CHAPITRE III
Les poètes ont chanté les yeux, les yeux tantôt bleus, couleur d'hyacinthe, comparables aux pâles violettes, tantôt bruns pareils à Fagathe et pailletés d'or. Pour les peindre, pour les exalter, les comparaisons abondent. Ce sont ou bien des lacs sombres sous le feuillage noir des cils; ou bien deux sources claires. On les invoque avec des mots rMuj)runtés au vocabulaire astronomique; ce sont des soleils, des étoiles, des astres vivants; mais la voix, qui donc y fait attention, sauf les critiques qui ont découvert la voix d'or de Sarah Bernhardt et le clairon de Constant Cocpiolin?
Et pourtant qu'elle est belle, la voix humaine, qu'elle est variée et quelles ressources en elle ! Pour l'imiter, pour la surpasser, les instruments de l'orchestre se multiplient en vain ; les nmsiciens appellent en vain à leur aille les ressources de leur imagination. Cet instrument merveilleux, unique, chacun de nous le possède; la plupart le dédaignent ; ceux qui l'utilisent, ceux qui i'écoutent reçoivent journellement des témoignages de sa magie, de son inexplicable puissance. Aucun d'eux ne songe à s'en apercevoir, à s'en émerveiller.
y^>- Il y a des voix qui sont héroïques, propres à sonner la charge, à clamer les beaux sentiments; il y en a (jiii
soiit sauvages ; celles-ci hurlent la haine, le ressentiment implacable ; d'autres sont tendres, propices aux refrains d'amour, à la caresse, au murmure des mots berceurs, à l'enveloppement des câlineries ; d'autres sont félines avec une articulation cruelle et coupante comme le fil d'un poignard et la pointe d'une griffe ; quelques-unes sont fourbes et sonnent la fausse bonté, la fausse franchise, la fausse pitié; certaines sont comme brisées, fêlées, et les mots qu'elles laissent tomber résonnent ainsi que des glas tintés par des cloches de douleur et de misère ; ces voix-là sont aussi sûres révélatrices des maux soufferts, des grandes passions vécues et mortes que les rides précoces sur les fronts ou que la buée de larmes lentement amassée sur de pauvres 3''eux sans lumière ; il en est qui sont âpres, sèches, celles des ambitieux; beaucoup d'autres sont froides, monotones, incapables de passion, aucune âme ne parle en elles; ce sont les voix des faibles, des peureux, des timides, des oppressés : chacune de ces voix isolées n'a aucune chaleur, aucun timbre; mais groupées, réunies en faisceau dans le chœur innombrable des foules, elles renforcent les hurlements de la haine, la clameur des prières désespérées, elles éclatent commodes tonnerres... Oui, en vérité, la voix humaine est un magnifique organe ; il s'adapte merveilleusement à sa difficile fonction, car il a pour fonction de traduire la gamme toujours nouvelle, toujours imprévue, toujours croissante des mouvements de l'âme, de cette âme moderne dont les principales, dont les plus grossières sensations peuvent s'exprimer en des mots, mais qui a besoin des fugitives, des impondérables nuances de la voix pour traduire l'inexprimé que les mots laissent en elle.
Chacun de nous aune voix, elle est plus ou moins souple, plus ou moins sonore, plus ou moins complète. Un grand avantage pour un diseur est d'avoir naturellement, sans étude, une voix sonore, souple et complète. Quelquefois cependant, c'est une cause d'échec et d'avortement. Le diseur et l'acteur qui ont dû leurs premiers succès à la pureté et k la richesse de leur organe, souvent n'en ont pas cherché d'autres et sont restés sur le seuil môme de l'art, sans rêver d'en franchir la porte. Souvent, au contraire, des gens que la nature a mal dotés, qui ne possèdent qu'une voix médiocre et voilée, compensent de telle sorte par l'étude ces désavantages qu'ils surpassent rapidement leurs rivaux plus heureux au début.
L'exemple le plus célèbi-e de l'étude victorieuse d'un pliysi(|ue ingrat et des difficultés accumulées pour empêcher la réussite est sans doute Monvel. à qui Talma dut beaucoup et aux talents duquel il rendit publiquement juslice.
Lisez cette lettre de Grimm sur Monvel, écrite en octobre 1772.
