‹ Les triomphes, traduitsChapitre 18 sur 28 · LA PUDICITÉ · texte numérisé non relu

LA PUDICITÉ

ORSQUE, sous un seul joug, en un seul moment, là, j'eus vu des dieux l’arrogance domptée, — et des hommes qui sont pour le monde des dieux, —

je pris, de leur état méchant, exemple, en faisant du malheur des autres mon profit,

pour consoler mes infortunes et mes peines.

Car si je vois, d’un seul arc, d’une seule flèche

frappés, Phæbus, et le jouvenceau d’Abydos,

lun qu’on dit dieu, et l’autre homme et simple mortel :

Si je vois au même lac Junon, et Didon, — (que pousse à mort l'amour pieux de son époux, et non celui d’Enée, ainsi que dit le monde) ; — je ne dois pas gémir, moi, si l’on m’a pu vaincre, jeune, sans défiance, seul et désarmé | Et, — si Amour n’a pas saisi mon ennemie ) P ) ce n’est point encor là grande cause de plainte ; / 3 * , e car dans un tel état l’ai revu, qu’en pleurai, — tant l’essor de son vol était pris, et ses ailes |

Autre n’est pas le bruit, quand du poitrail s’attaquent

deux féroces lions, — ou deux ardents éclairs,

se faisant faire place au ciel, en terre, en mer, — que lorsque vis Amour, avec toutes ses preuves,

vers celle que je dis se mettre en mouvement ; —

et Elle, bien plus preste que vent ou que flamme! Ils ne font pas un bruit si grand et si terrible,

Etna, quand au plus fort le secoue Encelade,

Charybde et Scylla, quand elles sont furieuses, — Que bien plus grand en le premier élan,

ne fut celui de cet assaut lourd et douteux, —

(et ne crois pas pouvoir ni savoir le redire |) Vers la hauteur chacun pour soi se retirait, afin de mieux voir. Et l'horreur de la bataille avait rendu de pierre et les cœurs et les yeux. Ce vainqueur, qui était le premier à l'attaque, le trait dans la main droite et l’arc dans l’autre main, avait déjà porté la corde à son oreille.

Jamais n’a pu courir si léger, au passage d’une biche fuyante, un léopard ché dans la forêt et libre de ses chaînes, qui n’eût ici paru lent et pesant, — tant rapide venait Amour, pour frapper Celle qui porte au visage les étincelles dont je brûle. En moi luttait avec le désir, la pitié :

car douce m'était une compagne ainsi faite, — et cruel de la voir, de la sorte, périr !

Mais la vertu, qui des bons ne s’écarte, fit voir, en ce point-là, combien il a grand tort celui qui l’abandonne, de se plaindre d’autrui | Car jamais escrimeur ne fut si fin à éviter un coup, ni pilote si vif à détourner sa nef des écueils vers le port, que fut une parade intrépide et honnête, qui abrita le beau visage vivement

d’un coup, à qui l'attend, dur et funeste.

J'étais, des yeux, du cœur, attaché à l’issue, espérant la victoire où elle est d’habitude… et que d’Elle je ne serais plus séparé |

Ainsi qu'un homme qui démesurément veut, qui, avant qu’il commence à parler, porte écrites dans les yeux, sur le front, les paroles, —

Je voulais dire :

« O Seigneur, si tu es vainqueur, «lie-moi, si j'en suis digne, à celle-ci, «et ne crains que jamais d’ici je me délivre !... »

Quand. je le vis, plein d’ire et d’indignation si lourdes, — qu’à le vouloir narrer seraient vaincus tous les plus grands, (sans parler de mon pauvre esprit |) — Car déjà dans la pudeur froide étaient éteints ses traits dorés, allumés dans la flamme d’amoureuse beauté et teints dans le plaisir. Jamais elle n’eut de valeur vraie une drachme, Camille, ou les autres qui vont à la bataille avecque la mamelle gauche seule entière | Et César ne fut pas si ardent à Pharsale contre son gendre, que l’a été celle-ci

contre Lui, qui de toutes cottes rompt les mailles. En armes, avec Elle, étaient toutes les siennes

claires Vertus, — 6 glorieuse troupe | —

et se tenaient par la main deux à deux :

Honneur et Pudeur étaient sur le front,

noble paire de Vertus divines,

qui La font altière, au-dessus des autres dames. Sagesse et Modestie auprès des deux premières,

