ROSE-MARY
Que m'importe que tu sois sage?. .
Sois belle et sois triste I...
Baudelaire.
« Cher,
» Voilà huit jours que je suis ici, pensant à vous, brûlant de vous voir. Et j'hésitais à vous écrire. Vous souvenez- vous encore de moi?... Il y a dix mois que nous nous sommes quittés, et tant de choses se sont passées, et dix mois, c'est si long!... Que je
voudrais causer longuement avec vous, savoir ce que vous faites, ce que vous pensez, vous raconter tout ce qui m'est arrivé I Car je viens de très loin, j'ai vu bien des pays, j'ai vécu bien des choses!... Et je suis ici, installée tant bien que mal dans le même petit appartement que vous connaissez... Que vais-je faire maintenant? 0\x vais-je aller? Je ne sais pas. Vous me conseillerez. Mais viendrez- vous, ou avez-vous tout à fait oublié
» Votre pauvre
Richard trouva ce billet dans son courrier habituel, parmi ses journaux et des lettres d'affaires. Tout de suite, il reconnut l'écriture et le parfum, ce chaud parfum d'Impérial russe qu'il avait souvent respiré dans l'épaisse chevelure de Rose-Marv. Ainsi subitement
évoquée, elle se dressa devant lui, telle qu'autrefois, quand il allait passer une heure auprès d'elle, dans le petit salon où elle l'attendait de nouveau; telle qu'en ce jour où ils s'étaient quittés avec des larmes, dans le brouhaha d'une gare; et il se rappela avec une cuisante intensité les phases de leur liaison, cette amitié qu'un grain de mystère et un rien de désir rendaient plus attrayante et qui, soudain, devenait passionnée — trop tard, à l'heure de la séparation.
Qui donc était cette femme qui avait déjà joué dans sa vie un commencement de rôle, qui allait en jouer un plus grand peut-être, qui après des adieux éternels revenait à lui, comme ramenée par le destin, au moment même où de puissants ressouvenirs l'avaient annoncée, au moment où il invoquait l'amour, où le regret fixait son flottant désir sur celle qu'il croyait à jamais disparue ?. . . Elle se disait
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Américaine. Elle Tétait peut-être, quoiqu'elle parlât également bien trois langues et connût tous les pays. D'âge aussi incertain que de race. Instruite, ayant tout lu. Musicienne, chantant d'une voix faible, mais exercée et pénétrante, des airs étrangers en tons mineurs qui laissaient après eux une émotion profonde. Élégante avant tout, mais d'une élégance douteuse, indiscrète, presque louche, de robes turbulentes et de chapeaux trop voyants. Pourtant, aucun mystère particulier dans sa vie toute mystérieuse : pendant plusieurs mois, Richard l'avait vue à toute heure, sans jamais rencontrer chez elle que des inconnus très corrects et très respectueux : un homme de lettres, un peintre, un consul suédois, un pianiste russe, un souspréfet, une famille canadienne, — des gens disparates qui ne disaient rien ni sur sa nationalité, ni sur son monde, ni sur ses mœurs.
Elle parlait volontiers d'elle-même, avec beaucoup de franchise apparente, et pourtant, à travers ses confidences, il eût été impossible de reconstituer son passé. C'était un mariage riche et malheureux qui, au bout d'une année, se dénouait par un procès en divorce, pas encore jugé, où il y avait des avocats subornés, de faux témoins, avec toutes sortes de complications d'une procédure insaisissable ; puis une mère qui la rappelait auprès d'elle, dans un milieu rigoriste et antipathique o\x elle ne voulait pas consentir à vivre; la nécessité de se faire une situation indépendante, n'importe comment, fût-ce en
utilisant sa voix pour le théâtre; des embarras d'argent qui semblaient sans ressources et se dissipaient soudain; bref,, les chapitres isolés d'un roman très mouvementé, mais sans cohésion et dont la trame échappait.
Ainsi, sans la connaître, retenu par une
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curiosité qu'elle ne satisfaisait pas, et qu'il jouissait peut-être de laisser excitée, Richard s'attachait à Rose-Mary, s'accoutumait à la voir souvent, écoutait ses énigmatiques confidences et lui en faisait de plus franches.