« Monvel n'est pas un acteur sans talent ; il a de l'intelligence, de la chaleur; mais, malheureusement, la nature lui a d'ailleurs tout refusé. Il est petit, mesquin, grêle; il a la voix fêlée ; il est d'une maigreur à faire pitié ; c'est un amant à qui on a toujours envie de faire donner à manger. Voilà l'espèce de gens qu'il faudrait absolument écarter de la profession du théâtre ; plus ils montrent de talent, moins ils doivent être admis. Une belle voix, un physique agréable et noble sont des conditions si essentielles qu'elles remplacent le talent et que le talent ne les remplacera jamais. »
Le jugement cleGriinm sur l'opportunité d'un beau physique a par son absolutisme le mérite de nous renseigner sur les exigences ridiculement exagérées du public lettré de ce temps. 11 est intéressant de rapprocher de cette lettre un jugement de Geoffroy, l'impitoyable critique dont la sévérité poussa à bout l'illustre Talma.
Voici ce que Geoffroy ^ écrit dans un de ses feuilletons, sur Monvel :
« Comme acteur, Monvel laissera un long souvenir aux amateurs. Il avait une manière à lui, et cette manière était simple et naturelle. Il a possédé au plus haut degré la qualité, peut-être la plus rare dans un acteur, la véritable sensibilité, la véritable chaleur de l'âme ; c'est dans son âme qu'il puisait ses effets et la magie de son débit ; il n'avait point d'autre prestige qu'un sentiment vif et juste, qui prêtait à tout ce qu'il disait un charme particulier, qui gravait ses paroles dans l'esprit et dans le cœur de ceux qui l 'écoutaient.
« Sans cris, sans effort, sans aucune espèce de charlatanisme, il avait le secret d'attacher et d'intéresser; la nature, qui avait si bien soigné son âme, avait négligé son extérieur. 11 avait peu d'avantages du côté de la taille et de la figure, mais seulement des yeux très expressifs. Son organe était fort net, mais nn peu faible, et nous l'avons vu, dans les dernières années qui ont précédé sa retraite, faire encore sensation dans de grands rôles presque sans le secours de la parole. »
Ce que ne dit pas Geoffroy, c'est que le malheureux
1. Geoffroy (Julien-Louis), critique littéraire, né à Rennes en 1743, mort à Paris en 1814. Grand ennemi des Encyclopédistes en général et de Voltaire, « sa bête noire ».
Munvel, vers le milieu do sa carrière, perdit la plupart do ses dents de devant, qu'il n'eut jamais de râtelier et que, privé de l'aide qu'apportent les dents à l'articulation, il sut cependant remédier de telle sorte à cette lacune que sa prononciation n'en souffrit jamais.
Imaginez encore que Monvel, malingre, édenté, malgré sa voix sourde et son être ratatiné, osa aborder le terrible rôle d'Auguste dans Cimia, que cet homme petit, mesquin et grêle, pour parler comme Grimm, y montra tant de grandeur, de dignité et de naturel que Talma, chargé de lui donner la réplique dans le rôle de Cinna, stupéfait dotant de science unie à tant de vérité, à la fin de la fameuse tirade : « Soj'ons amis, Cinna », oublia sa réplique et s'en excusa auprès du public en lui expliquant les motifs de son silence et de sa stupéfaction.
Ainsi, avec de l'étude, de la persévérance et une certaine sensibilité, on peut arriver à vaincre de grands obstacles ; avec de grandes qualités naturelles, on peut ou demeurer stationnaire ou faire fausse route.
Du reste, les gens qui ont reçu de la nature cet organe complet dont nous parlions plus haut sont généralement assez rares. Presque tous nous arrivons à l'âge adulte avec une voix légèrement ou gravement compromise par le mauvais usage que nous en avons fait. Le premier soin d'un diseur sera de connaître tous les défauts et toutes les ressources de sa voix, pour combattre les uns et accroître les autres.
