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LE CHANT DE LA SIKÈNE

Qui coule de la lèvre extatique des choses. J'ai logé dans mon sein toute l'odeur des roses, Le vaste flux des eaux et l'arôme du ciel ; Et j'ai dû, palpitant, butiner tout le miel De la terre et le suc fermenté de la grappe. Mon cœur pieux tu l'as ouvert comme une trappe. Et l'abîme de flamme et le monde exalté. Tous les temps, tout l'espace et toute la clarté, Toute l'ivresse chaude et royale des plaines. Tous les parfums des cieux, les souffles, les haleines, Les frissons de la brise et les échos des bois. Tout m'est entré soudain dans le cœur à la fois. Tout m'est entré soudain dans un galop sonore ; Et maintenant je suis comme un gouffre d'aurore. D'où bondit chaque jour, casqué d'azur vermeil, Mon hymne claironnant les gloires du soleil !

La colère du Centaure

Je les ai tous laissés dans la gangue du mal.

Moi seul, le fier Centaure, épris de l'idéal,

Épris de l'absolu des puissances de l'âme,

J'ai fui le noir cloaque et le cynisme infâme,

Où reptent les obscurs contempteurs de l'esprit.

— D'ailleurs, moi le Centaure altier, j'étais proscrit

Par la bêtise veule et l'ignorance lâche :

Trop noble et somptueuse apparaissait ma tâche,

Et mon large poitrail annihilait ces nains,

Qui bafouaient ma force en crachant leurs venins.

Mes bonds auréolés de flammes frénétiques,

Mes essors vers des cieux plus amplement lyriques,

Exaspéraient l'envie épaisse de leurs cœurs. Mes galops résonnaient trop mAles et vainqueurs Des pièges éhontés mis sur ma route ardente . Mes vastes flancs, virils et tout remplis d'attente, Soufllant l'enthousiasme et la fièvre avec feux Apeuraient dans la nuit ces négateurs des dieux, 1

Vivant dans leur vermine et dormant dans leurs crasses.

— Voyant qu'ils ne pouvaient se risquer sur mes traces, S*élancer avec moi, loin du mensonge vain.

Vers l'accomplissement d'un rêve surhumain. Sales, ils ont tenté de noyer mon ivresse Sous l'océan de fange innomable que presse Et pétrit à jamais la rage de leurs doigts. Moi qui tendais toujours vers de hautains exploits. Moi qui cherchais la liesse étonnante des choses, Tous ces gueux malfaisants, aux paupières mi-closes, Ont mis devant l'ampleur de mon geste indompté Leur muraille de cendre et d'imbécillité.

— A l'éclatant envol de ma fougue sonore, Dont Técho magistral éclabousse l'aurore De gerbes de lumière et d'appels fulgurants,

Ils ont voulu tous ces haineux, jaloux des grands, Opposer dans leur fièvre épaisse qui ricane, La vaine pétarade et le braiment de l'âne.

— Moi le Centaure ardent qui bondit sur les prés, Moi dont les reins fougueux, excessifs et cabrés, Se tordent dans la joie et dans l'enthousiasme, Moi dont la lèvre avide exhale dans un spasme

Tout le feu qui remplit mon gouffre intérieur, Moi qui veux l'absolu mâle et supérieur, Moi que tout illumine et moi que tout embrase, Ils ont osé venir baver sur mon extase, Croyant, dans leur orgueil stupide et sans pareil. Me voiler à jamais la face du soleil.

— Imbéciles î j'ai fui plus haut que votre fange. Dans l'exaltation puissante et sans mélange ; Aucun de vous jamais n'a pu, malgré l'effort, Égaler la splendeur de mon suprême essor. Toujours mon vol sacré foudroya l'ombre vaste, Comparable à l'élan de l'éclair qui dévaste L'océan de la nuit sous sa vague de feu.

— J'ai vécu magnifique et dansant comme un dieu. Et partout, dans l'ardeur vermeille de la terre,

On entendit monter l'appel du Sagittaire,

Dont les galops brûlants sonnaient dans l'infini.

Parmi les hommes vains j'étais vraiment banni ;

Aucun d'eux sur leur route incurable qui boite.

Aucun d'eux dans leur cœur ou dans leur âme étroite,

Ne comprenait jamais les magiques élans

Qui grondaient dans l'ampleur joyeuse de mes flancs.