Cette relation, d'ailleurs, était pleine de charmes : Rose-Mary témoignait à son ami un enthousiasme exalté, se faisait un miroir où il pouvait complaisamment regarder luire son âme, un écho qui lui renvoyait, plus harmonieuses, ses propres pensées. Pas un mot d'amour entre eux : à peine, aux heures expansives, quelques serrements de main, à peine quelques baisers de revoir et d'adieu. Et il semblait que cela dût toujours durer ainsi. Mais elle partait, subitement.
Des jours passaient, oii son image revenait, tenace, inquiétante, plus troublante et plus chère que sa personne ne l'avait jamais été.
Ds se revoyaient dans une gare, entre deux
trains; ils s'exaltaient, des aveux leur échappaient : « Oui, je vous aime... je vous aime trop... Et je ne serai jamais à vous! » Elle disparaissait ainsi. Une lettre d'elle, au timbre américain, apportait une fois encore, à travers rOcéan, sa capiteuse odeur d'Impérial russe. Puis, plus rien. Et tout à coup, la voici reparaître...
« Cette fois, se dit Richard en relisant son billet, elle sera à moi ! »
L'aimait-il? Il ne savait. Il l'avait aimée, oui, dans cette heure unique qui s'était intercalée entre leurs deux séparations; il l'avait aimée follement, là, sur ce quai de gare où des voyageurs les bousculaient, où le sifflet de la locomotive brusquait leurs adieux; il l'avait aimée encore les huit jours qui suivirent, quand son imagination se mit à broder sur ce thème : le départ de la femme qu'il aurait pu aimer et qui s'en allait pour
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toujours, vers des pays inconnus, de Tautre côté de la terre, pleurante, malheureuse, tyrannisée par un destin mystérieux qui l'enlevait après Tavoir apportée, comme un vent d'orage une pauvre feuille. Mais bientôt cet amour s'était évaporé, pour revenir encore de temps en temps, à des intervalles de plus en plus éloignés, affaibli, atténué, comme une mélodie expirante. Et à présent?...
A présent, aimée ou non, elle serait la maîtresse attendue, comme l'avait décidé le hasard qui la ramenait. Quelle qu'elle fût, elle était coquette et capricieuse, avec un fonds de captivante crilauté, assez belle, assez mystérieuse surtout pour inspirer, à défaut de l'amour, l'illusion de l'amour. Les yeux de Richard étant tombés sur sa reine Tahia, il rêva un instant de sensations fortes, d'ivresses qui l'emporteraient bien loin des régions paisibles où le maintenait la douce
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affection d'Hélène: et il décida que Rose- Mary serait sa fantaisie et sa perversité.
Aussitôt ce vague roman s'ébaucha dans sa tête : il s'attendrit sur les catastrophes qu'il allait causer; il se jugea mauvais et se jura de Têtre jusqu'au bout; il pensa que des larmes couleraient pour lui, et se promit de les laisser couler et de les boire. Plus de scrupules : il serait sensuel, menteur, égoïste et rusé, comme le sont les hommes qui savent presser la vie et en faire jaillir des sucs agréables. Enfin, il épanouirait son Moi, non dans une infécoode contemplation intérieure, non dans le culte secret dont il était souvent le prêtre silencieux, mais en agissant, en aimant, en jouissant, en s'oubliant. Et il alla embrasser Hélène et Jeanne plus tendrement que d'habitude, dans un raffinement d'hypocrisie inutile.
— Tu sors?...
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— Oui... Ne m'attends pas pour dîner, si je suis en retard.
Un appartement meublé — le même
qu'autrefois — que la même main élégante a transformé : Rose-Mary est de ces voyageuses qui traînent après elles quinze ou vingt malles de bibelots achetés en tous pays, et son petit salon est une charmante chose.
Le traditionnel sofa en acajou, recouvert de velours grenat, disparaît sous d'anciennes broderies d'Orient, de couleurs prestigieuses ; le cadre d'or de la glace est drapé de soies de Perse; un lustre en verre de Venise est suspendu au plafond ; sur la cheminée, dont une étoffe japonaise cache le marbre blanc, sur les guéridons, sur le piano, il y a profusion de menus objets délicats, de toute provenance — plusieurs nouveaux; et de grands bouquets de lilas s'épanouissent dans des vases de Chine et de Delft. La petite bonne à l'air
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impertinent, qui a introduit Richard, est revenue lui dire que madame le prie d'attendre une minute encore. Et la minute se prolonge.
