix d'or, chanta l'hymne béni De la Terre sacrée, éternelle et divine, L'ardeur de Gêmètèr que Phébus illumine, La Déesse féconde aux pouvoirs radieux, La Nourrice inlassable et la Mère des dieux.
Orphée vainqueur
Et sa lyre chantait victorieuse et sainte. Il avait tout vaincu, tout pris dans son étreinte, Ample comme l'ardeur éternelle des Dieux. Quand il passait au sein du monde radieux, Le monde saluait son triomphe avec grâce. Partout l'appel sacré de la lyre de Thrace, Lumineux, éveillait dans un geste sans fin Le lyrisme efficace, indomptable et divin. Les choses acquiesçaient à sa fougue héroïque ; Ses pas enchantaient l'aube ainsi qu'une musique Ineffable et dansante, aux rythmes accomplis, Et traînant dans l'envol céleste de ses plis.
Le cortège mngiquo et fabuleux du rêvo;
Et comme le zéphyr des aurores soulève
La poussière ondoyante et souple en tourbillons,
Ainsi ce verbe saint, constellé de rayons,
Entraînait tous les cœurs palpitants à sa suite.
— La terre lumineuse et belle était séduite Par le charme suprême et mâle de sa voix :
Les biches se pâmaient dans l'épaisseur des bois, Les simouns du désert, amollissant leurs courses, Confondaient leurs accords avec le bruit des sources. Les fleuves s'arrêtaient, les arbres parlaient bas, Et tous les moucherons qu'on ne distingue pas Se taisaient aussitôt dans la fraîcheur des herbes.
— Ses hymnes s'éployaient olympiens, superbes, Profonds comme la mer, amples comme les cieux ; Sur son char sibyllin aux foudroyants essieux,
Le soleil triomphant se cabrait dans l'espace, Et Phoibos disait : « C'est mon élu qui passe I »
— Et la lyre vibrait, palpitante d'amour, Clamait l'ivresse allègre et divine du jour, Et la lumière intense où le rêve s'envole, S'extasiait partout, surabondante, et folle D'un pur enthousiasme et d'un lyrisme ardent. Le monde s'arrêtait conquis, en l'écoutant Lancer vers l'altitude extrême où tout s'essore, Ses hymnes tout remplis des liesses que l'aurore, Ivre de la clarté de son feu virginal,
Essaime dans l'ampleur du gouffre oriental.
Tout se magnifiait sous ce chant fier et triste,
Et les aigles disaient parfois : « Que Zeus l'assiste 1
Zeus le maître des dieux et des triomphes saints! »
— Et partout sur ses pas se pressaient en essaims,
Tous les mâles lions, fils des jungles austères,
Tous les âpres songeurs des forêts solitaires.
Tous les grands rois du rêve et du vague profond,
Tous les êtres divins et puissants que morfond
Le triomphe mauvais de la bêtise veule,
Tous ceux qui dans la nuit traînent comme une meule
Le foudroyant dégoût du vil et du mesquin ;
Tous suivaient le poète invincible, et chacun
Sentait son cœur vibrer au souffle defaède.
Tous ils couraient vers lui, subjugués. Le remède
De leur mélancolie ineffable et sans bords.
Ils le trouvaient au sein de ces amples transports,
Elevant leur esprit vers la lumière vaste.
Ils possédaient en eux la flamme enthousiaste ;
Leur cœur fauve battait, joyeux, sincère, épris;
L'héroïsme sacré naissait dans leurs esprits.
Tous des fonds du désert où luit le soleil rouge,
Dans l'implacable ardeur du sable où rien ne bouge.
Ils avaient entendu ses appels palpitants;
Et tous son nom royal et chaste entre les dents.
Le vertige pieux et noble sur les lèvres,
Ils accouraient vers lui, pour apaiser leurs fièvres
Dans le gouffre divin de son hymne de feu,
En s'écriant jaloux : a Le dieu, voici le dieul >»
90 LES THIOMl'UgS
Pourtant le soir venu, quand la lyre d'Orphée
Scintillait radieuse ainsi qu'un blanc trophée,
Et rythmait la splendeur confuse de la nuit,
Dans ses pauses parfois il entendait le bruit
Sinistre et discordant des flûtes envieuses.
Des lèvres se gonflaient à l'ombre des yeuses
Pour étouffer la voix d'Orphée, aux sons divins;
Dans la pénombre vile et trouble des ravins
Des gosiers vainement jetaient leurs fausses gammes.
