‹ Les triomphes, traduitsChapitre 17 sur 28 · LL · texte numérisé non relu

LL

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AS déjà de mirer, mais non rassasié, or de ci or de là me tournais, regardant choses que pour narrer, l'heure est trop brève. De penser en penser mon cœur s’en allait, quand tout à eux le tirèrent deux êtres, main en main qui passaient en larmoyant doucement.

Leur habit élégant, singulier, m'attira, et leur langage étranger, qui m'était obscur, mais que me rendait clair mon interprète.

Lorsque je sus qui ils étaient, — plus assuré J'approchai d’eux ; — l’un des esprits était ami de notre nom, l’autre dur et cruel.

J'abordai le premier :

« O Massinisse antique,

«au nom de ton Scipion, au nom de celle-ci, » —

commençai-]e, — «que ne t’offense ma parole |»

Il me regarda fixe, et :

« Volontiers saural-J€

d’abord, » — dit-il, — .

«qui donc tu es, toi, qui si bien «as observé mes deux amours ? » —

« Ce que je suis, »

— repris-Je — «ne mérite pas çun si grand connaisseur ; car, aussi loin

«ne parvient pas, de faible flamme, un grand éclat. « Mais ton renom royal en tous les lieux pénètre ;

— — —Qy se

«et tel qui ne te voit ni ne verra jamais cest, par lui, à toi lié du beau nœud d’amour | «Ore, dis-moi.… (si Celui-ci vous mène en paix), » —

(et je montrai leur chef), —

« quel est ce couple-ci P «car il me semble être chose rare et fidèle | »

« Ta langue, si prompte à dire mon nom, « prouve, »

— dit-il, —

« que tu le sais bien par toi-même.

« Mais je dirai, pour décharger mon âme triste | « Ayant mis dans le grand héros toute mon âme, —

« (si bien qu’à Laelius j'en fais honneur à peine |) —

«en tous lieux où furent ses enseignes, je fus près d’elles. « A lui la Fortune fut sereine toujours

« mais non pas tant qu’en était digne la valeur,

« de quoi, plus qu'aucun autre, il avait l’âme pleine. « Après qu’en grand honneur les armées romaines

« par l’extrême Occident se furent répandues, —

«Là, — Amour nous toucha et nous unit tous deux. « Et jamais en deux cœurs plus doux feu ne brûla, « ni ne brûlera, je crois !... maïs, las | quelques nuits «furent si brèves, pauvres, pour de tels désirs, « (conduits en vain jusqu’au lien conjugal), «que de notre passion l’excuse véridique, cet les nœuds légitimes, ont été rompus.

« Celui qui, par lui seul, valait plus que le monde «NOUS a, par sa sainte parole, séparés ;

«et de tous nos soupirs rien ne lui importa.

« Quoi que j'en aie souffert, et que j'en souffre encore, «je vis pourtant en lui brûler la vertu claire : — «1l est aveugle en tout qui ne voit le soleil !

« Pour les amants, grande justice est un coup grave. « Aussi un tel conseil, venant d’un tel ami,

«fut comme un récif pour l’entreprise amoureuse.

« En respect il était mon père, en amour fils,

«en âge frère | — Il me fallut donc obéir ; «mais avec le cœur triste et le sourcil froncé.

« Ainsi ma bien aimée à la mort est allée ;

« Car se voyant venue en puissance d’un autre, «elle accepta la mort avant la servitude.

« Et moi, de ma douleur je fus l’exécuteur :

« car la prière, et qui priait, étaient si chauds, «qu’à moi je fis du mal, pour ne pas lui en faire | « Et lui mandai le poison, — avec si dolentes « pensées |... je le sais bien, — elle le croit aussi, — «et toi, — si quelque peu d’amour as jamais ressenti | « Les pleurs furent pour moi, hoir d’une telle épouse. « Elle, et tout mon bien, et toute mon espérance, — « je préférai tout perdre, et non perdre l’honneur |

« Mais ore, cherche, en cette danse, si tu trouves « chose notable ; — car le temps s’en va, léger, « et 1l te reste plus de travail que de jour. »

Plein de pitié, et repensant à de si brefs instants pour les grandes flammes de tels amants, il me semblait avoir, au soleil, cœur de neige ; — quand j'ouïs dire, (alors que plus avant passais) :

« Celui-là certes, en soi, jà ne me déplaît pas ; « mais j'ai dessein de les haïr tous, tant qu’ils sont l »

« Garde, »

— Jui dis-je, —

« O Sophonisbe, l’âme en paix !