Il a examiné les dessins de toutes les broderies, il a manié tous les bibelots, il a supputé les voyages que représentent tant d'objets divers, les souvenirs qu'ils sont peut-être; il en a manié qu'il ne connaissait pas encore.
L'impatience nerveuse qu'il avait amenée avec lui va croissant; il se sent la gorge serrée d'une vague angoisse. Quels mots trouverat-il à lui dire?... Devinera-t-elle son émotion?... L'aime- 1- elle encore?... Et il arrange des phrases qu'il ne prononcera pas, et il prépare des attitudes qu'il ne prendra pas...
Elle entre enfin, en peignoir blanc; d'un geste simple, elle lui donne la main, elle lui tend le front.
Ces dix mois au cours desquels elle a vu tant de choses et qui l'ont promenée à travers
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le monde, ces dix mois ont passé sur elle sans la changer si peu que ce soit. Elle est toujours la même, belle de la même beauté, d'un âge incertain, conservant dans ses allures, dans ses toilettes, dans sa coiffure, dans ses parfums, ce je ne. sais quoi de contradictoire qui empêche de la classer, gardant intact le secret de son passé, — si intact qu'on peut se demander si elle en a un. Richard a effleuré de ses lèvres le front qu'elle lui tendait pour un baiser de frère, et tandis qu'il s'assied à côté d'elle en lui tenant la main, il sent brusquement tomber son émotion. Les quelques phrases qu'ils échangent péniblement n'ont rien de significatif, ni dans les mots, ni dans la voix; ils se parlent comme des indifférents qui se revoient après une courte absence, chacun pensant autre chose que ce qu'il dit. Tout de suite, Rose-Mary a eu l'impression glaçante qu'il
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neTaime pas. Richard se demande avec plus de curiosité que d'angoisse :
— D'où vient-elle et qu'a-t-elle fait?
Au fond, il se trouve affreusement naïf de se poser une telle question : est-ce que Rose- Mary ne porte pas toute son histoire inscrite sur elle-même? est-ce que ses allures, ses voyages, ses toilettes n'en racontent pas le détail? C'est une aventurière, de mœurs comme de type, courtisane avec plus ou moins d'adresse, ayant dans quelque coin du monde un protecteur intermittent, discret et prudent; en ayant d'autres peut-être, triés et cachés avec un bizarre souci d'honorabilité, posant à ses heures pour l'honnête femme, par goût de l'intrigue, ou pour se duper ellemême. Tout cela, le premier venu peut le voir et le dire. Mais Richard — à tort, sans doute, parce qu'il est un chercheur de mystère, parce qu'il s'aveugle pour ne pas voir
— pressent que ces apparences ne sont pas la vérité, qu'il y a autre chose, que Rose- Mary n'est ni la femme qu'elle a l'air d'être, ni la femme qu'il lui faut, qu'elle ne ressemble par aucun trait à la reine Tahia de ses rêves.
A en juger par l'émotion qu'il avait éprouvée en montant l'escalier, en pressant le bouton de la sonnette électrique, en attendant dans le salon, Richard l'aimait, voulait l'aimer du moins. Mais son émotion s'était éteinte; il s'étonnait de ne pas retrouver en lui-même, comme il l'avait espéré, l'étincelle de cette heure d'exaltation où il la désirait avec frénésie ; il s'étonnait d'être délivré de cette aspiration aux sentiments extrêmes qui le harcelait dans la paix de sa maison, de ne pas se sentir heureux et de ne plus désirer l'être. Il restait froid, avec des mots rares. Elle l«i demanda :
— Est-ce que vous m'aimez encore un peu?...
Il lui jura que sa pensée ne l'avait pas quittée, qu'il lui avait écrit plusieurs fois, qu'il n'avait pas cessé de l'aimer et qu'il l'aimait toujours. Mais sa voix ne vibrait pas, les mots sonnaient faux. Rose-Mary secoua la tète :
— Non, non, plus comme ce certain jour... Ohl oui, ce jour-là, vous m'avez aimée... J'en suis sûre, j'en suis fîère...
Combien de temps?... Quelques heures?...
Une semaine?...
Et elle l'empêcha de protester :
— Non, ne dites pas lé contraire, je sens que je ne me trompe pas!...
Elle n'avait aucun dépit : se faisant câline et douce, elle posa sa tète sur l'épaule de Richard, elle se serra contre lui, avec de jolis mouvements de petite fille. Mais, comme il
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voulait approcher sa bouche de ses lèvres, elle le repoussa :
— Pas de baisers... A quoi bon?... Nous sommes frère et sœur, c'est convenu...
