‹ Les trois dictions [par] Georges Berr et Ren© DelbostChapitre 20 sur 91 · Brémunt : La Poésie et le T/técUre · texte numérisé non relu

Brémunt : La Poésie et le T/técUre

de voir que les « honnêtes gens », dans le sens où Ton entendait ce terme au xvii* siècle, ne sont pas unanimes et qu'il règne dans la bonne société une manière d'anarchie sur certains points de la prononciation actuelle.

A la vérité, de même que le bon ton prescrit à chacun, dans un salon, de ne pas se singulariser ou de ne pas fixer l'attention générale par une tenue inaccoutumée, un accoutrement extraordinaire ou des propos subversifs contraires aux opinions des personnes présentes, de même le bon ton recommande aussi de ne pas se faire remarquer par une prononciation qui fasse dresser l'oreille ou qui sente son provincial. En matière de prononciation, il faut donc se conformer à la langue parlée dans les théâtres de premier ordre, dans les églises et les tribunaux, et par les gens de la bonne société, ainsi que le recommande Gaston Paris.

Mais en aucun cas ne prononcez poule pour poulet, le tt'onne pour le trône, et'jjurtout, oh surtout ! n'imitez pas ces diseurs qui," pour donner plus de force à leur prononciation, disent jel l'aime pour je l'aime, jel l'apipelle pour je l'appelle ; soyez simplesj et fuyez l'affectation vulgaire comme Achille détestait le mensonge, « à l'égal des portes de l'enfer ».

Si vous tenez à devenir un bon diseur, commencez par vous rendre compte des ressoiu-ces de notre langue. Étudiez nos cinq voyelles a, e, /, o, u\ nous négligeons à dessein l'y que nous considérons comme une diphtongue. Ces cinq voyelles sont, si nous pouvons nous exprimer ainsi, les cinq couleurs fondamentales de la diction.

Ce n'est pas que nous vouhons rééditer ici le fameux

sonnet de Rimbaud, cette plaisantei'ie trop souvent prise au sérieux et qui a trouvé des admirateurs convaincus. Nous le donnons ici à titre de simple curiosité.

A noir, E blanc, I rouge, U vert, 0 bleu, voyelles. Je dirai quelque jour vos naissances latentes. A, noir corset velu des mouches éclatantes Uui bombillent autour des puanteurs cruelles.

Golfes d'ombre; E, candeur des vapeurs et des tentes, Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombrelles ; I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

U, cycles, vibrements divins des mers virides, Paix des pàtis semés d'animaux, paix des rides Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux.

0, suprême clairon plein de strideurs étranges, Silences traversés des mondes et des anges, 0, l'oméga, rayon violet de ses yeux !

Sans vouloir aller aussi loin que le disciple et l'ami de Verlaine, il nous sera cependant permis de dire que Va, Yi et l'o peuvent constituer les couleurs riches; ïif une couleur de transition ; quant à Ve, c'est lui qui nous fournira les dégradations de clarté, la gamme du clairobscur, en quelque sorte...

Au point de vue musical, Va et l'o sont les cuivres de l'orchestre, 1'/^ en est lu llùte, 1'?' a l'aigu des violons, Ve en est le violoncelle.

A propos de la diction rythmique, nous consacrerons un chapitre à Ve muet, et nous en montrerons l'importance.

Ici nous nous contentons d'appeler l'attention de nos lecteurs sur ïe en général.

Les voyelles sont, en notre langue, fertiles en dégradations et en combinaisons.

Il y a quatre e : Ve muet ou, mieux, IV^ sourd : refus; ïé fermé : prié ; IV' ouvert : auprès ; IV' ouvert loug : hêtre.

L'accent circonflexe, allonge et ferme toutes les voyelles qui en sont surmontées.

Il y a trois a : Va ouvert : patte ; Va demi-fermé : l'epas ; Va fermé long : pâte,

11 y a de même trois o : Vo ouvert : note ; Vo demifermé : garrot ; Vo fermé long : apôtre.

M. Koschwitz, dans ses Parle rs parisiens, signale six u différents ; o fermé long ; rose ; o fermé moyen : beau ? ; o mi-ouvert (pas d'exemple) ; o ouvert long : mort ; o ouvert moyen : lionnne ; o ouvert bref : hotte.

Il distingue de même six a.

Les U et les I ne diffèrent entre eux que par la quantité ; Vu de mur est bref ; Vu de murmure plus long, mais pas aussi long que celui de mûre.

Vi de quitte est bref; celui à'épi moins long que celui iVé pitre.

Ces cinq voyelles, combinées entre elles, forment d'autres sonorités très variées, sur lesquelles nous ne pouvons nous étendre, et donnent à la couleur des mots toute une gamme très riche et très variée.

" Les voyelles, dit M. Guyau, constitTient comme la coloration du langage, puisqu'elles se distinguent l'une de Tautre par le timbre (couleur du son); les consonnes ou articulations ne sont que des lignes qui séparent les unes

(les autres les diverses bandes colorées et les empêchent de se confondre. Elles sont comme les nervures du langage, et on ne les distingue pas aussi facilement de loin : dans un massif d'arbres, on n'apercevra d'abord que la teinte des feuilles, non leur forme; de loin on n'entendra que les voyelles émises, non les consonnes qui règlent leur émission'.

Pourquoi ne pas dire plus simplement que les voyelles constituant les couleurs de ladiction, ce sont les consonnes qui en sont le dessin, un dessin très pur, très ferme et très net. En diction comme en peinture il est aussi important de bien dessiner que de bien peindre.

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