Guyau, les L'roblèines de ieslhéLlque coiilemporuiiie
Encore un chapitre sur lequel s'exercent la vanité des élèves et leur présomption. A les entendre, ce sont des mâcheurs de syllabes ; s'ils bredouillent, il n'est pas bon de chercher à le leur faire savoir et, s'ils sont bègues, ils s'imaginent volontiers que leur défaut de langue est de ceux qui passent aux lumières, selon le mot mahcieux de M"*" Mars à un amateur. Rappelez-vous tous les moments du collège plus ou moins amers pour les uns, plus ou moins agréables pour les autres, mais où tous nous étions « unanimes » pour préférer l'histoire d'un « Ca(hchon » quelconque aux magnifiques stances de Pob/eucte, aux fables incomparables du bon La Fontaine : à ce moment-là, pareils aux sauvages puérils, nous aurions donné l'ivoire et les pierres précieuses pour un surre d'orge ou une cigarette. Aussi quelle indifférence pour nos acbnirables classiques, comme nous les avons expédiés, écorchés, ânonnés, méconnus! Maintenant nous adorons ce que nous avons brûlé; mais les mauvaises habitudes sont tenaces.
Jean-Jacques Rousseau, dans son Emile, dit que la nécessité d'apprendre beaucoup de choses par cœur empêche les enfants d'acquérir une prononciation nette.
Eu récitant, ils cherchent leurs mots avec effort, ils traînent et allongent les syllabes et finissent par déformer les phrases. La plupart des professeurs sont responsables des mauvaises habitudes de l'élève qu'ils encouragent soit par leur exemple, soit par leur tolérance ; mais on demande tant de choses aux professeurs qu'on ne peut leur demander par surcroît d'être des diseurs. On peut exiger cependant qu'ils connaissent les règles principales de la prononciation et surtout celles de l'articulation : il y va de l'intérêt et de la clarté de leur enseignement.
Dans le journal la Voix (1880), J. Faure, le grand chanteur, écrit judicieusement :
(( Il ne faut pas confondre la prononciation et l'articulation. Un seul exemple suffira pour les faire distinguer : les méridionaux articulent parfaitement, mais leur prononciation est souvent défectueuse. Ils disent volontiers un tronne pour un trône ^ jonne ponv jaune, une fdme pour une femme, mon amour pour mon amour; etc. »
Qu'est-ce au juste que l'articulation? c'est l'attaque distincte de la consonne initiale de chaque syllabe : avec l'émission correcte de toutes les voyelles qui doivent se prononcer dans un mot, elle constitue une bonne prononciation. Une bonne articulation est indispensable. La voix faible qui articule distinctement a plus d'avantages que la voix forte qui articule mollement.il est même à remarquer que plus un chanteur a de la voix, moins on entend ce qu'il dit : quelques-uns même suppriment les consonnes de parti pris, s'imaginant que l'émission d'une belle note est la principale des choses dans l'interprétation.
Or voici ce qu'écrit G. Bertrand à ce sujet :
« Encore un niais préjugé, celui qui vient prétendre
que les consonnes gênent rémission vocale; c'est nne erreur à laisser aux chantres de paroisse, qui les suppriment pour mieux éructer leurs gémissements inhumains. Elles ne gênent que les maladroits, ceux que la nature n'a pas dotés d'une belle prononciation » (lisez surtout « articulation » à la place de prononciation).
Il y avait, il y a quelque quinzaine d'années, dans un collège religieux de Paris, un professeur d'allemand nommé l'abbé Rouff. Cet abbé cumulait : il était aussi maître de chapelle et, dans cette dernière fonction, il déployait une voix extraordinaire de puissance et de sonorité ; sa voix « d'enseignement » était aussi très forte. Quelquefois, à la fin de son cours, l'abbé daignait lire à ses élèves quelques fragments, quelques histoires. C'était pour toute la classe un régal, car l'abbé était un lecteur remarquable. Il affectionnait particulièrement les contes fantastiques d'HofFmann, traduits par Xavier Marinier.
Pour l'interprétation de ces contes ultra-fantaisistes, l'abljé commençait par mettre une sourdine à sa trompette de stentor ; il la réduisait à un maigre filet de voix. Il procédait presque par chuchotements. Toute sa f(«"ce, il la ramassait dans son articulation. Qu'arrivait-il?ala voix~ baissée, réduite à un minimum de sonorité, comme la mèche d'une lampe descendue jusqu'au minimum de lumière, plonge;»t les esprits attentifs dans une sorte de mystère semblable à une demi-obscurité; mais les mots, dessinés nerveusement, nettement, par ges lèvres minces et tendues, évoqndient des spectres d'une précision, d'une <( réalité » telles que l'auditoire en demeurai haletant, troublé et, après la lecture, long à s'éveiller du cauchemar vivant qu'il ^m^mt se dérouler devant lui.