Comme il s'obstinait, elle répéta :
— Nous sommes frère et sœur, je vous dis... Autrefois, oui, peut-être... Mais à présent, non, non... Vous ne m'aimez plus assez...
Puis elle s'écarta, et leur conversation devint posée et calme. Elle l'interrogea sur lui-même, sur ses occupations, sur sa famille, en bon camarade qui connaît par le menu la vie d'un ami dont il a reçu toutes les confidences. Richard, étonné d'être confiant, simple et amicalement expansif, sans trouble aucun, avec la femme qu'il avait tout à l'heure décidé d'aimer, lui répondait, l'initiait à ses affaires, lui parlait des siens, de sa vie, de ses embarras et de ses espérances,
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librement, sans arrière-pensée. Puis, s'apercevant tout à coup qu'il s'éloignait de ses desseins, il voulut l'interroger à son tour :
— Vous connaissez toute ma vie, lui dit-il, et moi, rien de la vôtre. Vous me savez par cœur, et je vous ignore. Assez parlé de moi, n'est-ce pas? Parlons un peu de vous, maintenant!...
Elle se récria :
— Comment, moi ! mais vous savez toute mon histoire!... Je vous ai tout dit, je me suis montrée, à vous telle que je suis!...
Est-ce que vous ne me croiriez pas^...
Il ne put réprimer un geste de doute.
— Oh! oui, reprit-elle, je devine ce que vous pensez... Je suis étrangère, n'est-ce pas? et les étrangères, on s'en méfie toujours... Et puis, je ne m'habille pas comme une honnête femme!... Mes chapeaux, par
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exemple, avouez que mes chapeaux vous semblent louches?...
— Je vous assure...
— Voilà que vous allez mentir, par politesse... Je vous dis, moi, que vous pensez tout cela... Et vous êtes inquiet!... Et vous êtes jaloux I... M'aimeriez-vous assez pour être jaloux?. . . Pauvre I . . . Mais je ne veux pas vous taquiner... Voyons, dites, que voulezvous savoir de moi?...
— Toutl... Comment! vous avez disparu pendant presque une année; ensuite, vous m'avez dit en deux mots que vous étiez allée en Amérique, en Orieijt et en Italie... Et vous me demandez ce que je veux savoir!...
Alors elle raconta, pêle-mêle. Il y avait le divorce, enfin prononcé, après quelles péripéties ! ... « Mon avocat me trahissait : j'ai dû parler moi-même, pendant deux heures, devant les juges!... » Puis, c'étaient des
scènes de famille avec la mère rigoriste, qui ne voulait pas entendre parler d'un nouveau départ et qui amenait à la rescousse une séquelle de frères, de sœurs et de tantes" Le départ s'efiFectuait pourtant , grâce à une vieille dame qui avait, à point nommé, besoin d'une compagne de voyage. On courait le monde. Mais, à Naples la vieille dame mourait subitement. Alors, des embarras sans fin : pas d'argent, la mère en refusait; un hôtel faisait crédit à cause de^ malles, en augmeiïtant ses prix chaque semaine :
— Ce que Naples m'a paru laid!... Ce que je l'ai pris en horreur!...
Enfin, l'argent arrivait. On tombait malade :
— Voilà tout, cher. Aussitôt guérie, j'ai pris le train et je suis arrivée... Vous ne me croyez pas!...
— Si, je vous crois parfaitement... Pour-
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quoi donc en doutez-vous!... Ce que vous me dites vous paraît donc incroyable ?. . .
— Ohl non, c'est trop simple!... Mais je vois que vous ne me croyez pas... Et pourtant!...
Il y eut un silence. Us s'observaient, avec une pointe de méfiance; puis Rose-Mary reprit, très amicalement :
— Oh! je ne suis pas fâchée contre vous, allez!... Je vous comprends!... Je sais très bien que je n'ai pas l'air de ce que je suis, et que ma vie doit vous étonner... Et puis, si vous êtes inquiet, si vous êtes jaloux, cela prouve peut-être que vous m'aimez un peu...
Savez-vous?... Je n'aurais pas cru que vous pussiez être jaloux..., oui, que vous m'aimiez encore assez pour cela...
