‹ Les triomphes, traduitsChapitre 16 sur 28 · L'AMOUR · texte numérisé non relu

L'AMOUR

ue a U temps qui renouvelle mes soupirs

par la douce mémoire de ce jour

qui fut le début d’un si long martyre, — déjà le Soleil aux deux cornes du Taureau donnait sa chaleur, et l’amante de Tithon courait toute à son séjour d’usage.

# Nr,

L'amour, les dédains et les pleurs, et la saison m'avaient ramené au lieu clos, où mon cœur las dépose tout fardeau.

A cette heure, en ce lieu, sur l'herbe, — quelque peu vaincu par le sommeil, — je vis une grande lumière, et dedans : force douleur, avec brève joie.

Je vis un chef souverain et vainqueur, semblable à l’un de ceux qu’au Capitole un char triomphal mène à une grande gloire.

Moi qui d’un tel aspect de jouir n’ai coutume dans ce siècle où je me trouve, siècle d’ennui, vide de tout mérite et plein de tout orgueil, — Ce spectacle si charmant à voir et nouveau, je le mirai, — levant mes yeux pesants et las ; — (car je n'ai pas d'autre plaisir qu’apprendre) : — Quatre destriers, bien plus blancs que la neige ; sur un char de feu un garçon cruel, avec en main un arc et à ses flancs des flèches ; il ne craignait rien, donc n’avait écu ni mailles, mais aux épaules seulement deux grandes ailes de mille couleurs ; — et pour tout le reste, nu. Tout alentour, d'innombrables mortels :

d’aucuns pris à la bataille ; d’autres tués ;

d’autres blessés de traits perçants.

Curieux d’en apprendre plus, je m’avançai, tellement que je fus au point d’être un de ceux qu’Amour a séparés de la vie avant l’heure. |

Alors je m’empressai de voir s’il en était que Je reconnusse, dans la troupe serrée du Roi qui jamais ne jeûne de larmes.

Je n’y connus personne, et s’il en était quelqu'un de ma connaissance, — son air avait changé par la mort, ou la prison cruelle et féroce.

Une ombre, quelque peu moins triste que les autres, vint à ma rencontre, et me nomma par mon nom, en disant :

« Or voilà ce qu’on gagne à aimer!»

Et moi, m'émerveillant, je dis :

«Ore, comment « me connals-tu, sans Que moi Je te reconnaisse ? »

Et lui : -

« Cela m’advient par l’âpre poids « Des chaînes que je porte ; et puis l’air ténébreux « gêne tes yeux ; — pourtant, ton véritable ami «je le suis, né avec toi en terre toscane. »

Ses paroles, et son parler ancien découvrirent ce que son aspect me cachait.

Et donc en un lieu ensoleillé nous assimes.

Il commença :

« Depuis bien longtemps, je pensais «te voir là parmi nous, car dès tes premiers ans, « ta vie donnait de toi un tel présage. — « Et c'était bien vrai! Mais, les tourments amoureux «m'ont tant épouvanté que quittai l’aventure ;

« mais j'en ai les habits et le sein déchirés ! »

Ainsi parlai-je, et lui, quand il eut entendu ma réponse, me dit en souriant :

«O mon fils, pour toi quelle flamme est allumée | » —

Je ne le compris pas alors ; — mais or, si fixes

je retrouve en ma tête ses paroles,

que rien jamais plus dur ne fut gravé sur marbre. Et par l’âge nouveau qui fait hardie et preste

l’âme et la langue, — je lui demanda: :

« Dis-moi, par grâce, qui sont ces gens-là ? » —

« Dans peu de temps d’ici, tu le sauras « par toi-même, »

— dit-il, —

«et seras l’un d’entre eux!

« Un nœud pareil se fait pour toi, et tu l’ignores. « Tes cheveux, ton visage auront changé, avant

« que le nœud, dont je te parle, se délie

« de ton cou et de tes pieds, rebelles encore | « Mais pour satisfaire ton désir juvénile,

« je parlerai de nous, — et tout d’abord du Maître,

« qui de vie ainsi et de liberté nous prive.

« Voici celui-là que le monde appelle AMOUR, — :. « Amer | — comme tu vois et mieux encor verras, .. r « lorsqu'il sera, — (comme il est le nôtre |) — ton Seigneur : &-* L 2.

«un Jouvenceau très doux et un vieillard cruel.