Les plaines débordaient de ces noirs amalgames ;
Les fifres des crapauds grinçaient dans les bas-fonds.
Tout ce que tu défais, tout ce que tu confonds
Par ton souffle suprême et céleste, ô génie.
S'exaltait dans la boue obscure et la sanie.
Des faunes agitaient leurs lyres de roseaux ;
Un vilain petit monde, épars au fond des eaux
Dormantes oii l'essor prestigieux s'embourbe.
Croassait dans la nuit avec une voix fourbe ;
La médiocrité lâche crachait son fiel ;
Le difforme grognait dans l'artificiel ;
Et les rampants soufflaient avec feu dans leur conque.
Mais crispés sous la haine inféconde qui tronque
Et qui coupe à jamais tout indicible élan,
Leurs ardeurs retombaient aussitôt sur le flanc.
Dans le cloaque immonde et triste où tout avorte,
La couleuvre riait à côté du cloporte,
Et parmi les ravins, glacés comme des puits,
Des grenouilles choquaient leurs cymbales de buis.
Des tritons embusqués leur donnaient la réplique,
Soit sur la flûte droite ou sur la flûte oblique.
— Une envie impuissante étreignait tous ces nains,
Cracheurs de fiel et d'impudeurs et de venins.
Aucun d'entre eux ne possédait ce souffle ultime,
Ce souffle enthousiaste et sacré qui ranime,
Cette admiration pieuse qui vous met
Sur le prestigieux et magique sommet
Où tout se transfigure avec liesse et s'enchante.
Ils n'avaient point la joie effrénée et touchante
De comprendre et d'aimer dans le fond de leur cœur,
Et, pleins d'espoirs ardents, de se mêler au chœur.
Immense, universel, et confiant du monde,
Qui sur les pas d'Orphée entraînait à la ronde
Les adorations multiples et les vœux.
Lui, constellé d'un rêve auguste plein de feux, Continuait sa route aux accords de la lyre. Parfois on le voyait s'arrêter et sourire Dans sa mansuétude et sa sainte pitié.
Miséricordieux pour toute inimitié,
Il passait sur la terre, ivre d*amour suprême;
Et son àme semblait sans cesse lui dire : aime!
Aime, l'amour est grand 1 aime, l'amour est fort 1
Et sa voix s'exaltait, puissante et sans effort,
Vibrait avec la fougue insigne et juvénile
De l'aurore qui va, féconde, d'Ile en île,
Jeter son chaste appel d'espérance et d'amour ;
Elle magnifiait toute la fin du jour,
Extasiait les cieux, la plaine, le nuage,
De cette joie allègre et folle qui voyage
Quand le vin du soleil enivre le matin.
— Son chant se déployait, magnifique, hautain,
Passait mâle et profus, rempli de hardiesse,
Drapait les profondeurs d'un manteau d'allégresse;
Et derrière les pas du poète exalté,
Parmi le tourbillon jaloux de la clarté,
Pris dans ce rythme fier qui soulève les mondes,
Tous les êtres obscurs, tous les êtres immondes
Du marais de la haine et des bas appétits,
Croulaient, mystérieux et bas, anéantis,
S'eftaçaient tout à coup dans la joie héroïque
Du verbe sibyllin, plein d'un charme magique.
Qui semblait, en la fougue intense de ses vœux,
Jeter toute la gamme excessive des feux,
Tous les délires saints et les extases hautes; —
Et comme l'ouragan qui souffle sur les côtes
Et brise en ses élans tous les échos divers
Qui surgissent du gouffre inconsolé des mers,
Ainsi la voix d'Orphée, immense et souveraine, Sous l'ardeur qui tient tout, puissante, et vous entraîne,. "Vaste, couvrait sans fin, sans s'éteindre jamais, Les lacs et les vallons, les bois et les sommets, Enlaçait l'amplitude insigne de son aile, Et, dans la frénésie auguste où tout s'emmêle, Noyait le monde entier, les cris et les frissons, Sous la liesse héroïque et divine des sons.
^ifeU
ORPHEE SOLAIRE 95
Orphée solaire
Nimbé d'un infini de gloire et de splendeur,
Midi, roi des Etés, flambe dans la hauteur
Du zénith éthéré comme une torche immense;
La lumière divine exalte sa démence
Et jette, échevelée et féconde en tout lieu,
La bacchanale sainte et lyrique du feu.
