‹ Les trois cœursChapitre 4 sur 7 · HELENE ET RICHARD · texte numérisé non relu

HELENE ET RICHARD

Vous erriez altéré dans la solitude du désert; je vous donnai mon âme comme une source où boire : vous vous êtes un instant arrêté au bord ; puis vous vous êtes éloigné...

Mary Robinson.

Pendant que Richard voguait au nouveau courant de pensées que lui suggérait sa lecture, Hélène emmenait son enfant.

Il y a, entre les mères et les petites filles, une espèce d'identité d'être qui les unit l'une

à l'autre comme un lien invisible et leur crée une vie commune. Les mêmes idées germent dans leurs cerveaux, embryonnaires, obscures, vagues chez celles-ci, claires et précises chez celles-là. Avec les mêmes nuances, elles éprouvent les mêmes sensations ; elles vibrent parfois aux mêmes chocs fortuits qu'elles sont seules à sentir, tristes ou gaies en même temps sans qu'on sache pourquoi, impressionnées par les mêmes causes, gouvernées par les mêmes sensations. G*est ainsi que Jeanne enfant raisonnable, extrêmement sensible et trop développée, comme le sont si souvent les enfants uniques, était le vivant reflet diminué de sa mère : on pouvait suivre dans ses grands yeux vagues les ombres qui obscurcissaient ceux d'Hélène, et il arrivait que ses naïves questions confuses ressemblaient étrangement, de loin, à celles qui se for-

mulaient dans Tesprit de la jeune femme.

De plus, elles se trouvaient rapprochées encore par un sentiment commun, inconscient et passionné chez Tenfant, grave et réfléchi chez la mère : toutes deux étaient continuellement préoccupées de Richard , qu'elles adoraient, et qui les inquiétait un peu. Comment ne Tauraient-elles pas aimé ?

C'était un être bon et noble, d'une bonté naturelle qui se manifestait dans tous les détails de la vie courante, d'une noblesse d'instincts et de sentiments qui transparaissait dans ses actes comme dans ses paroles.

Et comment ne les aurait-il pas troublées?

Mari affectueux d'habitude, il devenait soudain, en de mauvaises heures, égoïste, despote, cruel ou brutal ; « papa » très tendre, qui savait de belles histoires, s'intéressait à la poupée et tirait la queue du chat, il semblait parfois se retirer brusquement, dispa-

raître en soi-même, tout-à-coup maussade, indifférent et silencieux. Il y avait en lui deux êtres profondément dissemblables, et comme ceux qui vivaient dans son air n'étaient jamais sûrs de ne pas voir disparaître le premier sous le second, ils ne pouvaient que rarement se défendre auprès de lui d'un malaise inquiet.

Ce jour-là, la hâte un peu brusque avec laquelle Richard s'était débarrassé de sa petite fille blessée, le ton de sa voix quand il avait dit de l'emmener, l'indifférence avec laquelle, tournant le dos, il s'était plongé dans ses papiers, — détails qu'un étranger n'aurait pasremarqués — venaient de froisser les deux êtres délicats qu'il avait congédiés. Et tandis que Jeanne marchait à côté de sa mère par les allées du jardin, minuscule entre les touffes de fleurs, elle sentait son petit cœur se gonfler ; une vague inquiétude se dessi-

nait dans son esprit ; elle finit par lui donner une forme, et s'écria tout-à-coup, plissant le front, les yeux pleins de larmes, dans une tension subite de son intelligence percevant et grossissant à la fois son idée :

— Maman, je crois que papa ne m'aime plus 1...

— Qu'est-ce que tu dis là, petite folle, répondit Hélène aussitôt, qu'est-ce qui a pu te faire croire cela?...

Mais elle ne put réprimer un frisson, car, précisément, la même angoisse errait en elle depuis un moment, vague encore, insaisissable, et à l'instant précis où la petite voix avait lancé cette phrase inattendue, elle pensait, elle aussi, dans une montée de tristesse : « Je crois que Richard ne m'aime plus !... »

Cependant, Jeanne essayait de s'expliquer:

— Oui, maman, parce que, quand je lui ai dit que j'avais bobo... alors il m'a dit... parce que... tu comprends...

Elle s'embrouillait, sa langue étant encore incapable de formuler le raisonnement assez compliqué qui s'ébauchait dans son cerveau ; et après avoir répété plusieurs fois les mêmes mots, elle conclut :

— Alors, tu as vu, il a pris son livre!...

— Tu ne sais pas ce que tu dis, bébé... Va cueillir des fleurs pour papa, fais-lui un beau bouquet, tu le lui porteras, et tu verras bien qu'il t'aime toujours 1 . . .