J'étais la bête drôle exilée en leur antre.

Eux tous gardant le vice accroupi sous leur ventre,

184 LES TRIOMPHRS

Buvant le médiocre attrait du jour mesquin,

Se gaussaient de ma soif téméraire, et chacun

S'esclaffait de la fougue épique qui transporte

Et niait le soleil de sa prunelle morte.

Chaque jour leur bassesse accablait mon esprit ;

J'étais celui qu'on craint mais celui qu'on meurtrit.

Moi le grand chevaucheur passionné du rêve,

L'être mystérieux et divin qui s'élève

Vers plus de joie et plus d'amour et plus d'ampleur,

Je lisais dans leurs yeux l'inquiète douleur

Que ma présence fière attisait en leur âme.

— Ils nourrissaient en eux la haine de la flamme Qui transporte le cœur et vous courbe à genoux ; Ils se tenaient cloués, ineptes et jaloux, Amoindris par mon souffle et blessés par ma gloire ; Ils souffraient dans le fond de leur pauvre âme noire , Ce supplice infernal, violent, odieux,

Que donne aux nains jaloux la présence des dieux ; Ils enviaient ma fougue immortelle et ma force ; Comme la sève folle au Printemps rompt l'écorce Des arbres sous le feu des chauds baisers du ciel. Ainsi leur cœur crevait de sanie et de fiel.

— Chaque jour dans le mal où leur être trébuche, Ils tendaient, venimeux, les trappes de l'embûche ; Piètres, ils m'assaillaient de leur geste énervant. Mais toujours par derrière et jamais en avant.

Et moi, moi qui pensais au combat magnanime, Moi qui, rempli du feu sacré qui vous anime,

Me souvenais d'Hercule et de ses poings béants, -Moi qui rêvais la lutte épique des géants, Tout l'infini des cœurs féconds comme des gerbes, Moi qui voulais sentir les étreintes superbes Des lutteurs exaltés et forts et des héros, J'essuyais les crachats de grotesques bourreaux, De nains insidieux et vils, à l'âme sèche. Au lieu de m'esclafter, sublime, sous la flèche De quelque Olympien, somptueux et puissant, Digne de recevoir l'offrande de mon sang.

J'ai donc fui, dédaigneux des bas plaisirs infimes,

Parmi la solitude orgueilleuse des cimes.

Dans l'ombre du désert au rouge tourbillon ;

Là j'ai vécu royal et seul comme un lion.

Loin de tout être humain dont la terre se souille,

Loin du monde cynique et laid qui s'agenouille

Face aux dieux de luxure et de cupidité.

J'ai pris pour compagnon suprême la clarté

Qui nimbe le silence auguste du ciel vaste.

Ma lèvre audacieuse a bu sa liesse chaste

Et son vin radieux qui s'écoule, vermeil.

Delà cuve exaltante et folle du soleil.

J'ai plané dans l'ivresse intégrale du monde.

Et dans la nuit stellaire et dans l'aurore blonde,

Face au ciel, on a va se cabrer, plein de feu, Le poitrail constellé du Sagittaire bleu.

J'ai brouté l'allégresse efficace des choses ; Loin des cités de fange et des hommes moroses, J'ai gravi les sommets âpres de l'infini. Sans trêve mon galop chaleureux fut béni Par l'ivresse des champs, qui s'exalte et ruisselle Comme l'expansion de l'âme universelle.

Les arbres m'ont chanté leurs hymnes de ferveur ; Les souffles printaniers m'ont jeté la saveur De leur joie amoureuse et de leur magnitude ; Je fus roi dans mon songe et dans ma solitude, Et partout j'ai lancé, superbe, au firmament L'appel inassouvi de mon hennissement.

J'ai toujours avec joie exalté ma crinière Vers les baisers virils et sains de la lumière ; Les jarrets fous tendus vers le zénith mouvant, J'ai bondi dans la chaude ampleur du jour levant, Quand Phébus, coupe en mains, ivre de frénésie, Dresse sa face d'or aux portes de l'Asie. — J'ai galopé, royal, sur le monde effréné ; Et c'est vraiment pour vivre ainsi que je suis né, Pour me grandir, joyeux, vers la cime sereine. Pour triompher, pour que mon âme soit la reine

Des cieux et de la terre où vole mon désir. Oui je suis né pour tout vouloir et tout saisir, Et passer sur le front des êtres comme une aile Qui s*essore à jamais de Tombre originelle Oij gît encor la chair du Centaure sacré.