« Car ta Carthage, par nos mains, «à trois fois est tombée, et pit à la troisième | »

Et elle :

« Autre chose je veux que tu me montres : « Si l’Afrique a pleuré, n’a pas ri l'Italie ! « Interrogez-en donc seulement vos histoires | »

Cependant notre ami, et le sien, se remit, en souriant, avec elle, en la grande foule ; et d'eux mes yeux se séparèrent.

Comme un homme qui par terrain douteux chevauche, qui marche, s’arrêtant à chaque pas, regarde, — (et son souci nuit fort à son allure), — ainsi douteuse et tardive ma marche ils faisaient, les amants dont je désire encore savoir combien et dans quel feu, chacun d’eux brûle. J'en vis un qui marchait à ma gauche, hors de route, comme qui chercherait, et trouverait, la chose de quoi honteux, ensuite, et joyeux il irait. De son épouse aimée à autrui faire don |

O suprême amour | et courtoisie inouïe | tels, que l’épouse même, et honteuse et joyeuse de l’échange semblait ! — Ils allaient leur chemin parlant de leurs doux sentiments ensemble, — (et pleurant le royaume de Syrie |) J'approchai de ces trois esprits, qui à l’écart étaient déjà, pour suivre une autre route ; et je dis au premier :

« Je te prie, attends-moi ! »

Et lui, au son de mon parler latin, troublé visiblement, s’arrêta quelque peu ; et puis, comme s’il devinait mon désir,

dit :

« Je suis Séleucus, — et lui Antiochus, « mon fils, qui contre vous a mené grande guerre ; « (mais la raison contre la force n’a pas place).

« Celle-ci fut d’abord ma femme, et puis la sienne, «que, (pour le sauver d’une mort d'amour), «Je lui donnai ; le don, entre nous, fut permis |

« Stratonice est son nom. Et notre destinée « est, tu le vois, inséparable : et par ce signe,

«notre amour paraît immuable et fort.

« Car elle, consent à laisser là mon royaume, —

«moi, mon plaisir, — et celui-ci, sa vie,

« pour nous rendre, l’un l’autre, plus dignes que nous-mêmes! « Et n’eût été l’aide discrète,

«du gentil médecin qui bien sut s’aviser,

«de mon fils, sur sa fleur, la vie était finie. « Aimant, taisant, 1l a couru presqu’à la mort ;

« sa force fut, aimer, — se taire, sa vertu ; —

« la mienne, pitié vraie, qui vint à son secours | »

Ainsi dit. — Et, comme un qui change de vouloir,

sur la fin du discours il détourna ses pas,

si bien qu’à peine pus lui rendre son salut.

Après que se fut l’ombre à mes yeux dérobée,

je restai grave, et m'en allai en soupirant :

de son dire mon cœur ne se détachait pas.

Jusqu'au moment où l’on me dit :

« Tu restes trop «en un penser sur ces objets divers ; «et tu sais bien que le temps est très bref ! »

Onc ne mena Xerxès tant de soldats en Grèce,

qu'il était là d’amants nus et captifs, —

tellement que l’œil n’en pouvait souffrir la vue, — si divers de langue et si divers de pays,

que je n'ai pu savoir d’entre eux un nom sur mille :

et ceux que Jj'entendis, font toute mon histoire |

L'un était Persée ; et j'ai voulu savoir comme en Éthiopie Andromède lui a plu, la vierge en ses beaux yeux et en ses cheveux, brune. Là c’est le vain amant, celui qui de sa propre beauté désireux, a trouvé la mort ; pauvre seulement pour avoir eu trop de bien, il devint une belle fleur sans fruit aucun ; — puis celle qui, l’aimant, une voix toute nue se fit, — et son corps fut un rocher dur et sec. Voici cet autre encor, si prompt vers son malheur, Iphis, qui en aimant se prit lui-même en haine, — avec tant d’autres, à semblables croix damnés : des gens qui pour aimer ont pris la vie à charge |

