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ORPHÉE STELLAIRE

Loin des tourments jaloux qui réfrènent l'esprit; Sans trêve il s'élevait hors de l'être proscrit, S'enivrait de lumière à la coupe éthérée, — Et son âme en vibrait plus mâle et plus sacrée, Et maintenant son pas sonnait sur le chemin Comme l'appel dansant d'un être surhumain.

Et tous pensaient ainsi, les choses et les bêtes;

Les océans sacrés où tournent les tempêtes,

Dans un lointain diffus, excessif et mouvant,

Acclamaient par la voix des vagues ce vivant;

Les forêts agitaient le panache des chênes.

Et les aigles des monts et les boucs noirs des plaines

S'embrasaient dans l'ampleur de son hymne de feu ; —

Tandis que projetant la flamme de son vœu,

Le souffle qui gonflait sa poitrine exultante,

Ivre d'amour, ivre d'espoir, ivre d'attente,

Ivre de ce rayon titanique et vainqueur

Promis au triomphal vertige de son cœur,

Comme un jeune héros débordant de délire.

Aux appels valeureux et nobles de sa lyre,

Suprême, culminant, insigne, échevelé.

Vaste, il les guidait tous vers le ciel étoile.

l'éros printanier 107

L'Eros Printanier

Viens, Glycère, suis-moi 1 — Je tressaille, Myrtil !

Oh I c'est le gai Printemps qui s'en revient d'exil!

Jl avance aux confins de l'aube, il nous arrive

Avec l'éclat rieur d'une source d'eau vive

Où se mire la face imberbe du matin.

Viens, dans le soir baigné par l'arôme du thym

L'allégresse naissante et sereine y foisonne ;

Déjà la svelte ampleur pastorale réf^onne

Comme les tambourins folâtres du plaisir ;

Toute la nuit se pâme aux lèvres du désir,

Le vertige sacré jette son cri sonore,

Les vagues profondeurs ont des levers d'aurore.

iOH LF.S THIOMPUES

Et déjà dans la nue, à l'horizon vermeil, J'entends piaffer d'émoi les chevaux du soleil.

La voix du vent qui geint aux feuilles des acanthes

Monte comme Tappel des fougueuses bacchantes

Qu'enivre la saveur du Printemps étoile ,

Le sombre azur du ciel semble un beau lac ailé

Où resplendit la paix nocturne et satisfaite ;

Partout chante la joie innombrable et la fête

Du Printemps savoureux qui contemple, indulgent,

Les pâmoisons des fleurs sous les minuits d'argent.

— Vois, les désirs féconds se roulent les mains pleines Dans la chaude mollesse animale des plaines ; Tandis que complaisant à toutes les chansons Qu'égrène la folie auguste des Saisons,

Pan, le dieu souple et noir, à la lèvre enivrée, Gonfle les sept tuyaux de sa flûte sacrée.

— Eros aussi vers nous chante et tressaille au loin, Le regard fou, baigné par les senteurs du foin,

Et sous la chaude voix de son âme attrayante Le doux fantôme blanc de Vénus défaillante Se pâme dansTardeur verte du soir divin. L'immensité n'est plus qu'une mer de parfum Dont les vagues en feu déferlent sur les feuilles; Les souffles font le bruit des rêves que tu cueilles, 0 languissant Eros des lourds soirs embrasés I Les lèvres du zéphyr regorgent de baisers,

l'éros phintanier 109

Et le vent, faune vert, exalté de vertiges,

Violente le sol herbeux et mord les tiges

Des arbres clairs gonflés de songes inouïs.

— 0 surprenante ardeur des soirs épanouis

Sous la caresse en feu de l'exaltant délire I

Comme une frénésie éclatante déchire

Le monde, où le cortège amoureux se répand,

Rythmé par la cymbale héroïque de Pan,

Et dans la plénitude exaltante de l'heure,

Il vient le magnifique Eros qui chante et pleure,

Le doux magicien casqué de cheveux blonds,

Le jeune dieu d'amour, traînant sur ses talons

Son triomphe idéal qui réveille le monde,

Et dont les bras chéris, pleins d'ivresse féconde.

Les bras qui vont tout prendre et tout extasier,

Ruissellent de lys blancs et de fleurs d'amandier.

— Oh I ne te sens-tu point plus chère et plus avide ?

Le papillon ce soir perce sa chrysalide;

Viens, et fais que ton cœur, qui s'enchante sans bruit,

Exalte, lumineux, ses rêves dans la nuit. '

Vois, tout vibre et frissonne et, délirant, s'emmêle ;

La lourde odeur nocturne enivre comme une aile,

Le vertige s'étend et gagne l'univers.

0 palpitant réveil des êtres ! Dans les airs.

Le vent inassouvi, comme un pâtre idyllique,

Promène sa champêtre et pieuse musique.

