‹ Les trois aspects du président Wilson: la neutralité, l'intervention, lChapitre 84 sur 132 · GUERRE ET DÉMOCRATIE · texte numérisé non relu

GUERRE ET DÉMOCRATIE

Je ma permettrai dès tora de lui signaler un ftspect des choses qui n'a pu lui échapper, mais dont l'importance est multipliée ici par la proximité de l'Aile* magne, de cette Allemagao d'où souffla toujours la Révolution.

Nous ne savons pas du tout ce qui s^ paaswa lorsque l'influence allemande se sera évanouie de la face du monde: le cœur de l'homme en sera peut-âlre renouvelé. En attendant, il convient de faire attention et de se garder. M. Wilson prêche la guerre à la guerre: rien de plus pacifique. Mais il la prêche au nom de la démocratie, et pour une raison ou pour une autre, en Europe, ce nom do démocratie est loin de signifier ni l'ordre public, ni ta tranquilité.- Par

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suite de l'influence allemande ou de toute autre cause, beaucoup d'Européens tiennent la démocratie pour synonyme de lutte de classes ou de conflit des citoyens. L'homme au grand cœur venu au secours de la France et qui l'a tant aidée à se défaire de la guerre étrangère, aurait une horreur plus vive encore s'il est possible, d'une guerre fratricide à l'intérieur de nos pays : or, tel est le vrai fond de l'ambition de ceux qui manifestent le plus d'aversion pour la guerre allemande et qui parlent le plue tendrement de la démocratie : ce sont les partisans de ia guerre de classes, et la guerre civile est leur rêve secret! Un poète français qui fut longtemps le plus populaire de nos auteurs après La Fontaine, a écrit que « souvent la peur d'un mal fait tomber dans un pire >. Cela est arrivé aux Russes : effrayés et las de la guerre étrangère, ils se déchirent entre eux depuis dix-huit mois. Cela n'arrivera certes point à notre ardente et confiante France de 1918. Cela pourrait arriver ailleurs. L'attention de l'humanité a été attirée par un grand poète américain sur < la voix haute et salutaire > destinée à nous avertir de ce qu'il y a d'insensé dans les efforts faits ■ pour établir une démocratie universelle * . La substitution de la guerre civile à la guerre étrangère consacrerait et vérifierait l'avertissement du poète. Mais serait-ce un progrés? Et, si ce n'est pas un progrès, ceux qui songent à nous épargner les guerres que produisent l'autocratie et la diplomatie secrète ne seraient-ils pas sages de parer aussi à ces autres guerres que snsoïte la diplomatie publique et qu'engendre la démocratie?

On peut le demander au président WUson. Et la même question peut âtre ^sée au grand écrivain français, qui par^t conclure dans le mâme sens que l'orateur et président américain, M. Anatole France.

16 décembre 1918.

M. Woodrow Wilson disait à notre ambassadeur, avant de quitter Washington, que sa Société des nations formait < une association forte, lionnSte, unie 1 ; sujette d'une loi commune, elle se dresserait toujours contre les outlaws, contre les < hors la loi », contre ceux qui vivraient hors d'elle.

L'exîatence de ces outlaws et le soin de la sûreté commune pourraient faire durer en effet cette association bienfaisante. La méfiance et la surveillance de l'Allemagne seront pour elle principe de la sagesse, de la fédération, de la paix; comme la méfiance et la surveillance du duc d'Autriche furent principe de la sagesse, de la fédération, de la paix intérieure pour les premiers cantons suisses. Maie, si la force de cet ennemi commun subsiste, un principe de guerre subsistera 'aussi.^ Et, s'il s'évanouit, le principe de paix interne aura de fortes chances de s'évanouir avec lui..., • . .

Les Alliés ont battu l'empire allemand, mais ICur alliance est composée de puissants empires, leurs pavillons divers, couvrant des étendues immenses, • représentent des forces en activité ardente, en perpétuelle tension.

Or, toutes les rivalités de ces grands intérêts ont un caractère singulier et bien digne d'attirer l'attention des hommes d'Etat et des philosophes : ce sont des procès civils, des litiges d'affaires, et si étendus

qu'il n'est pas toujours facile ni mfime possible d'y dire le droit. Ils éclatent souvent entre deux droits antagonistes, entre deux intérêts dont chacun a sa légitimité. C'est pourquoi de part et d'autre peuvent et même doivent se trouver la même foi, la même passion, donc le même désir de ne rien céder, même à l'arbitrage et, si l'arbitre a prononcé, de courir aux armes.

