INTRODUCTION XVII
cette infériorité qu'ils ont besoin d'être expliqués et commentés pour opérer sur la mentalité de l'individu. Le poète opère seul par le triple charme et l'harmonieux mélange de la raison, de l'imagination et de l'émotion. Peut-être ces réflexions peuvent-elles sembler de prime abord ne pas être ici à leur place, mais ce sont cependant de telles réflexions qui nous ont inspiré ridée de ce livre : c'est la pensée de servir la noble cause des poètes et de la poésie qui nous a donné la volonté de le conduire à bien, c'est enfin dans le commerce incessant des maîtres, nécessité par cette étude, que nous avons trouvé le plus grand charme, l'attrait le plus ])uissant et la meilleure récompense de ce travail.
Les traités de diction qui ont paru jusqu'ici comprenaient généralement deux parties : la première exclusivement consacrée à la pureté, à la correction, à l'orthographe de la diction, la seconde consacrée au sentiment, à l'expression, au raisonnement des textes à interpréter : entre ces deux divisions, généralement admises, nous en avons intercalé une troisième consacrée à la diction rythmique, c'est-à-dire à la cadence, au rythme particulier, aux mouvements partiels et au mouvement général des morceaux à étudier. Cette diction rythmique trouvera surtout son application dans l'interprétation de la poésie. Cependant, de même que l'interprétation des poètes exige de ceux qui l'entreprennent avec assiduité un jugement, une souplesse de l'organe vocal, une compréhension de
XViri INTRODUCTION
l'oreille, telles que l'interprétation de la prose n'est plus après qu'un exercice beaucoup plus facile, une manière de jeu, de même nous nous flattons qu'après avoir étudié avec nous les différents rythmes, les mouvements variés qu'affectionne la poésie, ceux qui nous liront seront en état de découvrir le mécanisme plus ou moins caché, plus ou moins régulier, suivant lequel se meut et s'articule la phrase de la plupart de nos grands prosateurs : car, dans toute œuvre d'art, l'irrégularité et le désordre ne sont jamais qu'apparents ; quand l'ordre est facilement perçu, il constitue la beauté : « La beauté, a dit un penseur, n'est que l'ordre visible des choses. »
En consacrant une grande partie de ce livre à la diction rythmique, nous croyons répondre aux exigences d'un travail sérieux et introduire ici un élément particulièrement appréciable d'ordre. Et, si l'on doute de l'importance du rythme dans certains arts comme la musique ou la poésie, nous demandons la permission de citer ici quelques lignes d'un philosophe contemporain, M. Guyau :
« En même temps que le rythme épargne ainsi de l'effort pour l'intelligence, il produit un plaisir spécial pour la sensibilité. On sait l'importance capitale du rythme dans la musique : M. Gurney l'a montré récemment, le rythme forme l'ossature et comme le squelette de toute construction mélodique ; on a beau changer les notes d'un thème, si l'on conserve intact le rytlime, l'impression musicale reste à peu près la même. Les musiciens le savent bien, et il est telle variation de Beethoven qui n'a pas une note commune avec le thème ; mais l'identité du rythme suffît amplement à maintenir la parenté des deux mélodies. »