CHAPITRE II
Les années de 1818 à 1828 forment pour la Transcaueasie une de ces périodes d'immunité plus ou moins longues, plus ou moins prononcées qu'on rencontre si souvent dans les annales delà peste. En effet, de 181 7 à 1827 inclusivement, il n'est plus fait mention de peste en Géorgie, ni dans aucune partie delà ïr ans Caucasie. La maladie n'avait pas cependant complètement disparu de la Turquie d'Asie, mais elle ne s'y manifestait que par des explosions isolées. C'est ainsi qu'en 1824, d'après Lachèze, la peste existait dans les montagnes qui séparent Trébizonde d'Erzeroum, et, d'après Mignan, àÉrivan, en 1825. En 1827, la peste sévissait entre Gonstantinople et Trébizonde; elle existait aussi à Erzcroum. Cette année, il y eut la famine en Arménie et dans les pays voisins : aussi la peste s'y montra nettement à la fin de l'automne et en mai 1828; elle continuait encore ses ravages dans quelques points du pachalik d'Erzeroum. C'était une
époque do guerre entre la Russie et la Turquie. Alors, comme en 1855 et en 1877, l'armée russe, partie de la Géorgie, s'avança vers l'ouest et s'empara de Kars, d'Ardahan et d'Erzcroum. Il n'est pas étonnant qu'en 1828 elle ait rapporté la peste de ces localités. On sait, d'après Fontan (1), que les troupes turques venues d'Erzeroum au commencement de 1828 avaient apporté à Kars les germes de la peste qui s'était développée rapitement dans l'armée. Les troupes russes, après la prise de cette ville, ne purent se préserver de la contagion, et en vingt jours il y eut parmi elles cinq cent vingt cas de peste. « La peste, dit Paskévitch dans une dépêche, a paru sur nos troupes trois jours après la prise de Kars , et cela nous a obligés de suspendre les opérations de guerre. » Dans les premiers jours la peste se montra dans tout le camp russe; mais bientôt elle ne fit pins de progrès, on put isoler les malades et le fléau épargna Jo reste de l'armée active; cela eut lieu en mai et en juin. Sur la population et la garnison de Kars, la peste 'dura jusqu'en novembre; elle atteignit son acmé en août, où il y eut. chaque jour 80 décès. Il y eut en tout, dans cette ville, 2,600 décès et 46 guérisons seulement. Sur la garnison russe, il y eut 146 cas en trois mois ; la moitié guérit.
C'est de mai à septembre 1828 qu'eurent lieu les opérations de Paskévitch contre Kars et Bayazid. Le capitaine Mignan, qui traversa le Caucase celte année.
(1) La Russie dans l'Asie Mineure. Paris, 1840.
fut arrêté en entrant en Russie à la quarantaine d'Ékatérinograd, sur le Térek, à cause de la peste qui régnait dans la Transcaucasie. Le même voyageur dit qu'en 1830 la peste régnait dans presque tous les villages du Caucase. Tels sont les faits que j'ai cités dans mon mémoire sur Y Histoire de la peste au Caucase, en Arménie et en Anatolie. Je suis à même aujourd'hui d'ajouter de nouveaux détails et de préciser les faits à l'aide des données contenues dans les documents officiels publiés par M. Bergé, le savant archéologue du Caucase (1). Au lieu des assertions générales et toujours un peu vagues d'un historien tel que Fontan ou d'un voyageur tel que Mignan, je vais donner maintenant des faits précis sur cette extension de la peste de la Turquie en Géorgie.
C'est à Gori , dans le district de Kartuel, sur la rive gauche de la Koura, à mi-route environ de la frontière turque et Tiflis, que la maladie se montra d'abord sur les grenadiers de Kherson, revenus d'Ardahan, et dans la population civile. Il est établi aussi que la peste fut transportée par les troupes dans trois villages du district de Gori (2). Dans une de ces localités, la peste s'était montrée dans la maison d'un grand personnage du pays et avait attaqué sa famille même. Peu de temps après ces faits, un médecin militaire, venu du théâtre de la
(1) T. VII des Acti archéographihkié Cafcasa, récemment publié à Tiflis.