Sous l'infini lunaire, au sein des bois tremblants, Diane chasse avec ses beaux lévriers blancs; Et le cerf amoureux, caché sous les ramures, Tressaille, dans le soir constellé de murmures, Aux bruits aériens de son cor fabuleux. Dans les sentes des prés, parmi les brouillards bleus, Les Sylvains querelleurs dansent avec les Faunes, Et l'on voit dans le soir voler leurs toisons jaunes ; Tandis que leurs désirs se cabrent avec feu Vers l'Amour rose et blond, qui passe comme un dieu Dans la profondeur verte et confuse des branches. Regarde, son carquois vient lui battre les hanches, Et ses longs cheveux d'or, pleins de fleurs d'oranger. Se mêlent à l'éclat joyeux du vent léger.

— Viens, l'ivresse m'enflamme et me rend plus agile I Tout le Printemps rieur imprègne la Sicile

De son arôme lourd d'un désir enchanté. Déjà dans le lointain se profile l'Eté ; Et lacchos, le vainqueur luxurieux du Gange, Soupire en attendant l'automnale vendange.

— Viens, Glycère, goûter au rêve essentiel I Les étoiles en feu se cherchent dans le ciel, Et Vénus, la beauté stellaire et matinale, Dresse son front ravi sur l'aube orientale Qui se renverse au bord du neigeux horizon. Le sol a sous nos pieds des douceurs de toison ;

l'éros printanier 111

Un véritable charme intense régénère ; Un pâtre, extasié dans l'ombre bocagère, Exalte avec transport la flûte aux sept tuyaux. Entends, Glycère, entends sur la face des eaux Courir le souffle fort des vents aromatiques I Dans la paix nuptiale, oii montent les portiques Des temples, étages sur les coteaux fleuris, S'enfièvre le cortège hallucinant des ris Et des rêves païens que le printemps égrène. La lune, au bas du ciel, semble une barque pleine ; Les doux pipeaux du soir chantent dans les vallons Endormis sous l'odeur des clairs feuillages blonds, Et la nuit, qui s'embrase en Tampleur de ses voiles, Féconde l'univers de son pollen d'étoiles.

0 délirante ardeur des rêves infinis I Partout monte la voix langoureuse des nids Et l'ode enthousiaste, immense et triomphale, Qui grise l'amplitude immense et pastorale Et les bois consumés de désirs fous. Entends Passer la bacchanale auguste du Printemps, Dont la cymbale en feu rythme la nuit divine I — Les étoiles d'argent dansent sur la colline, Le vent joue et bondit comme un jeune chevreau, La chanson de Menalque enivre le troupeau Caché dans la senteur de l'œuvre balsamique. Oh ! c'est le vaste amour puissant et magnifique

112 LES TRIOMPUES

Qui mène dans le soir son triomphe divin ! La sève printanière accable comme un vin Jaillissant de la grappe exquise et purpurine; La chaude floraison comme une onde marine S*étend sur le sol lourd et parfume les cieux. Ecoute autour de nous voler l'essaim des dieux! Et dans l'ombre, où Morphée inquiétant s'étire, Entends vibrer la flûte ardente du satyre, Dont les notes de feu se cabrent dans la nuit. — Vois les désirs sacrés glissent sur l'eau qui luit Du mobile reflet des saules, pleins de lune ; Et sous le soir d'argent qui tient la terre brune, Parmi Tappel ému des dieux ensorceleurs, La lyre du Printemps chante l'éveil des lleursî

Ah! courons nous mêler aux forces éternelles! L'aube monte! 0 clarté, procure-nous tes ailes ! Fais-nous bondir aux cieux, soleil qui dit d'aimer 1 Brille, ô Splendeur divine, et viens nous essaimer Comme un pollen vivant dans l'infini des sèves I Soleil, sois le pavois po irpre et vermeil des rêves I Chantez tous nos désirs profonds et tous nos vœux Vibrez, déchaînez-vous, ô fanfares de feux Qui jaillissez du choc embrasé de l'aurore! Lance, ô Dionysos, ton délire sonore !

l'éros printanter 113

Soleil, emporte-nous ! Amour, enfièvre-nous I Prends notre cœur pieux dans tes grands bras jaloux, vPhoibos Apollon qui tiens la sphère immense I Et vous Printemps, et vous Eros, dieux de démence, Jeunes frères sacrés du vieux Pan souple et noir Qui préside en secret, caché parmi le soir, A l'exaltation pantelante du monde, Faites que le vertige auguste nous inonde, Nous emporte dans l'aube et le tournoiement fou Des traits d'or du levant, qui vont je ne sais où, Poussés par l'absolu des forces fulgurantes I Que nous ne soyons plus que deux âmes errantes, Parmi le tourbillon jaloux de la clarté I Flambe, flambe, ô bûcher terrible de l'Eté I Dilate-nous dans la chaleur de ton cratère, Et fais que dans le jour palpitant de la terre, 0 Soleil, nous dansions, ivres d'un saint transport, Au rythme lumineux de ta symbale d'or I

Les Argonautes

Chasseurs de l'infini, sondeurs des cieux mouvants.

Leur âme s'exalta de la liesse des vents

Et de la chaude ampleur infernale du gouffre.