Richard voulut rester fidèle au rôle qu'il s'était imposé, et protesta :
— Vous prétendez que je doute de vous,
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et c'est vous qui sans cesse doutez de moi... Serais-je ici, si je ne vous aimais pas?... C'est un jeu cruel, que vous faites là : vous savez bien que je vous aimel...
— Dites-le! je voudrais tant vous croire I... Comme elle s'était rapprochée, il l'attira
de nouveau. Cette fois, elle lui livra ses lèvres, mais pour se retirer presque aussitôt :
— Non, non, je vous l'ai dit, pas de baisers, je ne veux pas I . . .
Il eut un geste de dépit, et pourtant ne la retint pas :
— Vous êtes fâché ? fit-elle. . . Je vous assure que cela vaut mieux ainsi... Notre amitié durera toujours, tandis que l'amour finit toujours mal...
« Peut-être qu'elle a raison? » pensait-il, quoique offusqué de la sagesse qu'elle montrait et de la sienne propre. Il se disait en-
core : (t Elle sera à moi! » Mais sa volonté chancelait comme un désir, et il ajoutait :
« Plus tard... une autre fois... car il le faut... Je n'ai pas besoin d'une amie, c'est une maîtresse que je veux... »
Il se leva, fit le tour de la chambre, prit sur la cheminée un petit poignard incrusté, et le loua :
— Une jolie arme I
— Oui, fit-elle, c'est un cadeau... d'un pacha...
Il le repoussa avec un geste d'impatience.
— Encore jaloux?... Prenez garde I... C'est quelquefois l'amour qui conduit à la jalousie, mais il arrive aussi que la jalousie conduit à l'amour..*
— Oh ! oh ! c'est de la psychologie, que vous voulez faire à présent...
— Et pourquoi n'en ferais-je pas?
— C'est vrai... Et ce ne sont pas, je pense.
les expériences qui vous manqueraient...
Rose-Mary détourna la tête, sans relever le mot brutal que Richard regrettait déjà :
— Pardonnez-moi I fît-il en se rapprochant d'elle et en lui prenant la main. Je n'ai ni droit, ni motif de vous soupçonner... Mais vous me rendez malheureux, et je suis méchant comme ceux qui souffrent... Pourtant, je voudrais tout oublier, sauf la joie de vous revoir... Ecoutez! tâchons d'avoir une bonne heure... une heure d'amitié, puisque vous tenez à l'amitié..., mais avec pour moi un peu d'illusion d'autre chose... Allons diner au Bois comme deux amoureux ! . . .
Rose-Mary battit des mains :
— Quelle bonne idée! s'écria-t-elle. Je vous embrasse pour l'avoir eue !... Mais il faut que je m'habille... Vous allez m' attendre un instant?...
— Non, je me méfîe de vos instants...
J'aime mieux revenir vous chercher dans une heure...
— C'est cela!... Et vous me trouverez prête, je vous le promets !...
Il avait besoin de sortir, de flâner, de rassembler ses idées, de mesurer Tétendue de sa déception. Il avait cru retrouver, dès le revoir, l'exaltation dont le souvenir le hantait : et la présence de Rose-Mary, sa voix, ses baisers même, n'avaient point ranimé l'étincelle éteinte. D'autre part, il comptait la retrouver exaltée aussi, comme à cette heure où elle aurait été sienne s'il lui avait demandé de retarder son départ; il s'attendait à une puissante émotion partagée, qui les jetterait aux bras l'un de l'autre, dans les transports d'une passion longtemps contenue. Et rien I... « Et pourtant elle m'aime, se répétait-il, je le sais, je le vois. Alors, pourquoi se refuse-t-elle? A coup sûr, ce n'est pas par vertu : quelle
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qu'ait été, quelle que soit sa vie, elle n'est pas vertueuse, et ne prétend pas l'être... Est-ce un simple jeu?... Est-ce le raffinement d'une femme qui n'ayant plus rien à demander aux «ens, veut se ménager les irritantes jouissances de l'amour platonique?... Ou bien, est-ce qu'elle a deviné qu'au fond je ne l'aime pas, et veut-elle exciter une passion qui lui
paraît trop faible?... » Il ne savait à laquelle de ces suppositions s'arrêter, et quand l'heure de l'attente fut passée, inquiet, il aimait davantage.
