PRÉFACE. IX
Chose singulière : nos pères, qui l’adoraient, étaient, par le goût, bien éloignés de nous. Au xvi* siècle et jusqu’au xvir1*, cette question : « Faut-il lire Pétrarque? » eût fait bondir bien des gens. Quel poëte fut plus populaire dans l'Europe entière? Madame Laure, Vaucluse, étaient des ‘noms de légende. Mais dans ces siècles, où Pétrarque eut la popularité, on le connaissait, je pense, assez mal. Toute notre poésie amoureuse, de Ronsard à la fin, sortait moins de Pétrarque, que des Pétrarquistes, ses fastidieux descendants. L'homme était toujours fameux. Mais on avait fini par le defigurer. Au début du xrx° siècle, Pétrarque et Laure, en France, étaient devenus bien « province, » bien « troubadour, » thèmes pour Jeux floraux ou Athénées de Vaucluse, un peu « sujets de pendule. »
Nos poètes d'alors, sauf Lamartine toujours si averti, ne se sont guëre aperçus que le grand lyrique toscan leur était assez semblable. Le surnom de « moderne, » qu’on lui a donné si souvent de nos jours sans grande raison, lui appartient surtout comme poèête lyrique.
Donc il faut le lire.
Il faut le lire et le lire pour son plaisir. Il ne faut pas le discuter. Je m'interdis ici toute érudition pétrarquesque. J’y ai appliqué bien des heures depuis un quart de siècle. Je m'accorde un jour de vacances.
Certes je ne renie aucune recherche d'histoire ni de critique. Les vers italiens de Pétrarque en sont, comme tout le reste de ses œuvres, un sujet interminable. Un poète du passé doit être l’objet d’études savantes. Qui en doute?
x PRÉFACE.
D'abord il faut le situer dans la généalogie des poètes, et le juger par comparaison. L’art de Pétrarque, sa forme, le sujet qu’il chante, sont la suite d’une longue évolution, à travers les siècles. La poësie amoureuse a des sentiments, des images, des mots, et, si je puis dire, des mœurs et des usages, qui se sont répétés sans cesse depuis l’antiquité romaine. Pétrarque, en son temps et à son tour, a eu l'usage de ce matériel poétique. Je vous assure que la recherche de toutes ces racines-là n’est pas un mince travail, ni toujours plaisant, quoique utile.
L'érudition aurait encore, et ceci est plus plaisant, à vous tracer le fond de tableau de la poésie pétrarquesque, le paysage, si vous voulez; et sur ce paysage à dessiner exactement les personnages.
Je laisse ces questions captivantes, et Je ne pose pas même un point d'interrogation. Que Madame Laure fut l'épouse de Hugues de Sade, comme l'abbé de Sade l’a ingénieusement soutenu pour la gloire de sa famille, ou bien qu’elle fût toute autre dame, cela importe fort à l’histoire, point à la poésie lyrique. Sachons seulement que Madame Laure a existé, et que la dame aimée de Pétrarque fut une réalité, et non une ombre. Nous avons sur elle, sur sa vie, sa beauté, sa vertu, — ses multiplès maternités ! — le témoignage de Pétrarque même, très précis et incontestable.
Sachons surtout que Pétrarque poète est toujours un poète amoureux ; — toujours, — et même le jour où il aborde le style épique à la suite de Dante, le jour où il entreprend les TrioMPxes. Car les TRIOMPHES sont l’histoire encore de ses amours, au fond. Ils nous sont parvenus sous ce titre général : TRIOMPHES, SUR LA VIE ET LA MorT DE MADAME LAURE.