La Terre, au ventre noir, vint leur cracher son soufre

Sa lave, fulgurant ainsi qu'un bloc d'airain,

Sa boue intense, née au monde souterrain.

Où dans l'obscurité basse et plutonienne,

Sommeillent les Titans sous leur chimère ancienne, —

Sombres géants massifs écrasés sous le poids

De la matière brute et des sens aux abois.

Le Ciel, lui, tout nimbé du feu qui l'illumine,

Le Ciel méditatif, où tout rêve chemine,

Se tend, vertigineux, veuf de toute rancœur, Le Ciel les contempla, redoutable et nnoqueur, Narguant par son mutisme atroce l'équipée D'Argo, vaisseau divin qui portait l'épopée Dans l'agile splendeur vermeille de ses flancs.

Partout béait la paix difi*use des cieux blancs. L'algide hostilité pesait sur eux entière, Attachée à ce poids cruel de la matière Maîtrisant les essors des esprits et des cœurs. Mais qu'importe, ils avaient la soif d'être vainqueurs ; Ils voulaient conquérir la Toison d'or qui roule Dans le zénith des cieux culminants, oii s'écoule Le long fleuve la;!é des mondes inconnus.

— Ils allaient sans savoir oii posaient leurs pieds nus. S'exaltaient dans l'attrait des vertiges sonores,

Et leurs voix, qui montaient dans l'éveil des aurores Et se mêlaient aux jeux extasiés du vent, Ne jetaient que ce cri triomphal. En avant I

— La foi les abreuvait de son philtre invincible I Ils marchaient, efl"rénés et dansants, vers la cible Vaste où s'échevelait la fougue de leurs vœux. Leurs fronts étincelants s'auréolaient de feux, Comme l'azur des mers dans l'aube qui s'embrase ; Leurs poitrines humaient le ciel avec extase.

Et le mat leur criait, dans l'air prestigieux : « Montez! après l'horreur difi'use des bas-lieux,

Après Charybde, après Scylla, après les gouffres Où beugle la ruée infernale des soufres^ Après l'ombre compacte et l'erreur de la chair, Dans l'esprit exalté de foi vous verrez clair. Le ciel brille ! planez ! l'espérance ruisselle I Après la nuit massive et laide, universelle. Où tout rêve se souille, où tout vœu se corrompt, Les astres inconnus deTâme apparaîtront 1 »

Et tous allaient joyeux, mâles, sacrés. Les côtes Frémissaient sous l'essor viril des Argonautes. Leurs rires éclatants roulaient dans le matin, Musculeux, et semblaient terrasser le destin. Des sens luxuriants, ivres d'un vin magique. Les dotaient d'une fougue excessive et lyrique, Qui rendait, dans la nue, au fond du ciel vermeil, Jaloux le conquérant quadrige du soleil. — Apollon pâlissait sous ce vol de tempête. Et la nef s'exaltait dans l'éclatante fête Des flots empanachés d'azur et de clartés. Les bleus déchaînements des grands vents indomptés Se brisaient sur les flancs du navire. L'abîme S'échevelait. Partout un souffle qui ranime Mêlait aux bruits confus et rauques des haubans, Le lyrisme effréné des rameurs sur leurs bancs.

118 LES TlilOMPilRH

Tous rayonnaient de sainte et rndieuse attente.

Et leur âme semblait une mer d^;bordante

Sur laquelle voguaient des trésors de spltindeurs.

Ils respiraient sans fin d'entêtantes odeurs,

Et les nuits devenaient claires sous leurs prunelles.

Les rames n'étaient plus des rames mais des ailes.

Les brises attouchaient le cordage des mâts,

Et les monstres chassés vers les fauves climats

Laissaient la mer en proie aux grâces des Sirènes ;

Sans cesse elles passaient, belles comme des reines,

Leur romance marine extasiait le ciel.

Les flots se balançaient d'un geste rituel

Sur l'abîme nautique où bondissent les proues.

Et tous chantaient, ravis ; le soleil sur leurs joues

Ëpandait les rayons de son charme divin ;

L'air chatoyant et vif enfiévrait comme un vin

Béni par la bonté de Bacchus aux mains ivres,

Et les rochers vibraient à la façon des cuivres,

Rythmant le chaud triomphe épique des guerriers.

— Et tous, ils riaient tous, ces fiers aventuriers,

Chevauchant la folie et l'ivresse des vagues ;

Les gouttes d'eau chargeaient leurs doigts comme des bag

Leur chevelure ailée, offerte au vent des mers,

Buvait l'odeur des sels et des goémons verts.

Les algues fleurissaient la carène exultante :

Les voiles se gonflaient du désir de l'attente,

Semblables à des seins tout palpitants d'amour ;

Sur elles les baisers magnifiques du jour

Mettaient comme un frisson d'allégresses divines. — Parfois un cri venu des lointaines collines Où les pâtres, couverts de vêtements de peaux, Promènent la langueur agreste des troupeaux, Saluait la splendeur de la course nautique. Et le chêne, toujours, le chêne prophétique. Que le sol de Dodone avait jadis nourri, D'un hymne enthousiaste et fort, jamais tari, Clamait sur la mer sainte, en face des étoiles, Parmi les baisers fous que se donnaient les voiles, L'illumination du but religieux.