Malheureusement, une série de menus in cidents le refroidirent : Rose-Mary se fit attendre
un bon quart d'heure, et apparut dans sa toi-» lette la plus tapageuse, en grondant contre la maladresse de sa femme de chambre. Puis, elle avait pitié des chevaux de louage : elle obligea Richard à renvoyer celui qu'il avait retenu, voulut choisir elle même, devant le
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Grand-Hôtel, exigea du cocher la promesse formelle de ne pas se servir de son fouet.
Puis, la course fut poussiéreuse et le dîner insignifiant : autour d'eux, des groupes s'égayaient en faisant du bruit; du premier étage, sortait le tapage d'une noce; un des plats était manqué et le service trop lent.
Enfin, la voiture les emmena à travers les bosquets du Bois. La soirée était tiède et douce. Il y eut un moment d'obscurité presque complète, puis la clarté de la lune baigna les sommets des arbres, inonda les clairières et les pièces d'eau. Us allaient en silence, gagnés par la molle tristesse de la nuit, enveloppés dans le recueillement des choses.
— Pourquoi ne dites-vous rien? demanda Rose-Mary.
Il répondit :
— Je n'ai pas besoin de rien dire. . . Je vous écoute penser...
C'était un mensonge : il s'écoutait, lui, lui seul.
Mais bientôt, pris d'attendrissement, ému par ses propres pensées, il se mit à parler, comme elle le voulait, à parler à bâtons rompus, de son cœur, de leur liaison, du sentiment qui l'unissait à elle, très sincère, lui montrant son âme à nu, lui disant ses doutes, sa faiblesse, son immense désir de l'aimer, de l'aimer follement, de tout oublier pour elle... C'était une prière d'amour que lui arrachait l'air du soir et qu'il lançait d'une voix assourdie et persuasive dans la nuit pleine de parfums, une prière où passaient des mots mystiques, un élan pour déployer son âme.
Elle, ravie, l'écoutait en lui serrant la main, buvant ses paroles sans en comprendre le sens, sans en deviner les réserves, sans croire que cette • ferveur manquait de foi, et murmurant, pour seule réponse :
— Est-ce bien vrai?... Comme je suis heureuse!...
Puis, les mots manquèrent, leurs lèvres s'unirent ardemment. A cette heure, elle était sienne, elle ne résistait plus, il en avait la certitude. Et ce fut une minute suprême, pendant laquelle il savoura avec un reste de conscience l'attente passionnée d'un immense bonheur, presque l'extase.
^ Des passants, les voyant enlacés, les huèrent, et le cocher se retourna.
Ce fut un fâcheux rappel à la réalité. Rose- Mary se rejeta brusquement en arrière, avec un geste de surprise ; et ils restèrent un long moment gênés, sans parole. Pourtant, comme les avenues s'étendaient désertes devant eux, comme les murmures des arbres où tremblaient de jeunes feuilles, l'obscurité des allées qui fuyaient dans l'ombre, la tiédeur humide de l'air où flottaient des parfums champêtres,
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et la pâle lumière de la lune que gazaient de légers nuages chantaientrinvitationàramour, ils furent de nouveau dans les bras Tun de l'autre. Mais ils restaient inquiets, tressaillant à des bruits imperceptibles, attentifs au moindre geste du cocher. D'ailleurs, ils se lassaient de ces baisers irritants, qui énervaient leur désir et finirent par l'atténuer. Et ils se retrouvèrent, vibrants et las, chacun dans un coin de la voiture. Ils échangèrent des mots rares. Le trot régulier du cheval scandait leurs pensées.
On sortit du bois. On suivit une longue avenue. Des gens fourmillaient le long des trottoirs, sous les réverbères. Le bruit des rues recommençait. C'était, encore une fois, l'exaltation qui fuyait, comme ce jour où le chemin de fer l'avait emportée. Le cheval faillit s'abattre :
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— Pauvre bête! dit Rose-Mary, elle doit être bien fatiguée!...
Cette parole pitoyable acheva de glacer Richard. Pourtant, comme on approchait de la maison de Rose-Mary, il lui demanda, d'un ton presque indifférent :
— Alors, je vous quitte?...
— Mais oui I
— Vraiment?
— Oui, mon ami...
— Vous le voulez?..,
— Je le veux...
Devant sa porte, après qu'il eut tiré pour elle le bouton de sa sonnette, elle lui tendit la main, avec un simple :
— Adieu, caro/...
— Caro? fit-il. Oh! si peu, tanto poco!...
— Non, pas si peu... Mais j'en ai trop souffert, je n'ai pas envie de recommencer!
