Registres de la paroisse de Notre-Dame
Combats du Long-Sault
Arrive a Ville-Marie, il songe a s’y etablir, mais n’abandonne pas la noble ambition de s’illustrer par un exploit, exploit de soldat chretien, c’est entendu, car son coeur bat a l’upisson avec, ceux des autres pionniers de Montreal. En attendant que les circonstances se pretent a quelque devoument heroique, il s’adonne a ses devoirs quotidiens, fonde son credit sur le roc d’une fidelite modeste, et, du rang de volontaire, s’eleve, en quelques annees, a celui de commandant du fort.
Le voici depuis quelques mois possesseur d’une terre qu’il defriche en societe avec de Belestre, lorsque se repand la sinistre nouvelle. . L’occasion qu’il voit venir de se signaler par un coup de maitre fait bouillonner tout son sang. Certes, il ne veut pas la manquer; mais, chez ce “gar- 5011. . . de famille” (1), l’observation et 1’ experience donnent deja des fruits murs; il sait garder son fleg-me, et, comme l’attaque des Iroquois est fixee au printemps, il laisse parler, ecoute et reflechit. Il connait par oui'-dire le Long-Sault et son rapide inferieur oil les canots sont obliges,
1 Dollier de Casson: “Hist, du Montreal”, p. 142.
L’Exploit de Dollard
en descendant, de longer la rive nord. 11 apprend aussi des coureurs de bois que des Algonquins viennent de construire, au pied de ce passage infaillible, un petit fort en palissade.
Persuade que la ville naissante sera perdue si les Iroquois l’attaquent avec toutes leurs forces, il se dit qu’il faut prendre contre eux Finitiative de la guerre, empecher leurs partis de se reunir pour Fattaque, briser, a force de hardiesse, de determination irreductible, leur elan, et cela avec une poignee de braves, afin de ne pas trop affaiblir le bourg menace.
Parmi les divers plans de campagne qui lui viennent a Fesprit et dont il pese avec soin les chances de succes, il choisit enfin celui d’une embuscade au pied du Long- Sault, ou il fermerait la route aux chasseurs iroquois, a leur retour des Hautes- Laurentides. Mais, oe dessein arrete, il le tient secret jusqu’a la derniere heure, celle ou Fimminence du danger pesera sur les decisions, declenchera les grands devouments, imposera l’execution rapide et ne donnera a battre que du fer chaud.
Plein de son idee, il la soumet enfin au gouverneur, repond avec assurance a tou-
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tes ses questions et en obtient les permis qu’il desire. II n’est pas moins heureux lorsqu’il se cherche des compagnons. On a confiance en lui. CJne recrue peu banale se presente: Blaise Juillet, Tun des deux premiers concessionnaires de Ville Marie oil, depuis au moins treize ans, il travaille et bataille, tenant d’une main le mousquet, de l’autre la hache ou la charrue. Juillet a fait de la terre, bati une maison, une etable ; sa grange est a moitie faite ; il possede, entre autres animaux de ferme, deux boeufs qui, dans quelques jours, travailleront aux semailles. Celui qui a su creer en un tel milieu cette ferme deja prospere, est ne sous un del si doux, a connu des habitudes si etrangeres a son rude pays d’adoption, qu’on ne peut s’empecher d’admirer en lui un homme intrepide et debrouillard comme il s’en voit peu. On Tappelle .couraimnent Blaise d’ Avignon, du nom de son pays d’origine. C’est le Louis Hebert de Montreal, le type accompli de ces pionniers qui ignorent la peur et trouvent tout simple de s’oublier pour le bien commun. Il a trente-deux ans; une jeune femme, quatre enfants et Favenir lui sourient : . . . peut-il ne pas ai-
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mer sa vie et ne pas vouloir a tout prix la conserver? Au fait, il n’a pas plus tot oui parler de l’hero'ique equipee congue par Dollard, qu’elle s’est mise a chanter en lui. Dans la lumiere de son robuste ideal, il a vu la belle action qu’il pouvait faire; il s’est dit qu’aucun autre n’avait autant de tresors a defendre, et done autant de raisons que lui de se sacrifier; qu’aussi bien, il pourrait, vu la grandeur de son sacrifice, donner l’exemple le plus entrainant, et il vient s’enroler.
L’heroisme est contagieux . . . Souleves par l’espoir d’un role de sauveur a accomplir, quinze autres jeunes braves se declarent prets a suivre Des Ormeaux. Ils font tous leur testament, jurent de vaincre ou de mourir, et, le dix-neuf avril, apres avoir communie et offert a Dieu leur vie pour le salut de leurs freres, ils partent pour le Long-Sault.
Closse, Lemoyne et de Belestre aspirent au meme devoument. Les deux derniers ont aussi fait approuver par M. de Maisonneuve un pro jet semfolable que tous les trois se proposent de mettre a execution apres les semailles, mais auquel Dollard prefere evidemment le sien, puisqu’il se
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hate de l’accomplir. Et qui oserait le oiamer de cet empressement, lorsque le moindre retard pourrait lui faire manquer son but qui est d’utiliser ses forces derisoires contre des ennemis disperses par groupes, d’empecher ainsi leur reunion et de briser leur entrain par un prodige de valeur? Pour expliquer sa hate de partir, il est done inutile de lui attribuer, comme le fait Dollier de Casson, une crainte de ne pas avoir 1’honneur du ccmmandement. II veut atteindre le passage infaillible avant les chasseurs iroquois, et les circonstances lui permettent de le faire, car la debacle a eu lieu sur le Saint-Laurent, tandis que les affluents nord par lesquels les ennemis doivent descendre, ne depouilleront pas leurs glaces avant les premiers jours de mai.
Les Cinq-Nations, de leur cote, ne perdent pas non plus leur temps. Le grand fleuve n’est pas plus tot libre, qu’un certain nombre de leurs guerriers ont dresse leurs tentes a la Roche-Fendue. De cet endroit viennent probablement ceux que nos braves, a peine partis, rencontrent pres de Tile Saint-Paul. A Fouest de celleci, au bout d’une pointe ou le courant est
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assez fort, les deux partis se trouvent soudain face a face, et le cri de guerre eclate multiplie par l’echo des bois.
Se battre en canot d’ecorce n’est pas chose facile meme pour des Sauvages et encore moins pour plusieurs de nos Frangais encore inexperimentes ; pourtant ceuxci attaquent avec une telle impetuosite que les Peaux-Rouges ont le dessous, se jettent a la nage et gagnent le rivage boise de File ou ils disparaissent. Duval est tue, Juillet et Soulard se noient et les autres reviennent a Ville-Marie avec .du butin et le corps de Duval. Ils n’y restent que juste le temps necessaire pour rendre les derniers devoirs a leur compagnon d’armes et faire trois nouvelles recrues, parmi lesquelles un volontaire de la veille, infidele a son engagement et desireux de reparer sa faute.
Des le lendemain ils repartent, dix-sept encore, et, cette fois, pour ne s’arreter qu’a la tete de 1’ile de Montreal. La, ‘‘ils entrent dans la riviere qui mene aux Huron s” (1), mais sont bientot “arretes. . . par un petit rapide” (2) ou la glace, accumulee,