L'abbé KoufT ('tait certainement un maître dans l'art de la diction. 11 devait sa puissance à sa merveilleuse articulation.
Dans leii Plaideurs, ce délicat bijou de Racine, l'Intimé singe l'avocat, qni résume sa cause en peu de mots et en parlant très vite. 11 s'exprime ainsi :
Voici le fait. Un chien vient dans une cuisine. Il y trouve un chapon, lequel a bonne mine. Or, celui pour lequel Je parle est afTamé, Celui contre lequel je parle autem plumé, Et celui pour lequel je suis prend en cachette Celui contre lequel je parle.. L'on décrète ; On le prend. Avocat pour et contre appelé; .Jour pris. Je dois parler, je parle, j'ai parlé.
II est évident que, sans une rigoureuse articulation, ce morceau ne serait pas entendu. Un autre morceau que la bonne articulation rend intéressant, c'est le récit de Mascarille, dans F Étourdi de Molière.
Molière, pressé d'arriver au dénouement de la pièce, a résumé la multitude d'aventures qui amènent ce dénouement dans un récit fort long et qui serait fastidieux, si l'acteur ne l'emportait dans un mouvement rapide et n'en faisait pour ainsi dire un exercice de virtuosité. ' Les lèvres jouent un rôle capital dans l'articulation : elles entraînent dans leur mouvement les dents et la langue J Les poètes ont souvent comparé la ligne des lèvres à un arc. En déclamation, les lèvres sont vraiment un arc dont les mots sont les flèches ; plus nous tendons, plus nous bandons nerveusement l'arc, plus le mot, cette flèche, porte au loin et, par l'oreille, entre avant dans l'âme des auditeurs.
Les consonnes jouent un rôle également dans l'expression de la diction. Combinées entre elles et avec les voyelles, elles peuvent donner lieu à de très jolis effets. M. Brémont, dans son livre sur le Théâtre et la Poésie, fait sur le g suivi d'un e, sur le cA, des remarques très justes, à propos des vers suivants du poète L. Dierx:
Les peupliers rangés chuchotaient dans la brise,
vers dont le sens s'accroît et se complète d'une harmonie heureuse et très suggestive.
Il ajoute :
« Quels mots sont plus jolis que chaste ou channant quand ils sont dits après une sorte de ralentissement sur le ch. Ce que les chanteurs appellent un retardement donne une sensation à peu près du même genre. On retient pour ainsi dire la consonne, on la fait attendre imperceptiblement, et son attaque ainsi préparée s'enveloppe d'une grâce particulière.
(( Talma pratiquait cette nuance de diction sur les consonnes.
« Dans les fameux vers de son rôle de Néron :
Excité d'un désir curieux, Cette nuit, je l'ai vue arriver dans ces lieux, Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes, Qui brillaient au travers des llambeaux et des armes, Belle sans ornement, dans le simple appareil. D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
« Talma faisait attendre ainsi le h du mot belle; il en préparait l'attaque, tandis que sa physionomie exprimait l'ardente admiration qu'il avait éprouvée, puis il articulait
fortement cette consonne en n'accordant au contraire à la voyelle qu'une sonorité mystérieuse. »
Nous avons, à propos de l'utilité de la ponctuation, cité une anecdote ; nous pouvons en citer une autre tout aussi authentique sur les désavantages d'une articulation douteuse.
C'est Charles Nodier qui raconte ce dernier trait : Un des juges du procès du malheureux maréchal Ney donnait une réception quelque huit jours après l'exécution du héros de la Moskowa. Tandis que les salons s'emplissaient de rires, de causeries et de frous-frous, une porte s'ouvre ; au miheu du bruit, le domestique chargé d'annoncer jette ce nom terrible et sanglant : — Monsieur le maréchal Ney !
Frémissements et malaises dans l'auditoire ; quelques dames jettent des cris ; une attente mêlée d'angoisse fait pâhr les visages; les yeux se tournent fixes et apeurés vers l'antichambre, et l'on voit avec un soupir de soulagement s'avancer, au lieu d'un spectre, la figure d'un familier de la maison, M. Maréchal aîné. Le domestique fut mis à la porte pour avoir mal entendu. Mais, si M. Maréchal auié avait bien articulé, l'autre aurait probablement Ijien entendu.