Et la porte s'étant ouverte, elle le laissa
seul, sur cet aveu rétrospectif qui le poursuivit pendant qu'il se faisait reconduire.
« Elle a raison », disait-il, « notre amour est une chose passée. Moins que cela : il aurait pu être et n'a pas été. Il s'est dissipé de lui-même, comme une eau s'évapore. Pourquoi? »
Des réponses contradictoires se présentaient à cette question. D'abord, c'était sa faute, à lui : il aurait dû deviner, dès leur première rencontre, qu'elle l'aimait, qu'elle était sienne, qu'elle portait son bonheur. Mais, l'eûtil deviné, il ne l'en eût pas mieux aimée, et il aurait passé son chemin : car il dédaignait le plaisir sans amour, et se le refusait, par fierté, par respect de soi-même, par égard pour l'espèce de sentiment idéal qu'il cultivait dans son cœur et n'avait jamais sciemment rabaissé à des aventures sans lendemain. D'ailleurs, en ce temps-là, il n'éprouvait pas en-
core cette curiosité d'aimer, cette soif de passion que Rose-Mary avait peut-être allumée sans le savoir, qui avait éclaté après son départ et qui allait se développant en lui, ravageant son cœur, éveillant ses sens... Mais maintenant?... Maintenant, c'était elle qui ne voulait plus : elle n'avait plus pour lui qu'un sentiment trop faible, ou qui sait? elle s'était accoutumée à cette amitié revêtue d'un rien d'amour dont la douceur lui suffisait, dans laquelle elle se reposait comme dans une halte de sa carrière que trop de passion avait secouée... En sorte que leurs cœurs n'avaient battu à l'unisson qu'en une seule heure, enfuie à jamais, cette heure ardente et douloureuse où la séparation les guettait. Ils auraient beau faire : cette heure ne reviendrait pas. Il aurait fallu la saisir, la prolonger, la fixer par une décision rapide, en faire jaillir l'inconnu... Et Richard comparait cet épisode
de sa vie à bien d'autres, dans d'autres domaines, où l'à-propos avait manqué. « Le passé est bien mort, rt)urmura-t-il, pourquoi vouloir en remuer les cendres? » Il se promit donc de mettre fin à sa « bonne fortune », ne plus revoir Rose-Mary.
Chez lui, Hélène l'attendait, après une longue soirée où Jeanne avait eu un peu de fièvre. Elle était fatiguée et nerveuse :
— Tu rentres tard, aujourd'hui, lui dit-elle. Où as-tu donc été?
Tl répondit :
— J'ai dîné avec Baïlac.
— Ah! toujours Baïlac! fit-elle. Quand tu es avec lui, tu ne penses guère que je suis seule...
Ce nom de Baïlac, jeté au hasard en réponse à une question qu'il n'avait pas prévue — car d'habitude, n'ayant rien à cacher, il disait lui-même d'où il venait et racontait
liO LES TROIS COEURS
remploi de son temps — le troubla aussitôt prononcé: Baïlac venait souvent à la maison, et pouvait innocemment le trahir. C^étaient déjà les embarras du mensonge et de l'intrigue qui commençaient.
Le lendemain donc, Richard, qui restait toujours chez lui le matin, dut trouver un prétexte pour sortir ; et cette visite à un ami, même intime, dont il s'agissait de faire un complice, lui fut pénible. Le nom de Baïlac était monté à ses lèvres sans qu'il le choisît, parce qu'il lui avait rendu mille services pareils à celui qu'il allait lui demander. Mais il se rendait compte, à présent, que Baïlac, homme à bonnes fortunes, tempérament de gaieté, de vie et d'action, malgré le fonds do tendresse sentimentale qu'il avait et qui teintait de poésie ses plus banales aventures, ne comprendrait que peu de chose à ses relations avec Rose-Mary, ne le croirait pas s'il
LES TROIS COBURS Itl
les lui racontait, et surtout, aurait désormais pour Hélène cette pitié un peu dédaigneuse des hommes pour les femmes trompées.
En effet, Baïlac Técouta d'un air moitié amical, moitié goguenard, et l'interrompit au milieu de ses phrases embarrassées :
— Alors, cette fois, c'est une passion...
une vraie?...
— Non, un caprice.
— Qui durera ?...
— Déjà fini.
— En êtes-vous sûr?
— Je l'espère.