Et pendant que l'enfant courait sur la pelouse, cueillant des marguerites, des ne m'oubliez pas, des boutons d'or, Hélène écoutait en elle l'écho que ces quelques mots, sortis d'une bouche inconsciente, venaient tout-à-coup de faire vibrer douloureusement :

« Alors, il a pris son livre » ; — cela n'avait Tair de rien, et cela voulait tout dire...

N'étaient-ce pas eux, les livres, qui, peu à peu, avaient créé à Richard sa seconde nature, la mauvaise, Tennemie? Autrefois, il était affectueux, tendre et simple, d'esprit très droit, de jugement très sain. Pendant longtemps, elle ne Tavàit connu qu'ainsi, et pour peu qu'elle pensât à leur histoire, elle le retrouvait encore ainsi en bien des moments de leur vie commune. A son début, d'abord, quand elle l'aimait avec une enthousiaste confiance, et l'admirait, et eût été sa chose, et mettait pour la première fois, dans un frisson de bonheur, sa main dans la main qu'il tendait ; puis, plus tard, dans chaque occasion difficile, fort quand elle se sentait défaillir, énergique lorsqu'elle était abattue, toujours, à ses yeux, plus haut qu'elle. Et comme il avait été bon, au cours de cette longue maladie qui suivit

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ses couches et se prolongea pendant des semaines, pendant des mois, alors qu'elle ne voulait que lui à son chevet, qu'il la soignait avec des douceurs de petite sœur des pauvres, qu'il étendait sur elle la protection de sa tendresse et de sa pitié 1 Et ensuite, quel tranquille courage il avait montré pendant cette crise qui menaçait leur fortune, avec quel sens pratique, lui, homme de pensée, il avait lutté pied à pied pour leur avenir, pour leur enfant, sauvant leur bien-être à force de volonté 1 Et quelle profondeur d'affection elle avait mesuré en lui le jour où, croyant perdue la petite Jeanne qui luttait avec la mort, elle s'était jetée en sanglotant dans ses bras, le cœur déchiré d'une de ces douleurs que peut seule adoucir la caressante sympathie d'une douleur égale! Oui, dans tous ces moments-là, et dans bien d'autres dont rien de particulier ne fixait le souvenir.

dans des heures exquises d'abandon, d'intimité, de causerie à deux, elle avait retrouvé le même homme, celui qu'elle avait adoré, celui qu'elle aimait toujours...

— ...Maman, y a-t-il assez de fleurs, croistu?

— Cueille encore quelques marguerites.

...Malheureusement, un autre homme perçait peu à peu sous ce premier homme, — l'homme artificiel, celui qui avait trop vu, trop lu, trop réfléchi, trop rêvé. Des idées étrangères se glissaient en lui, et, au lieu qu'il seles assimilât, elles faisaient sa conquête. Il disparaissait sous cette couche mauvaise, et les heures où il se retrouvait lui-même devenaient rares de plus en plus. Ce n'était plus LUI qu'Hélène voyait, qui l'aimait plus faiblement, qui parlait un autre langage : c'étaient des penseurs et des poètes, des étrangers et des rivaux. Ils le conseillaient mal. Ils trou-

blaient le cours régulier de ses pensées. De même que de médiocres romans pervertissent des lecteurs vulgaires, ces grands esprits des siècles morts, en faisant passer sur Richard leur éternel remuement d'idées, en le roulant dans les tempêtes des sentiments qu'ils ont trop bien compris et trop bien expliqués, détruisaient ses qualités simples, compliquaient son âme, lui imposaient des doutes corrosifs, d'inquiètes curiosités, la méfiance et le mécontentement de soi.

Hélène, avec sa pénétration de femme, et de femme qui aime, devinait à ses résultats ce sourd travail intérieur, dont les phases lui échappaient.

— ...Cette fois, y en a assez, maman, dis ?. . .

— Oui, il y en a assez. Porte-les à papa, à présent. Tu verras comme il sera content!...

L^enfant hésitait, embarrassée, timide. Elle finit par dire, avec une moue inquiète :

— C'est que... j'ose pas, maman I

— Est-ce que tu aurais peur de ^ton papa, par hasard?... Attends, j'irai avec toi.

Elles rentrèrent toutes deux. Richard semblait si absorbé dans son livre, que Jeanne, habituée à respecter son travail, s'arrêta sur le seuil, et, baissant la voix, demanda de nouveau :

— Alors... tu crois que j'peux, maman ?...