(2) Ces villages sont situés sur la rive gauche du Kour, entre Gori et Souram; le plus élevé est celui de Brétv, à 21 Kilomètres au nord-est de Gori,
guerre, mourut de la peste à la fin d'octobre, à l'hôpital militaire de Tiflis, le lendemain de son arrivée. Aussitôt on met l'hôpital en quarantaine, et on isole toutes les personnes qui ont été en communication avec le malade. Pendant quatorze jours, on séquestra ainsi quatrevingt et un individus ; on désinfecta l'hôpital et on l'assainit. La peste ne parut ni à l'hôpital ni en ville. Les mesures restrictives furent maintenues à Tiflis pendant quarante jours.
Comme l'expérience des temps antérieurs avait démontré que la peste venait en Russie des pachaliks voisins de la Transcaucasie, on établit de nouvelles quarantaines sur la frontière et on conserva celles qui avaient été en activité pendant la guerre. Il y eut ainsi la quarantaine de Gumri(Alexandropol) , celle deTsalk(l), celle de Guerguéri (2). Après la prise d'Akhaltsik, les communications de cette ville avec la Géorgie eurent lieu par la vallée de Bordjam (3), en passant par la quarantaine de Souram (4). Indépendamment de ces mesures, on appliqua la désinfection, on établit avec les quarantaines des cordons sanitaires sur toutes les routes qui partent de Gori, et surtout sur celle qui mène à Tiflis.
(1) Tsalk ou Tsalka, ou Tsal, sur la rive droite du Mullet, sur la grande route d'Akhaltsik à Tiflis, à 30 kilomètres de la frontière, à 733 mètres d'altitude.
(2) Petite ville à l'est d'Alexandropol, à 61 kilomètres.
(3) Arrondissement de Gori, à 930 mètres d'altitude. Akhaltsik, aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement du gouvernement de Tiflis, à 1,035 mètres d'altitude.
(4) Souram, col où passe aujourd'hui le chemin de fer de Tiflis à Poti ; il a 922 mètres d'altitude.
Les blés nécessaires à la consommation de celte capitale venaient en grande partie de l'arrondissement de Gori ; on établit, pour ce motif, hors de la ville, des marchés particuliers pour les céréales, on suspendit immédiatement la marche des troupes ; on fit rétrograder à Gori et on isola dans la quarantaine les malades et les personnes suspectes. Les trois villages infectés furent isolés, les maisons attaquées furent brûlées avec tout ce qu'elles contenaient, et leurs habitants furent mis en quarantaine. On établit des quarantaines le long- de la grande Liakhva pour protéger le pays à l'est de cet affluéut de la rive gauche du Kour. Grâce à ces mesures, écrivaiton, en décembre 1828, la peste ne s'est pas étendue ailleurs, On prescrivit sévèrement la désinfection des effets au retour des troupes de la Turquie, en les soumettant à vingt-quatre heures de lavag e dans de l'eau courante. On institua une quarantaine de quatorze jours pour les personnes, soit dans le Caucase, soit du côté de la Russie, à Ekaterinodor et à Kizliar. Les voyageurs qui du Caucase allaient à Tcherkask (1 ) firent leur quarantaine àJégorlik (2), les voyageurs pour Astrakan s'arrêtèrent à Tinak. La quarantaine d'Annanour fonctionna aussi pour protéger Tiflis de la peste qui pourrait exister dans les montagnes du Caucase.
Tels furent les moyens pris à l'époque par le prince Paskévitch pour arrêter la peste. Sous le gouvernement
(1) Sur le Don, au-dessus de Rostow.
(2) Sur la frontière septentrionale du Caucase, sur la route de Stavropol en Russie, à 78 mètres d'altitude.
militaire de ce général célèbre, elles ne manquèrent pas sans doute d'être appliquées avec toute la rigueur voulue en pareil cas. Le personnel médical et administratif ne faisait pas défaut à cette époque, comme au commencement du siècle ; la peste n'avait pas une marche envahissante bien rapide, l'armée russe était partout et constamment victorieuse, rien ne vint donc gêner l'application des moyens restrictifs bien conçus et strictement appliqués. Nous allons voir, que, malgré toutes ces conditions favorables, la diffusion de la peste n'en continua pas moins son cours presque fatal.