- (Là je dévisageai quelques-uns des modernes ; mais les nommer serait peine perdue.) —

Ces deux qu’Amour a faits compagnons éternels,

Alcyon et Ceyx, qui, aux rives des mers

ont fait, dans les plus doux hivers, leur nid. Auprès d’eux, tout pensif Esacus se tenait

cherchant Hespérie, — or posé sur un rocher,

or sous l’eau, or dans les airs envolé.

Et j'ai vu la cruelle fille de Nisus

fuir en volant, — Atalante courir,

par trois balles d’or vaincue, (et un beau visage |) ; Avec elle Hippomène, qui, parmi une telle

troupe d’amants, tous coureurs malheureux,

de victoire se vante et se réjouit seule.

Parmi ces amours vains et fabuleux

je vis Acis, et, en son giron, Galatée, —

et Polyphème en faire grand tapage.

Je vis Glaucus flotter par dedans cette troupe,

sans celle-là qu’il semble seule aimer,

et nommant cruelle et féroce, une autre amante ; — Canens, et Picus, autrefois un de nos rois,

ore un oiseau joli. Qui le changea d'état

lui laissa nom, manteau royal, et broderies.

J'ai vu gémir Egérie ; — en façon d’os

Scylla durcir en roc alpestre et âpre,

pour devenir l’affront de la mer de Sicile ; — et celle qui, de la main droite, tient la plume,

(comme qui écrirait, triste et désespérée), et tient, de la main gauche, le fer nu ; — et puis Pygmalion et sa dame vivante ; — et mille autres que Castalie et Aganippe ont entendu, sur leurs vertes rives, chanter ; —

Cydippe, pour finir, d’une pomme bernée.

L était, mon cœur, si plein d'émerveillement, que je restais pareil à qui ne peut rien dire, se tait, et seulement cherche qui le conseille,

quand mon ami :

« que fais-tu ? que regardes-tu ?

« que penses-tu P»

— dit-il, —

« ne sals-tu pas que, MOI, «Je suis de cette troupe ? Et il me faut la suivre. »

« Frère, »

— Jui dis-je, —

«et toi, tu sais bien ma nature, «et l’amour du savoir, qui m’a tant enflammé « que mon œuvre par le désir est retardée. »

Et lui : —

« Je t'avais jà compris dans le silence | « Tu veux entendre encor qui sont ces autres gens P « Je le dirai, si l’on ne m’empêche de dire.

« Tu vois ce grand que tout le monde honore ? « C’est Pompée ; et il a avec lui Cornélie, « qui pleure et qui se plaint du lâche Ptolémée. « Cet autre un peu plus loin, c’est le grand grec ; «il n’a pas vu Egisthe et Clytemnestre impie : « or tu peux voir si l'Amour est aveugle | « Autre foi, autre Amour | — Tu vois là Hypermnestre. « Ensemble, à l'ombre, tu vois Pyrame et Thisbé, « Léandre dans la mer, Héro à sa fenêtre.

« Celui-l, si pensif, c'est Ulysse, ombre affable, «que sa femme pudique et attend et supplie ; « Mais Circé en l’aimant, le retient et l'empêche. « Et l’autre est le fils d’Amilcar ; rien ne le plie, « Rome, ni l'Italie entière, en tant d’années : —

« vile femmelette, en Pouille, le prend, le lie! « Celle qui, les cheveux coupés, à son seigneur « fait escorte, fut reine dans le Pont :

«combien elle se dompte, en son œuvre servile | « L'autre est Portia, que le fer, le feu affinent ; «cette autre est Julia, et se plaint de l’époux, «qui plus incline à sa seconde flamme.