L'étendue de la voix est généralement divisée par les spécialistes en trois registres : registre grave, registre médium, registre aigu. De ces trois, le jibis précieux est le médium, parce qu'il est d'im usage journalier, îndis-
pensable et facile : c'est celui qu'il faut d'abord conquérir. Si vous parlez constamment dans le registre aigu, vous vous fatiguez vous-même, ce qui est grave; mais ce qui est plus grave, vous fatiguez ceux (pii vous écoutent, car votre voix criarde, perçante par nature, devient forcément rauque par moments, dès que vous voulez lui imposer une intensité plus haute encore. Si vous possédez une voix pareille, n'hésitez pas, commencez par la faire descendre au moyen d'exercices répétés de la tête dans la poitrine. Habituez- vous à parler sur une note musicale peu élevée : le premier degré de la gamme d'ut en clef de fa pour un adulte homme, le premier degré de la gamme d'ut en clef de sol pour une adulte femme. Et n'objectez pas que vous êtes ténor ou soprano. La voix parlée n'est plus du tout la voix chantée. Tel artiste bien connu de l'Opéra a, quand il parle, une \oix fluette, flûtée ; quand il chante, il fait entendre une voix d'un grave étendu, puissant et sonore.
Probablement cet artiste, lorsqu'il s'exprime dans nu petit cercle de conversation, trcMive dans son registre élevé les quelques notes d'ampleur très faible dont il a besoin ; quand il chante, c'est dans son médium et dans son grave qu'il doit chercher la force et la sonorité nécessaires pour se faire entendre d'un public nombreux. Du reste, nous avons pu constater par de nombreux exemples que la voix parlée et la voix chantée sont en antagonisme et que l'une s'accroît toujours aux dépens de l'autre. Même avec de très jolis timbres, les diseurs n'arrivent qu'k^ chanter médiocrement. Ils ont du goût, du style, mais presque point de sonorité. M"" Marie Laurent, avait, avant de jouer le drame, une voix de
contralto superbe, qu'elle a depuis perdue peu à peu.
La voix qui convient le mieux à la diction est une voix) de médium avec des tendances vers le grave et quelques' notes dans le registre aigiu^Cette voix correspondrait dans le chant, pour les hommes, à celle de basse chantante, ancien baryton ; pour les femmes, à celles de contralto. Cependant l'abus des notes graves, siirtout quand la voix est sourde, peut amener par degrés la monotonie. D'une })ersonne qui parle constamment sur le même registre, on dit, en général, quoique improprement, quelle est monocorde, c'est-à-dire qu'elle n'a qu'une seule corde à sa disposition.
Nous avons eu l'occasion d'entendre le comique Daubray du Palais-Royal à l'Odéon, dans le rôle de Péponnet des Faux-Bonshommes . Daubray n'avait que quatre notes dans la voix, toutes les quatre dans le dernier registre aigu ; et ces quatre notes, en passant sur ses lèvres, prenaient des proportions énormes de comique et de cocasserie. Mais Daubrav était une exception.
Pour ceux qui voudraient améliorer une voix défectueuse, liOtts^ conseillerions volontiers • le moyen suivant, |3£éconisé par Faure pour les chanteurs :
L'élève doit chercher, dans l'étendue de sa voix et de préférence dans le médium, une note dont le timbre lui paraisse plus sonore, plus plein, plus rond que celui des autres et dont l'émission lui soit avant tout plus facile que celle des autres notes. Après avoir fait choix de cette note-tyi)e, il doit la donner le plus souvent possible, l'écouter, se rendre compte de son mécanisme, de la position de sa bouche, et tâcher de reproduire immédiatement le mécanisme, la sonorité et^la position de cette
note sur les noies les pins voisines, en procédant par demi- tons dans les deux sens. On peut ainsi améliorer, égaliser les notes du clavier vocal, le fortifier, l'agrandir, le mettre en état de résister aux fatigues et de répondre aux exigences de la diction.
Un grand obstacle à rémission correcte de la voix se trouve dans la contraction de la gorge. Ce défaut, assez fréquent chez les chanteurs, est heureusement plus rare chez les diseurs, qui doivent s'en garder soigneusement, car il amène promptement la fatigue et la perte de l'organe. Les étrangers et particulièrement ceux qui font usage de la langue allemande, par suite d'habitudes prises dans cette langue riche en sons gutturaux, dès qu'ils sont obligés de donner une certaine intensité à leurs discours, renforcent leurs voix par des sons venus de la gorge ; ce procédé ne leur réussit pas ; nous avons entendu en Allemagne, dans des assemblées publiques, des professeurs prononcer leurs discours de la voix de gorge, des officiers commander des exercices sur le terrain de manœuvre avec la même voix ; le résultat de cette méthode vicieuse ne se faisait pas longtemps attendre ; au bout de quelques minutes, les sons se mêlaient confusément, l'articulation devenait pâteuse et l'essoufflement amenait rapidement la congestion.
