LA KONDE DES MUSES
Les visions naissaient pures à leur côté,
Blanches comme un doux soir pastoral de Tété,
Alors que le croissant légendaire et nocturne
Promène dans l'azur son rêve taciturne
De beau cygne opalin, céleste et lumineux.
Le souffle frais des bois jouait dans leurs cheveux,
Et, comme des flambeaux scintillant sous des voiles,
On voyait à travers reluire les étoiles
Blondes, et qui semblaient les gemmes de la nuit.
Oh ! comme elles chantaient les Neuf Sœurs, loin du bruit,
Leur hymne élégiaque aux notes apaisées I
Les vertes profondeurs palpitaient, irisées
Des caprices soudains de la lune et du vent.
Tout alors s'enfiévrait sous leur verbe savant,
Évocateur des nuits sereines et divines.
— Elles disaient : « 0 toi doux rêveur qui t'inclines
Devant tous les frissons et les échos épars,
Suis les Muses, tes Sœurs, suis-nous 1 De toutes parts
Nous sèmerons pour toi la fleur rose du songe.
Et dans le bois profond, où l'écho se prolonge
Comme l'appel lointain du chasseur égaré,
Nous danserons pour toi, d'un geste mesuré.
Tes pas mystérieux des Saisons et des Heures.
Tu goûteras par nous des extases meilleures.
Qui viendront embellir le silence des jours ;
Nous serons tes plaisirs sacrés et tes amours,
Et nous augmenterons, sous notre ardente flamme,
Tout le trésor de ton esprit et de ton âme.
Par nous tout chantera, plus rien ne sera vain,
Et nous te pousserons vers le sommet divin,
Vers la montagne sainte, idéale et sévère,
Où la beauté suprême et réelle s'avère,
Se montre rayonnante et suave à loisir ;
Et nous exalterons ton mystique désir,
La flamme qui t'invite avec charme et t'inonde.
Et te pousse à danser sur les cimes du monde ! »
Le Réveil
Tout frissonne sous l'herbe et la fraîcheur nocturne; Le bouc sacré des bois se dresse taciturne, Et de ses yeux mi-clos, noyés d'ombre et d'ardeurs, Fixe le jour montant à l'assaut des hauteurs, Qui couronnent le front doré de la Sicile. Partout s'étend la vie allègre et juvénile. Rouge, dans la splendeur du ciel oriental, L'aube jette le cri sonore d'un métal Martelé sur le coin palpitant d'une enclume; Le faîte des rochers marmoréens s'allume, La brise se ranime au creux noir des vallons. Dans la calme tiédeur des clairs feuillages blonds
144 LES TKIOMPUEâ
L'immense embrasement des choses se réveille. Le satyre poilu tient droite son oreille Et s'enfièvre des voix féminines du vent. Tout semblait mort et tout se redresse vivant, Tout boit à longs traits d'or la chaude frénésie Qui coule du soleil, plein des feux de l'Asie.
— Le Centaure, enivré de vertige et d'azur, Radieux et fumant, court dans le val obscur, Agitant sa crinière aveuglante et fiévreuse; L*œil du faune palpite, et la nymphe amoureuse Etire ses bras blancs sous la verte épaisseur
Du bois, qui se réveille ainsi qu'un beau danstur, Ivre de joie éparse et de lumière auguste.
— Le mont lointain se dresse éclatant c^mme un buste Élevé dans l'ampleur du gouffre matinal;
Les abeilles de feu vont butiner le val,
Épanoui d'amour au sein des clématites;
Les ombres des sentiers se font toutes petites ;
Le brouillard se disperse au creux des horizons,
Neigeux, rosé, pareil aux débris des toisons
Que le vent automnal arrache aux branches jaunes.
Les bosquets sont remplis du tourbillon des faunes,
Qui poursuivent, hâtifs, excités et nerveux,
La forme lumineuse et blanche de leurs vœux.
Partout chante la joie écarlate et profonde :
C'est le soleil divin qui réchauffe le monde ;
Il s'élève, il paraît, il monte, ivre d'ardeur,
Et son orbe de feu chancelle, et sa splendeur,
Pleine du don sacré des dieux semeurs d'ivresse,
Vient affaiblir le vol rutilant de sa liesse
Eîtson ascension dans le ciel infini.