« Tourne les yeux au grand patriarche trompé, « lui qui ne change pas ; — il ne lui chaut d’avoir « servi pour Rachel, sept et sept années :

« Vivace amour, qui croît dans les tourments | « Vois le père de celui-ci, vois son aïeul, « comme il sort, seul avec Sara, de sa maison. « Puis regarde comme Amour, cruel et méchant «a vaincu David, et le force à faire une œuvre, « dont puisse un jour pleurer en lieu sombre et profond. «Ombre pareille obscurcit, semble-t-il, et couvre « du plus sage des fils la claire renommée, «et le sépare en tout du Seigneur de là-haut. « Contre un autre qui, du même coup, aime et hait, «vois Thamar qui à son frère Absalon «en appelle, dolente et indignée.

« En avant d’elle un peu, tu vois Samson, « bien plus fort qu’il n’est sage, — qui, pour des sornettes

«sur le sein de son ennemie pose la tête.

« Là, tu vois bien, parmi combien de lances et d’épées « l’Amour, et le sommeil, et une jeune veuve, «avec son beau parler, et avec ses joues lisses

«a vaincu Holopherne : tu la vois rentrer seule

«avec une servante, — portant le crâne horrible, —

«remerciant Dieu, à minuit, en hâte.

« Tu vois Sichem, et son sang, — un mélange «de la mort et la circoncision, — «et son père, et son peuple, au même piège pris. « Voilà ce qu’un amour, soudain et fort, lui fit | « Tu vois Assuérus, et comme à son amour «il porte remède, pour le mener en paix :

« d’un nœud il se détache, et il se lie à l’autre ; « remède au mal, tout pareil à celui « qui d’un ais chasse un clou par l’autre clou | — « Veux-tu voir, en un même cœur, plaisir, ennui, «amer et doux ? — Regarde le féroce Hérode :

«amour et cruauté l'ont assiégé.

« Tu vois comme d’abord il brûle, — et puis se ronge, «se repentant trop tard de sa férocité, «appelant Mariamne, qui ne l’entend pas |

«Tu vois trois belles dames amoureuses,

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Le

« Artémise, Procrys avec Déidamie ; — «et tout autant de scélérates et effrontées : « Sémiramis, Biblys, Mirrha la criminelle ; « combien il semble qu’elles ont honte, chacune, « de leur conduite oblique et défendue |

« Voici ceux qui de rêves remplissent les livres : « Lancelot et Tristan et les autres errants, «auxquels il faut que le vulgaire errant se plaise | « Tu vois Genièvre, Yseult et les autres amantes «et le couple de Rimini, — qui tous ensemble «s’en vont, poussant des plaintes douloureuses. »

Ainsi parlait ; — et moi, comme un homme qui craint un mal futur, et qui tremble avant la trompette, sentant jà le coup, quand nul encor ne l’attaque,

j'avais couleur d’homme qu’on tire d’une tombe, — lorsque j’eus, à mon côté, une jouvencelle, pure, bien plus que candide colombe |

Elle me prit, et moi, qui aurais bien juré de me défendre contre un homme couvert d’armes, je fus, par des paroles, des gestes, lié |

Et, (comme il me semble vraiment m’en souvenir), mon ami s’approcha de moi plus près,

et, (pour me faire plus peine), avec un sourire, me dit dans l’oreille :

« Il t’est permis désormais « de parler par toi-même avec qui te plaira.

« Car nous sommes marqués tous d’une même poix l»

J'étais un de ceux-là qui plus ont déplaisir du bien des autres que de leur mal, — en voyant libre et en paix, Celle qui m'avait pris, - Celle qui, — (je l’entends, après le dam, trop tard |), — par ses beautés faisait ma mort, en me brûlant d'amour, de jalousie, d’envie.

De son beau visage mes yeux ne détournais, semblable à un malade, gourmand d’une chose qui est douce à son goût, à sa santé fatale | À tout autre plaisir j'étais aveugle et sourd, la poursuivant par chemins si douteux, qu’encor j'en tremble alors qu’il m’en souvient. Depuis lors j’eus les yeux humides et baissés, le cœur pensif, et j’eus pour séjour solitaire les sources, les rivières, les monts, les bois, les rocs. Depuis, (jusqu’aujourd’hui), je mouille tant de feuilles de mes pensers, de mes pleurs, de mon encre |

tant j'en déchire, tant j’en prépare et j’en règle | Depuis, (jusqu’aujourd’hui), je sais ce qu’on fait dans la geole

d'Amour, ce qu’on y craint, et ce qu'on y espère,

et je le montre, — (à qui sait lire !) — sur mon front. Je vois, charmante, aller cette bête sauvage,

sans nul souci de moi ni de mes peines,

fière de sa vertu, fière de mes dépouilles.