Et cette voix de flamme incendiait les yeux,

Les cœurs battaient plus fiers, le sang gonflait les veines,

Argo, comme un lion qui brise enfin ses chaînes,

Se cabrait, plus fougueux, plus svelte, plus vivant,

Et ses toiles buvaient l'allégresse du vent,

S'enivraient de l'ardeur éblouissante offerte.

— La mer n'apparaissait plus morne ni déserte,

Les dauphins gambadaient sur ses collines d'eaux,

Troupes folles portant des tritons sur leurs dos ;

Lajoie environnait le monde dans un rêve ;

Tout brillait, jovial, comme un jour qui se lève

Dans la molle candeur d'un matin d'Orient ;

Le ciel illuminait son visage riant.

Et les héros, penchés sur la fougue des rames,

Épanouis, sentaient parfois leurs grandes âmes,

120 LES TRI0MPUE3

Ivres de plénitude instinctive et de feux,

Boire à môme l'azur et voler devant «iux.

— « Par ma barbe, disait Hercule, bon voyage 1 »

Et les rameurs chantaient, gaillards, pleins de courage,

Faisant grincer, joyeux, sur les colliers de fer

Les rames qui battaient de l'aile sur la mer.

Les vagues maintenant moutonnaient avec force. Hercule, tout pensif, laissait bomber son torse Et regardait l'ampleur ténébreuse en rêvant ; Tiphys, en vrai pilote, ouvrait son âme au vent Et sondait la beauté confuse de l'abîme.

— lo Péan I criait-il, plein du feu qui ranime, Et sur les flots pourprés levant son gouvernail, Il fendait la splendeur des gouôres en travail, Tout rougeoyants d'écume, et jetant vers la nue Les longs appels sacrés de leur faune inconnue.

— Et tous allaient, dansants, pleins d'un charme sans fin. Ils cherchaient un bonheur héroïque et divin,

La chose extrême et téméraire qui fustige ; Ils planaient sur le faîte enivré du vertige. Hardis, le cœur sonnant, et les regards dressés Vers l'ampleur infinie oii, libres, insensés,

Montent s'épanouir tous les songes de l'âme.

— Parfois Argo planait sur Tabîme de flamme,

Escaladait la nue et flottait dans les airs ;

Parfois dans la noirceur complice des Enfers

Il semblait descendu, — fier nautonnier du goufl^re,

Plongeant dans l'infernale horreur où l'esprit souffre

Sa carène vermeille éprise de beauté.

Mais Argo remontait par un souffle emporté ;

Il jaillissait, hautain, tout ruisselant d'écume.

Flamboyait comme un astre arrogant qui s'allume,

Rogue et mystérieux, ou ne sait d*où venu.

Dans la virginité d'un zénith inconnu.

— Tous ils voguaient, joyeux, titaniques, immenses; Le lyrisme d'Orphée augmentait leurs démences. Argo n'était pour eux qu'un excessif trépied.

Leur espoir élargi bondissait, délié, Comme le fauve esprit des Sibylles de Gumes. Ils perçaient la nuée et traversaient les brumes, La fièvre incendiaire et pourpre des couchants ; Aux quatre points du ciel ils élevaient leurs chants, Tout constellés du feu sublime des étoiles. La Victoire grondait dans la fougue des toiles Et leurs rouges désirs se cabraient dans la nuit.

— Sous l'exaltation maîtresse où tout s'enfuit, Argo s'échevelait dans l'aube qui fulgure,

Il déployait l'ardeur de sa mâle envergure,

Et semblait apeurer de ses élans vermeils L'infioitude haute où brûlent les soleils.

L*azur vierge flambait au feu de leur extase ;

Ils allaient comme une âme éprise qui s'embrase

Dans rinefïable envol de célestes clartés,

Et dans le déploiement fondes immensités

Le soleil leur tendait l'auréole des gloires.

Partout les rêves blonds naissaient dans leurs mémoir

Et le ciel, éployant son délire étoile,

Reculait, frémissant, sous leur essor ailé,

Brisant l'occlusion jalouse de l'espace ;

Et tous fixaient l'abîme aveuglant, face à face.

Dont l'âpre intensité s'offrait pour engloutir

Le vertige croissant qui les faisait bondir

Sur l'échevellement des flots aux mille crêtes.