— 0 jeune et puissant roi céleste, sois béni I
Le voilà qui scintille et prodigue ses fièvres
Et tout ce miel chéri d'amour coulant aux lèvres
Des êtres enfiévrés par son baiser joyeux;
Il abreuve la terre implacable et les cieux,
L'horizon s'entre-choque aux gouffres de sa flamme,
Déjà tout l'Orient sur sa couche se pâme,
Et comme un brasier pourpre éc¥bl soudain, vermeil,
Dans les cieux éclatants où bondit le soleil.
lopéan! lo péan ! ce cri monte, invincible;
Et le monde éveillé prend le zénith pour cible.
Et la terre tournoyé en son cercle de feu;
Le flot s'enchante au sein du grand abîme bleu.
Le faîte étincelant des monts sacrés s'élève
Comme un beau cri d'amour dans l'ivresse d'un rêve ;
Et les branches des bois, et les fleurs du ravin,
Et la vigne exultante où lacchos le divin
Traîne sa pourpre auguste, inoubliable et chaude.
Se tendent dans la joie extatique de Tode,
Jetant, échevelée, ivre, Tardent accord
Des bacchantes dansant dans la lumière d'or.
146 LES TMIOMIMIES
lo péan I lo péan I c'est la terre qui brûle, L'immensité des cieux formidables recule; La ruée inflexible et brusque des vivants Plane et vole et s'exalte avec les quatre vents ; Et les bras lumineux se tendent vers la coupe Vineuse du soleil, qui monte et se découpe Sur l'horizon pourpré du gouffre oriental.
— Le fleuve audacieux piaffe comme un cheval Altéré qui se rue, ardent et frénétique, Vers la molle fraîcheur de l'onde océanique, j La lumière s'éploye a^i loin comme un appel, m Et les îles de feu roses de l' Archipel ■ Rendent des sons divins que le zéphyr égrène.
— Oh I c'est la voix folâtre, intense et souveraine, De l'amour éternel qui vibre et se répand ! Partout chante la flûte inlassable de Pan ;
Et ce dieu souple et noir, qui remplit de sa force
La nature inflexible et chaude où tout s*amorce,
Où tout rentre, où tout naît, où tout vient, où tout sort»
Rit inlassablement de sentir, ivre et fort.
L'amour tourbillonner sur son ventre qui bouge ;
Tandis que Phoibos, l'archer du soleil rouge,
Sur son quadrige en flamme, au vol de ses chevaux,
Parcourt l'infinité céleste, — et sur les eaux.
Sur les monts, sur les bois, sur les lacs, sur la plaine
Où s'exalte l'essor des dieux aux pieds de laine,
Phoibos Apollon, l'archer vaste au cœur pur,
Phoibos Apollon, le maître de l'azur,
Phoibos Apollon qui règne sur le monde, Jette partout la joie éclatante et féconde De ses flèches de feu, dont Taveuglant trésor Fait se cabrer la terre en un vertige d'or.
im^
Icare !
Oh ! vastes flamboiements de l'immense inconnu, Vers vous, mystérieux et fort, je suis venu, Éployant dans la nuit des profondeurs désertes. Mes grandes ailes d'or, lumineuses, ouvertes Comme un couchant vermeil dans l'absolu sans fond I — J'ai fui l'ombre massive où Tâme se morfond, Car je voulais l'ampleur magistrale des cimes Et l'échevellement des vertiges sublimes Naissant à l'infini du ciel prestigieux, Oii les étoiles vont semblables à des yeux Qui plongent dans le monde extasié du rêve. Je me disais : « Icare, oh 1 qu'un souffle t'enlève
150 LES TRIOMPUES
Vers le zénith sacré de l'amour et des temps! Dresse tes ailes d'or vers les feux éclatants, Et passe dans la paix sidérale et stellaire, Comme un esprit divin, sans haine, sans colère, Qui monte s'enivrer sur les hauts lieux jaloux. Où l'héroïsme saint et les délires fous Mènent leur ronde ardente, invincible et féconde ! « — Il me fallait régner sur la cime du monde. C'est là que j'ai vécu, suprême et frémissant. Poussé par la ferveur divine de mon sang, Par la joie extatique et par l'enthousiasme. J'ai déserté la haine abjecte et le sarcasme. Où rampent à tâtons les hommes de la nuit ; J*ai plané dans le gouffre astral où tout reluit D'une exaltation impérissable et chaste.