Dans cette même année 1828, des prisonniers turcs apportèrentlapes te dansla quarantaine de Gumri (Alexandropol) à 1547 mètres d'altitude, sur l'Arpa-Chaï, à 65 kilomètres au nord-ouest d'Érivan. Le 25 novembre, dans le district de Chouraguel, près de Karaclissa petit, à une heure de Gumri, la peste se montra sur un Cosaque du Don. En Arménie, la peste parut plusieurs fois dans les villages situés près de la frontière, mais elle disparut complètement chaque fois par suite des mesures prises par les autorités ou par les habitants eux-mêmes. Dans le pachalick de Baïazid (1), la peste existait avant l'arrivée des troupes russes. A la fin de novembre et au commencement de décembre, elle était en décroissance; à Ardahan (2), où la peste avait été importée, elle diminuait aussi et dans aucun autre point du pachalick d'Akhaltsik on ne rencontrait la peste.
(1) A 20 kilomètres au sud-ouest de l'Ararat.
(2) A 50 kilomètres environ au nord de Kars.
Indépendamment de ces faits épidémiques, la peste s'élendit à deux hameaux situés sur la petite rivière de Kaminka ou Débet à Test de la quarantaine de Guerguér. Dans l'un, les habitants s'enfuirent abandonnant la famille attaquée et on mit un cordon sanitaire autour dé la maison. Dans l'autre, la maladie avait été, dit-on, importée par des réfugiés arméniens qui avaient traversé la frontière. Le 13 décembre, la peste avait causé déjà 20 décès à Koulpa (1), et il y avait 14 malades. Le 19 décembre, il y avait encore 10 malades à la quarantaine. Lesseptjours suivants, ily eutencore 9 autres cas. On établit un cordon sanitaire et une surveillance active. Le 28 décembre, dans le village d'Achtarak (2), la peste avait atteint 13 personnes et causé 6 décès.
A cette époque, à cause de la rigueur de Thiver qui empêchait les soldats de rester au bivouac, on fut obligé de supprimer les cordons quarantenaires de Tchal et de la Liatkhva. Comme du 1er au 31 décembre, il n'y avait pas eu de décès de peste, ni sur la garnison, ni sur la population civile deBaïazid, la quarantaine fut supprimée autour de cette ville; pourtant la maladie n'avait pas totalement disparu de ce district, où, du 15 au 29 décembre, il y eut 112 décès de peste dans un hôpital militaire. Vers la même époque, dans le district de Bortchal, au village de Kochakelissa, il y eut dans une maison 4 décès de peste en 7 jours; on biaûa la
■ (1) Village situé près de la frontière, à 68 kilomètres à l'ouest d'Erivan.
(2) Petit village à deux heures d'Erivan.
maison et on mit en quarantaine les six habitants restants (1).
Telle fut l'épidémie de 1828, limitée entièrement à l'ouest de la Transcaucasie, au voisinage des pachaliks d'Akhaltsik, de Kars, deBaïazid; elle ne dépassa pas à l'est, d'une manière sensible, le 45° de longitude et au nord elle ne s'éleva que d'une petite fraction audessus du 42° de latitude. Le décès de peste survenu à l'hôpital militaire de Tiflïs était resté isolé, et, du reste, dans ce cas, la maladie avait été contractée en Turquie. Il y avait donc tout lieu de supposer que la peste cesserait ainsi ses ravages; cette opinion dut s'affermir en 1829, année dans laquelle toutes les pièces officielles que j'ai fait consulter ne font aucune mention du fléau. Mais, vers le milieu de 1830, les choses changèrent entièrement d'aspect : en juillet, on écrit que, bien que la peste ait entièrement cessé dans toutes les villes et dans tous les villages du Caucase, elle sévit encore en Arménie. Dans le village d'Eimalou (2), le 23 juin, il y avait eu 27 cas de peste. Ce début de l'épidémie de 1830, sur lequel nous n'avons malheureusement que ce renseignement, est bien extraordinaire. La marche du fléau et ses explosions successives, cette année, demeurent encore un mystère pour la science et furent, sans doute, une surprise pour l'administration sanitaire du Caucase qui se flattait quelques mois auparavant d'avoir déraciné le
(1) Bortchal, sur la rive droite de la Tabéda, au nord du lac de
Gokcha. , .