Hélène lui fit signe que oui, l'encouragea

d'un sourire qui doutait pourtant, la poussa en avant. Très lentement, la petite s'approcha de son père, lui poussa doucement le coude et lui dit, avec de grands yeux suppliants :

— Tiens, papa, des fleurs !...

Richard se retourna à peine, prit le bouquet, le déposa d'un air distrait à côté de son encrier, et murmura :

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— Merci, bébé.

Rien de plus. Jeanne insista.

— Papa, tu sais, c'est pour toi... Il faut les mettre à ta boutonnière.

Il répondit distraitement :

— Oui, oui, plus tard.

L'enfant avait le cœur tout gros de se voir si mal accueillie :

— Tune m'embrasses pas, papa?...

Il lui mit un baiser inattentif sur le front :

— Tiens I... Et laisse-moi tranquille, à présent.

Et il se retourna vers son livre. Hélène reprit la main de Jeanne :

— Allons -nous -en, bébé, dit-elle. Papa travaille : il ne nous veut pas.

Richard ne l'entendit pas. Il n'entendit pas non plus la voix de Jeanne, qui demandait pendant que la porte se fermait :

— Maman, pourquoi est-ce que papa lit toujours?...

Quelques minutes après, Hélène ayant confié la petite à sa bonne, rentrait seule.

Elle avait une façon bien à elle de marcher sans bruit, effleurant à peine le tapis de son pas léger. Silencieusement, elle alla s'installer à la petite table qu'elle se réservait, derrière le fauteuil de son mari, près de la cheminée. Elle prit une broderie dans sa corbeille à ouvrage, et l'on entendit un imperceptible froissement de soie.

— Ah! tu es là, dit Richard, que fais-tu?

— Je brode.

Entre chaque point, elle levait les yeux pour l'observer. Elle remarqua que son livre restait ouvert à la même page, que son encrier était fermé, que ses yeux erraient dans le vide : il ne faisait rien , il ne lisait pas , il était plongé dans une de ces stériles rêve-

ries qui la blessaient sans qu'elle sût exactement pourquoi et la mettaient en méfiance.

— Et toi, demanda-t-elle à son tour, qu'estce que tu fais? Est-ce que tu travailles ?

— Oui.

Et pour lui donner le change, il prit sa plume et se mit à traduire machinalement le sonnet qu'il venait de lire. Tout en cherchant les mots qui pouvaient le mieux rendre le texte, il le commentait et le paraphrasait. Ahl le

beau temps et les nobles esprits ! Les cœurs étaient riches de foi, riches d'amour, prompts à l'extase, et la fraîche poésie de la douce langue nouvelle leur ouvrait son jardin de prestiges, et ils aimaient, et ils chantaient, et la salutation de leur dame suffisait à leur ouvrir le ciel, et ils la poursuivaient morte à travers les espaces de l'Infini, jusqu'aux planètes où elle rayonnait parmi les

élus!... Oh oui, voguer dans son rêve, éternellement, sur une mer paisible, en mêlant des mots d'amour au murmure des vagues, avec la bien-aimée, la bien-aimée vraiment aimée, fortement aimée, inspiratrice, d'un de ces sentiments qui anéantissent le monde, avec deux couples d'amis également heureux, unis dans la plénitude d'un même bonheur, enveloppés dans la solitude bleue du ciel et des flots, sans mesure de temps, loin des hommes, loin de tout!...

« Il n'est pas heureux, pensait Hélène en observant son œil fixé sur un point vague, en le voyant absorbé dans un effort d'attention dont elle essayait vainement de deviner l'objet. Il n'est pas heureux, et j'ai beau l'aimer, je ne puis rien pour son bonheur...

Il y a quelque chose de lui qui m'échappe, et c'est ce quelque chose qu'il faudrait comprendre, c'est ce quelque chose qui me per-

mettrait d'être plus près de lui... Tout ce que je vois, tout ce que je devine, c'est que tandis qu'il est tout pour moi, je ne suis qu'un accident dans sa vie. Je ne suis au bout d'aucune de ses pensées. Elles me fuient sans même qu'il s'en doute. Mon Dieul je sais bien qu'il m'aime, mais d'une affection qui n'occupe qu'une bien petite part de son coeur, — hélas I qui ne lui suffit pas plus qu'à moil... En ce moment, par exemple, je m'efforce de pénétrer jusqu'à son âme, je voudrais vivre de sa vie, et je sais que rien de lui ne me répond, je sais qu'il est très loin de moi, qu'il m'évite, que je le gêne — à moins qu'il ne m'ait aussi complètemen|^ oubliée que si je n'existais pas 1...