Dans la mâle amplitude où court mon songe vaste, J'ai cherché l'infini de mon regard de feu; L'infini fut toujours l'inextinguible vœu Qui tenailla mon âme éprise de lumière ; Ce fut sa soif secrète, insigne et c(»utumière. Son intime désir implacable et sa foi.
J*ai laissé dans l'abîme où luit l'obscur effroi, Le mal et l'égoïsme égrener leurs misères. J'ai fui vers la beauté béatique des sphères, Où dans le Rythme pur et les Nombres sans fin, L'éternelle harmonie auguste du divin Essaime son terrible et magique prodige, Plein de fécondité splendide et de vertige,
Qui tient le monde énorme en ses bras exaltants, Et le mène à jamais, hors des gouffres du temps, Dans l'éblouissement de la lumière extrême. Où scintille la face éclatante et suprême De la prodigieuse et stricte vérité.
Oh I c'est là que mon vol augurai m'a porté 1
C'est là que j'ai compris le mystère de l'être 1
J'ai saisi ce qui fut et tout ce qui doit être,
Et, ferme, pénétré dans un bond radieux,
Vers l'Empyrée auguste et noble où sont les Dieux,
Au sein de l'héroïsme où tout se transfigure I
— Oh 1 mon rêve exaltant à la pourpre envergure, Comme tu m'as versé l'attrait du ciel divin I
Je n'avais plus en mon esprit que cette faim, Religieusement inquiétante et belle.
D'atteindre dans mon vol la vérité rebelle, Et de saisir l'essor lumineux et confus Des chimères de feu, dont l'arrogant refus Exaspérait ma soif des choses idéales.
— Oh ! j'ai tendu vers vous mes ailes triomphales, Insignes flamboiements du mystère infini I
J'ai vers vous dans mon vol inlassable et béni, Méconnu l'épouvante et les cris de la terre; Dans l'exaltation de ma besogne austère, J'ai dédaigné la vie impudente d'en-bas ; J'ai lutté dans la fougue épique des combats,
152 LES TRIOMPUES
Comme un mâle héros qui jamais ne regimbe, Et j'ai drapé sur moi, superbe comme un nimbe, Le reflet fulgurant de l'azur traversé I
Oh I le mal c'est la nuit! c'est déjà le passé! Je ne me souviens plus dans la joie où je nage Des pièges, des douleurs ni des cris de carnage, Qui sillonnent le monde où les tigres sont rois ! J'ai terrassé les peurs massives, les effrois, Qui peuplent les recoins inattendus de l'âme ; J'ai vécu de lumière, et j'ai bu dans la flamme L'héroïsme sacré qui fait de l'homme un dieu ; J*ai méconnu la tourbe apostate en tout lieu, Et mon vol magnanime a dépassé la foule. Dans le fleuve de sons célestes qui me roule Vers le havre de paix, où brille, sans pareil, L'éclat prestigieux d'un magique soleil, J'étends mes ailes d'or, ivres comme des voiles Qui s'enflent sur les flots extasiés d'étoiles.
— ' Des ailes! vers les cieux, vers les Dieux, vers la foi Hommes qui croupissez dans l'ombre, suivez-moi ! Suivez mon vol puissaat dont la fougue invincible Prend l'immense idéal passionné pour cible! Je suis l'exemple saint, chaleureux et vainqueur; Je suis la cime haute où s'exalte le cœur,
Où, magnifique et fier, vaste et plein de franchise, L'homme, libre des maux grossiers s'idéalise, Et voit son corps se fondre, illuminé d'ardeur. Dans un vertige fou de gloire et de splendeur : Comme si dans l'azur exaspéré du gouffre. Dépassant sa nature inquiète qui souffre, Oubliant tous les vœux de son être proscrit. Il se sentait soudain n'être plus qu'un esprit Qui, fuyant de sa gangue hostile et coutumière, Monte s'épanouir au sein de la lumière I
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l'ivbesse de pégase 155
L'ivresse de Pégase
Oh I comme mon ivresse est royale et profonde,
Quand parfois dans la nuit croupissante du monde,
Oii tout s'éteint, où tout s*encrasse, où tout s'endort.
Moi Pégase, le fier cheval aux ailes d'or.
Moi qui passe les reins cabrés de nostalgie,
Moi qui baise avec feu l'exaltante effigie
Du soleil pourpre offert dans le zénith ardent,
Quand je rencontre enfin le poète grondant,
Le vrai poète à Tceil prestigieux et chaste.