— Ouvre-toi, gouffre d'or de l'abîme pourpré, Où la lance du jour victorieux se forge 1 Souffles de Tinfini, pénétrez dans ma gorge I Feu du ciel, viens remplir mes sabots radieux De l'ivresse incroyable et dansante des Dieux 1 Que l'univers s'exalte en mon âme profonde !

— Oh triomphe ! je suis vraiment le roi du monde, Et je tends vers l'insigne azur mes pieds en feu 1 L'héroïque altitude à présent est mon vœu I

— Oh I Centaure divin, vainqueur de tout sur terre. Espérant l'absolu suprême et le mystère

Où roulent confondus, mêlés de toutes parts. Les astres fabuleux et les souffles épars, Ohl que nepuis-je un jour, magnifique et sonore, . Par la porte éclatante et pourpre de l'aurore, Comme un soleil de feu qui monte, échevelé. Bondir des quatre fers dans le gouffre étoile !

jm^

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L'Apothéose d'Hercule

Que les Dieux soient loués ! Excessif, invaincu, Je pourrai donc mourir ainsi que j'ai vécu, Sans rage, sans rancœur, sans haine, sans colère. Dans l'exaltation de mon bûcher solaire, Et mes regards tournés, vastes et radieux. Vers le goufïre rempli de la splendeur des Dieux I

Oui, les Dieux soient loués par la bouche d'Hercule I Je fus ce qui va droit et non ce qui recule ; L'héroïsme enivrait mon être comme un vin Béni par la bonté de Bacchus le divin ;

L'allégresse de feu logeait en moi, suprême, Je luttais dans l'oubli superbe de rnoi-mérae, Je versais tout mon sang avec liesse ; et mon corps, Dans l'échevellement accru de mes efforts, Vibrait, plein de beauté, de flamme et de délire, Avec l'éclat sonore et noble d'une lyre, Rythmant la frénésie épique des combats. J'allais splendide et fier, et n'importe où, là-bas, Encor plus loin, encor plus haut, plus haut encore, Je traversais les monts, j'escaladais l'aurore ; Comme un aigle royal à l'assaut du soleil, J'ascendais vers la nue, ardent et sans pareil.

La terre s'égayait au bond de mes caprices ; Tout délirait sous moi, la mer, les précipices, L'épais gouffre des nuits où culbute le Temps. Mes poings extasiés, somptueux et contents, Riches de la grandeur dont mon âme était pleine, Terrassaient les troupeaux paniques delà haine. Je brisais les colliers de fer et les écrous ; Les triomphes divins embrasaient mes cils roux, Et mes yeux, palpitants d'une flamme dernière. Couvraient l'immensité d'un manteau de lumière.

Ab I qu'importe si tout sur terre est révolu ! Mon existence, ô Dieux, fut ce que j'ai voulu.

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J'ai vaincu, j'ai souffert, pleiu d'extase et de joie, J'ai jeté le manteau tissé d'or et de soie Pour la peau du lion, brûlante comme un feu. Le sacrifice de moi-même fut mon vœu ; Mâle, je me tendais comme une cible ofterte, Et mon cœur exalté rêvait la découverte D'un m.onde toujours plus excessif en danger. La peur, aux gestes fous, ne put faire changer Mon chemin de sa ligne impitoyable et droite ; Et ma route ne fut jamais la passe étroite. Où se traîne à tâtons le doute infirme et noir, Mais l'insigne horizon tout constellé d'espoir.

Les peuples, les cités vermeilles de démence, Accouraient se mêler, pieuses, en cadence. Aux rythmes immortels jaillis de mes exploits. Mes gestes lumineux et francs dictaient des lois. Les monstres de la terre avortaient à ma suite, Traquer le mal était ma règle de conduite, Et derrière mes pas fulguraient en essaims Le vol retentissant de mes exemples saints.