'2) Il y a le district d'E'irnmlou au sud-ouest de celui d'Erivan.
mal. La progression de la maladie dut être bien subite, puisque, après la dépêche ci-dessus citée du 24 juillet, où la maladie n'est signalée qu'à Eimalou, le 8 août, on annonce officiellement que, bien que la peste eût entièrement disparu en 4829 de tout le Caucase, elle s'y était de nouveau déclarée en 1830, et cette fois plus fortementqu'en 1828. L'assertion du capitaine Mignan, que je trouvai un peu hasardée en 187o, mais que j'ai cependant textuellement rapportée dans X Histoire de la peste au Caucase, en Arménie et en Anatolie (1), trouve donc ici sa confirmation. Il est très probable qu'il existait déjà vers la fin de 1829 ou au moins au commencement de 1830 des cas de peste isolés dans beaucoup de localités de la ÏYanscaucasie, maladie sporadique dont l'administration ne comprenait peut-être pas l'importance et dont elle ne voulait pas s'avouer à elle-même la portée, puisqu'il en résultait la condamnation complète du système restrictif et sanitaire dont elle avait fait usage à si grands frais.
On sait que le choléra faisait, dans l'été de 1830, des ravages à Bakou, à Kouba, à Chirwan et au Talysch. La peste dut cheminer bien rapidement cette année, puisqu'elle se porta tout à coup de la frontière occidentale de la Transcaucasie au bord de la mer Caspienne. Les dépêches du 2.7 septembre annonçent qu'elle avait paru à Chirwan, à Chekké et près de Kizliar sur le Térck. Remarquons que nous touchons ici au début d'une
(1) Mignan dit qu'an commencement de 1830 la peste existait dans presque tout les villages du Caucase.
grande irruption de peste, qui, partie de l'Arménie turque, .s'étendit à toute la Perse et jusqu'à Bagdad avec une incroyable rapidité ; ce qui donne l'idée d'une série d'explosions presque simultanées depuis le rivage occidental de la Caspienne jusqu'aux plaines de la Mésopotamie, à la fin de cette année 1830 (1). Quand il s'agit de ces grands phénomènes qu'on appelle des pandémies, il y a toujours des transmissions ou des réflexions et des rejaillissements à grande distance qu'on n'observe pas en temps ordinaire. Les années 1827 et 1828 préparent la semence ou le terrain, l'année 1829 voit des éclosions dans le nord de la Perse, en 1830 le mal devient migrateur à grandes distances.
Faut-il ajouter maintenant une confiance absolue aux assertions du gouverneur militaire de ïiflis qui écrivait, le 4 octobre 1830, qu'il n'y avait plus, dans la Transcaucasie, ni peste ni choléra ? Je suppose que la maladie diminua aussi rapidement qu'elle s'était déclarée, mais je crois difficilement qu'elle ne laissa pas quelques restes ; ce qui peut être vrai quelquefois pour un fait épidémique isolé, l'est beaucoup plus rarement quand le fléau se montre dans un grand nombre de localités à la fois. Pourtant le 25 décembre on écrivait encore, comme trois mois avant, que tout le Caucase était affranchi. L'histoire administrative des années
(1) Je fais -allusion ici à un l'ait que j'ai noté clans l'Histoire de la peste en Mésopotamie, à savoir, que, dès le mois de novembre 1830, des cas de peste isolés avaient eu lieu à Bagdad, d'après le témoignage de Fraser.
1831, 32, 33 nous montrera plus tard si véritablement la peste et le choléra avaient tout à fait disparu de ces régions; pour le moment, il faut s'arrêter, avec la publication des Actes archéographiques du Caucase, à la fin de l'année 1830 (1), mais non sans faire remarquer que la disparition de la maladie, à la fin de septembre, fut un phénomène tout à fait spontané; car il n'est question cette fois ni de cordons sanitaires, ni de quarantaines, ni même de désinfection.
(1) Le docteur Archangelsky, dans sa chronologie de la peste que j'ai déjà citée, mentionne la peste au nord du Caucase en 1836.