— Et tous disaient alors : « Soit I nos âmes sont prêtes ! Que l'infini s'entr'ouvre à notre appel de feu ! Nous voulons l'inconnu, l'inconnu c'est le vœu Qui rugit dans le sein flamboyant de notre être ! Que la franche beauté du monde nous pénètre Et nous pare à jamais comme le front d'un roi ! Nous désirons goûter à l'éternel effroi Et sentir dans nos cœurs l'ivresse de l'abîme. Viens, délire pieux, touche-nous, et ranime

De ton souffle sacré tous nos désirs ardents ! Viens mettre l'hymne fort et brave entre nos dents I Viens posséder du feu de tes extases hautes L'inextinguible soif qui tient les Argonautes Et les pousse à marcher vers le large horizon 1 Il nous faut conquérir l'invincible Toison 1 Et las de l'Océan qui bat les roches noires De la Terre oii, déjà, s'inscrivent nos victoires, Nous voulons à jamais, nous, les Princes mortels, Étreindre dans nos bras les lointains archipels Où l'ouragan stellaire et lumineux s'ébroue I

— Argo, navire ailé, cours enfoncer ta proue Dans les vagues de feu du large abîme obscur ! Viens, nous labourerons tous les champs de l'azur! Nous irons, pantelants, dans l'orgueil de l'espace. Sur le sommeil des Dieux imprimer notre trace, Porter le rêve humain jusqu'aux cimes sans bords, Insoucieux des vents extrêmes et des ports

Où viendra se heurter ta carène, ô navire I

— Cieux pourprés, ouvrez-vous 1 qu'Argo passe ou chavire, Mais qu'il aille, porté par nos vœux superflus I

Que les océans noirs ne nous perçoivent plus I

Que les goufl"res d'en-bas s'efl'acent dans le rêve!

Que l'intrépidité de notre vol s'achève,

A jamais mémorable, éclatant et béni.

Dans l'unanime ampleur d'un triomphe infini ! »

Et tous s'extasiaient de joie auguste et forte. Aussi quand dans l'ardeur où voguait leur cohorte, Ils fixèrent le gouffre où, par sauts et par bonds, Cavalcadaient, fougueux, leurs songes vagabonds, Chauds d'une flamme intense et nimbés de lumière, Tous ces grands échappés de l'ombre coutumière Comprirent tout à coup, dans leur cœur radieux, Qu'Argo, navire ailé, s'avançait dans les cieux.

Mâles, tous palpitaient dans la nue embrasée :

Phalère et Nauplius chantaient près de Thésée,

Le séduisant vainqueur des Centaures jaloux ;

Méléagre, amoureux, se tenait à genoux

En face d'Atalante, assise sur ses flèches ;

Glaucus, f]ls de Sisyphe, au ciel cherchait des brèches

Pour y plonger la foi muette de ses yeux ;

Et c'étaient Augias, fils du Soleil, le vieux

Amphidame, à côté des compagnons d'Hercule ;

Oïlée, au front pur, fouillait le crépuscule

Intense qui couvrait la face des cieux blancs ;

Actor sentait bouillir la fièvre dans ses flancs ;

Iphis et Télamon désiraient la tempête ;

Amphion observait et riait ; Philoctète,

Ivre de la grandeur d'un rêve surhumain,

Vers le pourpre zénith sanglant tendait la main ;

Céphée avec Laërte et Phlias à la proue,

Regardaient l'univers tourner comme une roue,

Vaste, gardant sur elle, et de chaque côté,

Le clair rayonnement de la divinité,

Qui, sans cesse et sans fin, multiplie ou dévore.

Et flamboie en la nuit comme un lever d'aurore.

Pirithoiis voulait, en vrai fils d'Ixion,

Etreindre tout l'espace en feu ; Deucalion

Se cabrait de vertige en son âme exaltée,

En lui, ce descendant viril de Prométhée,

Revivait l'ancestral, noble et torrentiel

Désir de s'emparer aussi des feux du ciel.

— Tous se haussaient, nimbés des ivresses solaires.

Sur leurs bancs, accroupis, rame en mains, les Deux Frères,

Se voyaient aspirés par l'immense inconnu.

Polyphème, le corps brûlant, à moitié nu.

L'œil unique planté dans l'infini qui fume,

Rougeoyait comme un bloc d'airain sur une enclume,

Et transporté, royal, épique, par moments.

Épouvantait les cieux de ses hennissements,

Montrait le poing au goufl're altier, criblé d'étoiles ;

Le délire divin lui tenaillait les moelles,

Et parfois, frénétique, émouvant, en sueur.

Le Cyclope hurlant semblait une lueur

Qui monte réveiller les astres dans leurs bouges.

126 LES TKIOMPFIES

Les voiles crépitaient comme des flammes rouges. Argo se couronnait d'un panache de feux. Argus, fier de son œuvre, exubérant, verveux, Clamait l'eftort hardi de la nef intrépide. Le vol d'Argo toujours devenait plus rapide ; Comme un bolide ardent il trouait le ciel d'or. Almène, fils de Mars, et Céphée, et Nestor, Parmi le tourbillon de l'abîme où tout flotte, Se tenaient, pantelants, à côté du pilote Tiphys, qui se dressait le gouvernail en main, Et suivait le stellaire et rigide chemin Qu'augurale, à l'avant de la proue octogone, Vers le zénith suprême indiquait la Gorgone. Hercule souriait comme un Olympien, Parfois, fixant l'azur, il s'écriait : C'est bien ! Pais, sous l'embrasement de son œuvre conçue. Serein, il reposait son bras sur sa massue.