Qui marche le regard tendu vers le ciel vaste
Où scintille l'étoile auguste de sa foi 1
— Oh 1 quel supérieur et quel vivace émoi
156 LES THIOMPHES
S'empare de mon être et chante en ma poitrine 1 Je crie : « Enfin 1 enfin ! voici l'heure divine ! » Et je fixe l'élu mâle et mystérieux, Je le touche de l'aile et le mange des yeux ; 11 me trouble, il m'agite, il m'embrase, il m'enflamm Et je sens, augurai, s'éployerdans mon âme L'ampleur d'un infini symphonique et vivant ; Et je hume le soufïle intrépide du vent, J'aspire la tempête épique et le délire Immense, et je voudrais pouvoir pleurer et rire Et m'enfoncer au sein du vertige sans fond ! — Je ne suis plus le noir cheval qui se morfond Dans le néant du vide où se meut la chimère ; Non, je vis, je suis là mâchant la graine amère De rimmortel laurier qui m'enivre le front. Je suis pris d'un désir voluptueux et prompt ; Le poitrail exalté, j'approche du poète, Je le baise avec joie en mon âme muette ; Puis quand, religieux, je me sens près de lui, Quand il m'a désiré, fervent, dans son ennui. Quand il a bu ma fièvre aux chaudes étincelles, Quand il a vu sur moi battre et frémir mes ailes, Je le regarde encor, je me courbe, abattu, Frénétique, à ses pieds et je lui dis : « Veux-tu ? Veux-tu, dis-moi, veux-tu ma sonore envergure? » Et je vois qu'aussitôt son cœur se transfigure, Délivré tout à coup des peurs et des fardeaux.
l'ivresse de pégase 157
\lors, alors il saute avec foi sur mon dos,
j'élu victorieux, le vrai, celui qu'embrase
^a fougue étincelante et pourpre de l'extase,
)ont le chemin sacré mène au Verbe de feu ;
Il qui, loin des aspects trompeurs de ce bas-lieu,
bondit comme un soleil sur les hautaines cimes
Recueillir les joyaux miraculeux des rimes,
)ui, noblps, pareront de leurs feux transparents,
]omme un nimbe de gloire au front des conquérants,
-•es fermes vérités lumineuses et chaudes.
Encloses dans le verbe énergique des odes,
Vpres, et renfermant dans leur souffle exalté,
Ze rythme universel de la divinité,
Jui parmi les splendeurs, les gouffres et les voiles,
Meut l'immense infini vivant, criblé d'étoiles.
Oh ! quel délire alors quand je sens près de moi
Le généreux élu, plein de gloire et de foi.
Frémir à l'unisson dans ce vol de fournaise !
0 Dieux du firmament, rien, plus rien ne m'apaise ,
Je rue, échevelé, batailleur, fracassant
Sous mon sabot jaloux tout Tabîme en passant.
Nous courons, nous planons, résolus et lyriques,
A travers la vapeur des liesses héroïques
Et des songes virils qui vont je ne sais où .
— Et mon poète est là, je le sens sur mon cou Crisper ses fauves mains toutes pleines de fièvres ; Je me grise des mots qui volent de ses lèvres,
Qui montent, enchantés, vaillants, sur mon chemin, Multiples, devançant d'un essor surhumain Mon galop valeureux qui bat Tazur céleste.
— Nous allons, nous fuyons, insouciants du reste ; Et tous les infinis tombent à nos genoux,
Et les astres sanglants roulent derrière nous Avec la pourpre ardeur belliqueuse des flèches. Aux cieux insoupçonnés nous découvrons des brèches, Nous passons, nous vibrons ; partout nous sommes rois De l'implacable éther, des dieux et des efl'rois ; Nous ne craignons plusrien ; sous le vol de notre âme Du zénith au nadir l'amplitude s'enflamme D'un grand feu triomphal exaltant notre ardeur.