— Moi, je n'en crois rien... Je parie qu'avant quatre jours vous aurez encore passé une soirée avec moi... Seulement, avertissezmoi d'avance, pour que je ne reste pas à la maison et que ma femme n'évente pas la mèche...
Richard était parfaitement sincère dans ses
réponses, et c était en toute bonne foi qu'il s'était promis de ne pas revoir Rose-Mary. A quoi bon ? Le peu d'émotion qu'il avait eue en la revoyant, leur insipide causerie, leurs médiocres baisers, leur vain effort pour réchauffer un sentiment qui n'existait plus, et cette promenade où ils avaient joué la comédie de Tamour sans parvenir à prendre leurs rôles au sérieux, tout cela valait-il les embarras qui en résultaient déjà, trois ou quatre mensonges à combiner, une confidence, des explications, un dérangement d'habitudes, sans compter une vague inquiétude dont il se sentait poursuivi et qui pouvait passer pour un remords ? Une détente s'était faite en lui : il ne la désirait plus, il ne comprenait plus qu'il l'eût désirée, îl la voyait déjà s'effacer de sa mémoire; et non sans tristesse, il se disait que cet amour avorté était sa dernière aventure...
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Tout un jour, Richard resta fidèle à ces dispositions, et ce fut une bonne journée : il jouissait de sa tranquillité, il se montra affectueux avec Hélène, dont le doux regard le remerciait, il joua avec la petite Jeanne, qui fut câline et gaie ; il se trouvait heureux.
Mais le lendemain, il se sentit inquiet, il s'ennuya, Rose-Mary le préoccupa de nouveau. Sans doute, il né Faimait plus; mais il pouvait encore Taimer... Il se mit à la regretter comme il l'avait regrettée après son départ, aussi décidé d'ailleurs à ne pas la revoir que s'il y avait eu l'Océan entre elle et lui. En un après-midi d'oisiveté, ce regret s'aiguisa jusqu'à devenir une souffrance* Or, pourquoi souffrir ? pourquoi lutter ? pourquoi faire acte de volonté précisément en sens inverse à ce qu'il avait résolu l'avant" veille ? Il n'y avait rien d'irrévocable dans sa
décision. Rose-Mary n'était point partie; elle
était là, tout près de lui, Tattendant sans doute, Taimant comme il Taimait, avec des tâtonnements et des faiblesses, assez pourtant pour être sienne; car, ne couraient-ils pas ensemble la même chasse à Tamour, pareils à des fantômes d'anciennes ballades poursuivant un but qui s'évapore avec eux, au moindre chant du coq ? — Et, le troisième jour, selon la prédiction de Baïlac, il retourna chez Rose-Mary.
Elle recevait une visite : un étranger, décoré d'un ordre inconnu, qui avait apporté un bouquet de violettes de Parmes, et qui, très correct, sanglé dans une redingote irréprochable, ganté de clair, semblait empalé dans un fauteuil, son chapeau sur les genoux. Rose-Mary les présenta l'un à l'autre.
« M. Richard Noral... M. le baron von Aue, de Vienne... »
Ils se saluèrent cérémonieusement ; ils se
répondirent, chacun se demandant ce que Tautre faisait là; ils échangèrent quelques mots sur Paris et sur Vienne. Puis, le baron von Aue, ayant accepté une tasse de thé, céda la place avec une parfaite bonne grâce, quand même Rose-Mary s'efforçait de le retenir, exaspérant Richard par son insistance.
— Qui est-ce? demanda-t-il, à peine la porte fermée.
Elle haussa les épaules :
— Personne.
— Vous paraissiez pourtant tenir beaucoup à sa conversation...
Elle l'interrompit ;
— Pouvais-je lui dire qu'il nous ennuyait?
— Non, mais vous pouviez mettre un peu moins d'insistance à le retenir...
Puis, d'une voix triste :
— Que voulez-vous ! je ne puis m'empêcher de penser que, si j'étais sorti le pre*
mîer et qu'il vous eût adressé la même question, vous lui auriez fait la même réponse...
— 0ht...
— Mais oui... Et vous auriez eu raison...
Que suis-je pour vous, après tout?... Rien... Un jouet qui vous distrait un instant, quand il se trouve sous vos pas, et que vous oubliez aussitôt que vous en avez un autre...
— Tais-toi 1 tu blasphèmes I Tu sais bien que je t'aime, toi !.,.