Les vents s'échevelaient, excessifs, fracassés

Par le choc foudroyant des galops insensés

Qu'Argo, comme un cheval tout constellé d'écume,

Poursuivait, furieux, dans un ciel de bitume.

Le vertige ambiant venait tous les happer.

Polyphème grondait, prêt à tout écharper,

Et, souvent, sous Téclair qui déchirait l'espace,

Il menaçait le gouffre et fixait face à face

Le point hallucinant et vague où sont les Dieux.

— Comme une hydre sanglante expectorant des feux

De ses naseaux, brûlant d'un souffle de fournaise,

La Gorgone, à l'avant, titanique et mauvaise,

Prise d'une fureur sibylline à son tour,

Les seins droits et gonflés par la haine et l'amour,

Fulgurait, irascible, et vers les cieux extrêmes

Crachait l'essaim tempétueux de ses blasphèmes;

Elle se contractait avec un air ardent ;

Son œil unique et fauve, implacable, et sa dent.

Longue comme le croc d'un éléphant d'Afrique,

Convulsifs, se tendaient vers l'ampleur frénétique,

Où s'ébauchaient sans fin dans du pourpre et du noir,

Toutes les visions fabuleuses du soir.

Et dans l'embrasement de sa course volante,

Elle tournait parfois son front vers Atalante,

Et lui disait, raidie en la soif de ses vœux :

« Prête-moi donc ton arc et tes flèches, je veux

Traquer les Dieux jaloux dans la lumière haute I »

Avec un bruit de flot qui vient battre la côte,

Argo semait toujours les cieux derrière lui.

Les jours avaient passé, après les jours les nuits;

Et les Temps s'éteignaient dans ces âpres demeures.

Ils n'apercevaient plus le vol léger des Heures,

Qui vont un sablier funeste dans les mains ;

Mais ils croisaient parfois, dans ces troubles chemins.

Les exaltations nomades des comètes.

Ils trouaient l'infini des profondeurs muettes.

128 LES THIOMf'UES

Ronflaient comme une trombe au milieu des essaims D'astres tourbillonnants dans les prodiges saints. Surprenaient les baisers mythiques des étoiles.

— Argo montait, broyant les gouffres et les voiles De sa proue en furie et de son bec d'airain ;

Son essor s'éployait, magique et souverain, Dominateur zélé de l'éther translucide ; Du zénith au nadir, il passait, l'air avide, Quêtant les absolus épars autour de nous.

— Les fauves éléments s'efl*araient en courroux, Vaincus par l'héroïsme ardent des Argonautes. Et la foudre claquait dans les voilures hautes, Un feu mystérieux nimbait le gouvernail.

Les flancs d'Argo tonnaient, semblables au poitrail D'un Centaure exalté dans un galop terrible. Et l'œil de Polyphème, insigne, auguste, horrible. Scrutant l'indéfini prestigieux des airs, Débordait de tempête indicible et d'éclairs.

Par la rapidité du vol dans l'étendue L'étrave de métal s'était soudain tordue. La bouche des rameurs soufflait comme du feu Et la nef se cabrait, vrombissante, au milieu Des étincellements solaires de l'abîme.

Prophétique, le mât arborait à sa cime Un panache étonnant et fou d'étoiles d'or. Et Phalère chantait. Bravo 1 criait Nestor.

Le tourbillon des cieux enivrait Araphidame.

Tous sentaient des soleils se lever dans leur âme

Et l'azur leur livrer ses philtres inconnus.

— Et les astres disaient, tremblants : « D'où sont venus

Ces êtres tenaillés par l'ampleur de la course? »

Dans les confins du ciel se terrait la Grande Ourse ;

Le Sagittaire, aux pieds de bouc, tremblait de peur ;

Saturne secouait sa magique torpeur ;

Et partout, dans l'immensité, les myriades

D'étoiles, de flambeaux, Sirius, les Pléiades,

Le Bouvier, le Taureau, le Grand Chien, Orion,

Les astres du Midi, ceux du Septentrion,

Arcturus, les Gémeaux, le Dragon et Cerbère,

Tous ceux que dans la nuit confuse de la terre

L'homme religieux ne fixe qu'en tremblant,

Argo, navire ailé, qui tenait dans son tlanc

L'élite de la Grèce et le parfum des races,

Argo les semait tous, pantelants, sur ses traces,

D'un geste si divin, si prompt, si radieux,

Qu'au sein de l'amplitude éternelle des cieux,

A la porte de l'aube ardente et triomphale,

D'où s'écoule la frénésie orientale.

Il faisait reculer, hésitant et vermeil.

L'énorme et fabuleux quadrige du soleil.