Mais, — de l’autre côté, — si je discerne bien,

ce Seigneur, qui au monde entier ôte la force,

a peur d’Elle ! — Et moi j'en reste hors d’espérance, car n’ai, pour ma défense, hardiesse, ni force ;

et celui-ci La flatte en lequel j’espérais,

lui, qui cruellement, — moi, les autres, — écorche.

Elle ! — il n’est nul qui peu ou prou la serre,

si sauvage et rebelle Elle a coutume

d'aller, loin des enseignes d’Amour, toute seule. Vraiment, — Elle est, parmi les astres, un soleil :

son port, unique, à Elle propre,

son rire, ses dédains, et ses paroles, les cheveux noués d’or, ou bien épars au vent,

les yeux, — qu'allume une lueur céleste,

m'’enflamment tellement qu’il me plait de brûler !.… Ses façons, douces et fières, qui donc pourrait

jamais en paroles les égaler | — et sa vertu, —

à quoi mon style est comme à la mer un ruisseau ? Choses nouvelles ! Choses que l’on ne vit jamais,

ni que jamais plus d’une fois l’on ne peut voir,

et devant quoi toute langue serait muette |

Ainsi me trouve pris, et Elle est déliée.

Moi, jour et nuit Je prie, — (6 étoile ennemie |) — Elle, — de mille mots en entend un à peine.

Dure est la loi d’Amour ! — Mais, encore qu’injuste, il nous la faut garder, pour cela qu’elle arrive, universelle, antique, du ciel sur la terre.

Ore, — je sais comment le cœur se disjoint de lui-même, et comment il sait faire guerre, paix et trêve, et cacher sa douleur, lorsque quelqu’un le point.

Et je sais comment se retire en un instant, le sang, et puis se répand par les joues,

s’il arrive que peur ou honte le poursuive.

Je sais comment, sous les fleurs, le serpent se cache, comment, — (toujours entre les deux), — on veille, on dort : et comment, — (sans languir |) — on meurt, et on languit.

Je sais chercher les traces de mon ennemie

et avoir peur de la trouver ; — je sais en quelle guise, l'amant en l’aimé se transforme.

Je sais, entre de longs soupirs, et de brefs rires, changer souvent d’état, de vouloir, de couleur, — et vivre, — alors que l’âme est du corps séparée.

Je sais, cent fois le jour, moi-même me tromper, je sais, suivant mon feu en quelque lieu qu’il fuie, brûler de loin, — de près geler.

Je sais comment sur l’âme Amour rugit, comment il en chasse toute raison ; je sais, en combien de manières, le cœur fond.

Je sais quel peu de chanvre il faut pour enlacer une âme gentille, quand elle est seule, et que, pour prendre sa défense, il n’est personne.

Je sais comme Amour darde, comme il vole, je sais comme tantôt menace, et tantôt frappe, comme il pille par force, ou bien comme il dérobe ;

et comme ses roues sont instables, ses mains armées, ses yeux couverts de bandelettes, — et comme vides sont ses promesses de foi ;

comment au fond des os, sa flamme se nourrit, et comment vit, cachée en les veines, la plaie d’où naît la mort, et un clair incendie.

Enfin je sais combien inconstante, incertaine,

timide, audacieuse est des amants la vie ;

qui calme, avec peu de douceur, grande amertume.

Je sais leurs façons, et leurs soupirs, et leurs chants, lèur parole brisée, et leur subit silence et leurs rires très brefs, et leurs longs pleurs ; — Et comment est le miel mélangé à l’absinthe.

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PRÈS que ma fortune en le pouvoir d’autrui m'eut réduit, et qu’elle eut retranché tous les nerfs de la liberté, (où je fus un certain temps),

moi, qui étais sauvage, encor plus que les cerfs,

je fus soudain asservi, avec tous

mes pauvres, malheureux compagnons d’esclavage ; et Je vis leurs travaux, et quels en sont les fruits ;

par quels sentiers tortus, et par quels artifices

ils étaient amenés à la troupe amoureuse.