Insensiblement, de la mystérieuse barque de Dante et de la vision d'un temps lointain qu'elle avait évoqué, Richard revenait à ses propres sentiments, à lui-même. Mais il se

sentait moins libre : la présence d'Hélène, son souffle, le murmure de la soie qu'elle tirait, l'inquiétaient. Il se sentait observé; il craignait d'être surpris dans une de ces rêveries qu'elle n'aimait pas; il craignait qu'elle le devinât et en souffrît, et, croyant la tranquilliser en feignant le travail, il se mit à écrire, au courant de la plume, les idées qui flânaient en lui :

(( ...L'affection!... C'est un doux sentiment, très bénin, plein de grâce, un repos où le cœur se restaure, où s'endort la fantaisie; c'est une tranquille joie qui aide les jours à s'enfuir sans effaroucher leur vol monotone; c'est l'ombre amicale de l'Amour, dont elle donne l'illusion. Et cette ombre doit remplir ma viel... Elle est le seul sentiment que j^éprouve, le seul que j'aie jamais connu. J'ignore tous les autres. J'ignore le vaste champ où les poètes ont glané leurs

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rêves, celui où les grands amoureux ont poussé leurs sanglots. J'ignore également Textase et la passion ; mon être garde toute son égoïste individualité; jamais il n'a été diminué par un autre être qui Tait absorbé et vaincu. Mes pauvres amours ont toujours été pâles, pâles et faibles et sans consistance. Au fond, je ne sais rien de la vie : je n'en ai lu que la page facile à déchiffrer, la page banale qu'épèlent couramment les plus pauvres d'esprit, ceux qu'aucun désir irréalisable n'obsède. Et la sachant par cœur, ayant compris toutes ses plates vérités, ayant pénétré toutes ses creuses métaphores, je frémis d'une ardente soif d'inconnu, je laisse s'envoler mon rêve, j'aspire à des mystères d ame et de chair pour lesquels je me sens assez de force encore, et une chaîne me retient, et je la secoue, et je ne la brise pas... »

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Hélène, étonnée, écoutait grincer la plume et poursuivait :

« ...D'où ce malentendu qui s'est peu à peu formé dans notre intimité? Qui de nous deux en est coupable? Est-ce moi qui ne sais pas lui donner ce qu'il lui faudrait? Est-ce lui qui ne sait pas prendre ce que je lui donne?... Je l'aime comme je peux, tant que je peux; n'est-ce pas assez? Il me suffirait, à moi, d'être aimée comme j'aime, en pleine loyauté de cœur, sans pensées étrangères qui se jettent à la traverse, sans aspirations à d'inconnus bonheurs interdits, sans regret de chimères qu'a emportées leur vol malfair sant... S'il lui faut davantage, c'est qu'il est de ces malheureux qui se dévorent euxmêmes, et moi, je souffre de son malheur, de ne pas le comprendre, de ne pas le partager, d'être impuissante à le soulager... Nous sommes mari et femme, une même chair, un

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même, sang; nous semblons très unis, très intimes ; jamais de dissonance entre nous ; en cinq ans de vie commune, nous ne nous sommes jamais gravement froissés l'un l'autre ; nous n'avons aucun reproche à nous adresser; pour réchauffer notre affection, nous avons cette enfant qui est un soleil d'amour, une source de joie. Et il y a un abîme entre nous, un abîme que je ne puis combler!... Le temps passe, les années avancent, je le vois s'éloigner de moi...

L'âge viendra : qu'aurons-nous fait de notre jeunesse? Il y a quelque chose de froid qui s'avance entre nous... Et j'ai peur comme si ce n'était point assez, comme si un vrai malheur planait sur nous, attiré par cette atmosphère d'angoisse que nous nous créons, ou plutôt, hélas I qu'il nous crée!... »

La plume de Richard s'était arrêtée. Hélène le guettait : il allait se retourner, sans doute,

en repoussant son papier ; la mauvaise heure était passée, elle aurait cette consolation trop rare et toujours passagère de voir, pour un instant, reparaître l'homme d'autrefois, l'homme simple qu'elle reconnaîtrait à un sourire, à un geste amical, qu'elle saluerait d'un baiser... Mais non : la plume se remit à courir plus vite, dans un effort pour suivre la pensée :

« ...Mais que voudrais-je?... Je ne saisi...