Plus loin ! criait Phlias ; tandis que Philoctête Comme un lion royal aspirait la tempête.

i'M) LES TRIOMPHES

lo péan ! le navire ailf'i montait sans fin. F^lus haut ! disaient lolas et Mopsus, le devin ; Et dans l'éclatement des sphères défoncées, D'un tel accent joyeux riaient les deux Ancées Qu'ils sentaient du soleil leur entrer dans le cœur. — Ah 1 comme tu volais, ô navire vainqueur 1 Les gouffres excessifs béaient sous leur ivresse. Comme un Centaure ardent qu'un rut bestial presse, Argo cavalcadait, ruait des quatre fers, Formidable, et lançait des morceaux d'univers Dans le gouffre anxieux plein d'une énigme dense. Télamon s'écriait : « C'est l'heure de la danse ! » Et le navire allait d*un tel soufTle emporté Qu'il terrassait sous lui toute l'éternité. Méléagre, à genoux, admirait Atalante, Qui, gaillarde, chantait sur la poupe branlante. Les cheveux dénoués, ivres, flottants, épars, Cuivrés comme le poil sanglant des Léopards ; Ses seins se soulevaient dans la soif de la lutte. Et Pollux et Castor ramaient ; et, de sa flûte, Amphion, accoudé près du mât flamboyant. Tirait des sons vainqueurs et robustes, ayant Laerte à ses côtés qui brandissait son glaive. — Comme à l'heure oii l'on voit Phoibos qui se lève Dans l'élastique ampleur du gouffre oriental. Casqué d'azur et d'or, pourpre comme un métal Qu'un Cyclope géant martèle surlenclume, Ainsi le beau navire Argo trouait la brume

Vague de l'univers et venait rougeoyer Sur la face des cieux comme un large brasier, Comme un nouveau soleil téméraire, autonome, Sorti du saint labeur extasié de l'homme.

Tous se tenaient raidis, excités, palpitants,

Sur la cime de feu qui domine les temps ;

Suprêmes, ils buvaient le ciel comme un liquide ;

Tous les doutes chétifs de la terre languide

S'éteignaient dans leur cœur ; ils vivaient d'infini,

Se grisaient d'un triomphe ostensible et béni ;

Un souffle décuplait leur Esprit héroïque.

Hercule, par moments, serrait plus fort sa trique

Et la peau du Lion rugissait sur son dos.

Tous rejetaient au loin, superbes, leurs manteaux ;

Atalante, joyeuse, enlevait sa tunique.

Leurs torses s'étoilaienl d'une sueur épique.

Et les muscles saillants bondissaient de vigueur.

Thésée, au pied du mât, riait, le beau vainqueur

Des Amazones au sein nu et des Centaures ;

Ses yeux se dilataient, pareils à des Aurores,

Des jours mystérieux s'y levaient, triomphants.

Et Castor et Pollux, héros encor enfants,

Aspiraient l'indicible et virile tourmente

Et le baiser divin comme un baiser d'amante ;

Tandis qu'Argo continuait, torrentiel,

A semer sur ses pas tous les astres du ciel.

132 LBS THIOMPIIBS

Ah 1 depuis quand durait la fougueuse aventure ?

N'importe I Argus criait : « Solide est la mâture ;

Les Dieux finiront bien par être découverts î »

Et le navire ailé fendait les univers,

Culbutait les soleils de sa proue importune.

< Tu portes la grandeur de l'homme et sa fortune !

Disait Pirithoiis, l'ardent fils d'Ixion.

Et la nef repartait au sein du tourbillon.

— Les astres rencontrés se brisaient sur l'étrave.

Hercule maintenant sondait, sévère et grave,

L'excessif tournoiement des gouffres radieux.

Soudain il s'écria : « Les Dieux, où sont les Dieux? »

Et cet appel d'airain pétrifia le monde;

Mais tout resta sans voix dans la sphère profonde,

Et les Dieux désirés ne se montrèrent point.

Almène, fils de Mars, vint leur tendre le poing,

En offrant la rondeur de sa poitrine nue.

Mais rien ne répondit au delà de la nue.

« Holà, cria Tiphys, tous les Dieux sont donc mortsi »

Argo, plein de fureur, rengrégeait ses efforts, Comme pris d'une vie énorme et souveraine; Des bonds désordonnés soulevaient sa carène,

Il tonnait et vibrait ainsi qu'un bouclier, Crevant le ciel profus de son front de bélier, Battant l'air inouï de ses cinquante rames Qui, chaudes, fulguraient pareilles à des flammes. — Les planètes sifflaient en rouges tourbillons, Comme des flots de cendre arrachés aux sillons Par le vent des Midis blancs et caniculaires. Sous eux s*époumonnaient les ouragans stellaires; Au-dessus de leurs yeux, sans fin, toujours, encor, S'offraient des zéniths bleus tout fleuris d'astres d'or, Et, dans la vierge ardeur des nuits originelles. Des gouff*res les fixaient ainsi que des prunelles.

Les héros à présent, fougueux, s'étaient levés

Vers l'unanime ampleur des horizons rêvés

Où s'épuise la folle ivresse des chimères.

Partout ronflait l'essor des comètes sévères,

Et les cieux déferlaient en de larges remous.

« Nous romprons le silence épais des Dieux jaloux! »

Criait Deucalion d'un souffle de tempête.

En digne compagnon d'Hercule, Philoctète

Bravait de son regard les quatre points des cieux.

Et tous disaient : « Les Dieux, les Dieux, où sont les Dieux? »

Mais rien ne remuait dans la torpeur divine.