Je recréais le monde et le rendais plus chaste. Plus généreux, plus fier, plus loyal et plus vaste ; J'y jetais l'infini suprême à pleines mains ; Je dressais vers les cieux les terrestres chemins,

Et j'y plantais au bout mon héroYsHoe à suivre.

— J'étais la torche épique et sainte qui rend ivre,

L'inoubliable feu qui propage la foi.

Les hommes transportés se rapprochaient de moi,

Et se plongeaient ravis en mon âme gourmande,

Suave comme un fruit, chaude comme une offrande.

Ils vivaient à mes pieds, séduits et forts, non pas

Le front dans la poussière et le regard plus bas.

Mais sur la cime rude, enchantée, idéale, J

Oii l'héroïsme pur se prodigue et s'étale

Comme une mer sacrée apportant dans ses plis

Le ferme souvenir des exploits accomplis

Par les héros virils et mâles de ce monde.

La plaine sous mes pas hennissait et, féconde, 4

Lançait au ciel ému la gamme de ses fleurs ;

Les couchants sur la mer me versaient leurs couleurs ;

Le soleil vigilant qui réchauffe et fait croire,

M'emportait au zénith dans son cri de victoire ;

Les Dieux à mon appel semblaient tous descendus ;

Et, grisés par l'essor de mes bonds éperdus,

Les Centaures de feu se cabraient dans les herbes.

— Oui, les Dieux soient loués I mes jours furent superbe Et le monde conquis vint toujours m'acclamer ; J'ai pu souffrir, j'ai pu bénir et tout aimer,

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Et combattre rempli d'allégresse divine ; Le souffle aimé des Dieux m*embrasa la poitrine. Et j'ai vécu toujours magnifique, buvant Tout le vin du soleil et l'ivresse du vent.

Ah 1 tout mon être encor se souvient et palpite 1 0 cités de la terre où mon exemple habite, Montagneuse Etéone et vous plaines d'Arma, 0 Grèce harmonieuse où mon cœur s'enflamma De ce délire auguste et franc qui grandit l'homme, 0 Grèce, sol heureux que ma force renomme, Comme tu luis encore à mes derniers regards I

— Je vois tes champs vineux briller de toutes parts, Sous la face du ciel qui s'y penche et s'y mire.

0 chantez dans mes yeux charmés, blanche Camire, Cyparisse, Orchomène aux florissants troupeaux. Toi Chalcis sur la mer dansante, dont les eaux S'enchantent du contact animé des Sirènes, Toi, ville somptueuse et puissante, Mycènes, Où j'accrochai la biche aux fauves pieds d'airain. Toi Cérinthe que vient baigner le flot marin, 0 villes de triomphe exaltant et de gloire. Vivez, soyez le vin que ma bouche vient boire Dans le délire saint et la fièvre du feu I

— Chantez, mes souvenirs épars sous le ciel bleu 1

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Que mon lyrisme fier et sacré vous suscite, Douce Olizon, Pellène et Nisyre et Caryste ! Je veux dire vos noms chéris, vos noms joyeux, Calliaros, Hyla, villes chères aux Dieux, Glaphyre, au nom chantant, au nom plein de délice, CEchalie et Myrsine, Argos, Dium, Hélice, Tirynthe, Gonoesse, Epidaure, Thryon, Lilaïa sur le Céphise, Dorion, Mycalèse, Amyclée, Amphigénie, Egine, Et Gortyne la belle, et Nisa la divine 1

— Flamboyez à mes yeux comme un soleil levant, 0 Gleones, douce Enispé que bat le vent !

0 montez vers les cieux que le soleil décore, Coteaux aux raisins mûrs ! déployez sous l'aurore Le doux charme vermeil de vos amples ébats, Houles d*or des moissons épiques, ô combats Delà Grèce fertile éparse sous l'extase Du ciel et de la brise inlassable qui jase !

— Grèce, ô Grèce divine, exalte-toi sans fin 1 Jette vers le zénith ton végétal parfum I Chante, fille des Dieux, et rayonne et fulgure I Etends à l'infini ta rythmique envergure,

Et sous les buccins d'or de la nuit et du jour, Sous la cymbale allègre et folle de l'amour, Sous le désir de feu qui te bride et t'inonde, 0 Grèce lumineuse, éclatante et féconde, Qu'enivre le baiser de l'espace vermeil, Danse et tourne à jamais dans les bras du soleil I

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