— Et lui, toujours plus fou, plus ivre de splendeur, Toujours plus affamé de soleils et d'éloiles, L'illumination lui remplissant les moelles
D'un héroïsme saint, chevaleresque et fort. Qui vainc le temps brutal et commande à la mort. Pressant, pressant toujours de sa main palpitante. Mon flanc, tout tenaillé du désir de l'attente. Impitoyable et dur, forcené, décevant, Me montre l'amplitude et me crie : En avant ! — Et je repars alors, moi le vaste Pégase, Dans un rouge galop tout constellé d'extase,
l'ivresse de pégase 159
Éclaboussant de feux cet absolu vainqueur. Dont la vue émérite exalte avec mon cœur Les hautes visions assaillant mes prunelles. — Et j'augmente l'ardeur véloce de mes ailes.
Sa parole est un philtre enivrant comme un vin.
Ah I son vol créateur dans l'azur n'est pas vain I
Tous les mondes brûlants rencontrés dans la course,
Arcturus, Orion, les Pléiades et l'Ourse,
Tout l'inconnu mythique et sonore des cieux,
Tous les gouffres roulant leurs astres et leurs dieux,
Nous livrent la beauté de leurs notes sublimes,
Et ce rythme stellaire et vaste des abîmes
Vient marteler lajoie allègre de ses chants,
Nimbés comme la mer sous les soleils couchants,
Quand l'amplitude bleue et pâle devient rouge.
— Et je le sens sur moi qui s'agite et qui bouge.
Et qui me dit : « Plus haut I plus hau 1 1 tel est mon vœu ;
Cheval ailé, cheval sacré, cheval de feu.
Bondis sur les confins de l'Idée et du rêve I »
Et je vais, lumineux, son souffle fort m'enlève.
Me parle et me dirige, et me tient à jamais ;
J'enfonce les vallons du ciel et les sommets.
L'infini planétaire et mâle est son empire.
Le danger du chemin supérieur l'attire,
La course l'échevèle avec joie, il a faim
D'un absolu toujours plus riche et plus divin
160 LES THIOMPHES
Est-ce moi qui l'exalte ? est-ce lai qui rae pousse ? Je ne sais ; je galope, infernal, et je mousse, Je bats des quatre fers le quadruple horizon ; Et ma crinière en feu s'emmêle à sa chanson, Et tournoyé, eflrénée, et voltige avec force. Tout le vin du soleil passionné l'amorce, L'entraîne dans son orbe éclatante. Il a Tair D'un être magistral qui commande à l'éclair; Un souffle véhément et pourpre le dirige ; Il est la flamme, il est le rêve et le prodige, Il est l'homme qui monte, omniscient, vainqueur. Brûlé par le rayon qui lui gonfle le cœur, Au-dessus de la terre immuable et suprême, Au-dessus de son âme, au-dessus de lui-même. — Et moi le fier cheval spleenétique de feu, Je sens, oui je sens bien que je chevauche un dieu; Unanimes les mots chantent dans son délire; Et son ode s'enflamme avec l'éclat d'un rire. Vibre joyeuse et folle, et remplit l'univers Du sonore fracas de ses gerbes d'éclairs.
Ah ! la fougue du dieu qui le grise et l'embrase ! Et parfois je l'entends qui me dit : « Hop, Pégase I Tends tes sabots de feu vers le zénith divin ; J'ai soif de vérité directrice, j'ai faim D'incorruptible amour et de foi magnanime ; Et va de gouffre en gouffre, et va de cime en cime I
l'ivresse de pégase 161
Que ton galop brûlant, multiplié, béni,
Fasse derrière toi délirer l'infini,
Et jette dans l'essor des astres et des voiles
Gomme autant de flambeaux suprêmes et d'étoiles,
Et de soleils levants et d'horizons pourprés.
Le formidable essaim des poèmes sacrés. »
Et cette voix rengrège encor ma frénésie,
Ma fièvre sibylline et sainte. 0 Poésie I
0 souffle aimé des Dieux ! ô triomphe profond I
Je bondis dans la joie unique où tout se fond.
Je vais plus loin, rempli du feu qui me dévore ;
Mon lyrisme cabré vient éblouir l'aurore,
Vient terrasser la rmit et trouer le couchant.
Mais lui, pris dans l'ivresse élastique du chant,
Étreignant dans son vol Tinfinitude chaude,
S'élancant radieux sur les cimes de l'ode.
Mâle et dominateur, il crie : encor I encor I
Et son verbe se cabre en un vertige d'or
Remplissant de ses feux Tampleur universelle.
— Et de partout, en haut, en bas, partout ruisselle,
Partout chante et résonne et fulgure sans fin,
Tout un lyrisme insigne, efficace et divin.