Les futurs diseurs ou simplement les amateurs de lecture ne liront pas sans fruit, à la fin de ce chapitre, un extrait du coui's de déclamation de Larive oiice comédien, successeur de Lekain et rival malheureux de Talma, expose ses idées sur la voix et l'articulation.
c< Pour bien parler, il faut articuler nettement, ce qui dépend du travail des diff'érentes parties de la bouche dans la prononciation des diff'érentes consonnes. C'est
celui des lèvres surtout qui donne à la voix sa grâce et son expression : en prononçant avec exactitude, et en articulant avec netteté, en ne laissant jamais sortir les sons sans qu'ils soient modifiés et en quelque sorte épurés par les lèvres, on aura une belle prononciation ; la
'voix, quelque belle Qu'elle puisse être, ne séduira jamais en sortant d'une bouche lâche et paresseuse. Quoique la voix ait, en général, un rapport direct avec le plus ou moins de force ou de sensibilité de chaque individu, il est possible, en l'exerçant continuellement, de lui donner plus d'expression, de grâce, et de précision ; une voix faible, qui prononce distinctement, a plus d'avantage qu'une voix forte qui n'articule qu'avec mollesse.
Le travail de la bouche, et surtout des lèvres, est, je le répète, ce qui la rend vigoureuse, sonore, souple et sensible ; c'est ce qui donne au parler cette noblesse séduisante qui flatte et captive l'oreille ; mais il faut pour cela que toutes ses cordes soient conservées dans leur fraîcheur et leur sensibilité primitive et qu'elles ne soient ni forcées ni éraillées ; les gens du peuple n'ont la voix rauque qu'après en avoir usé les fibres par des cris forcés et par l'abus des liqueurs fortes, qui dessèchent, à la longue, toutes les parties humides de la gorge et du palais, si nécessaires à la modification des sons et à la parfaite articulation des mots. Il est bien rare qu'un seul individu réunisse toutes les qualités de la voix ; mais on peut, au moyen d'un exercice continu, la soumettre, la diriger, la graduer sans saccade et sans efforts de manière à pouvoir en maîtriser les inflexions et à obte-
, nir tous ces semi-tons qui charment et pénètrent l'âme.
'La voix, comme le corps, a sa croissance et ses divers
degrés de force : chaque rôle a son âge, son expression et sa voix ; la perfection de l'art exige que l'acteur prenne le visage, la voix et les gestes convenables à l'âge, à la force et à l'expression de tous ses rôles. C'est de ce travail difficile que dépend en grande partie la véritable magie du théâtre. Quand l'acteur est bien pénétré de son rôle et bien rempli du sentiment qui y domine, les muscles du visage, les gestes, la voix se correspondent, tout garde un ensemble parfait, tout en lui marche d'accord ; c'est alors seulement que paraît l'acteur consommé, le grand acteur, ou plutôt c'est alors que l'acteur disparait et que le public enchanté ne voit et n'entend plus en lui que le personnage qu'il représente. La voix est l'écho du sentiment et de la pensée. En se pénétrant vivement de ce qu'il veut exprimer, en s'écoutant bien et en se persuadant que rien ne doit être articulé sans avoir été conçu par l'esprit et senti par le cœur, l'acteur réfléchi quand il le faut, passionné quand l'action l'exige, sera sûr de disposer à son gré de tous ses sons; il ne sera pas exposé aux dissonances, trop conununes entre deux personnages qui se parlent sans s'écouter. Dans ce dernier cas, devenu trop fréquent sur nos théâtres, la mémoire seule agissant sur les interlocuteurs, la voix, devenue vague et sans direction, sort de son centre naturel, ne peut plus recevoir ses intonations que de la tête ou de la gorge, devient monotone, fausse, et perd nécessairement toute sa vérité, ses nuances, son expression et sa chaleur.
<( Si l'on s'appliquait à bien connaître tous les effets de la voix, on devinerait presque toujours, par les sons mêmes, celui qui parle. Celle d'une personne franche et
DE^L ARTICCLATIOX ^1
vraie est en général plus développée, plus ronde ; le son en est plus clair, plus moelleux que celui d'une personne fausse, qui la contraint par une douceur factice, dont l'observateur attentif n'est jamais dupe. L'hypocrisie donne à la voix une sorte de patelinage mielleux, qui ne peut tromper que ceux qui aiment la basse flatterie et qui vont au devant de l'erreur. La franchise a une voix qui lui ressemble, qui l'annonce et qui s'échappe avec elle^. » Peut-être jugera-t-on que nous insistons un peu trop sur ces recommandations du début; mais, en vérité, elles sont essentielles : les conmiençants ne sont que trop portés à les négliger et à n'y jamais revenir au cours de leurs études. Si nous ne traitions pas sérieusement ces questions fondamentales de l'art de dire, ils ne seraient que trop tentés d'en faire fi et de chercher à en diminuer l'importance. Qu'ils se souviennent d'un des premiers vers de cet excellent ouvrage de l'acteur Samson, qui n'a qu'un tort, à notre sens, celui d'être en vers.
Avant de débuter, apprenez l'orthographe.
Si vous ne voulez pas vous y i)lier maintenant, vous serez obligé d'y revenir plus tard, à votre grand détriment