Tandis que je tournais mes yeux de toutes parts,

pour voir si j'en voyais quelqu'un de haut renom

soit aux livres anciens, ou soit dans les modernes —,

J'aperçus celui-là que seule Eurydice aime,

qui la suit aux Enfers, et mort à cause d'elle, de sa langue déjà froide, encor la rappelle.

Je reconnus Alcée aux dires d’Amour si habile, Pindare, Anacréon qui n’a conduit que dans le port d'Amour, ses Muses.

Jai vu Virgile, et il me semble qu’il avait des compagnons de haut génie et de délices, de ceux-là que jadis le monde aimait à lire : l’un d’eux était Ovide et l’autre était Catulle, l’autre Properce, — ils ont d’amour chanté avec ferveur ; — et l’autre était Tibulle, Une jeune grecque, de front avec les nobles poëtes allait chantant, et elle avait un sien style, suave et rare.

En regardant ainsi, tantôt ci, tantôt là je vis, sur une verte côte aller des gens ne parlant que d’Amour en la langue vulgaire. Voici Dante et Beatrice, voici Selvaggia, voici Cin de Pistoie, voici Guitton d’Arezzo qui de n'être pas le premier, semble irrité.

Et voici les deux Guis qui jà furent vantés, Onesto de Bologne, et puis les Siciliens, qui, les premiers jadis, ici venaient derrière. Sennuccio et Franceschin, qui furent si humains, comme chacun le voit ! — Puis vient une cohorte

de mise et de langue étrangères :

Parmi tous, le premier, Arnaud Daniel,

grand maître d’amour, qui à sa contrée

encor fait honneur, par son dire étrange et beau. Étaient là, ceux qu’Amour si doucement saisit,

Un Pierre et l’autre Pierre, et Arnaud moins fameux,

et puis ceux qu’il fallut plus de guerre pour prendre ; je veux dire l’un des Raimbaut, et l’autre

qui ne chanta que Beatrice et Monferrat,

le vieux Pierre d'Auvergne, avec Giraud ; Folquet, cil qui fit don de son nom à Marseille

et à Gênes le prit, — qui à la fin

changea vie et habit pour meilleure patrie.

Jaufre Rudel, qui la rame et la voile usa

pour poursuivre sa mort ; — puis voici ce Guillaume

qui a perdu la fleur de ses jours pour chanter ; Aimeri et Bernard et Hugues et Gauselme ; —

et J'en ai vu mille autres, pour lesquels la langue

a toujours été lance, et targe, et heaume |

Et puis, il a fallu que ma douleur sût distinguer. Aux nôtres me tournai : et vis le bon Thomas, qui a orné Bologne, ore engraisse Messine.

O douceur fugitive | O malheureuse vie |

Qui t’a si tôt de devant moi ravi, Ô toi, sans qui ne savais faire un pas ?

Ore où es-tu, toi qui étais là tout-à-l’heure ? Cette mortelle vie, qui tant nous plaît, n’est bien que rêve de malades, et fable de romans !

J'étais sorti un peu de la route commune quand d’abord j’aperçus Socrate et Lælius :

et il faut qu'avec eux fasse plus long voyage.

O quel couple d’amis ! — que ni en rime, je ne saurais orner assez, ni vers, ni prose, | si la pure vertu, comme elle doit, est honorée |

Avec ces deux-là, j’ai exploré bien des monts, en marchant, tous les trois, toujours sous un seul joug. C’est à eux que j'ai découvert toutes mes plaies.

De ceux-là ne pourra ni le temps ni le lieu me séparer jamais, — (comme j'espère et je désire |) — jusqu’à la cendre du bûcher funèbre.

Avec eux j'ai cueilli le glorieux rameau, duquel j’ornai, — peut-être avant l’heure, — ma tempe, en souvenir de Celle-là que j'aime tant.

Pourtant, de Celle qui m’emplit de pensers l’âme, jamais n’ai pu cueillir ni feuilles ni rameau, ,

tant ses racines furent cruelles et barbares.