Pris au Rythme éternel et fort qui meut les mondes.
Et moi, l'ardent Pégase aux puissances fécondes.
Je sens, moi le cheval fabuleux et sacré.
L'enthousiaste et fier cheval au front lauré,
Je sens qu'il me dépasse en sa fougue héroïque, Qu'il me dompte et me bride et me tient, frénétique, Et m'emporte avec lui, soumis et radieux, Dans le vaste royaume extasié des Dieux.
Psyché
J'ai connu, moi Psyché, la Vérité suprême.
C'était un soir, mon jeune cœur me disait : « Aime !
Aime, Psyché 1 aime toujours 1 aime sans fin ! »
Et je me répétais, dans un charme divin :
« Aime, Psyché, aime toujours, aimer c'est vivre 1 »
Je goûtais l'entraînant orgueil qui vous enivre
Et transporte de foi tous les élans du cœur ;
Je doutais et pourtant je me sentais vainqueur,
Et comme un rêve blond alanguissait mon être.
Dans mes nerfs et mon sang quelqu'un régnait en maître;
Et le rire d'un dieu sur moi s'était penché
Si lumineusement qu'il ravissait Psyché.
164 LES TKIOMF'UES
Les étoiles du soir, les fleurs des prés, plus douces Se miraient dans les yeux extasiés des sources ; Les langueurs de la terre exaltaient comme un vin. Je ne distinguais plus les roses du ravin, Mais leur exquise odeur nageait, lourde et féconde, Dans la diflusion végétale du monde.
J'aspirais tous les chants extrêmes de la nuit.
Et les cortèges fous que le désir conduit
Sous la passivité complice des étoiles ;
Un souffle insidieux se glissait sous mes voiles,
Légers comme un brouillard dans l'azur des matins.
Les fleuves s'étiraient dans les vallons lointains,
Et parmi les splendeurs nocturnes de la terre,
Frémissait tout le trouble et languide mystère
Errant sous lafeuillée inquiète des bois.
— J'allais sage et dansante, et j'oubliais le poids
Du doute qui vient rompre en nous l'heure inefl'able.
Je vivais dans le sein étoile de la fable,
Et mon âme buvait tous les échos divers
Qui naissaient du sommeil passionné des mers
Et de l'océan bleu, remplis des chansons vagues
Que murmure la plainte amoureuse des vagues.
Folles encor d'avoir sur leur dos argenté
Senti le long regard naissant d'Aparodité.
Je plongeais dans Tivresse occulte du vertige ;
Je chancelais comme une rose sur sa tige,
Quand s'éveille un zéphyr allègre et matinal.
Il se creusait en moi comme un gouffre idéal
Dans lequel descendaient tous les baisers du monde.
J'allais comme une abeille ivre de sève blonde ;
Et je m'interrogeais, en un chaste souci :
« Psyché, pourquoi, Psyché, t'abandonner ainsi
Aux charmes ambiants des nuits harmonieuses? »
— Dans les lavandes et le thym, sous les yeuses, Sous les magnolias où j'eus voulu dormir, J'entendais une voix musicale frémir,
Et mettre ses ardeurs langoureuses et lentes
Dans l'âme béatique et quiète des plantes
Et des fleurs, dont l'arorae est un peu d'infini.
— Je restais enchaînée à ce goutïre béni De l'exaltation folle et vertigineuse, lacchos, le dieu rieur, à la pourpre vineuse, Semblait avoir jeté, profus, à pleines mains,
Sur le mutisme lourd et chaud des noirs chemins, La vapeur élastique et rouge du délire.
— Et mon corps s'étoilait comme une grande lyre, Qu'un dieu nocturne attouche, avec suavité, Sous l'amène zénith des vagues nuits d'été, Mourantes de parfums languides et d'extase.
— J'étais comme un rameau de vigne qui s'embrase Aux clairs sourires d'or du beau soleil levant.
Mon cœur se dilatait, plus jeune et plus vivant,
Tout rempli d'une attenta; auguste de mystère, Si vaste qu'il semblait tenir toute la terre, Et les prestigieux vertiges des sommets, Et les cieux éternels où grondent à jamais Les fauves tourbillons de l'océan stellaire.