Peut-être une de ces passions malsaines qui sèment des catastrophes, où du moins on s'oublie!... Non : je suis trop sage et trop prudent : je ne m'y livrerais qu'avec des réticences qui la tueraient... Je le. sais bien : cette affection, qui n'est pas assez puissante pour me satisfaire, est assez solide pour me retenir... J'aurais peur de la briser; il y aurait des larmes que je ne supporterais pas ; il faudrait de fatigants mensonges... Et puis,

troubler une paix dont je suis las et que

j'aime ! . . . L'indolence de ma volonté s'accommode trop bien de la paresse de mon cœur.

Est-ce bien moi qui songe à introduire dans ma vie un élément de trouble? Et pourquoi?... En supposant que je parvienne à éprouver vraiment la passion dont je commencerais par jouer la comédie, je sais qu'elle passerait bientôt sans me laisser autre chose qu'un dégoût que j'aurais senti d'avance : je le sais, je le sais trop bien!... Folie, d'ailleurs, que de vouloir satisfaire l'esprit avec les sens!... Ceux-ci sont faibles, vite excités, vite apaisés ; celui-là veille toujours. Il les observe, les critique, leur dit le néant de leurs fêtes; il est la harpie qui gâte leurs festins. Pour les réconcilier dans un même plaisir, il faudrait passer sur un siècle de mélancolie, se faire une autre âme, d'autres nerfs, un autre sang, il faudrait rajeunir de trois générations... »

— Il me semble qu'il y a longtemps que lu travailles, Richard... Tu ne crains pas de te fatiguer?

Il était trop absorbé pour remarquer l'inquiétude et l'imperceptible ironie qu'Hélène mettait dans sa question. Il répondit distraitement :

— Un instant, j'ai tout de suite fini...

Et, plus inquiète, elle se dit :

« Il ne travaille pas : alors, pourquoi ment-il, lui qui ne mentait jamais?... Qu'estce qu'il me cache?... Y a-t-il dans sa vie un mystère de plus, un mystère réel, peut-être, cette fois, qui le préoccupe et qu'il s'ingénie à dissimuler?... Après avoir tant souffert de ses chimères, vais-je avoir à lutter contre un danger précis? Qu'est-ce qui peut bien menacer encore les ruines d'amour qu'il a laissées debout?...

Et comme l'angoissante question la harce-

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lait, elle éprouva une irrésistible envie de s'approcher de Richard, tout doucement, de son pas le plus silencieux, puis de s'appuyer avec confiance sur son épaule et de lire ce qu'il écrivait. Qui sait? Peut-être qu'il ne la repousserait pas ; peut-être qu'elle ne verrait rien de ce qu'elle craignait; peut-être qu'il s'arrêterait d'écrire, cesserait de penser et lui tendrait les lèvres, comme il faisait autrefois quand elle venait le déranger dans son travail, heureux de se laisser voler le temps d'un baiser. Elle pliait déjà son ouvrage, elle allait se lever; mais, comme s'il la devinait, il posa sa plume, rassembla les quelques feuilles qu'il venait de noircir et les déchira lentement, en mille petits morceaux. Puis, comme si cette indifférente opération né l'avait point dérangé, il conserva la même attitude, immobile et absorbée, le front plus sombre, l'œil plus vague. Maintenant, des

lambeaux de phrases traînaient seuls dans son esprit, sans liaison :

a A quoi bon formuler ce que je voudrais, puisque je ne sais pas vouloir?. . . Attendons. . . Qui sait?... Quand on raisonne trop, on n'agit pas... Des hasards m'ont parfois ouvert des horizons inespérés... C'est Rose-Mary que j'aurais dû aimer... Elle est partie; je ne la reverrai jamais... »

L'angoisse d'Hélène allait croissant : jamais encore elle n'avait eu si fortement l'impression de son bonheur perdu ; jamais elle n'avait eu l'intuition si vague et si exacte à la fois de ce qui se passait dans cette âme sienne qui lui échappait. La pudeur du désespoir qui montait en elle la retint un moment; puis elle ny tint plus, elle se leva :

— Richard, qu'as-tu donc?... As-tu mal?...

— Moi? fit-il avec un étonnement sincère.

Pas du tout... Je n'ai rien fait qui vaille, et j'en suis fâché!...

Elle avait des larmes dans les yeux et parlait d'une voix suppliante.

— J'ai eu peur, Richard... Oui, j'ai peur de toi!... Écoute, laisse-moi te demander cela : tu es inquiet?... tu me caches quelque chose?...

Elle lui prit la main, sans qu'il eût un geste d'affection.

— Mais non, fît-il, je ne te cache rien...

Oh! tu peux me croire, va! je n'ai rien à te cacher!...

Et il y avait dans ces derniers mots une amertume qui la glaça.

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