Encor que j’aie coutume parfois d’en souffrir, — comme un homme blessé, — cela que de mes yeux j'ai vu, m'est un frein pour n’en jamais souffrir plus |

Sujet pour le cothurne et non le brodequin !

Voir pris celui qui a été fait dieu par des esprits lassés, hébétés et absurdes |.

Mais d’abord je veux suivre ce qu’il a fait de nous! Puis je dirai ce que d’une autre il supporta : — œuvre non pour moi, mais pour Homère et Orphée !

Nous suivimes le son des ailes empourprées

des coursiers qui volaient à travers mille obstacles,

(jusqu’à tant qu’Il fût venu au royaume de sa mère), sans voir nos chaînes ni détendues, ni brisées,

mais par forêts et par monts traînés,

tellement que nul ne savait, en quel monde il était. Outre les lieux où pleure et soupire Egée, — est

une petite île, molle et voluptueuse

plus qu’aucune autre que soleil chauffe ou mer baigne. Dans le centre, est une ombreuse et close colline,

avec si suaves odeurs et eaux si douces,

qu’à l’âme elle enlève toute pensée virile.

C’est R le pays qui tant plut à Vénus, et lui fut consacré, en le temps où la Vérité gisait cachée, inconnue.

Et il reste si nu et maigre de mérite, et tant il garde de son vil état premier, qu'aux méchants paraît doux, amer aux bons.

Or c’est là que le noble Seigneur triompha de nous, et de tous les autres, qu’à un lacet il avait pris, de la mer d’Inde à celle de Thulé : soucis au cœur et vanités aux bras, plaisirs fugitifs et ennuis durables, roses l’hiver, et glace en plein été, espoir douteux par devant soi, et brève joie, repentir et douleur derrière les épaules, — ainsi qu’au royaume de Rome, ou bien de Troie | Et tout le val bruissait du murmure des eaux et des oiseaux ; et ses rives étaient blanches, vertes, vermeilles, pourpres, jaunes. Ruisseaux, courant de sources vives par le temps chaud sur l’herbe fraiche, et l’ombre épaisse et les doux souffles de l’été ; et puis, (quand c’est l’hiver et l’air se rafraîchit), tièdes soleils, et jeux, et festins et loisirs

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paresseux, — qui les âmes simplettes englue |

C'était en la saison où l’équinoxe donne victoire au jour ; — et Procne s’en revient avec sa sœur à sa douce besogne. —

O, de notre fortune instable sûreté | En ce lieu-là, et en ce temps et en cette heure, qui de nos yeux exige un plus large tribut,

il voulut triompher celui que le vulgaire adore. Et j'ai vu à quel servage et à quelle mort, à quel massacre va celui qui s’enamoure |

Erreurs et songes et figures pâles se tenaient autour de l’arc triomphal :

et fausses idées sur les portes ; sur les escaliers, espoirs glissants, et nuisibles gains, et pertes utiles ; | et des gradins, où, qui plus monta, plus descend. Repos lassé, fatigue reposée, clair déshonneur, et gloire obscure et noire, perfide loyauté, honnête tromperie, diligente folie et raison paresseuse ; prison où l’on s’en vient par des chemins ouverts, d’où, par d’étroits chemins l’on a peine à sortir ;

côte aisée à l’aller, au retour escarpée ;

et dedans, confusion trouble et mélangée

de douleurs certaines, et d’incertaines joies. Onc n’a bouilli volcan, — Ischia, Lipari,

Etna ou Stromboli avec autant de rage :

qui risque un pareil jeu, il s'aime peu lui-même !

En cette cage ténébreuse, étroite, nous fûmes enfermés. Là, mon ancien plumage vite changea, avec ma première figure.

Et cependant, — ne rêvant que la liberté, — mon âme que le grand désir faisait prompte et légère, je la consolai à voir les choses passées.

J'étais devenu comme au soleil neige, — en contemplant tant d’esprits, et si clairs, en une prison sombre, — ainsi qu’on voit, en un temps bref, longue peinture :

en avant va le pied, et l’œil tourne en arrière.

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