— Phoibos Apollon sur son rouge quadrige,
Sème dans l'amplitude auguste le vertige
De son essor magique et de ses vœux brûlants;
Tout se cabre sous ses galops étincelants,
La matière s'enflamme et se volatilise,
La brute se sent Dieu, l'homme sMdéalise,
96 LES TRIOMIMIES
La terre s'illumine et crie : encor! encorî Et le monde tournoyé en un vertige d'or.
— Le cœur passionné des choses se dilate
Sous le regard vibrant de la vie écarlate.
lo péan ! ce cri monte avec joie et s'étend
Comme le jeune éclat de la foudre au Printemps,
Alors que le bourgeon perce le cep des vignes.
Les monts planent au loin, nimbés de pourpre, insignes,
Semblables dans l'azur à des casques d'acier ;
Et sous le chaud midi, vaste et justicier.
Les monstres n'osent plus s'évader de leur bouge.
La terre formidable et sainte devient rouge,
Et fulgure en l'essor de ses branchages verts.
Tous les pièges d'en bas s'effacent, découverts.
Sous la verge du jour qui rayonne et fustige.
Ohl c'est l'instant fiévreux et pourpre du vertige.
Où l'ivresse s'épand et gagne tous les cœurs
Sous son vin magnifique et ses philtres, vainqueurs
Du doute torturant, qui passe et s'insinue
Dans l'être comme l'ombre au milieu delà nue.
Et tout s'enflamme et tout s'exalte sous le ciel,
Excessif, valeureux, suprême, essentiel,
Plein du frisson qui donne en l'âme magnanime
La chaleureuse foi de se sentir sublime
Et de monter plus haut que les sentiers humains.
ORPHÉE SOLAIHE 97
X)hl c'est l'heure d'Orphée I il parcourt les chemins,
La flamme au front, l'amour et l'espérance aux lèvres ;
Sur les êtres en proie à la liesse des fièvres,
Sur la confusion multiple des vivants,
Sur le souffle profus et lyrique des vents,
Orphée au regard droit, qui rayonne et sait rire.
Clame partout, pieux, son immortel délire.
Tout vibrant de l'ardeur des choses dans le jour.
Il se mêle à la joie, il se mêle à l'amour,
Il se mêle à l'extase insensée, il s'enchante
Avec tout le triomphe ardent de la bacchante.
Qui jette dans l'éclat solaire du décor
Le surprenant appel de ses cymbales d'or.
— La fougue de la vie augmente encor sa flamme ; Prestigieux, il sent tournoyer dans son âme Ce vertige qui tient le quadruple horizon. Et cette frénésie exalte sa chanson, La pousse vers le ciel sacré, la divinise. Alors l'hymne de feu dont le monde se grise, S'embrase dans son âme et s'élève, béni. Incendier l'ampleur de l'espace infini, Rengréger la puissance implacable du monde, Par la foi de ce verbe immense qui l'inonde
D*un rythme surhumain, jaloux, torrentiel, Contenant en lui seul toute l'ardeur du ciel.
— Et dans le vaste gouffre insigne de lumière,
Il semble s'essorer de l'ombre coutumière.
Planer dans la vapeur qui s'exhale des champs,
Et se hausser sur l'aile auguste de ses chants,
Sur la note de feu qui vibre sur sa lyre,
Et mêle au fier midi le rayonnant délire
Supérieur de l'âme échappant au destin,
Pieuse, et se tendant vers le zénith lointain,
Où sur son beau quadrige auréolé de flammes,
Flottant sur les désirs qui s'élèvent des âmes,
Qui jaillissent dos bois obscurs ou du vallon.
Tourne le dieu sacré, Phoibos Apollon.
— Phoibos Apollon qui luit dans l'air céleste,
Phoibos Apollon, le dieu que tout atteste,
La candeur de la terre et l'or roux des moissons,
Etréchevellement magique des chansons
Qui montent de la vigne oii lacchos tend sa coupe,
Où superbe et lascive et délirante troupe,
Ivre de la beauté du rêve oriental,
Les bacchantes de feu, d'un geste triomphal.
Font voltiger leur fauve et brûlante crinière,
Et, la cymbale au poing, dansent dans la lumière ;
Phoibos AppoUon dont l'œil est un brasier,
Phoibos Apollon qui vient extasier