Je sentais dans la nuit comme un dieu tutélaire,
Et j'écoutais sa voix dire en mon cœur touché :
« Ouvre ton âme toute grande, ô ma Psyché,
Ouvre les yeux de l'âme et viens à mon invitai... »
Et je voulais comprendre, et plus fort et plus vite
Mon cœur ensorcelé s'agitait dans mon sein.
Pieuse, je pensais : « Quel est donc le dessein
Du dieu secret et doux qui m'enchante à cette heure ? »
Sous ces plaisants baisers je devenais meilleure ;
Et dans l'éveil charmé de mes soupirs aimants
J*étreignais tous les feux sacrés des firmaments,
Je baisais la candeur de la terre divine
Et je mettais l'immense azur dans ma poitrine.
— Je pressais la splendeur dévorante sur moi ;
Séduite, je flottais dans un nocturne émoi.
Plein d'une volupté profonde qui pénètre ;
Je glissais langoureuse en l'abîme de l'être,
Et la profuse ampleur paraissait s'entrouvrir.
Je vivais, et pourtant je me sentais mourir
Sous Tenveloppement chaud des béatitudes ;
Tandis que mon désir, ivre des altitudes
Extrêmes, où tout brille, où tout s'enchante et luit, Montait comme une blanche étoile dans la nuit.
Le monde s'enflammait sur ma lèvre vermeille. Et le soir savoureux était pour moi la treille Céleste où bourdonnait Tessaim des astres blonds. Les sources m'appelaient dans le creux des vallons, Des parfums inouïs brûlaient dans le silence ; Un dieu preste et rieur me livrait son essence, Et dans les abandons de mon délire fou Je sentais par moments ses baisers dans le cou.
Je traversais le monde offert à toute allure ;
J'avais pris le désir insigne à Tencolure,
Et je passais, vainqueur, dans son essor ailé ;
Et mon âme buvait tout le ciel étoile
Pour apaiser sa soif enchanteresse et haute.
Il semblait que le dieu me suivait côte à côte,
Me suggérait sans fin, dans mon cœur exalté,
Des mots vastes, des mots pleins do l'éternité
Fulgurante qui tient les esprits et les âmes.
Les traces de mes pas luisaient comme des flammes ;
Je ne sais quel orgueil hallucinait mon sang.
Tout l'immense univers délectable et puissant,
Venait communier dans ma fougue invincible ;
Je prenais le bonheur ensorcelant pour cible
Et j'y lançais mon être, ivre des vœux hunoains, Et j'y dressais mon âme et j'y tendais les mains. Et dans l'hymne berceur des brises éternelles, Je déployais l'essor caressant de mes ailes ; Tandis que dans l'attrait d'une sainte candeur, Conquise, j'appelais le dieu, l'Animateur, Qui, loin de la détresse infirme et de la cendre, Me donnait tout l'auguste univers à comprendre.
Il brillait près de moi comme un être sacré...
Mais dans l'extase où mon esprit était entré,
Moi la Psyché du songe heureux et de l'attente,
Moi dont rien n'apaisait ici la soif ardente.
Moi qui m'illuminais à l'appel du désir,
Moi qui voulais tout voir, tout baiser, tout saisir.
Tout prendre dans la joie indécise des fièvres,
Moi qui tendais au ciel l'infini de mes lèvres.
Et désirais la flamme adorable du dieu.
Je ne pouvais toucher son beau visage en feu.
— Il était trop lointain dans sa splendeur première,
Ma lampe pâlissait auprès de sa lumière ;
Et dans mon espérance insigne d'au delà,
Je lui disais : « 0 dieu, dont l'ardeur étoila
Toute la nuit confuse et vague de mon être,
Quel est le souffle immense et fort qui te pénètre ?
Quel est ton nom, ô toi qui me livres le vrai ? » — Et mon cœur radieux pantelait, enivré. Mon àme défaillait sous le poids du vertige. Lui seul ce dieu voilé, ce dieu plein de prodige, Comme s'il ressentait le vague de ma chair. M'entraînait, me poussait, plus âpre que Téclair, Vers la cime sereine où luit le vrai céleste.
< 0 ton nom, lui criai-je 1 ô toi dont tout m'atteste
La force universelle et l'ivresse et la foi,
0 dieu mystérieux, viens te montrer à moi I
C'est toi la liesse folle et chaude qui féconde
La sainte illusion dans les veines du monde I
C'est toi la joie exquise éparse au firmament I
Tu brilles dans le cœur plus que le diamant
Sous la clarté profuse et rouge de la flamme !