Les guerres allemandes 1870, 1914 ont été des cheb-d'oBHvre de perfide cautèle. Mais l'bîstoire est pleine du cas contraire. Dea guerres douloureuses ont été soutenues par des adversaires honnêtes. Dans son esquisse da la Guerre de Sécession, le comte de Parla s'ent montré frappé du caractère de résolution farouohe et de probité réciproque observé chez les nordisteset les audiates. C'est l'indice très clair que les plus loyaux dea hommes et les plus nobles des nations peuvent en Venir aux mains sans être diminués dans l'ordre moral.

A L'âOLtSE

Que conclure? J'ai vu très distinctement M. le président Woodrow Wilson au moment où le landau présidentiel débouchait du pont de la Concorde sur la place. Il reasemble beaucoup, en plus sanguin, en moins ascétique, à certains membres de la Compagnie de Jésus que j'ai eu l'honneur d'approcher. Hoiniaoe d'Etat dans l'action, il m'a paru, dans la liberté des apéculations et des rêveries, homme d'Eglise bien plutôt que philosophe. N'est-ce pas lui, au fond, qui prêchait é. l'église américaine de la rue de Berri oà il s'est rendu dimanche matin ? Les pa-

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rôles suivantes ue pouvBi«iit-«Ues pas être de lui plutôt que du prédicateur ?

Pour texle de son sermon, il a pris le 9* verset du cliapitre XI des Prophéties d'isale. 11 a. insisté avec force sur la nécessité d'imprégner d'idéalisme la vie politique et civile, sur ce fait*que l'Eglise doit souieair cet idéalisme de toute son énergie et de tout son pouvoir. Il a indiqué que le royaume de Dieu peut être de cette terre en ce qui touche la vie politique et civile des peuples, et, plus précisément, dans les relations entre les nations. 11 a déclaré que l'Histoire nous révèle que le progrés, l'évolution de l'iiumanité, dont l'existence primitive, dite préhistorique, a été le premier stade, approche maintenant, par la constitution de la Société des nations, de son stade dernier. La Société des nations sera la dernière étape de l'humanitë dans la voie ou, depuis le lointain des âges, elle marche, & travers les difficultés, les épreuves et avec des reculs momentanés.

Saut pour l'appel (d'ailleurs inexact) ù l'Histoire, qu'il ne me souvient pas d'avoir lu sous la plume de M, Woodrow Wilaon, toutes ces paroles du rèvêtoad Chauncey W. Goodrich seraient superposables à telle et telle parole du président. Mais le pasteur de l'église américaine s'est rapproché d'un -autre grand personnage ecclésiastique à, la iîa de son oraison telle que la résume le Temps.

En terminant, le Rév. Chauncey W. Goodrich s'est élevé contre ceux dont l'oi^ueil, l'ambition, les convoitises et la barbarie ont retardé la venue de l'heure où la Société des nations pourra enhn devenir une réalité.

Nos lecteurs ont déjà reconnu le thème. Il a été

développé avec une itrdente éloquence dans une encyclique célèbre de 8. S. Benoit XV. L'orgtxetI, l'ambition, les convoitises, la barbarie, voilà les causes de la guerre*. ElUes sont morales et sociales : elles sont humaines bien plus que politiques. La foncLion d'une politique saine est de modérer, de régler, de limiter ces causes. Quant à les supprimer si cela est possible, cela est du ressort des doctrines et des arts qui se proposent de changer le cœur de l'homme. L'œil net, l'esprit méGant, la conscience et l'intelligence lorraines de M. Poincaré ont parfaitement discerné selon nous à quelle confusion de genres tendait le noble idéalisme américain. Les émouvantes et édifiautes cérémonies de la rue de Berri établissent une fois de plus que, dans son esprit, cet idéalisme était religieux.

Ce n'est pas sur un Washington, c'est sur un May Flower que ce petit-fils des Puritains a repassé l'abîme atlantique. Sa doctrine politique est la conclusion logique d'une foi. Ahl si cette foi devenait la foi du monde, tout le reste serait non aisé ni facile (rien de supérieur n'est aisé ni facile), mais possible et, par conséquent, nécessaire. Otez ce support, qu'est-ce qui tient ?

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