« Bien le sait qui l’éprouve | A toi, la chose sera claire,

«avant qu’il soit mille ans ; — (déjà je te mets en éveil |. « Il est né de paresse et de luxure humaine,

«nourri de doux et suaves pensers,

«et par un peuple vain créé seigneur et dieu. «Tel est mort par Lui, — tel, avec de plus pesantes

« lois, mène sa vie âpre et acerbe,

«sous mille chaînes et mille clefs.

« Celui qui, (si superbe et si seigneurial « d'aspect), vient le premier, c’est César, qu’en Égypte « Cléopâtre enchaîna parmi l’herbe et les fleurs. « Aujourd’hui l’on triomphe de lui. C’est justice, — « (s’il a vaincu le monde et fut par un autre vaincu), — « que du vainqueur le vaincu soit la gloire.

«Le suivant est son fils ; cependant il aima « plus honorablement : il est César Auguste, «qui, par prière, a pris sa Livie à un autre. « Néron est le troisième, impitoyable, injuste ; «vois-le marcher, plein d’ire et de dédain :

« Pa vaincu une femme, et si puissant il semble ! « Vois le bon Marc, digne de tout éloge, « plein de philosophie en la langue et le cœur :

« mais pourtant sous sa loi Faustine 1c1 le tient. « Ces deux-là, tout remplis de peur et de soupçon, « l’un est Denys, et l’autre est Alexandre ; «celui-ci de sa peur a reçu digne effet | « Puis cet autre est celui qui pleura sous Antandre « la mort de Creüse, et qui prit sa bien aimée «à celui-R qui prit à Evandre son fils.

« Tu as ouï parler d’un qui ne voulut pas « consentir aux ardeurs de sa marûtre, «et par la fuite, à ses prières échappa :

« mais ce bon et chaste vouloir « l’a tué ; — tant elle tourna l’amour en haine, « Phèdre, — terrible et perverse amante | « Elle en mourut aussi, en vengeance peut-être «et d'Hippolyte, et de Thésée, et d'Ariane, « (qui en aimant courut, (tu le sais) à la mort). « T'el vitupère autrui qui condamne soi-même ; « car celui-là qui prend son plaisir à la fraude, « ne se doit lamenter, si d’autres l’ont trompé. « Vois-le, ce roi fameux, avec toute sa gloire, «mené captif entre les deux sœurs mortes ; — « l’une a plaisir de lui, et lui plaisir de l’autre | « Cil qui est avec lui, c’est le puissant et fort « Hercule, que l'Amour a pris. — L'autre est Achille,

« qui eut dans ses amours un sort très douloureux.

« Cil est Démophoon, et celle-là Phyllis.

« Celui-ci est Jason, et cette autre Médée, «qui suivit Amour et lui, par tant de contrées,

«et d'autant plus perverse à son père, à son frère, «qu’elle est plus folle et mauvaise à l’amant « qui la croyait de son amour plus digne.

« Après, vient Hypsipyle, et se plaint, elle aussi,

« de l’amour barbare qui lui a pris le sien.

« Ensuite, vient celle qui de 6e//e a le nom;

« près d’elle le pasteur qui, par malheur, sur ses beaux traits «a tant fixé ses yeux ; — d’où vinrent grands orages ; «et le monde fut mis tout sens dessus dessous.

« Puis parmi ces autres tristes, — entends se plaindre « Œnone de Paris et Ménélas « d'Hélène ; — entends Hermione appeler Oreste,

«Et Laodamia son Protesilaos,

«et son Polinice Argia, bien plus fidèle « que ne fut d’Amphiaraos l’avare épouse.

« Entends les pleurs et les soupirs, entends les cris « des malheureuses amoureuses, qui leur âme « ont livrée à Celui qui les conduit ainsi.

« Je ne pourrais jamais de tous le nom te dire :

« car non seulement d’hommes mais de dieux, grande part « de ce bois est remplie, et des myrtes ombreux. «Tu vois Vénus la belle, et avec elle, Mars, « les pieds, les bras et le col ceints de fer ; — «et, à l'écart, Pluton et Proserpine.

« Tu vois Junon jalouse, et le blond Apollon, « qui soulait mépriser et l’âge, et l’arc, — « dont il reçut ensuite en Thessalie, telle secousse ! « Que dire encore ? — (En un pas je m’en tire |) — « Ils sont tous en prison, là, les dieux de Varron | i « Et, de lacets innombrables chargé, | « Jupiter enchaîné marche devant le char !» |

LU

Page 1