Le son naît bnd par le frôlement de l'aii-, qui remonte dans le larvnx au cours de l'expiration et qui met en vibration les cordes vocales : ce son bntt, ne tentez pas de le colorer, de le qualifier, — si nous pouvons nous exprimer ainsi, — dans la gorge, attendez qu'il soit arrivé « dans le masque », où il prendra sa rondeur, sa sonorité, sa résonance. E>ssayez de faire passer directement (vous
ne pourrez pas y parvenir complètement, dans notre langue surtout) un son de la gorge ou plutôt du larynx sur les lèvres, vous serez surpris de son peu de consistance, de son manque absolu de sonorité. Placer la voix « dans le masque », c'est assurer son éclat, sa force en même temps que la propagation de l'onde sonore à rextérieur.
Comme conclusion de ce chapitre sur la voix, nous citerons ces quelques lignes de M™" Talma, la tille de l'acteur Van Howe, actrice elle-même et de beaucoup de talent, épouse du célèbre acteur :
« Le plus beau don que la nature puisse accorder aux acteurs, c'est un bel organe... Le public est toujours tenté d'accorder de la sensibilité à l'actrice qui lui fait entendre d'aimables accents ; alors il ne veut pas chercher si les inflexions sont justes et si l'actrice en sent bien la valeur. De tels succès toutefois n'ont lieu que dans les débuts, et ils sont éphémères, le talent seul peut les rendre durables. Il faut être doué, par la nature, d'une voix sonore et d'une certaine puissance d'organe, si l'on veut être acteur. Mais ces dons naturels ne serviraient de rien, si l'on ue parvenait, par un travail de chaque jour, à faire de sa voix un véritable instrument propre à rendre tous les sons.
-'-<<. Que faut-il faire pour rendre l'organe flexible ? L'exercer sans y manquer un seul jour, en parcourant toiïs les Tons impératifs, plaintifs, douloureux, etc.. Par ce travail, la voix acquiert de la justesse ; car il faut avant tout parvenu- à satisfaire sa propre oreille : elle doit être assez difficile pour apprécier un ton, un demi-ton, un quart, un demi-quart de ton, et enfin des valeurs qui
paraissent idéales aux personnes peu exercées, mais qui sont pour la diction de la plus grande importance. Il faut donc savoir élever ou abaisser sa voix dans toutes les gradations imaginables. J^ l'uÀ dit, il ne faut pas négliger d'exercer l'oreille. Il ne suffit pas de lancer les sons au liasard : il faut avoir le projet de les former précis, intentionnels. L'oreille doit donc juger avec sévérité de la justesse des sons; la plus petite différence doit être corrigée minutieusement. Le son que vous avez voulu exprimer avec la voix doit être précisément au degré d'intensité que vous désirez lui donner. »
EBe ajoute encore : « Une voix rauque ,et^tgtw^ ne peut convenir au théâtre : le travail le plus assidu ne saurait vaincre un effort aussi grand. »
La première partie de cette phrase est parfaitement juste; quant à la seconde, on peut arriver par une étude sérieuse à lui donner un démenti assez facile. On voit cependant quelle large part M'"" Talma accorde à l'étude'.
1. L'histoire du mariage de M"'" Talma est assez singulière. II y avait plusieurs années que Talma et M"*" Van Howe se connaissaient et s'appréciaient assez vivement sans s'être déclarés. Un soir de représentation, un acteur qui devait prendre la comédienne dans ses bras, en la serrant maladroitement, lui enfonça une épingle dans la gorge au-dessus du sein ; elle tomba évanouie ; ses camarades, etfrayés, l'entourèrent et, voyant que le sang tardait à couler, engagèrent Talma, dont on connaissait les sympathies, à pratiquer une aspiration en appliquant ses lèvres sur la plaie. Ce qu'il fit.
Le mariage eut lieu quelque temps après. Ajoutons qu'il ne i'ut pas très iieureux. Taluia manquait de constance et de ce (|u'on appelle l'esprit pratique.