Charme avecque Façon, dans le milieu du cœur,

Persévérance et Gloire vers la fin, au dehors Be/- Accueil et Prudence,

alentour Courtoisie et Pureté ;

Crainte-de-honte et Désir-d’honneur-seul ; pensers chenus en âge juvénile ;

et, — cette concorde qui au monde est si rare, —

À, avec Chasteté était Beauté suprême |

Telle Elle allait contre Amour, et en si heureuse faveur du ciel et des âmes bien nées, qu'il ne put supporter d’un tel aspect la charge. De mille et mille chers et glorieux fardeaux je l'ai vu dépouillé, de l'arc et du carquois ; et ses deux mains liées par force derrière son dos, — Lui empêché, et chargé,

non des trophées coutumiers, — maïs de fer, et nu, et déchargé de toute son audace.

La chute soudaine ne fut pas si étrange, pour Annibal, après tant de victoires, enfin vaincu par le jeune romain | — Il ne se coucha pas si confus, dans le val du Térébinthe, le grand Philistin, (devant qui Israël entier tournait le dos), — au premier caillou du garçon hébreu | Ni Cyrus en Scythie, où, veuve et sans fils, la reine fit la grande et mémorable vengeance | Comme un qui était sain, et choit, d’un coup, malade, se confond, se plaint ; — ou, est surpris dans un acte dont il doit de sa main cacher la honte aux yeux, — Tel était celui-ci, et d’autant pire sorte, que la peur, la douleur, la honte et la colère étaient sur son visage, toutes, et tout d’un trait. Ni la mer ne frémit ainsi dans sa fureur, ni, alors que pleure T'yphée, Inarime, ni Mongibel, si soupire Encelade |

Je passe ici choses grandes et glorieuses, que je vis mais n'ose dire. — À ma Dame, je viens et à d’autres ses mineures compagnes.

TRIOMPHE DE LA PUDICITÉ. s1

Elle portait sur elle en ce jour, robe blanche, en main l’écu que, pour son mal, a vu Méduse. Là se trouvait une colonne d’un beau jaspe, à quoi, par une chaîne en plein Léthé trempée, chaîne de diamant et de topaze, — (qui chez les dames, fut d’usage, et ne l’est plus), — j'ai vu lier Amour, et lui faire un outrage, qui put bien, pour mille autres vengeances, suffire. Pour moi j'en fus heureux, — et satisfait |

Je ne pourrais, — les saintes, les bénies vierges, qui furent là, — les enfermer en rimes. (Non !... Calliope même, Clio ni les sept autres |) Mais d’aucunes dirai, qui sont sur le sommet du véritable honneur. — Parmi lesquelles, à main droite, Lucrèce était la première ; L’autre Pénélope. — Les flèches !.. Voilà celles qui les ont brisées, (avec le carquois), au flanc de ce téméraire, — et plumé ses ailes | Puis Virginie, et son farouche père, armé de colère, de fer et de piété, lui qui changea l’état de sa fille et de Rome, en mettant l’une et l’autre en liberté.

Puis les Teutonnes qui, par âpre mort,

ont gardé leur pudeur barbare.

L’hébraïque Judith, la sage, chaste et forte ; et la Grecque qui sauta dans la mer pour mourir pure, et fuir un sort cruel.

Avec celles-là et d’autres âmes illustres, j'ai vu triompher de Celui qu'auparavant j'avais vu triompher du monde.

Parmi les autres, la pieuse vierge vestale, qui courut vers le Tibre audacieusement et, pour se nettoyer de tout mauvais renom, du fleuve au temple porta l’eau dans un crible. Puis je vis Hersilie avecque ses Sabines, troupe qui de son nom a rempli tous les livres. Et puis je vis, parmi les dames étrangères, celle qui pour son bien-aimé, pour son fidèle époux, — non pour Enée, — à mort voulut aller : — (Silence au vulgaire ignorant ; je dis : Didon !) — C’est l’amour de l'honneur qui la pousse à mort, non pas un vain amour, comme est le bruit public. J'en vis une, à la fin, qui s'est liée et close, sur J’Arno, pour se garder ; mais rien ne lui sert ; car la force d’autrui vainc sa belle pensée |

Le Triomphe était là où les ondes amères

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