Ton nom I viens dévoiler ton secret à mon âme 1
Parle, j'aime ta voix aux suaves accords !
Découvre-moi l'aspect musical de ton corps !
Prends pitié de l'attente obscure qui me brise I
Ta voix a le frisson apaisé de la brise.
Ton haleine parfume à la façon des fleurs.
Tu chasses le cortège infirme des douleurs!
0 céleste enchanteur qui terrasses la haine.
Toi dont mon être est fou, toi dont mon âme est pleine,
Toi qui tiens les flambeaux des cieux, le sang du cœur,
0 doux magicien, j'attends ton nom vainqueur I
Ton nom qui dut troubler l'iminensité profonde, Lorsque à l'aube sereine et pudique du monde, 11 chanta, triomphant, pour la première fois, Sur Tapparition des fleuves et des bois I »
Je brûlais d'une folle et savoureuse extase.
Le dieu terrible et doux, qu'un souffle fort embrase,
Marchait toujours, lointain et proche, à mon côté.
Soudain comme une voix sortit de sa clarté.
Mélodieuse, au sein des ombres palpitantes.
Et je tournai les yeux tout débordants d'attentes.
Et j'entendis encor qu'il me criait : « Psyché ! «
D'une invisible main mon cœur semblait touché,
Et lumineusement s'exaltait comme une aile.
« Viens, Psyché, cria-t-il, et que tout se révèle ! »
Alors je m'approchai vers ce chaste vainqueur, Qui tenait à jamais mon esprit et mon cœur ; Je Soulevai le voile où dormait son mystère, Disant: « Quel est ce dieu qui tient toute la terre ? » Et sous son nimbe d'or, l'air calme et souriant Comme un soleil heureux qui monte à l'Orient Dans la fraîcheur d'une aube auguste et nuptiale, Je vis le dieu sacré dont l'aile triomphale Bat l'immense univers et le cœur des vivants. Ce dieu vaste et léger comme l'aile des vents,
Qui tournent dans la joie allègre de l'aurore. Ce dieu prestigieux dont la flamme dévore. Ce dieu jaloux, ce dieu fécond, ce dieu du jour, Éternellement jeune et bienfaisant, l'Amour I
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lE CHANT DE LA SIRÈNE 173
Le chant de la Sirène
J*ai compris ta voix lourde et riche de promesse, Poésie, ô Sirène, ô ma vierge, ô déesse I J'ai vibré sous l'ardeur de tes transports chéris, Et je me suis offert, Sirène, et tu m*as pris. Et tu m'as entraîné vers ta couche féconde, Plus vaste que l'abîme extasié du monde, Plus chaude, plus divine et plus belle d'amour Que ce soleil de feu qui chante dans le jour Et danse sur la cime auguste des montagnes.
174 LES TRIOMI'UES
0 Sirène, pour toi, j'ai laissé mes compagnes,
Les nymphes de la terre, au front blanc, aux yeux bleus;
Allègre, j'ai marché vers tes bras onduleux,
Enveloppants, berceurs dans leurs voluptés vagues
Comme les longs baisers spleenétiques des vagues ;
J'ai tremblé dans ta main candide, etj'ai béni
Ton regard embrasé qui contient l'infini ;
J'ai bu l'inexprimable au contact de tes lèvres ;
Tu m'as plongé le cœur dans la liesse des fièvres,
Riches du don pieux des rêves palpitants.
Avec toi j'ai plané sur la cime des temps,
Au-dessus de la foule obscure et moutonnière ;
0 Sirène au beau corps tissé dans la lumière,
0 Poésie insigne, ô feu tombé du ciel,
Religieusement tu m'as versé le miel
Qui coule de la bouche ivre et folle des choses ;
Tu m'as donné sans cesse en tes métamorphoses
Le magique levain qui ranime l'esprit.
0 Sirène, ta voix dans ce monde proscrit
Fut l'hymne ensorceleur et mâle qui révèle
La terre, et qui s'enflamme et vibre et bat de i'aile
Comme un oiseau qui monte en l'ampleur du couchant .
— Oh ! comme je l'aimais cet ineffable chant
Sorti, mystérieux, de ta gorge nacrée !
J'en ai bu l'harmonie excitante et sacrée
Comme ces liqueurs d'or et ces vins radieux,
Holocaustes bénis, mis à l'autel des Dieux.