Polyphème, exalté, découvrait sa poitrine

Rugissante et profonde et fauve de géant ;

Terrible, il étreignait tout l'absolu béant

Avec ses antres monstrueux, criblés d'étoiles.

134 LES TRIOMCUES

Une trombe de feu crépitait dans les toiles.

A la poupe, Tiphys, le gouvernail en main,

Criait : « Courage, Argo, tu dormiras demain!

Demain dans l'infini puissant sera la gloire. »

L'azur s'arrondissait comme un arc de victoire.

La Gorgone, à l'avant, hurlait toujours : c'est bien !

Les soleils désertaient le gouffre aérien.

On ne distinguait plus de flambeaux ni de mondes;

Mais Argo naviguait à présent sur des ondes

De rayons lumineux, translucides, nacrés.

Le chêne de Dodone, aux oracles sacrés,

Disait : « l'Olympe s'ouvre, augurai et suprême ! »

« Les Dieux, où sont les Dieux? » rugissait Polyphème,

Et le mât répondait, prophétique : « En avant ! »

L'espace n'abritait plus un souffle de vent ; Mais une force haute, inextinguible et sainte, Emportait le navire ailé dans son étreinte ; Et dans un rythme fou, multiplié, fécond, Argo volait, Argo, vers le zénith sans fond, Montait comme une flamme éprise que dévore L'abîme incendiaire et pourpre de l'aurore.

Les héros frémissaient, mais ne comprenaient point.

Hercule vers le ciel montrait toujours son poing,

Tout rouge encor du sang des monstres de la terre ;

Intrépide, il dressait vers l'azur solitaire

Son élan combatif et sa force vainqueur ,

Tout l'héroïsme auguste et franc gonflait son cœur ;

De sa rude massue il fracassait l'espace,

Et répétait : « Je veux les braver face à face I

Les Dieux, où sont les Dieux? » lolas, à son côté,

Défiait de son glaive ardent l'immensité ;

Atalante lançait l'essaim vermeil des flèches.

— Dans les flots transparents Argo creusait des brèches Par où s'échevelait la fougue des héros.

Sur les bancs recouverts par des peaux de taureaux, Les rameurs, vers les cieux tout débordants de flammes, Terribles, agitaient Tivresse de leurs rames. « Combattre I s'écriait Hercule, je le veux! » L'ardeur de sa pensée embrasait ses cheveux, H provoquait les Dieux jaloux. Et de sa lyre, Orphée, au pied du mât, décuplait le délire. Chantait tout l'infini des rêves exaltants.

— « Les Dieux ! » grognait Hercule. Ils planaient hors du temple Vers les nobles hauteurs où tout brille et s'azure.

L'hymne sainte d'Orphée exaltait la voilure. Et parmi les vapeurs lumineuses du ciel. Terribles, ils passaient d'un vol torrentiel, Frénétique, impudent, sonore, où tout s'embrase, Comme dans le vertige immense de l'extase.

136 LEb THIOMPBES

Argus sentait en lui battre un désir ailé.

Esculape, grandi, vainqueur, échevelé,

S'enivrait de prodige astral et de démence.

La Gorgone hurlait : « Vers la splendeur immense! r,

Et le mût prophétique, au panache d'éclairs,

Indiquait l'altitude insigne des cieux clairs.

Qui béaient dans l'ampleur haute et vertigineuse.

— Tout frémissait parmi la sphère lumineuse.

Il n'existait plus rien dans ce gouffre infini

Qu'un étincellement excessif et béni.

Soudain devant leurs yeux s'ouvrit comme un abîme

Béatique, aveuglant dans sa beauté sublime ;

Un puits mystérieux, hallucinant et fou.

Mais pas un des héros ne cria : Casse-cou!

Tous penchés sur le bord d'Argo, plein de folie,

Tournoyant d'un délire implacable où s'allie

Le vertige héroïque aux stupeurs du dément,

Tous buvant l'unanime et divin rougeoiment

De ce trou gigantesque aux parois de lumière,

Tous, tous, la flamme au front, dans l'ardeur coutumiè

Effrayants, menaçants, palpitants, sans pareils,

Vers cette âpre matrice où naissaient les soleils,

Tous penchés sur le bord du navire farouche.

N'eurent que ce grand cri terrible dans la bouche,

Ce grand cri qui monta dans l'espace mouvant

Comme l'appel sacré des hommes : « En avant ! »

Et le navire en feu s'efïaça dans le gouffre.

Quand Argo reparut tout empourpré de soufre,

Ivre encor de clarté suprême et de splendeur.

Les cinquante héros que tenaillait l'ardeur

De l'absolu prestigieux et du dictame,

N'avaient point vu les Dieux dans l'inconnu de flamme;

Mais chastes, fulgurants, royaux et surhumains,

D'incroyables trésors extasiaient leurs mains,

L'indéfectible ivresse emplissait leur poitrine,

Et comme les rayons d'une étoile divine

Qui scintille, féconde, en ses jets lumineux,

La chaude Toison d'or luisait sur chacun d'eux.

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